CHAPITRE PREMIER
DÉFINITIOriS.
Avant tout, nous devons nous faire une idée claire de la liberté des cultes ; mais cette définition doit être précédée d'une autre, celle de la liberté de conscience.
Le mot conscience s'entend communément de ce sens intérieur ou de cet instinct au moyen duquel nous jugeons du mérite ou du démérite de nos actions. Dans cette acception du mot, la liberté de conscience serait le droit de juger notre conduite et celle des autres, d'après les informations de ce coHseiller secret, dont nous ne pouvons pas plus dicter la sentence que nous ne pouvons renoncer à notre individualité. Mais Tusage de notre langue attribue à cette expression
liberté de conscience un sens différent. C'est le droit que nous avons d'établir nos rapports avec la Divinité de la manière qui nous paraît convenable. C'est le droit de n'admettre aucun juge de ce commerce intellectuel et moral, que notre conscience. C'est le droit de choisir entre croire et ne pas croire, entre adorer et ne pas adorer. C'est la parfaite indépendance de l'homme social en matière de croyance et de profession religieuse.
Il est bon d'observer un caractère important de la liberté de conscience, afin d'apprécier toute l'étendue de ce droit.
La liberté dé conscience n'est pas seulement la faculté de se décider entre une religion et une autre, c'est aussi essentiellement le droit de n'en adopter aucune, et de rester étranger à toutes les formes et à tous les établissements que le sentiment religieux a pu créer dans la société (1). Cette notion est inséparable de l'idée de liberté. La liberté est le droit d'apprécier par soi-même, de peser {lïbrare) et de choisir. Ce droit n'existe plus, lorsque, entre plusieurs systèmes, vous êtes obligé d'en choisir un. Le choix fût-il entre mille systèmes, vous n'êtes pas libre si vous n'avez pas, outre la liberté du choix, la liberté de n'en point faire.
(1) Si, contre mon attente', cette phrase élevait dans Pesprit de quelques lecteurs une prévention contre mes sentiments personnels en matière de religion, je serais obligé de les prier de suspendre leur jugement. La lecture de cet ouvrage les convaincra, d*un côté, que c'est pour d'autres que moi que je réclame la lii)erlé étendue que cette plirase définit, et, d*une autre part, que notre attachement à une religion positive ne doit point nous empêcher d'accorder à IMncrédulité les mêmes droits que nous revendiquons pour la foi religieuse.
Car, ajMrès avoir examiné et rejeté neuf cent quatrevingt-dix-neuf systèmes sur mille, droit qu'on ne vous conteste pas, arrivé au dernier, vous perdriez ce droit, et l'acceptation serait forcée ; ce qui implique contradiction .
La lïbtTié chrétienne, introduite par l'Évangile, et substituée par la parole apostolique (1) à la servitude légale de l'Ancien Testament, est sans doute autre chose que la liberté de conscience dont nous plaidons la cause dans ce mémoire ; mais s'il n'est pas permis de confondre l'une avec l'autre ces deux libertés, il ne l'est pas davantage de méconnaître leur intime rapport. L'une est la conséquence de l'autre. Après que Jésus-Christ a appelé ses disciples à la liberté, on ne saurait, sans lui faire injure et sans lui donner un démenti, les réduire à l'esclavage. Après qu'il les a déclarés uniquement responsables à Dieu et à leur conscience de leurs sentiments religieux et de leur culte, il n'appartient à aucun pouvoir humain de diriger vers soi cette responsabilité. Ce pouvoir se mettrait ainsi hors des termes du christianisme, dont irnierait le caractère le plus distinctif, le plus essentiel et le plus évident. Ainsi, de la liberté chrétienne se déduit, pour tous les pouvoirs et pour tous les individus se disant chrétiens, l'obligation de respecter la liberté de conscience, non-seulement chez les chrétiens, mais chez ceux qui ne le sont pas encore.
Lorsque la conscience, c'est-à-dire le sentiment reli-
(1) GaUtes, H, A ; V, 1, 13. — Jacques, 1, 25 ; H, 12. — 1 Piçrre, U, 16. — Le lecteur est prié de chercher et de méditer ces passages.
gieux guidé par la raison, a fait un choix positif; en d'autres termes, lorsque l'homme s'est décidé pour une certaine doctrine, la reconnaissant pour vraie et divine, il sent le besoin de lui donner une forme. Il veut se rendre palpable à lui-même, il veut fixer, par quelque moyen pris dans le domaine des sens, ce qui n'était jusque-là qu'une conception de son intelligence et une affection de son cœur. Soit pour avertir la Divinité de ses sentiments, s'il se fait de la Divinité une image grossière et sensuelle, soit plutôt pour s'imposer à luimême par ses propres actes et réagir sur lui-même de l'extérieur à l'intérieur, il détermine des cérémonies, des signes, des temps, des lieux, des paroles, dont l'ensemble forme son culte {l). Isolé, et livré à ses opinions individuelles, l'homme n'offrirait probablement à. l'objet de son adoration qu'un culte fort simple. Mais les rapports de l'homme avec ses semblables ne tardent pas à en compliquer les formes. Pour agir sur sa famille, il croit avoir besoin de plus de formes que pour agir sur lui-même. Les signes extérieurs se multiplient, et les pratiques deviennent plus solennelles à mesure que le même culte réunit un plus grand nombre d'iiîdividus. Ces formes deviennent comme le lien visible de la commune; elles s'identifient avec la doctrine; elles deviennent avec cette doctrine un objet de foi; elles sont une partie de la religion ; elles la caracté-
(1) Nous n'oublions pas que ce mot peut désigner l'adoration intérieure, riiommage du cœur. Mais nous devons ie prendre ici dans le sens le plus ordinaire, qui est aussi celui qu'il prend dans cette réunion de mots : liberté des cultes.
risent avec force, et d'une manière sensible même pour les esprits grossiers, au milieu des religions différentes ; et dès lors, précieuses à la communauté comme les doctrines, elles prétendent à la même liberté.
Si la liberté de conscience est un droit de l'individu, la liberté des cultes est un droit des communautés. C'est la faculté qu'elles réclament de se rassembler soui^ la garantie de la publicité et sous la protection de la loi pour se livrer aux pratiques de la religion qu'elles ont embrassée, et pour entretenir, par ces actes célébrés en commun, la foi et le zèle commun.