LA DÉCENTRALISATION
cela la circonscription départementale est aujourd’hui un milieu trop étroit. Le chef-lieu ne présente pas à l’activité et au talent un théâtre suffisant ; le public n’y est pas assez nombreux; il n'y est pas assez varié; il n’y est pas assez riche pour donner au travail, aux efforts, au mérite enfin les excitants dont il a besoin, pour lui accorder une rétribution en renommée et en argent qui prévienne l'émigration du talent. Supposez au contraire six ou sept départements réunis en une seule région, centre politique, intellectuel et industriel, se gouvernant avec une certaine liberté en dehors de tout ce qui touche à l’unité nationale, votant son impôt et en dirigeant l’emploi à sa convenance, nommant ses fonctionnaires de presque tous les ordres, dans l’enseignement, dans le génie civil, etc., etc., sauf.ceux qui représentent nécessairement le pouvoir central à la tête des grands services, vous vous serez placé dans les conditions les plus favorables au développement de la vie locale et à l’accomplissement du progrès général. Tout ce qui languit sous l’empire d’une centralisation écrasante pourra renaître et refleurir. Le patriotisme provincial aura un centre et une expression. Le vice des déplacements perpétuels sera guéri. Au lieu d’administrateurs mobiles, campés plus que domiciliés, on aura à Lyon, à Bordeaux, à Marseille, à Rouen, à Dijon, à Strasbourg, etc., une administration locale composée d’hommes choisis par leurs concitoyens, attachés au sol par affection et par intérêt, par tous les liens de fortune, de famille, de considération, connus de tous et ne pouvant ainsi échapper à aucune responsabilité, bien au courant de tous les besoins et de toutes les ressources, et sachant en conséquence où porter leurs efforts (f ). Les
(1) M. Élias Régnault, qui développe ce plan, s’est souvenu des plans de Turgotet deNecker relatifs aux assemblées provinciales, àces assembléesdontun autre écrivain, M.L. do Lavergne,
assemblées provinciales ou régionales ne sont-elles désormais qu’une utopie? Je ne sais, mais j'aimerais à voir l’utopie, si c’en est une, se diriger dans ce sens historique et sensé, tout conforme aux véritables intérêts du pays; je voudrais du moins qu’on pût lui appliquer ce que Beaumarchais dit de la calomnie : Il en reste toujours quelque chose I Lorsque l’on réduit le préfet, représentant de la centralisation, à un rôle purement politique, lorsque l’on conteste à la commune les éléments d’une vie suffisante pour former un tout complet, et qu’on lui laisse seulement la direction de son état civil et de sa police rurale, en changeant ainsi le problème des libertés communales en celui des libertés cantonales, et en investissant le canton d’attributions nouvelles, on peut être contredit, nous croyons qu’on se rapproche beaucoup du vrai. Certes, la commune n’a pas aujourd’hui la somme de franchises quelle devrait avoir. Mais l’usage qu’elle a fait de celles qui lui restent n’a pas toujours été tellement heureux que plusieurs des empiétements du pouvoir central n’aient paru justifiés à des esprits fort libéraux ; cela a été sensible surtout pour l’instruction primaire, dont un si grand nombre de conseils municipaux paraissaient naguère médiocrement apprécier les bienfaits. Combiner l’extension des libertés communales
vient de retracer, dans un livre consacré à ces assemblées, le remarquable et saisissant tableau. Elles n’eurent qu’une existence éphémère; elles trouvèrent une opposition violente dans la noblesse si peu intelligente, hélas! de ses intérêts et de ceux du pays, et dans les Parlements hostiles à la constitution d’un pouvoir rival. Tous les cahiers des États généraux en 1789 se prononcent pour ces assemblées provinciales et attestent combien l’idée en était populaire. Ils contiennent des voeux en faveur des fianchises locales qui donnent au mouvement de 1789 un caractère décentralisateur auquel la Révolution ne s’est pas montrée fidèle.
LA DECENTRALISATION.
avec le développement plus grand encore des attributions du canton, n’est pas un problème à beaucoup près aussi difficile que la conciliation de la liberté provinciale avec la part de centralisation nécessaire dans un pays tel que la France.
On peut émettre de pareils vœux aujourd’hui sans devenir suspect aux yeux de la démocratie de ce fédéralisme qui a si mal réussi aux Girondins, ou plutôt qu’on a si perfidement exploité contre eux; car les Girondins n ont mérité ni ce reproche ni cet éloge, et tout leur prétendu fédéralisme a consisté à faire des appels désespérés au soulèvement des départements contre l’oppression de Paris, et à chercher en Normandie un asile au sein d’une insurrection commencée sans eux et dirigée par des royalistes tels que MM. de Wimpffen et de Puisaye. Pourquoi donnerait-on le nom de fédéralisme à une organisation qui laisserait subsister entre la France et les États-Unis les différences les plus profondes? Applique-t-on cette expression à la Belgique, dont la province jouit de si grandes libertés; à l’Angleterre, dont le comté est si animé, si vivant d’une vie originale, si fécond en hommes distingués qui commencent a s’y former avant de se déployer sur un plus grand théâtre ? Si les provinces, à l'époque de la Révolution, n'étaient plus que la lettre morte de nationalités éteintes, bonne tout au plus à perpétuer de vieilles rancunes et de folles prétentions, si l’exercice simultané de franchises sans hiérarchie et sans frein aboutissait à une anarchie déplorable, évitons tout ce qui ressemble à une réaction, même dans les mots, contre l’unité nationale. L’idée de fédéralisme présentera toujours au génie et, si l’on veut, aux préjugés de la France une signification blessante et antipathique. Mais là n’est pas le danger. Il faut que la démocratie consente ici comme ailleurs à se faire libérale. Il est à désirer en ce sens qu’elle modifie sa philosophie politique en ce qui touche la Révolution. Tant
que la nécessité d’étouffer au nom d'une idée toutes les résistances sera érigée en principe et légitimée en fait, tant que l’on trouvera que la Montagne a bien agi en mettant la France sous les pieds de Paris, tant que l’on ne s’apercevra pas que la Terreur a suscité elle-même ces résistances qu’on la montre employée uniquement à réprimer, quelle en a été bien plus la cause que l’effet, on laissera toujours soupçonner que ce zèle décentralisateur que manifestent quelques-uns de nos démocrates ne tiendrait pas à un moment donné contre la tentation de soumettre à tout prix les résistances qui viendraient des départements. Aujourd’hui la décentralisation est devenue un parti se composant de tous ceux qui pensent que des foyers d’activité et de vie, les uns moins grands, les autres plus, doivent coexister au sein de la grande nation, de tous ceux qui sont convaincus que l’individu lui-même ne peut acquérir toute sa valeur qu’à ce prix , de tous ceux enfin qui estiment qu’il y a une sorte de contre-sens dans des lois qui admettent le premier venu à l’exercice des droits politiques les plus élevés et qui refusent aux plus éclairés et aux plus capables toute participation aux droits les plus modestes. Singulière anomalie qui mène à tout remettre entre les mains de la capitale et qui lui refuse jusqu'au droit d'intervenir par son vote et par son contrôle dans ses propres affaires !
Youlez-vous que le travail soit vraiment libre, que le régime de l’autorisation préalable cesse de peser sur lui, que l’activité féconde des individus se substitue à la lente activité des bureaux, trop souvent à la paralysie? Décentralisez. Voulez-vous que le travail intellectuel multiplie ses centres et ses foyers, étende son rayonnement, redouble sa puissance? Décentralisez f