fr. Le cordonnier Geoffroy et sa femme Marie, en
donnant leur maison de la Boule-Rouge, en 1261, ont assuré aux hospices plus de 6 millions. Une rente de 100 fr. en 1720, vaut aujourd’hui moins de 15 fr
« L’administration de l’assistance publique se com-
pose, en résumé, de trois parties : des établissements internes, des secours extérieurs, un domaine considérable. La nécessité des hôpitaux est facile à justifier; ils valent moins que la famille pour la morale, ils valent mieux pour la guérison ; ils doivent se réduire de plus en plus aux maladies graves, les autres sont mieux secourues à domicile. Quant aux hospices, on fait bien de les transporter hors Paris, on fait mieux encore de les transformer en secours à domicile. Je n’aime pas ces grandes casernes de
6.000 femmes, où letre humain n’est plus connu que par le numéro de son grabat. Je voudrais que la prévoyance, la famille et le secours à domicile finissent par tuer 1 hospice. Toutefois, reconnaissons que notre siècle doit bien quelque chose à ses septuagénaires. Nés au milieu de la première Révolution, jeunes au moment de la troisième, hommes faits à l’époque de la cinquième, gagnant la soixantaine quand éclata la sixième, vraiment les vieil-
lards d'aujourd’hui ont eu quelque peine à amasser des épargnes ou à les conserver.
« Les secours à domicile sont indispensables, ils ne sont pas excessifs ; ils sont distribués par des bienfaiteurs gratuits et par des Sœurs de charité, mais on tend à les réglementer, à les centraliser, à les subventionner beaucoup trop. au lieu de laisser agir surtout le quartier, la paroisse, l'œuvre libre, l’aumône privée.
« II y a longtemps que M. Ducliâtel a écrit ces excellentes paroles : « Efforts constants pour rendre la société ca- « pable d’exercer la charité sans tutelle, abdication volon- « taire le jour où l’émancipation est possible, telles sont « les règles qui doivent présider à l’action du gouverne- « ment en matière de bienfaisance. »
La charité publique est nécessaire; cette nécessité qui est sa raison d’être, doit aussi lui servir de limite. Les progrès de la société doivent tendre à la perfectionner, mais non à la restreindre.
En matière d’ hôpital et d'hospice , faire prévaloir de plus en plus le secours à domicile sur le traitement hospitalier, diminuer les grandes casernes; en matière de secours à domicile , faire prévaloir de plus en plus les visites par des bienfaiteurs gratuits ou des Sœurs de charité, et l’assistance locale sur la répartition par des agents salariés et les règlements généraux, diminuer les centralisations; en matière de budget, préférer le don à l'impôt, accroître les libéralités volontaires, diminuer les contributions forcées, tels paraissent les conseils à suivre. Ils reviennent tous à ceci, selon la juste parole de M. Cochin : « Vous avez devant vous la misère et la vertu; pour soulager celle-là, employez celle-ci. Ne recourez aux impôts, aux bureaux, aux agents, aux hôpitaux, qu’après avoir épuisé les dons, le zèle, la compassion, la famille. »
Répétons-le, l’assistance a une place nécessairement marquée, mais qui doit être assez sévèrement circonscrite dans
une société démocratique. Les meilleures formes de l’assistance, les seules qui soient compatibles avec la liberté et la dignité des travailleurs, sont celles qui tendent à redoubler l’activité et à éclairer la marche des libres efforts. La société doit au travailleur, non comme une dette stricte et obligatoire, mais comme une dette de générosité et de civilisation, l’avance de l’instruction, et, toutes les fois que faire se peut, celle du crédit. Sous d'autres formes moins parfaites, l’assistance peut avoir encore sa place indispensable, mais comme une sorte de pisaller. L’économie politique, qui se défie de ces formes sans les proscrire toutes, sans même vouloir en supprimer la plupart, pourvu qu'on les manie avec le plus de prudence et de circonspection possible, l’économie politique compte sur d’autres moyens plus efficaces pour améliorer le sort des classes populaires. Elle compte sur l’organisation des institutions de prévoyance et d’épargne. Elle compte sur l’instruction des travailleurs, qui les rend meilleurs producteurs, sur leur économie et leur bonne conduite, sur la liberté et la sécurité, sur le développement du travail et des transactions qui, en Angleterre, depuis l’abolition des lois prohibitives et ultra-protectrices de l’industrie et de l’agriculture dites nationales, auxquelles elles apportaient plus d’entraves que de secours, a contribué dans une si forte mesure à diminuer la mortalité et la criminalité dans les classes ouvrières.
Nous n’aurions pas achevé de traiter de l’assistance dans ses rapports avec la démocratie et avec la liberté du travail, si nous n'ajoutions quelque chose sur une des plaies qu’il importe le plus de voir disparaître dans une société démocratique laborieuse et digne , la mendicité, et sur un moyen d’assistance qui paraîtrait devoir mieux se concilier avec le travail et la dignité individuelle, quoique l’expérience qu’en ont faite les sociétés dans les moments où la démocratie était le plus en faveur n’ait pas répondu
au but qu’on s’était proposé, nous voulons parler des ateliers nationaux.
