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CHAPITRE VII

LA LIBERTÉ DU TRAVAIL ET l’aSSISTANGE.

Une même vérité domine les enseignements de l’économie politique et préside aux destinées de la vraie démocratie, c’est à savoir que la société m'existe pas pour étouffer, mais pour développer Ja personne humaine ; c’est que l’État ne doit ni ne peut tout faire, c'est qu’avant lui et au-dessus de lui il y a la liberté individuelle et la justice dont il est le gardien et le défenseur, c’est que la substitution de l’autorité dans la propriété et dans l’industrie à l’individu, injuste en droit, est en fait une cause d’appauvrissement et de ruine, une cause d’oppression pour le travail et pour les travailleurs, s’autorisât-elle du nom sacré de la charité ! La société est le moyen et le milieu du perfectionnement individuel; c’est à ce perfectionnement que se mesurent la morale et la richesse d’une nation. Qu’est-ce en effet qu’une société sinon la collection des individus qui la composent ? Le prétendu droit social, mis à la place du droit individuel et pouvant le façonner à son gré, n’est qu’une chimère dégradante, un prétexte à la tyrannie qui se résoudrait pour les masses en privations, en abaissement de tout genre.

C’est à ces règles que doit être ramenée, dans les sociétés démocratiques surtout, la question de l'assistance.

Je me bornerai à rappeler qu’entre les devoirs de justice et les devoirs de charité il existe une différence essentielle dont l’oubli forme le fonds des systèmes par lesquels on égare plus d’une fois les généreux instincts de la démocratie. La justice peut être imposée par la force, et non la charité, essentiellement libre et spontanée. La justice for-

cée reste la justice; la charité forcée perd jusqu’à son nom.

C’est de toute évidence s’il s’agit de rapports purement individuels. Voici un malheureux qui me demande quelque secours. Son dénûment est profond, immérité. De mon côté je suis riche, et, pour ajouter à la force des circonstances, je connais celui qui implore ma pitié : je suis même son obligé. Que si je refuse de le secourir, on criera à la dûreté de cœur, à l’ingratitude, on dira que je manque odieusement à la charité. Est-ce à dire que cet homme aura le droit de me l'imposer? Pourra-t-il s’armer de la force pour la réclamer ? Non, et toute tentative de ce genre serait justement punie. Permis au juge de s’associer comme homme à l’opinion publique qui blâme ma dureté, mais il devra comme juge prendre parti pour moi et châtier la simple menace faite à ma liberté.

S’il s’agit de relations, non plus d’individu à individu, mais de rapports de l’individu avec la société, avec l’État, les choses changent-elles dénaturé? Et pourquoi en changeraient-elles? Si le droit à l'assistance était, comme on l’a dit, un droit véritable, il pourrait être revendiqué par la force contre ceux qui refusent d’y donner satisfaction. Alors mon bien ne m’appartient plus, il appartient à tous ceux qui le demandent en arguant qu’ils en ont besoin. Quiconque possède est à la merci de quiconque ne possède pas, sauf à l’individu dessaisi à faire valoir à son tour son droit à être assisté. Il 11e sert de rien d’alléguer, nous le répétons, que ce droit ne sera pas exercé de l’individu à l’individu, mais de l’individu à la société. La société est un être collectif, et l’État qui la représente 11’a pas la puissance de changer le caractère d’une injustice.

Le droit à l’assistance et la propriété sont incompatibles (i). Si l'une est une vérité et un bienfait, l’autre est une erreur et un fléau.

( 1 ) C’est ce qu’a parfaitement démontré P.-J. Proudhon dans

De la part de l’individu il n’y a pas un droit à être assisté, mais il y a devoir de secourir le malheur et ce devoir s’étend à l’État; sous quelles conditions sera-t-il bienfaisant et non nuisible, conforme et non contraire aux principes de la liberté?

Pourvu qu’elle soit éclairée, la charité privée ne compte que des partisans. Il n’en est pas ainside la cliaritépar l’État, par les départements et par les communes. Les économistes ont tenu en général sur la charité officielle un langage très-sévère. Voici en substance quelle est leur manière de raisonner à laquelle je comparerai tout à l’heure celle dont ont coutume d’user les partisans de la charité légale. Nulle part, peut-être, les intérêts de la démocratie ne sont plus directement en jeu que dans cette question controversée.

