‹ La liberté du travailChapitre 4 sur 41 · L ECONOMIE POLITIQUE ET LA DÉMOCRATIE · texte numérisé non relu

L ECONOMIE POLITIQUE ET LA DÉMOCRATIE

plus saillant d’une telle recherche, c’est que les profits du capital baissent par le seul fait de l’abondance des capitaux et de la sécurité, tandis que la part du travail va s’élevant; en d’autres termes, les salaires montent, en même temps que l’intérêt, qui baisse, met plus facilement le capital à la portée des travailleurs, et que le moindre prix d’une foule de produits rend la vie de l’ouvrier moins pénible.

Ce spectacle d’une égalité accrue ne nous cachera pas de navrantes misères, des inégalités trop choquantes par leur excès. S’il est faux que le paupérisme soit un mal nouveau, si les formes qu’il prend sous nos yeux sont seules contemporaines de l’industrie moderne qui l’a concentré et rendu visible comme une plaie sur quelques points du territoire; si nos pères l’ont connu plus hideux encore , sous l’aspect de cette mendicité armée enrôlant des milliers d’hommes , qui parcourait les campagnes quand elle ne trouvait pas à vivre aux portes des couvents , et sous les traits de cette ignoble truanderie qui souillait nos villes par ses impuretés, ses crimes, ses misères et ses honteuses maladies ; s’il y a un progrès irrécusable du bien-être, attesté par la comparaison de tous les témoignages et avant tout par l’accroissement de la vie moyenne et probable; si les extrémités de l'opulence et de la misère tendent à se rapprocher et à se fondre pour ainsi dire dans les classes moyennes, dont le cercle s’élargit sans cesse ; si enfin il y a moins de distance morale qu’autrefois par la nature des idées et le développement des sentiments entre l’homme des hautes classes ou des classes

moyennes , et l’ouvrier qui a reçu quelque éducation; si

J.NTHOÜUCTION.

toutes ces conquêtes du bien sur le mal sont peu contestables , quoique nous en jouissions souvent en ingrats, comme il arrive toujours pour les biens acquis , dont le sentiment s’émousse, ce n’est pas une raison pour l’économie politique de ne pas appeler des perfectionnements nouveaux dans le sens de l’égalité, de la justice et du bienêtre. L’instruction est, malgré tout ce qui a été réalisé pour sa propagation, distribuée encore de telle sorte que la France est un des pays où le peuple sait le moins. La seule banque presque pour les économies des classes ouvrières est la caisse d’épargne. La seule banque de prétest le mont-de-piété , prêtant sur les objets les plus nécessaires à la vie et sur les instruments mêmes du travail , à un taux que la loi qualifie d’usuraire. La place faite aux femmes dans la société laborieuse est sacrifiée souvent, sans pudeur et sans justice, aux droits de la masculinité invoqués par de singuliers démocrates qui ne reculent pas devant l’idée de soumettre l’industrie au régime de la loi salique. Voilà ce que notre société ne pourrait accepter plus longtemps, voilà des maux dont l’économie politique appelle hautement la réforme !

N’est-ce donc point là de la fraternité? Ne reculons pas devant ce terme. Je sais bien qu’il a joué de malheur, car c’est au nom de ce mot si doux que les plus emportées disputes se sont élevées et que le sang a coulé dans les places publiques et sur les échafauds. L’économie politique méconnaît, a-t-on dit pourtant, le dogme sacré de la fraternité. Un seul mot à ce sujet. Il y a une fraternité touchante et sublime qui s’appelle le sacrifice.* Cette

l’économie politique et la démocratie.

fraternité admirable, je lui restitue son nom divin, je l’appelle la charité. Devant cette charité je m’incline; mais on ne peut exiger que l’économie politique aille lui demander ses inspirations habituelles. C’est une vertu haute et rare. Elle ne saurait être l’inspiration de tous les instants et de tous les actes. Elle ne saurait suppléer à tout dans un monde où Dieu a placé l'intérêt personnel comme un mobile énergique qu’il faut contenir et non supprimer. Quelle gloire n’est-ce pas déjà pour le monde du travail et de la richesse tel que la science nous le découvre, d’être la réalisation de la justice dans l’ordre des intérêts !

