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CHAPITRE XIII

SUITE DU PRÉCÉDENT

On a mille fois répété* que les guerres civiles 'sont plus cruelles que les guerres étrangères, et les guerres

(1) Un médecin de la cour de Vienne, Brambilla, avait réussi k faire prévaloir un système favori, et à le faire introduire d'autorité dans tous les li6pitaux de cette capitale, à rexclusion de toutes les autres métliodes. Les médecins se récrièrent en vain. Quelqu'un écrivit sur1a porte d'un hôpital ces paroles tirées de l'histoire évangélique : Nous avons une loi^ et d'aprèf cette loi, il faut que tu meures. L'application est facile.

DBS DOCnuifES RKUG1£USBS. 1^3

de religion plus affreuses de beaucoup que les unes et les autres. Il ne faut pas le nier, car cela est sûr ; il ne faut pas non plus en être surpris, car cela est naturel. L'acharnement des partis se mesure nécessairement sur la gravité des offenses que chacun prétend avoir reçues, et des torts qu'on croit avoir à venger. La religion dominante pense qu'elle poursuit les ennemis. de Dieu même ; la religion poursuivie sent qu'on a copuuis sur elle le plus gi-and attentat qu'il soit

• donné à Fhomme de commettre sur l'homme, un outrage à ce qu'il y a de plus intime dans son être. Les sectateurs sont convaincus que leur bonheur éternel est attaché à la profession de leur croyance et à l'exercice de. leur culte ; leurs adversaires attachent à leur zèle persécuteur les mêmes espérances ; ce n'est pas quelques arpents de cette terre qu'ils se disputent, c'est le ciel même où ils pensent ne pouvoir entrer qu'à l'exclusion les uns. des autres. Étrange et cruelle idée; c'est pour conquérir le séjour de la paix, et reposer aux pieds du Dieu d'amour, qu'ils troublent la terre de leurs discordes et l'inondent de leur sang (1) !

On admire encore que le christianisme ait donné lieu plus que toute autre religion à ces débats sangui-

• naires, et l'on se demande si c'est dans quelque partie de sa doctrine qu'est la cause de ces cruels égarements. On nous pafrdonnera d'autant mieux de nous arrêter

(i) « Il Taut éviter les lois pénales en fait de religion. Elles impriment

« de k^crainte, il est vrai ; mais, comme la religion a ses lois pénales aussi

« qui Inspirent de la crainte, l'une est effacée par Tautre. Entre ces deux

' « craintes différentes, les âmes deviennent atroces. » (Montesquieu, £^ri^

des lois^ livre XXV, chap. XJI.) ,

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quelques moments à le justifier de cette odieuse imr putation^ que cette apolc^ie entraînera avec elle la démonstration des principes que nous défendons.

La religion de celui qui a dit solennellement: Mon régne n'est pas de ce monde (1), de celui qui exigea de ses disciples d'ofBrir la joue gauche à l'homme injuste qui vient de frapper la droite, n'est pas, ce semble, une religion de discorde et de sang ; et les apôtres, en recommandant aux fidèles de ne rien faire par un esprit de contention {i) et de répondre toujours avec dotAceur à ceux qui leur demanderaient compte de leur foi (3), ne s'écartèrent pas sans doute des principes de leur divin Maître. Mais cette religion est en môme temps celle au sujet de laquelle Jésus-Christ a prononcé ces mémorables paroles susceptibles de plus d'un sens : Je suis venu apporter, non la paix, mais Vépée (4). En parlant ainsi, l'auteur du christianisme voyait d'avance deux choses, la puissance avec laquelle sa religion agirait sur les âmes, et l'imperfection du caractère et des institutions des hommes ; développons ces deux idées.

S'il était possible de caractériser une religion par un seul mot, nous dirions que le christianisme est la religion de la conscience. C'est là en effet son caractère * ^ distinctif et l'un des traits les plus éminents de sa supériorité. Les religions peuvent s'adresser à différentes forces de notre âme. Telle religion s'empare de l'ima-

(1) Évaogile selon saint Jean, XVdl, 3d. •

(2) Épttre aux Phllippiens, U, 3.

(3) Première Épttre de saint Pierre, III, 15.

