‹ La liberté du travailChapitre 20 sur 41 · LIBERTÉ DE COALITION · texte numérisé non relu

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tion de la loi s’exercera plus favorablement et plus efficacement en facilitant la création de chambres syndicales composées mi-partie de patrons, mi-partie d’ouvriers. Il y aurait là comme un gouvernement représentatif du travail. Les questions de salaires s’y débattront avec plus de maturité, de compétence, d’efficacité, que dans le choc tumultueux de masses compactes aux prises avec un capital blessé à la fois dans son amour-propre et dans son intérêt. Ne peut-on aussi établir des moyens de publicité qui fassent connaître aux ouvriers l’état des salaires dans les diverses localités, de manière à favoriser les déplacements du travail ? — Il y a là aussi une question de morale. Rien ne dispense en effet les entrepreneurs ni leurs auxiliaires salariés de ces sentiments d’équité, de modération, de bienveillance qui abrègent les conflits ou les empêchent de se développer. Enfin, c’est encore ici le lieu d’invoquer l’instruction. Sans doute, il y a une école sur les leçons de laquelle on peut compter à la longue, l’Angleterre le prouve, c’est l'expérience. Mais combien ces leçons-là coûtent cher! L’instruction des classes ouvrières, coïncidant avec l’élévation des salaires, fruit naturel de l’accroissement de l’industrie, pourra beaucoup pour épargner aux ouvriers d’aussi cruels enseignements. Si l’on avait pris soin de leur faire connaître, à l’aide de quelques notions très-simples et très-élémentaires, le rôle des machines, l'accroissement que ne tardent pas à en recevoir d’ordinaire le nombre et la rétribution des travailleurs, peut-on croire raisonnablement qu’il n’y aurait pas eu moins de coalitions contre les machines et aussi moins de machines brisées? Si on leur apprenait de même à quelle loi économique obéit la formation des salaires, contre quelles nécessités luttent souvent avec beaucoup de peine les entrepreneurs d’industrie, n’est-il pas à croire aussi que le nombre des coalitions déraisonnables, pour obtenir une paye plus élevée, diminuerait? Ici, comme

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dans une foule de questions analogues, il ne s’agit pas de renoncer à la liberté, mais d’apprendre à s’en servir, et le àèul moyen, c’est de l’éclairér.

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Le décret récent sur la liberté des théâtres se rattache aussi à l’émancipation du travail, il est une preuve nouvelle que le système réglementaire et préventif perd chaque jour une partie du terrain trop étendu qu’il occupe encore dans notre société issue de 1789. Comment ne pas s’en applaudir? La liberté économique est, nous l’avons dit déjà, une des faces de la liberté civile.

Sous ce rapport , le décret sur la liberté de l'industrie théâtrale a fait disparaître, liâtons-nous de le dire, des gênes peu justifiées et des anomalies tout à fait choquantes. En laissant chacun libre d’ouvrir un théâtre sous la simple condition d’en faire la déclaration et de se conformer aux règlements de police , on a cessé d’entraver un genre de travail pour lequel nulle raison n'autorise le législateur à se montrer armé d’injustes exclusions. N’est-il pas en effet naturel et légitime, dans une société où le goût des représentations théâtrales est extrêmement développé, que l’esprit d’entreprise se porte de ce côté, comme il se porte vers la satisfaction d’autres besoins à ses risques et périls? On doit approuver par cette raison l’abolition de la redevance payée par certaines scènes secondaires à d’autres théâtres. Cette redevance constituait une des fotmes les plus blessantes du privilège, une des entraves les plus fâcheuses pour les entreprises théâtrales. 11 y a bien longtemps qu’à Paris et dans les départements les spectacles de curiosité et les cafés-concerts se plaignent d’être l’objet de vexations fort légales sans doute, mais très-pénibles et très-préjudiciables à ceux qui les subissent. L’article qui ôte leur caractère de monopole aux réper-

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toires des théâtres principaux en faisant cesser la délimitation légale des genres mérite de même particulièrement d’être loué. Des chanteurs pourront faire entendre en plein air un chant emprunté à quelque chef-d’œuvre musical sans commettre un crime de lèse-Opéra; des acteurs pourront exécuter une scène comique avec le déguisement qui convient à leurs rôles , sans manquer au respect dû aux théâtres autorisés. La troupe de tel théâtre que je pourrais nommer poun-a jouer une pièce de Marivaux sans s’exposer, par cet empiétement sur le domaine du Théâtre-Français, à repeyoir, comme cela lui arriva il y a quelques années, du papier timbré.

