A CEUX DES AUTRES DOCTRINES
La liberté de conscience et de culte nous paraît solidement établie par les arguments qui ont successivement passé sous les yeux du lecteur. Cependant il nous semble que nous aurions omis une partie essentielle de notre tâche, si nous avions négligé de faire ressortir la gravité de l'injustice que renferme la suppression de la liberté religieuse, en montrant sur quelle partie de l'homme tombe cet outrage.
En enlevant au citoyen la libre expression de sa pensée, vous lésez ses droits d'une manière bien grave, sans doute, et vous l'attaquez dans une propriété intime et sacrée ; vous faites outrage à sa nature ; mais si ces pures spéculations de son esprit ne se rattaduent à aucun intérêt^ si, en lui interdisant leur manifestation,
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vous ne lui enlevez aucune propriété matérielle, je conçois que vous puissiez vous faire illusion sur votre tort ; le sacrifice d'une opinion qui n'est peut-être à vos yeux qu'une vision, une chimère, ne vous paraîtra ni grand ni coûteux. Allons plus loin : si la publication de cette idée pouvait être une source de profits pour celui qui l'a conçue, vous consommeriez avec plus de regrets cette spoliation; mais vous invoqueriez l'intérêt général, et d'ailleurs vous avez des dédommagements à votre disposition; nouvelle source, pour vous, d'illusion et de sécurité. Mais, je vous le demande, qu'offrirez-vous à l'homme en échange de sa conscience?
Dans l'établissement des rapports de l'homme avec la Divinité, la raison peut être regardée comme instrument du sentiment religieux, la conscience en est le siège.
La raison peut conduire l'homme, d'induction en induction, à la croyance d'un Dieu; mais c'est la wnscience qui reçoit cette croyance, et qui en suWt la loi. La raison adopte les idées rehgieuses; la conscience est le siège du sentiment religieux.
Qu'est-ce que la conscience? Ce n'est pas, comme m l'a trop longtemps définie, la lumière qui nous fait juger du prix de telle ou telle action, envisagée d'une manière abstraite ou objective; dans ce cas, elle paraîtrait variable, incertaine, et dépendante des préjugés locaux. La conscience est cette voix secrète qui condamne tout ce que nous faisons contre notre persuasion intérieure (1). La raison peut et doit nous guider dans l'application de ce sentiment ; mais elle n'est pas lôe
(1) Voyez laïîôle Vlil.
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Bentiment même. Elle ne nous apprenid pas ce qu'enseigne la conscience; et la conscience de son côté ne murait nous instruire de ce que la raison nous révèle. . Éclairer, modifier, pBoduire notre conviction, voilà l'offioe de la raison; nous faire agir conformément à eette conviction, c'est le propre de la conscience. L'une e0t i^cessaire à l'autre. Rien n'est plus funeste au monde cpie de la raison sans conscience ou de la conscience sans raison.
Bans le premier cas, le monde est la proie d'une liafaileté criminelle sous les formes diverses du machiavélisnoe, de l'hypocrisie ou de la fraude. Dans le se- (XAkI, il est la victime des fureurs du fanatisme religieux ou politique, ou des erreurs de la superstition. La raison qui refuse le frein de la conscience, la conscience qui ne veut pas écouter les conseils de la raison, sont également indignes de leur nom. . .
Mais ces deux forces soijt distinctes, et la conscience tfest pas plu* un produit de la raison, que la raison n'est une partie de la conscience. La naissance de celle-ci ne saurait -être expliquée par aucune des observalions métaphysiques dont la raison peut être l'objet; elle a même ceci de particulier qu'elle se refuse à toute analyse. Nul ne peut décomposer ses éléments, ni dire sa généalogie. A moins de rapporter son origine au ciel, il n'y a pas de inoyen d'expliquer son existence.
Le développement harmonique de ces deux forces peut seul élever l'humanité à son point de perfection relative : chacune a été pourvue de moyens différents. l'étude est destinée à faciliter, à étendre les progrès
ISO DMMis nrrainrcBs
de la raison ; la religion entretient la ^îe de la conscience. Mais, de même que nous avons \u la conscience nuisible sans la raison, et la raison funeste sans la conscience, il faut, pour le bien du monde, que la philosophie soit religieuse, et que la religion emprunte le secours de la philosophie.