(4) ÉfangUe selon saint MaUliiou4 X^ 34*

DIB DOCTRinSS RBLIGIBtlSBS. 13à

gination, telle autre a son empire dans la sensibilité, telle autre peut prétendre à captiver la raison ; mais le triomphe de la vraie religion doit être de régner sur la conscience. Or, c'est ce que fait directement la religion chrétienne. Elle a des côtés qui peuvent flatter l'imagination ; elle est éminemment propre à toucher le cœur; elle satisfait à toutes les exigences de la raison, car elle est elle-même l'œuvre de la raison la plus sublime; mais par-dessus lout et avant tout, elle parle à la conscience sans chercher d'intermédiaire ni de détour; elle va droit à la conscience; c'est à elle seule qu'elle en veut. La réveiller, la ressusciter pour ainsi dire, c'est son œuvre tout entière; et si ses paroles ébranlent l'imagination, noumssent la raison, développent la sensibilité, lous ces effets sont subordonnés à son but principal, qui est d'abattre l'âme par le remords et par la crainte, pour la relever ensuite par l'amour.

De celte manière elle pénètre dans les dernières profondeurs de notre être, et s'incorporant en quelque sorte avec notre sens moral, elle devient pour nous une nouvelle vie morale; et, si l'on peut s'exprimer ainsi, une nouvelle âme. Rien n'est plus étranger au \Tai christianisme que la superstition; car il a créé pour la conscience des besoins que la conscience seule peut calmer. Tous les sacrifices et les renoncements par où le superstitieux veut acheter la paix et le ciel, ne sont rien pour celui qui a compris l'Évangile ; il sait que la paix du cœur ne peut venir que du cœur même, et il sait que le ciel n'est destiné qu'à l'âme qui se

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sacrifie elle-même. Il y a plus encore; le superstitieux lui-même, dans le sein du christianisme,peut difficilement demeurer étranger à cette vérité; car la première chose que lui a enseignée sa religion, c'est qu'il est naturellement et complètement enfant de colèrte et de perdition ; et le sacrifice dé Jésus-Christ, en lui offrant le moyen du salut, lui a révélé le secret de sa misère. Ainsi pour quiconque ne vit pas dans l'indifférence, le christianisiïie est une religion infiniment sérieuse, en tant qu'elle est par excellence la religion de la conscience.

Observons, de plus, que dans cette religion, le dogmfe et la morale sont unis de la manière la plus intime. Les vérités révélées ne servent pas seulement de sanction à la morale, elles là contiennent tout entière. Les règles de conduite découlent des faits merveilleux dont «e

compose cette religion toute liistorique. Elle ne raisonne pas sur nos devoirs ; elle nous montre dans des faits' palpables la miséricorde et la sainteté de notre-Dieu, et elle en appelle simplement à notre conscience, qu'elle laisse agir conformément à ces données. Nous voyons par là quelle est dans cette religion l'importance du dogme; il n'impose pas à nos esprits une croyance abstraite: il détermine toutes les nuances de nos devoirs; il règle tous les moments de notre vie; il est dépositaire de toute notre valeur morale. Il serait bien surprenant qu'une telle combinaison ne donnât pas aux sectateurs du christianisme une susceptibilité très délicate en matière de foi .

Enfin, cette religion fait à tous ses disciples. un de-

DBS DOCTRINES RELIGiSUSES. i^^

voir étroit et rigoureux du prosélytisme (1). J'avertis que je ne donne poiiit à ce mot le sens odieux que de tristes abus lui ont attaché. Une soif indiscrète, impétueuse et sans charité, de ranger les autres à notre opinion, présente tous les caractères opposés à ceux du vrai prosélytisme. L'Évangile trace au chrétien d'autres règles : répandre en tous lieux la bonne odeur de rËvangile de Christ, faire luire devant les yeux des hommes la lumière de nos bonnes œuvres, afin qu'ils glorifient le Père céleste, voilà la première partie du prosélytisme que i*ecommande la loi de paix. Ensuite, seloi) . les occasions et dans la mesure; de nos moyens respectifis, conformément à toutes les règles de la prudence, avec patience, avec douceur, et dans la seule vue de concourir aux plans paternels de la Providence pour le salut des âmes, rendre témoignage à la vérité et à la sainteté du christianisme, dissiper les préventions,, combattre les préjugés, réfuter les erreurs, rétablir les faits, ne perdre aucune occasion favorable de répandre la lumière, voilà la seconde partie de la tâche imposée au chrétien, ou, pour mieux dire, voilà l'esprit que sa religion lui inspire. Il peut être naturel et simple, dans les principes d'une autre religion, de garder sa foi ôomme un avare garde son trésor ; mais j'en appelle à tout homme qui a étudié le Testament de Jésus-Christ, se conduire de cette manière ne serait-ce pas, de la part du chrétien, la plus coupable inconséquence?

En réunissant ces traits on trouvera une religioii

(1) yoftx la Note IX.

