‹ La liberté des cultesChapitre 73 sur 116 · LE PROTECTEUR DU CHRISTIANISME · texte numérisé non relu

LE PROTECTEUR DU CHRISTIANISME

tablement. Or, que lui faut-il pour cela? Pas autre chose que la liberté de plaider sa cause et de produire ses titres ; confiante en son bon droit, elle ne veut que la faculté de le manifester à tous les yeux. Elle n'exige pas même qu'on impose silence à des voix ennemies ; il est de son intérêt que toutes les opinions s'expriment aussi librement qu'elle, sachant qu'il n'y a point de vraie foi sans conviction, ni de conviction sans examen, ni d'examen sans comparaison. Elle ne demande donc que ce que réclament toutes les opinions, la liberté, et elle se croit assez protégée.

Et comment supposer que la vérité ait d'autres prétentions; qu'elle dise aux hommes: « Je suis la vérité; je viens de Dieu, il m'a promis l'assistance immortelle de son Esprit ; je suis entre ses mains un glaive spirituel qui pénètre dans les derniers replis de l'âme, dans les dernières divisions des jointures et des moeU les ; c'est pour cela qu'il me faut l'appareil de la force extérieure, des honneurs pour relever ma dignité, un rang dans l'État pour me rendre recommandable aux consciences, de l'éclat sur la terre pour que j'en aie dans le ciel ! » Non, la vérité divine ne peut tenir ce langage : tout ce qu'il lui faut, c'est que la parole ne soit point Uée; tout ce qu'elle ambitionne, c'est le droit commun de la nature humaine, c'est la liberté.

Que dis-je? elle sait même se passer de liberté, et c'est dans l'absence de la liberté qu'elle se plaît à faire éclater sa force. Les temps les plus brillants de rÉglise sont ceux où, dénuée de tout secours humain, elle retombait tout entière sur l'appui de son Dieu.

250 l'rTAT IfE DOIT PAS SE CONSTITUBR

Proscrite ])ar les maîtres de la terre, calomniée parmi les peuples, s'interdisant à elle-même toute défense contre le glaive persécuteur, elle recrutait ses sectateurs autour des échafauds dégouttants du sang de ses martyrs. Quelle force avait-elle alors, sinon celle de la vérité? quel avocat auprès de la société dépravée, sinon les besoins mêmes de cette société, dont la sève de vie épuisée n'avait plus rien à opposer à la désorganisation et à l'anarchie? La philosophie, qui avait si souvent haleté dans la recherche impuissante de ces mêmes vérités divinement manifestées par l'Évangile, la philosophie ne rendait point témoignage au christianisme, qui lui expliquait tous ces problèmes ; toutefois les maîtres de la science, comme les princes de la terre, abaissèrent enfin leur sceptre altier sous la houlette pastorale ; et toutes les puissances de la terre rendaient hommage à la folie de la croix !

Quoi! fut-ce donc à la faveur d'un inconcevable prestige que le christianisme fit ses conquêtes? son triomphe ne fut-il qu'un accident bizarre? ou bien la parole qui enfantait ces prodiges n'est-elle plus la Parole de Dieu? et les hommes n'ont-ils plus des cœurs d'hommes? Quoi! elle n'avait besoin, cette religion, que de sa propre force au milieu de tant d'adversaires! Et maintenant qu'elle n'a que des amis, il lui faut mettre entre les mains le sceptre des monarques et le glaive des lois. Quoi ! elle marchait seule et sans s'égarer dans le dédale des passions et des folies humaines, guidée par une lumière céleste ; et maintenant il faut la mettre sous tutelle ! Elle se passait de la li-

LE FROTBGTBUa 2)U GURISTIAHISIIE. fôl

berté, et il lui faudrait maintenant plus que la liberté. Et pourquoi? Pour effacer le sceau de sa divine origine ; pour apprendre aux humains qu'elle ne se suffit plus à elle-même, que sa constitution affaiblie a besoin d'une \ie artificielle, et que, s'il n'était soutenu par rÉtat, cet édifice vivant, posé sur le rocher des siècles, s'écroulerait infailliblement (1).

C'est prédsément à des succès indépendants de tout secours humain que Dieu a voulu qu'on reconnût sa Parole. L'apôtre saint Paul a insisté sur cette idée dans les premières pages de sa première Lettre aux G)rinthiens: Dieu a choisi les moins sages selon le monde, pot/ir confondre les sages ; il a choisi les faibles nlon le monde j pour confondre les puissants ; il a choisi les plus cils et les plus méprisables selon le monde, ei ce qui n était rienj pour détruire ce quil y avait de plus grand, afin que nul homme ne se glorifie devant lui (2).