Est-il possiple que le décret qui supprime de telles entraves, si peu cQinputibles ayec les principes qui régissent la société française, excite la déliance de bien des personnes? Il est certain que la liberté théâtrale a été longtemps vue de mauvais qui par une portion assez considérabledpja presse et du public. Ne nous étonnons donc pas si quelques préventions subsistent, quoique l'expérience encore récente que nous en faisons ne paraisse pas fort effrayante. Rappelons quelques-unes de pes préventions, non-seulement pour la question en e| lp-même qui loucRe au travail intellectuel dans notre société démocratique, mais parce qu’on retrouve et ces préventions et ces arguments dans bien d’autres questions analogues.

Avant de faire à }’ayance le procès à la liberté, qui restera, oq ne F ignore pas, bien limitée par la censure, ne faudrait-il pas voir ce qu'a produit le régime du privilège, cp régime que ne supprime qu’incomplétement le décret du 6 janvier 1861, puisqu’il laisse subsister en face des théâtres ne relevant que d’eu^-mêines les théâtres largement subventionnés? On est bien forcé d’avquer que ce n’est pas cette liberté industrielle à laquelle on est toujours prêt à n’attribuer qup des sottises et des écarts, qui a fait ou vu naître ces théâtres mal construits, ces salles mal

aérées, ces couloirs obscurs, étroits, étouffés, auxquels on ne peut songer sans frémir, en cas d’incendie, et cette attente du public, prolongée et en plein air par tous les temps, à laquelle on donne une désignation caractéristique. Il faut bien reconnaître que ce n’est pas la libre concurrence qui a engendré ces faillites plus nombreuses dans cette industrie privilégiée que dans toutes les industries libres; que ce n’est pas elle qui a produit tant de mauvaises gestions. Non; on acquiert, en parcourant l’enquête faite en 4849 , cette conviction que le régime de l’autorisation a eu ici des effets particulièrement fâcheux, qu’il a tendu à multiplier outre mesure les entreprises par l'appât trompeur du privilège, et par l’obsession des demandes adressées au gouvernement trop souvent entraîné à confier l’administration des théâtres à des protégés peu capables. On craint qu’il ne se forme , du moins momentanément, sous l’empire de la liberté , plus d’entreprises théâtrales que n’en comportent les besoins publics. Cela commence en effet, quoique sans beaucoup d’excès; mais cette perspective est-elle si effrayante qu’on le dit? La concurrence, qui est le plus efficace des stimulants, le plus propre à faire naître les perfectionnements désirables, ne tarde pas â devenir aussi le plus énergiqûe des freins aux entreprises folles ou trop nombreuses en évinçant brutalement, mais sûrement, les imprudents et les incapables. Enfin disons tout : Est-ce donc sous le régime de la liberté qu’on a vu les auteurs dramatiques tantôt être à la merci des acteurs, ce qui indignait tant Beaumarchais, tantôt former cette association puissante qui a tous les caractères d’une de ces coalitions jusqu’à ces derniers temps prohibées par la loi, et qui met les auteurs dramatiques en état de dicter leurs conditions aux théâtres? Est-ce donc sous le régime de la liberté que l’on a vu la profession d'artiste dramatique le plus souvent misérablement précaire, surtout dans les départements , et quelquefois au con-

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traire, quand il s’agit de sujets distingués, atteignant à des taux de rétribution tels qu’un seul individu perçoit pour une seule année une somme égale à celle que le budget distribue à deux ou trois maréchaux de France et à quinze professeurs de la Sorbonne?

