LA DÉCENTRALISATION
La province, pour les fonctionnaires comme pour les supériorités intellectuelles et les talents , n’est qu’un lieu de passage. A peine un fonctionnaire est-il dans une ville, qu’il vise plus haut. Qu’on nous passe cette expression, la vie, pour la plupart des fonctionnaires, c’est la vie de garnison. Faut- il d’ailleurs s’en étonner, quand la plupart des services sont organisés sur le modèle de l’armée? Un pareil va-et-vient suffirait pour tout stériliser. Comment un étranger, un hôte même accueilli avec cordialité, s'identifierait-il avec un département? Comment y inspirerait-il cette sympathie solide, y obtiendrait-il ce concours durable qui sont seuls cflicaces pour le bien ? N’est-ce pas une chose déplorable <pie les plus hauts fonctionnaires, ceux à qui sont remis les intérêts des départements, les préfets, soient euxmêmes soumis à cette loi de perpétuelle mobilité ; de telle sorte qu’ils ne se soucient guère, sauf exception, de semer en vue d’une récolte qu’ils ne verront pas, et dont l’honneur reviendrait à d’autres? Il n’y a plus de vivace en province que la propriété foncière, sans doute, parce que les arbres de nos forêts ne peuvent pas se transplanter dans la rue de Grenelle. Encore est-il vrai de dire que „ les grands propriétaires s’absentent encore trop souvent de leurs domaines pour venir habiter Paris!
Voilà donc la situation, et en voilà aussi la cause; à qui la faute? — C’est à la Révolution, disent les uns. — C’est à la monarchie surtout, selon quelques autres. La Révolution, ajoutent-ils, n’a fait que recueillir d’elle l’héritage d’une centralisation administrative excessive. Son tort est d’avoir suivi cet exemple et d’avoir aggravé le mal au lieu de s’appliquer à le guérir. M. de Tocqueville a soutenu cette thèse. Mais il n’est pas moins vrai que c’est la Révolution qui a inauguré la dictature de Paris. C’est la Révolution qui a mis en honneur, avec excès, la théorie de l’unité, C’est elle qui, sur la foi de Rousseau et de
quelques autres de ses maîtres, a fait l’apothéose de l’État. Les théories de la Révolution, complétées par les idées disciplinaires de l’Empire, ont créé en grande partie ce que nous voyons.
Mais que la faute se partage plus ou moins entre la vieille monarchie, la République et l’Empire, c’est à l'avenir qu’il faut songer. Il y va du triple intérêt de la province, de la France, du gouvernement. La province ne peut plus décliner désormais sans rencontrer le néant même. Il faut qu’elle se relève ou qu elle périsse. D'autres foyers que Paris doivent se ranimer. Cela peut se faire sans que la province cesse de considérer Paris comme le grand et universel foyer, sans quelle se mette à lui porter stérilement envie. Demander la résurrection de tout ce qu’il est possible de ranimer dans la vie provinciale, cela ne veut pas dire qu’il faille partager en vingt ou trente parties égales le musée du Louvre et les expédier au dehors, à la destination de Lyon, de Bordeaux, de Rouen, de Caen, de Dijon, de Strasbourg, cela ne veut pas dire que les Académies de province doivent supprimer l'Institut de France. Mais entre ces deux extrémités, être moins que Paris et n’être rien ou à peu près rien, qui pourrait dire qu’il n’y a pas une marge assez large? Pourquoi nos départements ne feraient-ils pas sur certains points concurrence à Paris? Y a-t-il plus de raisons qu’autrefois pour que le droit, la théologie, la médecine, l’érudition habitent spécialement la capitale? On trouve commode d’expédier de Paris des ordres sans réplique et des révolutions toutes faites. Avantage trompeur que trop de dangers compensent. La province, qui ne résiste jamais au gouvernement, ne résiste pas davantage à ceux qui le renversent. Dans les révolutions, la province n’a jamais joué que le rôle du chœur dans les tragédies antiques, rôle résigné et qui se borne à faire entendre d’inefticaces gémissements sur les événements accomplis. Mais comment