Si la mendicité ne se révélait que comme fait accidentel, involontaire, comme l’expression digne de pitié d’une misère exceptionnelle, nous n'aurions peut-être pas à la mentionner. Mais l'étude du présent et l’histoire du passé montrent malheureusement qu elle apparaît sous un tout autre aspect par lequel elle touche à l’ordre social. La mendicité est pour des groupes entiers d’individus un état, un métier faisant vivre ceux qui s’y livrent dans des conditions de bien-être quelquefois même supérieures à celles de l'ouvrier honnête et laborieux. A ce point de vue, elle est une cause profonde de démoralisation, Ne dites point que c’est un mal des sociétés plus ou moins démocratiques des temps modernes, qu’elle est une variété du paupérisme agricole et manufacturier. La mendicité dans l’ancien [régime a pris plus d’une fois la forme du brigandage; elle était alors une menace permanente pour la société ; plus souvent elle s’exerçait à l’aide de mille ruses , feignant les maladies les plus hideuses , pour inspirer avec la commisération vivement éveillée l’idée d'une complète incapacité de travail. 11 est rare que sous cette dernière forme elle ne se mêlât pas au vol. Le sou* venir des truands et de la Cour ries miracles n’est pas effacé de notre mémoire.
La mendicité n'a pas cessé aujourd’hui avec quelquesunes des causes qui la perpétuaient, comme étaient les couvents. Il y a des départements, des communes qui sont particulièrement infectés de cette plaie. Quelques pays étrangers en sont atteints plus encore que la France. Dans certains villages traversés par les voyageurs, qui deviennent la proie des importunités d’une mendicité organisée , la profession de mendiant est héréditaire. Pères et enfants, ils mendient tons depuis des siècles. Il en est quelquefois de même dans les villes. La men-
i.A MENDICITE.
(licite est un fléau social : c’est le parasitisme à l’état chronique ; c’est l’exploitation régulière de la charité par l’hypocrisie; c’est une école ouverte de dépravation. Toute société régulière doit tendre à fermer cette plaie à la fois honteuse et dangereuse, et c'est, nous le répétons, un but qui semble s'imposer plus étroitement à nos modernes démocraties qui demandent aux derniers de leurs membres de l’énergie et de la dignité.
Le remède n’est pas facile à trouver. En principe, la mendicité doit être interdite. La mendicité chez les hommes valides étant un véritable vol fait à la communauté et aux vrais pauvres, la liberté de la mendicité, qui compte quelques partisans, n'est pas autre chose que la liberté du vol. C’est une prime offerte à quiconque voudra spéculer sur la crédulité publique. Non, la communauté ne saurait souffrir dans son sein l’exercice régulier d’une profession qui consiste à se dispenser de tout travail utile. Non, il n’est pas possible d’admettre la formation en pleine civilisation de troupes de nomades vivant dans la promiscuité, se transmettant le germe de tous les vices moraux et physiques, et rejetant sur la société le soin de pauvres petits êtres nés de parents de hasard.'
Sans doute on pourra répondre que la liberté de mendier a pour correctif la liberté de ne pas faire l’aumône aux mendiants. Ah! craignons de mettre la sympathie humaine à de pareilles épreuves. Ce serait trop risquer de l'endurcir aux vrais maux. Comment croire que les bons cœurs cesseront de se laisser prendre à des pièges si bien tendus? Enlin, lorsque la mendicité a reçu une certaine extension, ne sait-on pas quelle usurpe les airs exigeants qui conviennent à des droits acquis et le ton arrogant de la menace? Laisser s’en former les cadres, c’est préparer ceux du vol avec ses bandes organisées. La présence de mendiants dans un pays y est cause de nombreux incendies, sous le prétexte de tirer vengeance du
I9ti LA LIBERTE DU TRAVAIL ET LA DÉMOCRATIE.
refus d’hospitalité, ou par l’unique plaisir de faire le mal.
Je crois donc pouvoir conclure que l'interdiction de la mendicité est réellement une mesure commandée par la moralité publique et par la prudence. Mais qui ne sait aussi que cette mesure, là où elle est prise, n'est jamais complètement exécutée? Le public se fait complice des mendiants, et il y a en réalité des cas de force majeure devant lesquels la police reste désarmée. Une foule d’abus se glissent à l’abri de ces cas prétendus exceptionnels ! Malgré les pénalités existantes, on mendie dans nos villes, tantôt en simulant un petit commerce, tantôt dans l’ombre, quelquefois au grand jour : des ouvriers sans ouvrage, ou même en ayant, y cherchent un équivalent ou un supplément de leur salaire; on mendie à jour fixe dans les campagnes. On ne saurait dire dans quelle proportion les valides se mêlent aux non-valides dans cette armée de la fainéantise. Enfin cette mesure de l’interdiction de la mendicité n’est pas générale. La législation manque d’uniformité. L'article 274 du Code pénal porte : Toute personne qui aura été trouvée mendiant il a us un lien pour lequel il existera un établissement destiné à obvier à la mendicité, sera punie de trois à six mois d'emprisonnement, et sera, après l'expiration de sa peine, conduite au dépôt de mendicité. Loi sévère, peut-être à l'excès, et peu exécutée !