Sans pousser plus loin ce parallèle, bornons-nous à tenir pour certaine la vérité qui nous intéresse le (dus dans ce moment : c'est que la religion a son si^e et son point d'appui dans la conscience, en sorte que la religion est pour Thomme plus qu'une opinion, c'est le sujet d'une obligation morale.
Quand la raison, ou tel moyen sanctionné par elle, nous a révélé l'existence de Dieu, et nous a fait concevoir ce grand être dans de certains attributs, la conscience s'empare de cette idée et se l'approprie comme un sentiment. Dès lors, c'est-à-dire aussi longtemps que notre idée nous paraît vraie, nous nous sentons obligés d'agir en conséquence, c'esirà-dire de servir Dieu, puisqu'il existe, et de le servir d'une certaine manière, puisqu'il nous a été révélé sous de certains attributs.
Nous pouvons, il est vrai, arriver à le servir un jour d'une autre manière; mais ce sera seulement quand notre raison plus ferme, ou mieux informée, aura appris à le concevoir sous d'autres attributs. Dans ce changement d'idées, la conscience reste fidèle à ellemême.
Il résulte clairement de ces principes, que contraindre l'homme à renoncer à son culte^ qui n'est que la
DBS DOCTRINES HBLIGIEUSES.
manifestation régulière de sa croyance, c'est non-seulement porter atteinte à ses droits d'être intellectuel, mais l'outrager dans ce qu'il a de plus précieux: "oir, sa conscience. Tai dit ce qu'il y a de plus préieux, car sa dignité est dans sa qualité d'être mo- On peut concevoir en effet qu'un homme dénué inlelligence, mais consciencieux, soit de quelque leur devant Dieu ; maii .ce qu'on ne peut concevoir, 'est que l'Être saint etjuste honore de quelque appi-oilion la raison perverse qui a changé les dons du ciel en poison. Quand vous imposez à un homme te renoncement à son culte, vous auriez tort de mesurer son sacrifice à la valeur de sa croyance prise en elle-même ; eoa sacrifice est d'autant plus grand qu'il croit plus fmnement.
Que fera-l^il lorsque vous menacerez sa tranquillité, sa fortune ou ses droits civils et poUtiques? Vous vendra-t-il sa conscience î Mais quel péché plus évident lurrait commettre une créature morale? J'admets que croyance soit erronée et son culte ridicule : voilà de» choses de peu de prix ; mais quelle que soil sa religion, sa conscience est de grand prix, et le péché de l'avoir vendue à vos menaces, ou à vos promesses, sera aussi grave devant Dieu, que s'il avait par là renoncé à une religion sainte donnée par Dieu lui-même. Se rcfuse-t-il à ce marché coupable î combien sa position ne va-trclle pas devenir embarrassante et cruelle 1 Le voilà en élat d'opposition avec la société, à la résistance, et en danger d'en dépasser les légitimes ; car qui sait où pourra le conduire
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réchauffement de l'indignation ou du zèle? Qui sait si un sentiment religieux, qui ne lui avait inspiré jusqu'alors que l'amour de l'ordre et de la paix ne lui suggérera pas des démarches ^iolentes? Qui sait « vous n'aurez pas empoisonné pour longtemps la source d'où n'aurait coulé, sans vos me3ure8, qu'une eau douce et salutaire? Dans tous les cas, quel plus grand péché que celui que vous commettez ! D'autres peuvent lui enlever ses propriétés, sa réputation, sa vie; mais vous, en lui ravissant son âme, vous lui enlevez plus que tout cela mis ensemble (1).
Dieu le jugera si son ressentiment l'égaré; mais vous n'en porterez pas moins la responsabilité de ses fautes ; elles sont à vous, elles vous accompagneront et vous accuseront devant le suprême tribunal. Et si rintemiption du culte où. il venait tous les jours puiser une nouvelle pro\ision de vie morale, l'a peu à peu replongé dans l'apathie et l'indifférence, cette dégradation morale retombera sur vous, qui l'avez occasionnée.