Et pourtant, je ne saurais refuser même dans cet ordre de faits toute part à la fraternité, à la charité. Quoi qu’on puisse faire, les sciences morales et sociales ne sont pas les mathématiques, et la méthode mathématique n’aboutit qu’à les fausser. Mettons ces sciences, avant tout, sous la garde sévère de la méthode d’observation ; éloignons tout ce qui trouble le pur regard de l'esprit; mais ne craignons pas d’avouer que c’est un vif, un profond, un fraternel intérêt porté à la destinée humaine chez les plus pauvres qui nous inspire et nous soutient dans de telles études. Qu'on ne dise plus, qu’à force de nous occuper des produits , nous perdons de vue les producteurs. Qu’on sache bien que pour l’économiste il n’y a point de capital abstrait , de production abstraite , mais . des hommes. Qu’on sache qu’il n’y a point pour lui seulement de l’or, du fer, de la houille, de la laine, des objets, en un mot, tout matériels, mais qu’il y a des hommes! Non, ce n’est pas d'un monde mort qu'il s’agit

INTHUDl'CTIU.V.

ici, c'est d’un monde vivant. Ce n'est pas le marteau , la scie, la lime, la machine de métal, l’outil inanimé, qui m’intéressent, c'est l'homme, c’est l’homme seul, l’homme qui les met en jeu par son intelligence, l'homme pour qui ces choses travaillent. Voilà d'abord comment il est permis, désirable même que le sentiment de la fraternité, delà charité, pénètre dans l'économie politique. Autrement, nous en avons la preuve, on risquera d’émettre des propositions qui révolteront à la fois la conscience humaine et le sentiment démocratique.

Mais il s’agit de la fraternité déposée dans la loi. Nulle pente n'est plus glissante. La charité, toute charité, d’après certaines critiques, est exclue systématiquement par l’économie politique, qui craint que l’habitude du secours n'engendre l'imprévoyance et la paresse. Cela est faux d’abord pour la charité privée, pourvu que ses secours soient intelligents. L’économie politique admet qu’il reste à la charité bien des plaies à panser de sa main délicate. Allons plus loin : le sentiment de la fraternité mutuelle est nécessaire pour adoucir bien des chocs entre les capitalistes et les ouvriers, entre les riches et les pauvres. Si une réciproque bienveillance ne préside à leurs relations, il ne faudra pas trop compter sur les calculs de l’intérêt bien entendu : la haine s’envenimera, les révolutions viendront infailliblement. Le secours mutuel intéressé est la base de l’économie politique; mais l'assistance désintéressée est comme l’huile qui empêche les ressorts de trop crier et même de se briser. C’est au sujet de la fraternité dans la loi, de la charité exercée conséquemment par voie de contrainte, que s’élèvent les difficultés. L’économie politique

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ne veut pas que, sous prétexte de faire le bien, la charité aboutisse à la tyrannie. C’est encore Armand Carrel qui l’a dit . « On sera peut-être disposé à des sacrifices héroïques, mais les plus grandes violences n’arrêteront pas. On soutiendra que la morale ne veut pas qu’on laisse mourir son frère de faim et de maladie en se livrant au plaisir et à la bonne chère; mais en soutenant cela contre les riches on ne s’apercevra pas, dans son emportement, que la même morale défend encore bien plus de tuer son frère sur une différence d’intérêt ou d’opinion. Établir la fraternité par la proscription de quiconque aura été signalé comme égoïste , poursuivre par l’extermination un but d’humanité, tel a été le contre-sens moral de la Révolution.» Est-ce une raison suffisante pour que l’État , sous l’expresse condition d’une grande prudence et d’un profond respect pour la liberté, ne fasse pas la moindre part à l’assistance matérielle, intellectuelle et morale? L’abandon des ignorants, des faibles, des indigents, saurait-il être érigé en système, et lorsque l’association libre n’est pas prête ou ne suffit pas au soulagement de la misère, n’v a-t-il pas plus d’avantages que d’inconvénients à en charger l’État, en lui imposant toutes les conditions de réserve, de responsabilité et de publicité qui peuvent empêcher son action de dégénérer en abus? Maintenons d’ailleurs à ces attributions le caractère de concessions, et que le dogme de la fraternité imposée ne trouve pas accès auprès de nous.

De quoi a-t-il besoin surtout ce monde du travail et de

quoi a besoin la démocratie? Redisons-le sans cesse : du sentiment de la responsabilité individuelle. Avec ce sen-

■INTRODUCTION

timent la démocratie est sauvée; sans lui elle court aux abîmes. L’économie politique offre à la fois à cette démocratie qui cherche encore sa voie, le secours de son esprit général, la prescription, lière et presque stoïque, de vivre à nos risques et périls, ses recommandations courageuses d’empire sur soi , et enfin ses lumières pour la solution de toutes les questions sociales. Il est temps pour le monde qui trop souvent ne se souvient que des passions et des écarts de sa jeunesse orageuse, il est temps que la démocratie entre décidément dans l’âge de la maturité et de la sagesse. Il faut que la société sache ce qu’elle peut attendre de la science, il faut que la science se rende bien compte de son rôle social. L’histoire du monde n’a pas cessé de démontrer que l’unique condition désormais de salut et de repos pour nos sociétés modernes est dans l’alliance, dans l’harmonie croissante des faits et des principes. Il est donc nécessaire que les vrais principes soient compris et acceptés de tous. L’économie politique n’y peut pas tout, elle y peut beaucoup pour sa part. L’objet de ce livre est de le démontrer.

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