Le devoir de la prévoyance, disent les économistes, a besoin d’une sanction. Cette pénalité naturelle, attachée à l’infraction de tous les devoirs, ne fait pas non plus défaut à celui-ci, c’est la gêne, c’est la misère qui se lie à l’imprévoyance comme le châtiment au délit. Voilà l’expiation providentiellement réservée à la paresse, à l’insouciance, à toutes les habitudes vicieuses, expiation sans laquelle l’humanité n’aurait pas fait un seul pas en avant et dormirait encore au sein d'une incurable indolence, expiation qui est là toujours sous les yeux du travailleur comme une apparition menaçante, comme le stimulant de toutes les heures, qui ne permet ni à son activité de sommeiller ni à sa prévoyance de s’étourdir ! Quelle image de la responsabilité qui pèse sur lui que les privations de toute une famille ! Quelle perspective en revanche que celle d’échapper à son tour, grâce à des efforts soutenus, à la misère qui a pesé originellement sur tous les hommes! L’ouvrier n’ignore pas qu’il est exposé à certaines chances mauvaises,

un écrit intitulé : le Droit au travail et la Propriété, où il conclut, il est vrai, contre la propriété.

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crises industrielles, chômages, baisses de salaires, infirmités, blessures, maladies, vieillesse, famille nombreuse à soutenir. Qu'il s'habitue donc à compter sur lui-même, et il réglera en conséquence la quantité de son travail et ses dépenses journalières. Les époques de prospérité au lieu de profiter à sa dissipation profiteront à ses épargnes. Toute une série d’heureuses conséquences en naîtra. Sa valeur morale en sera augmentée, et avec elle sa valeur productive. Au lieu de peser sur les ressources publiques, il ne fera qu’y ajouter : premier gage de l’élévation des salaires qui se mesurent sur la quantité du capital disponible. Par une suite nécessaire du même principe, il se gardera des mariages trop précoces ou faits dans de mauvaises conditions, ce qui préviendra l’excès de la population ouvrière, excès si redoutable pour elle ; et cette seconde cause n’agira pas moins sur les salaires dans le sens de la hausse, l'offre du travail devenant plus rare en présence du capital devenu plus abondant. Les misères accidentelles subsisteront; eh ! sans doute; car le meilleur régime économique ne saurait entièrement les faire disparaître. Mais pour y pourvoir on aura comme auparavant la charité des riches, et on aura de plus qu’ auparavant le secours fraternel donné plus facilement à l'indigence par toute une population laborieuse et aisée. Faites au contraire que l’assistance devienne une sorte de dette publique, faites que le pauvre puisse y compter avec certitude, et toutes les conséquences opposées se tirent d’elles-mêmes avec une logique aussi impérieuse que redoutable. Au lieu de se fortifier , comme il est nécessaire dans une société digne et libre , le sentiment de la responsabilité fléchit dans la proportion même de l’assistance promise, le travail se ralentit, la prévoyance s’énerve et succombe. Ce n’est plus simplement la pauvreté qui frappe à la porte, c’est le paupérisme ! La mendicité devient un état i La misère abrutie et rassurée

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se met à pulluler, et multiplie sans mesure la race des prolétaires!... Dès lors la société tourne dans un effrayant cercle vicieux. Ce qu elle fait pour les pauvres retombe sur elle en aggravation continue de charges et sur eux en aggravation continue de misère. Tout ce qu’elle jette dans le gouffre béant du paupérisme ne sert qu’à le creuser chaque jour davantage. Et comment avec une activité qui s'amoindrit et une épargne nulle les pauvres espéreraientils une amélioration durable dans leur sort? comment, poussés par leur nombre et par leur avilissement à la dernière limite des salaires, ne seraient-ils pas condamnés à tomber au plus bas degré de l’humanité? Il faudra augmenter les secours eu égard à la quantité des hommes et au taux de plus en plus insuffisant de la rémunération du travail, deux maux- qui iront s’aggravant l’un par l’autre. Alors viennent, suivant la loi terrible dénoncée par Malthüs, la maladie et la mort qui signifient aux membres parasites l'ordre du départ, frappant à coups redoublés sur une population exubérante, assez pour l’empêeher de couvrir tout un pays, pas assez pourtant pour en prévenir la surabondance. — On prendra, dit-on, le parti de réduire les secours au plus strict nécessaire. — Il n’importe. A mesure que l'homme se dégrade, qui ne sait qu’il se contente d’un minimum de satisfaction? On s’accoutume à la saleté, aux haillons, à la plus détestable pitance pourvu qu elle soit assurée. On la préfère même au travail. Ne dites-pas que ce sont là des exagérations et des rêves t L’Angleterre a établi une taxe des pauvres, et ce sombre tableau s’est de point en point vérifié. Ne dites pas que de telles paroles sont un outrage à l’humanité f La philanthropie la mieux entendue, c’est la vérité dite au peuple. Ne dites pas enfin que la science qui érige de pareils faits en axiomes est odieuse et sans pitié. Elle n’est pas plus coupable des maux qu’elle constate que la médecine n’est responsable des maladies qu’elle décrit, et,

