LA LIBERTÉ DB CULTE EST UNE DÉPENDANCE INSÉPARABLE
Or, cette liberté est-elle une conséquence nécessaire de la première? ou peut-on, après avoir reconnu aux individus le droit de régler leurs relations avec la Divinité, refuser aux communautés, qui sont des collections d'individus, le droit de donner des formes sensibles à la croyance qui réunit leurs différents membres? En d'autres termes, aura-t-on reconnu la réalité du premier besoin pour nier la réalité du second? C'est une question préjudicielle qu'il nous convient de résoudre dès l'abord.
Tous les droits se fondent sur un besoin de nature, ou, en renversant la proposition, tous les besoins de
nature sont des droits (1). Nous ne parviendrons à établir la liberté de conscience qu'en prouvant qu'elle est un besoin de notre nature morale. Mais les besoins de nature des différents individus se trouvant en conflit, par suite d'une dispensation de la Providence, qui a voulu créer par là la morale sociale, chaque besoin trouve sa limite dans le même besoin manifesté chez les êtres d'une même nature. Nous ne pourrons établir entièrement et solidement la liberté de conscience qu'en montrant que ce besoin peut être satisfait sans porter préjudice à aucun besoin d'aucun individu ou d'aucune société ; ou , si le contraire existe , nous serons obligé de fixer la limite précise de cette liberté que nous réclamons.
Pour établir la liberté des cultes, nous aurons nécessairement à suivre la même marche; mais notre tâche sera extrêmement simplifiée par la première démonstration. Il s'agira de connaître si la liberté des cultes dérive naturellement de la liberté de conscience ; si elle est contenue dans ce premier droit comme dans son principe; enfin, si la liberté de conscience conserverait, je ne dis pas quelque prix, mais quelque réalité, lorsqu'une fois cet important corollaire en aurait été détaché.
Or, il est aisé de montrer, et rien n'empêche de le faire sur le seuil même de la matière,^ que la liberté de conscience n'est rien sans celle des cultes. En toutes choses, la société est un besoin de l'homme, et un be-
(1) Voyez, à la fin du Mémoire^ la Note I, Sur le caractère des vrais droits.
ET LA LIBERTÉ DR CULTE. 4iS
soin que nul ne songe à lui contester. S'il est une multitude de choses qu'il ne peut accomplir avec ses seules forces individuelles, il est tout autant de biens dont il ne peut jouir sans société. Sa nature physique et morale réclame tellement pour son perfectionnement un concours de forces et de volontés, que, seul et livré à hii-même (l'expérience l'a complètement prouvé), il descend, non pas au niveau, mais au-dessous de la brute. La société de famille est le premier degré comme le premier moyen de perfectionnement ; mais ce n'est pas à elle qu'il appartient d'élever l'homme à toute sa hauteur ; et la civilisation, mot qui seul est une preuve, la civilisation, qui renferme en soi toute la perfection relative à laquelle il lui est donné d'atteindre, n'existe que dans la cité. Indispensable aux progrès de sa puissance matérielle, et à l'essor de son intelligence, qui est sa véritable puissance, l'association serait-elle sans nécessité pour le développement de ses sentiments religieux? N'y aurait-il d'exception que sur ce point, et la nature humaine se démentira it^elle dans le sentiment qui fait sa dignité sur la terre et sa vraie royauté? Il est impossible de le penser; et l'exemple de toutes les religions de la terre, sous quelque influence d'ailleurs qu'elles aient pris naissance, fondant partout des congrégations, partout élevant des temples, partout attachant une solennité particulière aux hommages, môme silencieux, rendus à la Divinité par plusieurs hommes réunis, prouve suffisamment l'existence de ce besoin, dont l'absence serait une des plus grandes anomalies de la nature humaine. L'Écriture sainte, que nous ne
citons point ici comme autorité, mais comme simple exemple, attache partout une sainteté particulière à ce solennel rendez-vous des temples ; et le fondateur de la religion la plus spirituelle qui soit sur la terre, a dit à ses disciples ces paroles remarquables : Là où il y m aura deux ou trois assemblés en mon nom, je me trouverai au milieu d'eux{l). La religion, si douce et si consolante dans la solitude, est éminemment majestueuse dans les assemblées. Celui-là même que frappe le plus l'idée de la toute-présence de Dieu, est le premier à s'écrier : Certainement l'Eternel est ici (2)! Faible et misérable par sa nature, l'homme se sent plus fort lorsqu'il paraît devant l'Être suprême en société avec d'autres êtres affligés de la même faiblesse ; il se croit plus capable avec cette société humiliée de tenter le siège du trône, des miséricordes ; il semble croire que Dieu aura plus de compassion de tant de misères réunies; et les supplications communes à tous qu'une bouche consacrée élève à l'Arbitre des destinées humaines, lui paraissent saintes, dictées par le ciel même, et dignes d'arriver à lui.
Il faudrait d'ailleurs, pour méconnaître la légitimité de ces associations religieuses, fermer les yeux sur un autre besoin de notre nature, que nous avons déjà mentionné, et qui tient de la manière la plus intime à notre organisation. C'esr celui de réagir sur l'âme par les sens, c'est-à-dire par l'emploi de signes exté-
(1) Évangile selon saint Matthieu, XVIH, 20.
(2) Genèse, XXVIH, 16.
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rieure, où les idées de l'esprit et les sentiments du cœur prennent une substance et un corps.