On ne s’étonnera pas, d’ailleurs , que le privilège n’ait pas produit de meilleurs fruits, si l’on songe non-seulement à ce qu’il a d’éternellement contraire à l’esprit de perfectionnement, mais aux manières si diverses de le rançonner dont disposent les gouvernements qui le concèdent. Soumettre les théâtres à un impôt en faveur des hospices, n’est-ce pas, quelles que soient les raisons qu’on allègue en faveur de ce tribut que le plaisir, dit-on , paye à la charité, n'est-ce pas reprendre d’une main aux théâtres subventionnés ce qu’on leur accorde de l’autre? Plusieurs théâtres ont soutenu, et nous pourrions citer notamment l’habile et spirituel directeur M. Harel, que c’était tout juste leur bénéfice qu’on leur enlevait de la sorte. La charité bien entendue devrait d’abord, ce semble, ne pas forcer les gens à faire faillite. Sous prétexte de secourir les hôpitaux, malgré moi, avec mon argent, je demande de ne pas être mis en état d’être obligé d’aller moi-même y solliciter une place et y mourir. Un autre abus véritablement ruineux qui résulte en grande partie du régime du privilège est l’abus des billets de faveur, dont M. Vivien, dans ses Études administratives, évalue à plus d’un million le montant annuel dans les théâtres de Paris. Comment un théâtre bien appris pourrait-il refuser ces billets à une administration tutélaire et à tous ceux qui ont une puissance quelconque de grossir ou de diminuer le chiffre de l’allocation? N’est-ce pas pourtant aussi un dur impôt? Comment n’en pas voir un autre enfin dans cette obligation inconnue en Italie, en Angleterre et ailleurs, de jouer pendant toute l’année? Deux ou trois théâtres seulement en sont exempts à Paris pendant trois mois, faveur qu’ils

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sont réduits à regarder comme une véritable subvention. Forcer de faire les frais d’une coûteuse représentation pour un public absent pendant les chaleurs caniculaires, n’estce donc pas une condition aussi étrange qu’onéreuse? Que diriez-vous de l’obligation qui contraindrait un établissement de bains froids, dit privilégié, à rester ouvert au mois de janvier?

Arrivons à cette question d’art qui soulève le plus de défiances. Ici encore je crois que la démocratie est intéressée à la liberté. Il y a un art démocratique. J’entends par là non pas l’art baissant de niveau, mais élevant les masses jusqu'à lui, et se mettant en rapport plus intime avec elles que ne le font trop souvent des tragédies et des comédies supérieures, admirables, immortelles, mais enfin représentation un peu vieillie et peinlure qui ne sauraient nous suffire d ; une société qui n’est plus.

Quelques personnes redoutent qu’un accroissement de liberté n’amène la décadence de l’art ou pour le moins n’y contribue; elles jettent un regard attristé sur cette destruction de la limitation des genres attribués chacun à un théâtre. N’était-ce pas en effet édifiant : chaque genre sauvé sinon de la décadence, du moins de la déchéance, maintenu dans sa pureté ? La tragédie pure , la comédie pure, le vaudeville pur. La décadence de l’art par la liberté, nous n’y croyons pas, quant à nous, pas plus que nous ne croyons à l’efficacité de l’intervention de l’autorité pour maintenir son niveau et assurer ses progrès. Quand a-t-on vu jamais ce phénomène de l’art se développant et s’élevant à l’aide de règlements d’autorité ? L’atmosphère de l’art est la liberté. Faut-il citer l’antiquité elle môme, prise si souvent ici comme type absolu du beau ? On parle de moyens grossiers d’attirer la foule. Que peut véritablement ajouter à ce que nous voyons en ce genre l’ouverture de quelques nouveaux théâtres? Il est également vrai de dire que la foule va au bas et au bouffon , à l’em-

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plialique et au violent, et qu’elle va au beau . au sublime, à l’excellent. Puisqu’on cite les auteurs classiques, n'est-ce pas la foule qui aujourd'hui encore, dans les représentations gratuites, applaudit le Cid dont le public a fait le succès plus peut-être que les purs lettrés? Faites des lectures populaires. Élevez le niveau général de l’éducation. Pourquoi la masse, qui a montré qu’elle sent et apprécie la grande musique, dans les concerts populaires, resterait-elle insensible à la grande poésie si on lui en ouvre les sources? Aux lettrés le privilège des finesses de l’art, à tous le sentiment et la jouissance du grand et du beau!