comme elle, animée d’un sincère désir du bien, elle ne les analyse que pour les prévenir par un traitement approprié ou pour les guérir par des remèdes plus efficaces, fussent-ils aussi plus héroïques.

Mais il n’est pas encore achevé le triste bilan de la charité officielle! Qui ne sait qu’elle ne saurait avoir lieu sans un immense et coûteux appareil administratif absorbant une partie des revenus publics? Le pauvre du moins en aura-t-il quelque reconnaissance à la société? Et comment serait-il reconnaissant? Comment ne s’habituerait-il pas vite à considérer au contraire le secours périodique comme une rente qui lui est due? Essayez de la diminuer, à plus / forte raison de la supprimer, vous excitez une haine sourde, et, peut-être, la révolte armée. Le contribuable lui-même ne se considérera guère comme un bienfaiteur; est-ce donc une chose faite pour attendrir le cœur que de payer un impôt? On peut douter d’ailleurs que le mobile qui le pousse soit la sympathie , et non le souci exclusif de sa sécurité. Voilà donc à quoi auront abouti les défenseurs à outrance d’une charité mal entendue : ils auront tué la charité même , en faisant du sentiment le plus libre, le plus spontané qui soit au monde Une sèche obligation , un chiffre inscrit au budget , ils auront rompu les liens doux et sacrés qui unissaient le bienfaiteur et l’obligé, ils auront mis en face l’une de l’autre la faim habile à exploiter la peur, et la peur qui se hâte de jeter son obole à la faim pour la désarmer!

Les économistes n’ont pas craint d’entrer dans les plus grands détails ; ils examinent tour à tour les diverses institutions charitables dont la société est le plus portée à se prévaloir comme d’un témoignage de sa sollicitude pour les classes ouvrières. Ateliers et maisons de travail, distributions de secours à domicile, hôpitaux et hospices , crèches, reposoirs , enfants trouvés, salles d’asile, toutes ces inventions, dont quelques-unes pa-

l aissent si touchantes, de la charité publique, sont passées tour à tour au crible d’une critique sévère. Les ateliers de travail ! Us 11e t'ont que déplacer et aggraver la misère. Les hôpitaux et hospices ! Ils tuent la prévoyance individuelle, ils brisent les liens de famille. Les établissements d’enfants trouvés ! Ils sont une prime au libertinage. Les crèches et les salles d’asiles ! Elles dispensent les mères des devoirs les plus pressants de la maternité. Et de même des autres institutions charitables accusées d’émousser le sentiment de la responsabilité et même parfois de dépraver le cœur humain. Les économistes vont plus loin : ils reprochent à un pareil état de choses de créer une disposition générale et toute une doctrine éminemment funeste à la classe ouvrière. Cette classe arrive à croire à une providence extérieure qui s’appelle l’État, chargée de pourvoir à tous ses besoins. Bientôt elle lui demandera l’impossible, à la voix du premier rêveur qui lui fera entendre que l’État peut tout. Que disons-nous ? Ce mal 11e se borne pas à la classe ouvrière, il monte de proche en proche, il s’étend de ceux qui reçoivent la charité à ceux qui la font. Dès lors tout tend à l’intrigue, à la supplication, à la bassesse, sinon à la menace et à la violence. Au lieu de compter sur soi, sur son travail énergique et patient, sur une modeste économie, chacun se met à compter sur tout le monde.- Triste résultat de lâches ou systématiques concessions faites à une philanthropie homicide, illusion chez les plus généreux et chez les plus honnêtes, chez les autres flatterie déguisée et intéressée faite au peuple !