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rendre à la province le rôle qui lui appartient? Nous avons assez fait de décrets depuis 1789 pour savoir quelle en est la valeur. On ne rend pas la vie à ce qui n’est plus; mais on peut réunir, coordonner, fortilier dès lors les éléments de la vie qui existe; c’est ce qu’on appelle organiser. Si cette entité qu’on persiste à appeler la province était morte, on ne la ressusciterait pas à coups de décrets; mais si, pour qu’elle vive complètement, il suffisait de lui permettre d’exister et de lui en fournir quelques moyens qui l’y aidassent, l’entreprise serait-elle aussi chimérique? Pour rendre à la province plus de vie et de légitime et utile indépendance, que faut-il ? D’abord fortifier et étendre les attributions des conseils généraux. Jusqu’à présent ces conseils sont à peu près réduits à émettre des vœux. Ils exercent peu d'action, se réunissent une fois l’an pour quelques jours, et leur rôle consiste presque tout entier à donner à l’administration préfectorale un bill d’indemnité. C’est là ce qu’il importe avant tout de modifier. Des conseils généraux qui feraient les affaires du département, qui participeraient à l'administration départementale par des votes, précédés de discussions approfondies, qui siégeraient plusieurs mois, deviendraient comme autant de centres et de foyers qui rendraient aux départements l’activité régulière et l’esprit d’initiative trop absents chez eux jusqu’à présent.
Où en est-on aujourd’hui en fait de mesures décentralisatrices de ce genre? Uniquement à remettre à la décision des préfets les affaires ressortissant naguère des bureaux. Ce n’est pas toujours beaucoup mieux. Les préfets sont des potentats. Je ne veux pas en médire. Mais leur joug n’est pas léger. Demandez-le aux fonctionnaires. Demandez-le à leurs administrés.
Accroître lés attributions des conseils généraux serait un immense bienfait. Qui sait si un jour ils ne seront pas* appelés par une constitution révisée à nommer le Sénat?
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Mais puisque nous faisons des vœux, pourquoi ne pas nous donner librement carrière? De ce qu’on ne pratique pas une idée juste, ce n’est pas une raison de la déclarer impraticable. Sans vouloir détruire la division de la France en départements, nous croyons avec quelques publicistes qu’il y a lieu de se demander si une nouvelle circonscription plus étendue ne serait pas possible, circonscription qui renfermerait plusieurs départements dans son sein et aboutirait à quelque grande ville centrale, destituée aujourd’hui de son importance naturelle et de sa grandeur historique (1). Cette circonscription, c’est la région , souvenir de l’ancienne province sans en être la reproduction exacte et la simple copie. N’esl-elle pas déjà comme reconnue et dessinée en partie par les Expositions dites régionales ? Les raisons de transporter du département à la région la vie administrative reçoivent des changements accomplis depuis un demi-siècle une force nouvelle. Même en admettant que le département a été une circonscription d’une étendue suffisante, la révolution qui s’est opérée dans les moyens de communication empêcherait à elle seule qu'il en fût ainsi désormais. Les routes, les moyens de transport de toute nature qui se sont multipliés, les chemins de fer surtout, le télégraphe électrique, ont, par le rapprochement des distances, pour ainsi dire rétréci les agglomérations existantes, et rendu nécessaires, en les facilitant, des agglomérations plus étendues. Rouen n’est-il pas plus près de la capitale que ne l’était naguère Versailles, et Lyon plus près que ne l’était Rouen ? Vous voulez qu’on puisse devenir grand administrateur, grand savant, grand écrivain, grand jurisconsulte, grand artiste, grand financier ailleurs qu’à Paris; eh bien 1 pour
% (t) C’est la thèse qui a été soutenue récemment dans le livre
justement remarqué d’un publiciste distingué de l’école démocratique : La Province, par M. Élias Régnault.
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