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L'ASPECT POLITIQUE

Le grand problème de la liberté des mers qui a envenimé les rapports anglo-américains durant la Grande Guerre et qui domine encore actuellement les relations des deux pays, n’est pas résolu, Les diverses tentatives pour y apporter une solution ont été infructueuses,

De la fin des hostilités jusqu’à l’époque actuelle, deux périodes peuvent être distinguées. Durant la première, qui s'étend jusqu’en 1928, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ne voient qu’une issue à leur rivalité : chaque nation essaye de conquérir l’hégémonie des mers. Des accords, péniblement élaborés, arrêtent la compétition navale et créent un équilibre de force instable. La deuxième période, celle qui a été exposée ici, débute lors de la signature du Pacte Briand Kellogg. La neutralité revêt une signification différente. Sur ce terrain nouveau, l’Angleterre est prête, semble-t-il, à un accord. Aux Etats-Unis, le gouvernement s'efforce de concilier la politique d’isolement et celle de coopération. La recherche de la neutralité idéale aboutit à un échec.

Causes de l'échec

Les raisons de cet insuccès doivent être exposées. Elles surgissent dès que l’on admet l'existence d’un conflit.

L'abandon de protection, l’embargo, le contingentement susciteront parmi les exportateurs un vif méconten-

tement. Les producteurs ne manqueront pas de se prévaloir de l'exemple des pays neutres qui continuent à commercer avec les belligérants sans être entraînés dans la guerre. Ils soutiendront que les mesures de neutralité les frustrent de bénéfices, en somme, légitimes. Si les transactions avec les belligérants doivent se faire aux risques et périls de ceux qui s’y livrent, l’abstention du gouvernement sera l’objet de critiques. Si l’'embargo ou le contingentement est décidé pour certains produits, l'Etat devra intervenir : on sait combien sont délicats les rapports entre l’administration et les entreprises privées. La limitation des marchandises pouvant être exportées entraîne des difficultés de répartition entre les firmes productrices, difficultés sinon insolubles, tout au moins favorables à de graves abus.

La neutralité idéale mettait le pays à l’abri des perturbations commerciales de la guerre. En sacrifiant les gains que procurent les transactions avec les belligérants, elle permettrait d’éviter la crise économique qu’entraine la cessation des ventes à la fin des hostilités. IL est à prévoir, cependant, que le commerce ne continuera pas à un rythme normal durant le conflit : la demande en produits, faite par les nations en guerre, sera modifiée qualitativement.

A ces difficultés sur le plan intérieur, s’ajoutent d’autres inconvénients dûs à l’attitude facilement prévisible des nations belligérantes. La restriction volontaire des exportations américaines ne donnera pas satisfaction aux parties entraînées dans le conflit. Chaque belligérant tentera d’arrêter le trafic commercial vers l’adversaire, trafic qui peut devenir dangereux par les apports des autres neutres. La restriction du commerce aux produits

ne présentant aucune utilité directe ou indirecte à la conduite de la guerre anéantira toute transaction. Les nations en guerre seront plus exigeantes puisqu’elles auront la certitude de la politique passive des Etats-Unis. Le gouvernement américain devra s’incliner ou menacer de recourir aux armes.

Seul l’abandon presque intégral des droits des neutres serait capable d'éviter à l'Amérique toute participation à un conflit. Cette solution, qui portait atteinte à la souveraineté de la nation, n’a pas été admise. C'était une perte sèche pour le commerce américain sans aucun profit véritable pour la paix internationale.

Pendant la Grande Guerre, le gouvernement des Etats- Unis se montrait soucieux de conserver la totalité de ses droits. La note allemande, en réponse aux protestations américaines, après le torpillage du Lusitania, affirme que les citoyens des pays neutres, voyageant en haute mer dans la zone interdite, le font à leurs risques et périls. Wilson s’y oppose. Il repousse la proposition Gore-Mac Lemore qui engage les Américains à ne pas voyager sur les bâtiments marchands armés. Le Colonel House écrivait en 1916 au Président : « Le Gouvernement des Etats-Unis se refuse à retenir toute suggestion qui restreindrait les droits des Américains en haute mer, ce serait sanctionner des méthodes de guerre barbares (1) >». Wilson affirmait à la même époque : « Pour ma part, je ne saurais consentir, en aucune manière, à aucune diminution des droits des citoyens américains Interdire à notre peuple d’exercer ses droits par crainte d’avoir à les revendiquer, ce serait

(1) Colonel House. Papiers Intimes, T. Il, P- 23:

nous infliger à nous-mêmes une humiliation profonde (2).

On voit que le gouvernement américain, encore à cette époque très désireux de conserver la neutralité, n’a pas cru devoir prendre en considération les suggestions qui limitaient les droits des neutres.

