PARALLÈLE DES DEUX SYSTÈMES
Si nous avions, à cette heure, gagné quelqu'un à notre système, nous ne serions pas surpris de l'entendre, au moment de se séparer de ces institutions antiques et vénérées, regretter cet édifice majestueux, à l'ombre duquel les peuples ont vécu si longtemps.
(1) MoNTSSQUisu, Défense de l'Esprit des Lois, art. Tolérance.
234 tAlUIxku IttB MUl STSVklBS»
Nous pouvons lious attendre à ces regrets ; nous les avons nous-même sentis involontairement. Sans doute, il est donné aux religions d'État de firapper les yeui par d'imposants spectacles. Comment ne pas admira ces institutions ecclésiastiques qui s'étendent cmime un réseau magique sur toute la société ) exerçant partout la même pression^ inspirant partout la même vénération ; respectueusement protégées par l'État qu'elles protègent ; revêtant d'un caractère sacré, et poui' ainsi dire divin, de simples particuliers au milieu de la foule des hommes ; réalisant, sous des formes sensibles, l'intervention de la Divinité dans les affaires humaines; frappant les regards en tous lieux par l'uniformité solennelle des rites ; formant comme une magistrature inamovible et immortelle, qui, par autorité souveraine, dénonce un jugement aux juges de la terre, annonce un maître aux maîtres de ce monde, et seule, dans les temps de la servitude et de la flatterie, fait entendre impunément une voix libre, incorruptible et souvent menaçante. Ce n'est pas non plus sans intérêt que nous voyons se réunir la majesté d'un prince et l'autorité d'un pontife dans la personne de ces évoques, premiers anneaux d'un second système féodal, chefs d'un peuple de prêtres, bienfaiteurs et sun^eillantsd'un vaste diocèse, protecteurs de leurs troupeaux auprès du gouvernement civil. Seules aussi, les religions de l'État élèvent de la terre au ciel ces cathédrales gigantesques, inscrivent dans le cercle de l'horizon te cercle immense de ces coupoles, dont la seule vue révèle la présence d'une idée religieuse, parce
PARALUkuS DES DEUX SYSTÈMES. ^^5
qu'elles sont disproportionnées aux besoins de l'homme, et même à son orgueil. Que d'éclat et de solennité dans ces pompes destinées à la commémoration de jours dont l'éternité se souviendra, et qui sont inscrits dans les annales du ciel comme dans cefles de la terre ! Des villes immenses, de vastes contrées revêtent au même instaûtj^ selon le souvenir du jour, l'aspect du recueillement, de la tristesse ou de la joie ; les affaires de toute une population sont interrompues, et l'action tumultueuse de la société semble s'arrêter tout à coup devant la pensée de l'éternité. Et toutes ces magnificences du culte, et ces tributs des beaux-arts qui viennent, dans l'enceinte des temples, consacrer à la religion des chefs-d'œuvre qu'elle seule pouvait inspirer ! Spectacle imposant et sublime, qui force les plus incrédules à s'étonner du moins des prodiges opérés par une foi qu'ils nç partagent pas.
La religion individuelle, s'il est permis de lui donner ce nom, étale moins de pompe et fait moins de bruit. Elle a pour devise cette belle parole d'un poëte : Ouif c'est un Dieu caché que le Dieu quil faut croire! Confiée aux cœurs, dont elle habite la partie la plus intime, elle y fixe et y concentre son empire , et ne cherche pas à le faire paraître hors de ce sanctuaire ; elle anime la vie intérieure, elle la règle, elle la caractérise ;. elle attire les uns vers les autres , par un doux aimant, ceux qu'inspirent les mêmes désirs, et qu'une même espérance encourage ; et dans d'intimes entretiens, dans de communes prières, élève ensemble leurs âmes vers le seul Être capable de satisfaire tous les dé-
236 VARALliLS DIS DEUX 8TST&MR8.
sirs, de réaliser toutes les espérances. Tout est templi pour elle ; et si elle réunit ses sectateurs dans des édL
fices bâtis de main d'homme, ces édifices sont plus im.
posants par leur objet que par leurs formes et leurdimensions. Les trésors des peuples ne se scmt pa épuisés pour lui bâtir un sanctuaire ; les rois n'y o pas fait retentir l'hymne de la victoire ; les élus^de 1 nation n'y sont pas venus appeler sur leurs travaux 1 bénédictions du Tout-Puissant ; les grands ne lui o pas légué leurs cendres. Ce temple est une simple ma son de prière, où ne règne nulle solennité que celle d silence et d'un pieux recueillement, ni d'autre majes que celle de la présence du Dieu invisible. Pontife co sacré par l' Esprit-Saint, le prêtre, dont la voix rempli ce modeste édifice, a pour titre à la confiance de auditeurs leur choix même ; obtenir leur confiance mériter leur amour, ce sont toutes les grandeurs auxquelles il aspire ; il a été poussé par une vocation i rieure dans la carrière du sacerdoce : son ambition laissant derrière elle toutes les perspectives de la terre a pour terme le ciel. Cette religion a d'abord, et peu être longtemps, peu de sectateurs; mais tous son croyants. Elle ne languit jamais; toujours active e zélée, parce qu'elle est libre, elle peut mieux cesse d'exister que cesser d'agir ; elle se répand de proch^en proche par l'insinuation, l'exemple, la sympathie (1). On ne la nomme pas encore, que déjà elle a,couvert un vaste sol de ses adhérents et de ses amis ;. et, par une correspondance secrète sans mystère, ell
(1) Voyez Neandeb, toine H, page 54.
VARALliLE DES PEUX STSTi«ES. 357
entretient des relations toujours animées, toujours fructueuses entre ses membres dispersés. Ne pouvant s'appuyer sur aucune force extérieure, elle se repose tout entière sur le zèle qui l'a fondée ; rien ne lui fait illusion sur son état. Unie, identifiée avec la force publi- (jue, elle eût pu s'abuser jusqu'à se glorifier dans la langueur, et à se réjouir dans la mort : réduite à la force morale, elle est à l'abri de cette méprise; elle est toujours en état de mesurer sa force ou d'apprécier ses progrès ; en un mot , elle est puissante comme l'âme gui est immortelle; l'autre est forte comme ce monde qui doit passer.
^f Après avoir considéré la matière de celte hauteur, ^■9^^' est vraiment le seul point de vue d'oij , à la ri- ■&ïj«ur, elle doive être considérée, descendons à un P«3înt de vue plus bas et plus borné ; et, dans l'enceinte plus resserrée où nous allons être placé, main- ^Jerions et appliquons, autant qu'il sera en nous, les ^■^'''încipes invariables que nous avons professés.
Ce point de vue rabaissé est celui-là même où la
pl upart des nations sont placées : c'est celui d'une re-
^im de VÉlat.
K II y a chez un peuple une religion de l'État, lorsque
^Ê le gouvernement qui le régit professe cette religion ,