Et Massillon a supérieurement développé la même

(1) Si l'on ne savait combien sont lentes les conquêtes du bon sens, on •'étonnerait que la vérité que nous défendons Ici n'ait pas été jointe, par les réformateurs du seizième siècle, à leur système^ dont elle était le complément indispensable. Le principe caractéristique du protestantisme est t4Hit^ lait en deliors du dogme; ce principe n'est autre cbose que Ji'indépendance absolue de la conscience. Les réformateurs, qui consommèrent leul* schisme en vertu de cette Idée, ne la suivirent pas jusqu'au bout. Hs placèrent leur Église sous la protection de différents princes qui avaient adopté leurs principes ; et l'harmonie qui exista , pendant le temps du premier zèle, entre l'État et les Églises, ne permit pas de voir les inconirénients de ce système. Lorsque, plus tar() , l'esprit de liberté consacré par la Réforme eut agi dans le sein Iles Églises, les réformés furent cbntnlBts de voir qu'il y avait quelque chose à ajouter an système de leurs ancêtres; mais ce qui se fût fait sans peine à l'époque du grand mouvement qui rompait l'unité de l'Église, ce qui n'eât para que la consé- ^nence spontanée des principes adoptés, rencontre aujourd'hui de* fort grandes difficultés, et ne s'obtiendra qu'an prix de longs efforts.

(2) Première Épttre aux Corinthiens, I, S7-30.

252 l'état ne doit pas se constitder

vérité dans une de ses belles paraphrases, dont i n'empruntons que ce peu de mots : n II fallait qu'une 0 doctrine descendue du ciel trouvât tout l'univers ar- « mê contre elle; qu'elle parût sur la lerre sans forre « et sans secours humain , et triomphât cependant de a toutes les doctrines humaines répandues sur la sur- « face de l'univers, pour persuader aux hommes que « c'était là l'ouvrage de Dieu seul; que le crédit, la « force, l'éloquence, l'intérêt, c'est-à-dire un bras de « chair, ne l'avait point établie. »

EstKie à nous à dépouiller la religion de ce caractère auguste, et à lui enlever une de ses preuves? Ne nouê empresserons-nous pas de la laisser à elle-même, afin que, dans l'éclat de sa propre puissance, on cesse de confondre sa force avec celle des hommes î Laissons-la recommencer ses prodiges; restituons-lui le don des miracles, ou plutôt rendons toute son autorité et 8a * splendeur à ce miracle perpétuel de son existence, qai n'en est plus un quand on peut l'expliquer par la coopération des hommes (1). Elle prendra dans cettç émancipation une nouvelle vie, et fera de nouveaux progrès ; car, comme le dit Montesquieu, « la religion « du ciel ne s'établit pas par les mômes voies que les « rehgions de la terre. Lisez, » continue ce grand homme, qui a parlé du christianisme en homme qai l'aime (2); h lisez l'histoire de l'Église, et vous verreï « les prodiges de la religion chrétienne. A-t-elle résolu

(t) L'islamisme i doute siècles de datée dans de liste» régli tiera d« l'ère rhr^lienne; qni est-ce qui (ongei lui en Titre preuvaT (Voyeï MoNTBsQtiiBU, Discours if une Juive.)

(3) Eipressioci) de MontesqDiau luhineme.

LB PROfBCTBUR DU GBRISTIANtSB. 2S3

« d'entrer dans un pays , elle sait s'en faire ouvrir les « portes ; tous les instruments sont bons pour cela : « quelquefois Dieu veut se servir de quelques pê- « cheurs ; quelquefois il va prendre sur le trône un « empereur, et fait plier sa tête sous le joug de l'Évan- « gile* La religion chrétienne se cache-t-elle dans les « lieux souteiTains, attendez un moment, et vous « verrez la majesté impériale parler pour elle. Elle « traverse, quand elle veut, les mers, les rivières et « les montagnes ; ce ne sont pas les obstacles d'ici-bas « qui l'empêchent d'aller. Mettez de la répugnance « dans les esprits, elle saura vaincre ces répugnances; « établissez des coutumes, formez des usages, publiez €c des édits, faites des lois ; elle triomphera du climat, « des lois qui en résultent, et des législateurs qui les « auront faites. Dieu, suivant des décrets que nous ne « connaissons point, étend ou resserre les limites de sa « religion (1). »

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