A ces vives et pressantes raisons, à ces faits invoqués, que trouvent à opposer les défenseurs, j’entends ici seulement les plus modérés et les plus raisonnables, de la charité officielle ?

il y a, disent-ils, un principe et un fait dans la question de l’assistance légale. En principe, on prétend que l’État

LA t.IRKHTK IM' TRAVAIL KT l’ ASSISTANCE.

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ne doit point faire la charité. En fait, on ajoute qu’il s’en acquitte toujours plus mal que les individus. N’est-ce pas là une double erreur? Et d’abord il est étrange de reconnaître à l’individu le droit et le devoir d’exercer la charité et de les dénier à l'État. L’État n’est point, connue on le répète si souvent, une vague et sèche abstraction : il est la représentation vivante de la société ; il en résume la pensée, il en exerce l'action. Gardien avant tout de la sécurité, n’est-il que cela ? De même que dans ses relations avec les puissances du dehors, il est de son devoir de se montrer soucieux de la dignité du pays, de même dans ses rapports avec les citoyens, il ne lui est pas interdit d’avoir un cœur sympathique aux souffrances dont il est témoin. On prétend que l’impôt prélevé pour l’exercice de la charité légale dépouille les uns en faveur des autres. L’argument est sans portée dans un pays où l’impôt est consenti et où l’élection des législateurs dépend des contribuables.

Mais la charité est-elle seulement un droit pour la société, n'est-elle pas aussi un devoir ? Oui, sans doute, s'il y a des misères que l’action collective est seule en état de soulager. La charité privée a ses lenteurs, ses incapacités ; ses ressources d’ailleurs sont assez bornées et inégalement réparties. Il y a des maux pressants, subits, qui frappent par masses, comme les crises industrielles très-intenses, comme les incendies et les inondations qui atteignent tout un département. Les maux veulent des remèdes prompts et étendus. Attendre que la charité privée ait pris ses mesures, n'est-ce pas consentir à ce que des malheureux souffrent et meurent dans l'intervalle? Ils devaient être prévoyants , dites-vous. Eh sans doute ! Mais, dans le nombre, ne comptez-vous pour rien les hommes jeunes à qui le temps a manqué, les hommes mûrs à qui la chance a fait défaut, ceux que des pertes ont ruinés, ceux qui ne disposent que de ressources trop

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inférieures au malheur qui les frappe? Ces ressources, d'ailleurs, il ne les ont pas toujours sous la main et) en attendant, il faut qu’ils vivent. Êtes-vous d’ailleurs bien sûrs que ce qui a pu manquer à la prévoyance des uns aœtorise les autres à devenir complètement impitoyables? Sans doute l’État a pu trop souvent agir avec imprudence, ne pas mesurer assez exactement ses dépenses à Ses ressources, et surtout tenir trop peu de compte de ce qu’il y a de dangereux à encourager l’incurie des pauvres. Mais toute bonne œuvre a ses périls, ses écueils, ses comment cements laborieux, son apprentissage à faire, et la bienfaisance publique, elle aussi, est un art long et difficile. Ses progrès sont-ils contestables? Les hôpitaux sont mieux tenus qü’autrefois. Les secours sont mieux distribués, avec plus d’ordre et de connaissance de cause. Les établissements d’enfants trouvés ne sont plus des foyers dé mortalité et de criminalité comme il y a quelques années encore. Les salles d'asile et les crèches sont devenues des établissements modèles. L'administration de l’assistance s’est améliorée, et chaque jour elle s'améliore. On ne saurait l'accuser de pousser à l'imprévoyance par l’excès de générosités imprudentes. La moyenne des secours pour chaque individu assisté était, il y a peu d’années, en moyenne de 12 fr. Chiffre éloquent qui suffirait à prouver que, sans les ressources et le zèle de la charité privée, les indigents ne rencontreraient qu’une assistance des plus médiocres !