Il n'est point ici question d'une profusion de cérémonies vaines qui matérialisent la religion. Nous voulons parler non de ce qui distrait l'âme, mais de ce qui l'avertit : or, elle a besoin d'être avertie, et aucune religion ne s'est passée d'un certain appareil (1). La pensée de l'homme qui médite dans la retraite ou au milieu de son travail, peut sans doute trouver Dieu dans Bon propre cœur et dans l'univers; mais tant que l'homme ne sera pas une pure intelligence, tant que Be prolongera c«t hymen nécessaire entre des sens matériels et une ârae incorporelle, l'homme aura besoin de
réaliser ses idées par des signes, de fixer ses sentiments par une expression quelconque, et d'appeler au .Becours de ses inclinations religieuses et de son adoration intérieure, un appareil solennel, grave et consacré. Le peuple, qu'on oublie trop dans ces discussions, le peuple, c'est-à-dire cette portion de l'espèce humaine que sa condition retient sous l'empire des sens, ne saurait être fixé dans une croyance, entretenu dans un Mnliment, sans l'intervention de signes plus ou moins solennels. Ses sentiments vagues, épars, le plus souvent sans système, lui échapperaient bientôt s'ils n'étaient contenus dans cette l'orme, dans ce cadre, pour
(1) • Quand, avec ridée d'un 6(rc spirituel suprême, qui Tornie le dogme,
■ BOtt* pouvons joindre eucore des Idées sensibles qui entrent dans le
■ cnllï, cela nou!> donne un grand atlacbement pour la religion, parce que
■ Im nMlifi dont nous venons de parler {la satisfoi-lion d'avoir su nouê
■ élever aux choses immatérieUe») se trouvent Joints A noire penchant
■ nitvnJ pour les choses sensibles. » [MoNrïsocTFC , Esjirit rfw toi».
ainsi dire, qui n'est autre chose que l'ensemble des rites invariables d'un culte public. Et qui pourrait dire jusqu'à quel point nous sommes tous peuple sous ce rapport? Quand le culte ne sera ni une déception ni une séduction, il aura l'assentiment des esprits les plus philosophiques, qui, ne pouvant pas plus que le peuple se soustraire aux lois d'une organisation commune à toute l'espèce humaine, ont besoin comme nous tous d'une religion à havÀeur d'appui. La primitive Église, dans sa simplicité, ne rejeta pas tout rite solennel ; et son Chef lui avait tracé sa règle à cet égard, dans l'institution de la sainte cène, qui renferme la légitimation et tous les éléments du culte public.
Qui croira qu'il soit possible de maintenir les sentiments et les idées religieuses parmi le peuple sans le secours du culte? Cette tentative serait d'un esprit chimérique et faux. Le culte est d'une telle importance pour le maintien de la religion parmi les masses, qu'à lui seul souvent il fait à cet égard ce que la vérité ne ferait pas aussi sûrement.
Je demande quel bon sens il y aurait à dire au manœuvre, au paysan, à l'homme simple : « A grand'peine peux-tu attacher quelques instants ton esprit sur des vérités abstraites. Incessamment elles échappent par leur subtilité à ton intelligence, qui n'est point assez déliée pour les saisir sans aide^ ou pour les retenir sans effort. Des signes sensibles, des communications sociales, un culte commun, sont pour toi l'unique moyen de les fixer et de te les approprier. Ce moyen, nous allons te l'ôter ; nous t'abandonnons à ta
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propre insuffisance ; cependant il faut que tu t'élèves à ces vérités, et que tu les adores (1). »
Au reste, il n'est pas nécessaire ici d'accumuler les arguments. Le plus fort nous est fourni par les adversaires de la liberté des cultes. Aucun d'eux n'oserait soutenir qu'il ne veut pas cette liberté, mais qu'il consent à l'autre. Si l'on ne trouve pas bon que les cultes s'établissent librement dans l'État, c'est qu'on ne trouve pas convenable que la conscience s'attache à la croyance qui lui paraît vraie. C'est là le principe du refus. Ceux, au contraire, qui reconnaissent les droits de la conscience ne font aucune difficulté sur l'établissement des cultes. Les uns et les autres ne font plus des deux libertés qu'une seule, et personne encore, que je sache, n'a professé ce singulier paradoxe : Que les consciences soient libres et que les cultes ne le soient pas. Tous sentent fort bien que cela équivaudrait à dire : Que les consciences soient libres et qu'elles ne le soient pas. Il leur paraîtrait aussi raisonnable de dire : La pensée doit être libre, et la parole doit être enchaînée.
Une fois donc la liberté de conscience reconnue, il serait inconséquent et contradictoire de ne pas reconnaître également la liberté des cultes, qui en est l'application immédiate et le premier emploi. Autant vau-
(1) « Le culte est une fiartie intégrante de toutes les religions, ainsi « que la parole est l'élément obligé de la pensée. La religion se manifeste « par le culte, comme la pensée par la parole. En bonne métaphysique, il « est fort douteux que Fesprit pût opérer sans les signes auxiliaires de ses « eomblnalsoiis, «t qui lui servent à en constater les résultats; de môme il m est très probable que les opinions religieuses s'altéreraient beaucoup, « si eues ne s'effaçaient absolument, au préjudice des sociétés qui reste- « rataot SUIS culte. » (Kéiatby, Du Cuite, page 10.)