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sérieuse, pratique, ardente à se propager;, et ces caractères, dont aucune autre religion n'offre la réunion, nous feront comprendre aisément avec quelle puissance le christianisme doit s'emparer de l'âme. Et maintenant si nous considérons d'un autre côté les imperfections inhérentes à la nature humaine, la facilité avec laquelle l'homme exagère, dénature tout ; l'entraînement qui lé porte au delà des bornes du vrai et le fait pécher jusque dans le bien ; enfin son penchant à se justifier de tout par l'intention, nous serons naturellement conduite à juger que, si le zèle religieux se trouve allié à la possession de la force matérielle, de la même source d'où devaient découler la vie, l'ordre et l'adoucissement des mœurs sociales, jailliront des fureurs dénaturées, et toutes les calamités des discordes civiles.

On ne peut prévenir dans aucune religion, et moins dans la religion chrétienne que dans toute autre, des divergences de vues et de sentiments qiie produisent naturellement les bornes de l'intelligence humaine, là diversité des caractères et des circonstances locales, l'attention minutieuse donnée aux paroles révélées et les exigences d'une conscience que cette religion a rendue plus délicate et plus timorée. Il y aura toujours des divisions dans l'Église; le Maître lui-même Ta prédit. Mais ce qu'on peut empêcher, c'est que les divergences ne deviennent des discordes civiles et que les discussions ne soient transformées en guerres. Laissez les opinions en venir aux mains sans autre glaive que celui de la parole, sans autre force que celle de la raison. Faites que les champions de ces opinions oppo-

1 DOCTRINES REUGIEI'SRS.

1 soient entièrement désintéressés ; qu'ils n'aient rien à espérer de la société que l'eslime qui s'attache à la sincérité, ni rien à craindre que le mépris qui suit la mauvaise foi. Que le pouvoir reste neutre; et non- ■- eeulement les troubles civils seront impossibles, mais l'animosité même sera prévenue. Aucun parti ne s'avancera dans la lice avec cette arrogance offensante trop naturelle au plus fort, ni avec cette défiance soupçon-

Ineuse dont le plus faible a peine à se défendre. Les armes étant égales, le combat sera généreux et loyal. Les esprits pourront s'échauffer; mais aucune des passions cruelles du cœur ne sera excitée, et du sein d'une discussion soutenue sous les auspices de la liberté et de la justice, on pourra espérer de voir jaillir i[ucl(]ues rayonede lumière. Mais je le demande, quelle convielion pourrait ressortir d'une discussion où c'est le nombre qui fait la vérité, où c'est le glaive qui prononce ! Qu'attendre de pareils débats, sinon l'irritation mu{uelle des esprits, la dégénération de la foi en fa- |, natiame et du zèle en fureur, des ressentiments inef- . feçables et l'ulairation profonde et incurable de ces ' èmes qui réclameront perpétuellement leur bien le plus . cher et leur droit le plus sacré ?

Dans le pays où nous écrivons ces lignes (1), la sagesse d'un prince législateur, destiné par la Providence à fermer l'abîme des révolutions , a consacré à jamais les principes pour lesquels nous osons élever

1 iUiu,

(1} L'auteur a ^cril en France U première partie cle son ouv dite de la publicallou, IBSO, terrlra île cl«( aux allumons q

430 DROITS SUPiaiRURS

la voix. Quand est-ce que cette inviolabilité des consciences qu'il a écrite dans sa charte immortelle deviendra un axiome populaire? quand est-ce qu'il sera inutile d'écrire en faveur de cette liberté dont il a donné à son peuple l'auguste garantie? En songeant que ce droit de céleste origine est encore combattu par une foule d'écrivains, méconnu par une partie de la nation, l'évidence et la cruauté de cette injustice nous pénètrent d'un sentiment amer de douleur, et nous sommes contraint de le dire, d'une indignation que nous avons peine à contenir. Investi de la plus entière liberté religieuse, et à l'abri de toute contrainte, nous abreuvons involontairement notre cœur de tout le ressentiment qu'entretiennent des hommes moins heureux ; nous nous enflammons de leur colère, et alors, en nous repliant sur nous-même, nous n'avons pas besoin de demander à d'autres, à quel excès pourrait emporter le sentiment d'un tel outrage. Ce n'est point ici que nous oserions l'épancher ; tout, dans cet éarit, doit être empreint du calme qui convient à la vérité ; il sied à son défenseur d'être impassible comme elle, et les élans tumultueux du cœur ne recommanderaient nullement nos idées aux esprits sincères à qui nous les adressons. Que ne pouvons-nous du moins ne négliger aucune de celles qui servent d'appui à cette cause sacrée ! Mais à quoi bon multipUer les idées, ou plutôt les différents points de vue d'une même idée? Il serait à plaindre celui qui réclamerait ici une longue démonstration, celui à la conviction duquel ne suffirait pas ce simple appel au sentiment de la justice que

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