Ces raisons très-fortes, toutes de nécessité et dé pratique , n’infirment point les conséquences tirées par l’économie politique sur les effets d’une Charité légale qui tendrait à s’accroître au lieu de tendre à se resserreri L'économie politique a .raison dans ses protestations en faveur de la responsabilité et de la dignité humaine, dans ses allégations sur les effets désastreux des mesures qui V sont contraires, relativement à la richesse publique et ft

la situation des pauvres eux-mêmes. La dureté de quelques formules qui ont rendu l’économie politique peu populaire ne saurait voiler ni affaiblir dans l’esprit des masses éclairées la profonde justesse et la virilité de ses leçons. Au fond, il ne saurait être question de supprimer l'assistance publique, et il y a lieu de tenir compte de ce que cette assistance dit elle-même dans ses rapports officiels des améliorations qu’elle a reçues en France depuis plusieurs années. L’Assistance publique a voulu sur quelques points se mettre elle-même en garde contre ses défauts les plus naturels. C’est ainsi qu’elle a substitué en partie les secours en aliments,. en vêtements, en chauffage, aux secours en argent dans lesquels se glisse plus facilement l’abus, Elle cherche aussi à faire prévaloir le principe des secours à domicile, qui a moins d’inconvénients pour la famille et pour la dignité individuelle. Ce sont là de bonnes inspirations. Quant à l’augmentation dans le chiffre des personnes secourues et dans le nombre des bureaux de bienfaisance, elle tient surtout à cette cause que des individus ayant réellement besoin de secours n’en recevaient pas il y a plusieurs années; ils en reçoivent aujourd’hui. Ainsi, lorsqu’il est constaté que, de 1833 à 1853, le nombre îles assistés s’est élevé de prés de 31 0/0, tandis que la population générale ne s’est accrue que d’un peu plus de 8 0/0, il ne faudrait pas conclure de ces chiffres que le paupérisme s’est étendu en France, ni que l’assistance soit placée sur la pente d’un laisser-aller abusif.

Est-ce à dire pourtant que tout soit au mieux en ce qui regarde l’assistance publique, même corrigée et perfectionnée? Dans cette augmentation du nombre des assistés, il y aurait à signaler sans doute une certaine quantité d’individus qui, autrefois à la charge de la charité privée, ont passé pour ainsi dire dans les cadres de l’assistance communale, ce que l’on ne saurait toujours prendre pour

un progrès. On est fondé aussi, et ceci n'intéresse pas seulement la charité, mais l'administration et les finances, à demander la cause de l’écart vraiment énorme qui a lieu entre les bureaux de charité des différents départements quant aux frais dits de bureau. D'où vient qu'en 18o3, dans le Puy-de-Dôme, sur une somme de 100 fr. affectée aux secours, les frais de bureau ont absorbé 41 fr. oO c., tandis qu’en Corse la môme dépense n’a été que de 3 fr. 81 c. ? D’où viennent des écarts moins sensibles , mais bien graves encore , entre d’autres départements? N'est-ce pas un fait dont l'administration doit sérieusement se préoccuper? La moyenne même en frais de bureau, qui dans toute la période a été de 22 fr. 21 c. pour 100 n’est-elle pas beaucoup trop élevée ?

L’assistance publique a donc encore en grande partie à se mettre d’accord avec les principes de l’économie politique , avec la liberté par conséquent. Il y a là trop de centralisation , trop de services remis entre les mains de l’autorité.

Un écrivain des plus compétents dans ces questions d’assistance (1) comme administrateur et comme publiciste, exprime la même opinion avec des détails qui concourent directement à établir notre thèse :

«N’est-il pas permis , dit-il , de se demander si l’on ne pourrait pas, en décentralisant au lieu de tendre toujours à centraliser, laisser à certains arrondissements riches le soin de se créer des ressources et de secourir, je dirais presque d’éteindre la misère sur leur territoire , pendant que l’administration centrale porterait toutes ses forces sur les quartiers qui ont la pauvreté pour unique habitant? Paris est assez riche pour supprimer la misère dans

(1) M. Augustin Cochin, à propos du compte rendu de l’assistance, par M. Armand Husson, l'habile et savant directeur de ce service.

ses murs. Il va sans dire que nous avons seulement en vue la misère ordinaire, les pensionnaires de la charité. Vienne une épidémie, une crise comme celle qui sévit en ce moment, et aussitôt un tiers de la population, qui ne vit que du travail, tombe dans un dénûment affreux.

«Par quelles ressources et de quelle façon l’assistance publique vient-elle au secours de la misère, soit dans ses établissements, soit à domicile?