La route vers la neutralité idéale est couverte d’embûches. Il a fallu renoncer à s'engager dans cette voie. Les tendances de l’opinion américaine sont aujourd’hui assez nettes : l’une en faveur de la participation aux mesures de la S. D. N. ; l’autre, qui semble être celle de l’immense majorité, vers un retour à l’impartialité, à l’ancienne doctrine de la liberté des mers, légèrement amendée grâce. à l’expérience, mais comportant au fond les mêmes avantages et aussi les mêmes dangers.

Il est vrai que le Président Roosevelt a fait, lors de la prorogation du Neutrality Act, la déclaration suivante: «Il est exact que la haute obligation morale où se trouvent nos concitoyens de limiter leurs exportations de fournitures de guerre essentielles à approximativement le niveau normal du temps de paix, n’a pas fait l’objet de législation. Néanmoins il m’apparaît clairement que dépasser ce niveau, ce qui aurait pour résultat de faire réaliser des profits impossibles en temps de paix, et de donner une assistance de fait à la poursuite de la guerre, contribuerait à accroître ce mal même de la guerre que nous cherchons à prévenir. Tel étant mon sentiment, je réitère l’appel adressé en octobre dernier au peuple américain.» Mais, le Baltimore Sun (2-3-36) estime que les chances sont en faveur des partisans de la défense des droits américains sur mer

@) Wilson. Messages et Discours, p. 75.

et ce journal constate : « Cet affolant dilemme (entre la neutralité idéale et la vieille doctrine de la liberté des mers), dont aucun terme ne garantit une sereine neutralité, est le résultat de notre décision de nous tenir absolument à l'écart de l'effort pour arrêter la guerre à sa source, par conférence ou par action internationale ».

Peut-être doit-on voir dans l’insuccès de la neutralité idéale la vérification d’une loi, maintes fois affirmée par les chefs d'Etat américains. La situation géographique privilégiée puisqu'il n’y a pas de voisins belliqueux, ne suffit pas à écarter des Etats-Unis les effets d’une guerre, même lointaine : l’interdépendance des nations est une règle inéluctable.

Une dernière constation s'impose ; le projet de neutralité pouvait avoir des conséquences fâcheuses lors d’une guerre où les Etats-Unis seraient engagés. C’est du moins l'avis de M. Lippmann (3).

Conséquences de l’évolution actuelle

Le retour à l’ancienne doctrine de la liberté des mers risque d’opposer dans l’avenir les Etats-Unis et la Grande- Bretagne. Toutefois, il y a un fait nouveau : c’est la parité navale.

Il n’est pas certain que les Etats-Unis s’opposeront au blocus décidé par la $S. D. N. Aucun engagement international, aucune obligation légale ne pèsent sur la politique du gouvernement. Si cette imprécision peut permettre certains espoirs, elle est fâcheuse par certains côtés : Une

(3) New York Herald Tribune, 1-2-36,

attitude nettement tracée a du bon. « Le cerveau allemand ne semble comprendre que la méthode des coups durs, et ces gens-là ont l’étrange idée que nous ne nous battrons sous aucune condition. À vrai dire, cette idée est répandue dans toute l’Europe, tôt ou tard, elle sera cause que nous nous trouverons entraînés dans la lutte (4) ».

Le ferme désir de la Grande-Bretagne a été et sera peut-être encore, de voir les Etats-Unis participer à l’action collective. Les deux nations anglo-saxonnes retirent beaucoup d’avantages d’une franche collaboration. Déjà, à plusieurs reprises, elles ont essayé de s'entendre : on peut citer cet appel de William Watson (5) à l'Amérique, durant la guerre hispano-américaine :

« O ! Towering Daughter, Titant of the West Behind a thousand leagues of foam secure...

Help us to smite the cruel, to befriend

The succourless, and put the false to shame ».

Ces vers prennent un sens plus profond depuis l’organisation de l’action collective pour le maintien de la paix.

La nouvelle loi de neutralité présente certains avantages. Le ravitaillement sur le territoire américain est possible lorsque les belligérants possèdent la maîtrise de la mer. Les seules restrictions sont l’'embargo sur les armes, et le refus de prêts d’argent. Il suffit d'examiner les statistiques des exportations américaines vers les Alliés durant

(4) Colonel House. Papiers Intimes, p. 494.

(6) England to America,

la guerre pour se rendre compte de l'importance de cette possibilité. La suprématie navale présente un avantage essentiel pour la nation qui a su la conquérir en construisant une forte marine, car elle permet d’assurer le libre ravitaillement du pays en cas de conflit.

En dehors de cette constatation sur la politique actuelle des Etats-Unis, il est difficile de chercher d’autres conséquences, car on serait conduit à présumer de l’évolution future des doctrines anglaises et américaines. Cette recherche est impossible. Les faits surgissent imprévus, les positions des puissances se trouvent inversées. Rappelons les paroles de M. Whitton sur la guerre de Sécession : « Washington cette fois voulait dominer la mer, Londres était le champion de la liberté des mers. Tel est le jeu hasardeux des forces de l'Histoire ».

Vu : Pour le Doyen, Vu : Le Président de la Thèse, L’Assesseur, A. de LA PRADELLE.

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