Combien elle serait longue et sinistre la liste des répressions terribles essayées contre ce mal que rien n’a pu déraciner !
De vieilles ordonnances royales, à partir du xiv® siècle, condamuent les mendiants à travailler par force aux travaux publics, à l’emprisonnement, aux galères, au carcan, au bannissement. Tout en maintenant des pénalités contre la mendicité, la philanthropie de notre siècle ne pouvait s accommoder de ces mesures non moins inefti-
LA MKNDICITK.
caces qu’impitoyables, et qui n’empêchaient pas Vauban d’écrire vers 1698, au sortir des guerres qui avaient épuisé le pays, qu’un dixième de la population en France était réduit à la mendicité et mendiait effectivement. Sous l’Empire, on admit en principe qu 'avant de réprimer la mendicité comme un délit, il fallait lui offrir le travail comme un secours. Un décret du 5 juillet 1808 ordonna qu'un dépôt de mendicité ou maison de travail pour les mendiants serait créé dans chaque département, et, dans l’espace de quatre années seulement , quatre-vingts de ces établissements furent fondés dans autant de départements. Quels abus n’ont pas produits ces institutions { Quelles plaintes n’ontelles pas fait naître ! Les ressources budgétaires locales n'y suffisaient pas. Elles offraient un spectacle pénible à voir. On leur reprochait amèrement de faire une concurrence ruineuse au travail libre. Les dépôts ont été successivement fermés, et il en subsiste aujourd’hui très-peu. Est-ce une institution qu’il soit impossible de faire fonctionner d’une manière satisfaisante? Un habile administrateur répond que le dépôt de mendicité de Nevers a heureusement résolu la question (1). Ce dépôt aurait, grâce au concours actif de la charité privée, agissant par souscription et complétée par les ressources de l’impôt, réussi à occuper utilement et à réformer efficacement un certain nombre de mendiants. Un intelligent mélange de sévérité et de bonté, l’emploi de tous les moyens de discipline, de travail fructueux, d’instruction religieuse, l’encouragement à la formation d’un pécule, auraient accompli, sauf un certain nombre d’exceptions rebelles^ ce beau résultat qui s’indiquerait ainsi comme un modèle à suivre par l’administration départementale.
(1) De l’Assistance en province, cinq années de pratique, par Al. de Magnitot, préfet delà Nièvre, p. 87 et suiv. Cet ouvrage a été couronné par l'Académie dps sciences morales et politiques.
Mais c’est particulièrement sur l’emploi des moyens pré*, ventifs pratiqués par le même administrateur pour faire cesser la mendicités qu’a été appelée l'attention des personnes compétente!. Ces moyens, couronnés de succès dans un important département, semblent se recommander d’ailleurs par leur simplicité. Ils consistent, pour chaque commune du département où il n’existe pas de bureau de bienfaisance organisé* dans l’établissement d’une commis* sion charitable chargée de rechercher les individus ayant droit par leurs misères , par leur âge ou par leurs infir* mités * à l’assistance communale. Le maire et le curé font de droit partie de ces commissions. L’action de ces commissions, dit M. de Magnitot, doit « se manifester régulièrement et conformément à des écritures suftisantes pour mettre à couvert la responsabilité des ordonnateurs-, sans que toutefois l’aridité et les exigences de la bureaucratie viennent lui enlever ce caractère de bienveillance et de consolation qui donne tant de prix à l’aumône individuelle. » Toutes les ressources formant ce fonds commun émanent de la charité locale, qui s’est traduite, pour le département, par un chiffre annuel de 242,381 fr., c’est*;l-dire à peu près un sixième de la somme d’un million et demi environ perçue annuellement par la mendicité libre sur les populations du département. Ces ressources sont concentrées dans chaque commune, sans possibilité d’en détourner la moindre partie au profit d’une ou plusieurs communes voisines moins bien partagées. Un recensement spécial, fait en 1854, du nombre des mendiants existants dans la Nièvre, avait donné les résultats suivants : nombre des mendiants valides, 1 ,433 ; nombre des mendiants invalides, 2,789; totale 4,222. Dans cètte dernière catégorie des mendiants invalides ne figuraient pas les pauvres honteux , les nécessiteux et les indigents qui, reculant devant le recours â la mendicité pour obte* nir le soulagement de leurs misères, acceptaient avec