On attachera moins d’importance à la limitation des genres et à tout cet échafaudage d’organisation plus ou moins régulière, lorsqu’on voudra bien songer que l’organisation théâtrale, qui date de Louis XIV, avait son type dans les corporations d’arts et métiers dont chacune était parquée dans une spécialité distincte d’où elle ne pouvait s’écarter.

Les théâtres ne faisaient alors qu’obéir à la loi commune. Il était interdit à un théâtre d’empiéter sur le domaine d’un autre , comme il était défendu à un métier, sous peine d’amende, d’usurper les procédés et les matières employés par un autre métier. Une pensée d’art s’est mêlée, nous 11 e le nions pas, pour le Théâtre-Français et pour l’Opéra, à cette idée de l’exploitation par le monopole, qui a été la condition universelle du travail jusqu’en 4789. Qu’on nous dise donc quel grand parti il y aurait à tirer aujourd’hui de la limitation des genres? « Y a-t-il des genres maintenant? disait spirituellement un critique célèbre, M.. Iules Janin, entendu dans l’enquête de 1849. Prenez un vaudeville en cinq actes, ûtcz-en les couplets, ce sera une comédie; prenez la dernière comédie jouée au Théâtre-Français, mettez-y des couplets, ce sera un vaudeville. » On craint la démocratie dans l’art au sens le pire du mot. Pourquoi dans une société où il y a des personnes riches,

éclairées, délicates, n’y aurait-il pas toujours de grandes exploitations théâtrales consacrées à l’opéra, à la haute comédie? Il faudra toujours un personnel façonné de Ion- • gue main et approprié à une destination particulière. Il est vraisemblable que les scènes même secondaires devront à la faculté de représenter des ouvrages de différents genres une variété qui relèvera plus le niveau de l’art qu’elle ne l’abaissera. Le grand mal , après tout , que les masses rencontrent sur des scènes moins nobles que le Théâtre- Français les chefs-d’œuvre qu’on y joue, et qu’on leur verse un peu de la même liqueur dans une coupe d’un métal un peu moins précieux ou d’une forme qui sera moins achevée? Ici encore comment ne pas être de l’avis de M. Janin, lorsqu’il disait : « On parle du respect que l’on doit aux chefs-d’œuvre. Je répondrai d’abord que les acteurs des théâtres secondaires ne sont pas si médiocres qu’on veut bien le dire. Je demanderai ensuite si , par respect pour les œuvres de Raphaël , on empêche un mauvais graveur de les reproduire? Non certes, et l’on a raison; il vaut beaucoup mieux voir sur les murailles d’un appartement une mauvaise image de la Vierge à la chaise que d’y voir une excellente gravure d’un ouvrage immoral et défectueux. »

Au point de vue où je me place dans cet écrit, je ne ferai plus qu’une remarque, c’est qu’il ne saurait plus y avoir un art d’État quand il n’y a plus ni industrie d'État, ni religion d’État. Si c’est l’importance des choses qui justifie la mainmise de l’État sur la pensée et l’activité humaine, la religion le mérite bien sans doute autant que l’art dramatique, et il faudra croire que Louis XIV révoquant l’édit de Nantes avait raison. Laissez donc nos goûts libres comme nos consciences. Même en admettant qu’il est du droit et du devoir de l’État de proposer au goût public quelques modèles reconnus par l’admiration générale des générations en y consacrant quelques établissements spéciaux, de

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même qu’il entretient les manufactures de Sèvres et des Gobelins, est-ce une raison pour lui attribuer la faculté d’empêcher l’art dramatique de se développer suivant la loi propre à chaque époque, et y réussira-t-on par la déclaration que tel genre est hérétique et tel mélange hétérodoxe? Non. Du jour où il a été résolu que chacun, sans que l’État eût à s’en mêler, pouvait se damner ou se sauver à sa guise, en choisissant lui-même sur ce qui importe le plus, la vérité ou l’erreur, il semble que cette question et toutes celles de même nature ont été tranchées à la fois. Le compelle intrare a été vaincu sur tous les points. En matière d’art comme d’industrie et de commerce , il n’y a plus , sauf les écarts que punit la loi , qu’une question de libre appréciation remise à la garde du public et livrée à la responsabilité individuelle. Rentrons maintenant dans les questions purement économiques.

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