«Elle produit elle-même une partie des denrées qu elle consomme. 11 y a une cave centrale, une boulangerie centrale, une pharmacie centrale, etc. Je comprends la pharmacie centrale. J'avoue que je comprends moins la cave centrale et surtout la boulangerie centrale. Je ne m’explique pas l'utilité des immenses développements donnés depuis quelques années à ce dernier établissement, dont on a voulu faire une manufacture de pain à prix réduit pour la ville entière. Au commencement de ce siècle , la boulangerie des hospices fabriquait déjà près de 3 millions de kilogrammes de pain; élle en a fabriqué, en 1860, 7 millions 500,01)0 kilogr,; on compte aller jusqu'à 25,000 kilogr. par jour. Sur ce chiffre, 3 millions 200,900 kilogr. ont été vendus sur les marchés; on a fourni 82,000 kilogr. au collège Rollin, pourvu la gendarmerie, etc. Je sais que la boulangerie est parfaitement dirigée, que, sous l'habile impulsion du préfet de la Seine, on en a fait un établissement modèle; j’admire assurémentses pétrins mécaniques, son four annulaire à sole tournante, ses silos, le système d’aération graduelle des meules , les applications des importantes découvertes de M. Mège-Mouriès , les procédés à l’aide desquels on ne consomme plus que 13 kilogr. 20 cent, de charbon pour la mouture de 120 kilogr. de blé, tandis qu’à la manutention militaire deChaillot on en consomme 22 kilogr. 80 cent. Mais pourquoi tant d'efforts? pourquoi cette concurrence à l’industrie privée? pourquoi ces achats et ces ventes, cette Ville meunière, boulangère

et mécanicienne, cette concentration en un seul point d’une si grosse fabrication qu’une émeute pourrait accaparer ou anéantir, pourquoi? pour arriver à vendre 0,31c. 801e kilogr. de pain que la mercuriale porte à 0,34 c. 58. C’est donc 1 c. par livre, si le calcul est exact , s'il comprend tout. Cet écart vaut-il tant de peine?

«Je ne m'explique pas davantage pourquoi l’administration conserve un bureau central des nourrices? Autrefois il était difficile de trouver des nourrices, plus difficile de les faire venir par le coche. Aujourd’hui l’industrie privée procure des nourrices, le télégraphe les appelle, le chemin de fer les amène, le bureau de bienfaisance, las crèches, les sociétés de charité maternelle assistent, ce qui vaut bien mieux, les mères nourrices. A quoi bon consacrer 200,000 fr., une vaste maison sur les boulevards, des employés et des écritures à faire ce que fait une industrie qu'il est indispensable de surveiller, inutile de remplacer?

« L’administration est déjà bien assez chargée. Sait-on ce que comprend son domaine? 46 hôpitaux, 42 hospices, 4 4 établissements, 37 maisons de secours, près de 500,000 mètres de terrain bâti ou non à Paris, environ 7,000 hectares de biens ruraux, 4 million 800,000 fr. de rentes sur l’État, des droits qui s’élevaient à 42 millions avant 4789 et se réduisent maintenant à l’impôt sur les spectacles, qui a dépassé 4 million 600,000 fr. en 4860. Le budget total est de 20 millions, dont 42 millions de ressources diverses, 7 millions de subvention municipale. Le domaine immobilier, plus considérable avant la Révolution, s'accroît par des dons, s’accroît par la plus-value qui résulte du temps et d’une excellente gestion, mais il diminue plus encore qu’il n’augmente, par suite de ventes successives. De 4806 à 1860, on a vendu pour 43 millions 873,175 fr. de biens des hospices de Paris, 8 millions dans les cinq dernières années, sans parler des rentes aliénées. Une partie de ces

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ventes, destinée à l'amélioration des services, a été nécessaire et intelligente. Mais il y a eu exagération. M. Husson nous apprend que les ventes effectuées depuis vingt-cinq ans, compensation faite des remplois, se soldent par un déficit important.

« L’expérience est d’accord avec la science pour établir que, comme patrimoine d’une administration perpétuelle, les immeubles valent mieux que les rentes. Les immeubles se gardent et s’augmentent; la rente, dans les temps ordinaires, elle se déprécie, dans les temps prospères, on la convertit, dans les temps d’imprévoyance, on la vend, dans les temps de désordre, on la consolide. La conversion vient de coûter aux hospices de Paris 1 million

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