‹ La liberté (volume 2)Chapitre 10 sur 10 · KM · texte numérisé non relu

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» La dialectique , qui est la connaÎBsaoce des termes dont se compose chaque dialecte et d^ rapports de ces termes, toujours correspondants aux lois et aux idées dont se comix)se la raison divine, est donc le grand instrument du raisonnement humain. Cet instrument est si puissant qu'il oblige ceux qui veulent nier Dieu à le confesser (I); ceux qui voudraient nier la Kaison, à la déclarer.

» La logique , qui est la force des mots , est aussi la force de la Raison . Toute déduction d'une idée vraie qui détruit une autre idée vraie n'est pas Ipgique; car on ne peut tirer d'un mot un antagonisme qui n'est pas dans les choses : voilà ce qu'on doit avoir présent à la pensée quand on discute. Il ne faut pas, en raisonnant, détruire l'uiiité de la Raison ! Du moment où , en théologie, vous déduisez de l'idée de la Grâce la négation du libre arbitre, vous n'êtes pas dans la logique ; du moment où, en politique, vous déduisez de l'idée de liberté la négation de l'autorité, vous n'êtes pas dans la logique.

(1) L*athée dit : Dieu n'est pas, c'est-à-dire L'ÊTRE N*Ej»T PAS. — L'athée a reconnu L*ÊTliE. U s'est démenti loi-méme.

• Le dîalecticfeu véritable et le logicien sérieux doivent chercher dans les profondeurs de la Raison éternelle les ordi-es d'idées où des principes qui leur paraissent contradictoires s'accordent et s'harmonisent ; c'est dans les hauteurs du monde intelligible que les intelligences divir sées peuvent se rapprocher et s'unir.

!► Ma méthode pour raisonner en politique est donc celle qui tient compte de l'existence simultanée des principes nécessaires. Loin de les sacrifier à un seul d'entre eux , je cherche à les concilier, ou plutôt à m^accorder avec eux. Je m'efforce , autajit que ma faiblesse peut me le permettre , de mettre ma raison imparfaite en rapport avec la Raison universelle et éternelle.

» La justice , la morale, la liberté, l'autorité, l'ordre, l'amour, voilà pour moi des lois qui me lient et me soutiennent ; elles me prêtent leur force logique; si j'en abandonnais une seule, je ne me sentirais plus dans la vérité.

3> Vous êtes donc, mon cher confrère, dans une grande erreur quand vous croyez que je dénie la bonté, la légitimité de la logique dans les disons-

sîoiis politiques ; et ce n'est pas saii^ étonnement que j'ai lu cette apostrophe dans votre lettre :

« La logique, quoi que vous en disiez^ est à la 3> société ce que la ligne est à la géométrie. >

» Où donc ai-je dit le contraire? C'est précisément ma pensée que vous exprimez si bien dans ce passage. C'est ma méthode de discussion que vous définissez en opposition à la. vôtre.

» Oui,'je crois que la logique est l'instrument du raisonnement politique, comme la ligne, ou plutôt le triangle, est l'instrument du raisonnement géométrique ; non qu'il y ait une rectitude et une ligne droite dans la logique , mais cette ligne imprégnée de la lumière, de la force et de l'amour qu'elle puise dans le foyer des vérités éternelles, ne détruit ([ue l'erreur et le mal, et ne sert qu'au triomphe du bien.

» Je^me suis laissé aller bien loin, mon cher confrère, dans cette dis(iussion de nos deux méthodes, parce que je vois dans leur différence la cause principale de nos dissentiments.

» Il ne me reste que bien peu d'espace pour aborder le fond de votre lettre et ce qui constitue

votre systèmer politique. Je remets donc à demain cet examen ; mais je veux bien vous le dire dès aujourd'hui : dans le système que vous exposez, tout n'est pas désaccord entre nous,

i> J'admets, par exemple, que les moyens directs employés par la législation pour combattre le vol et le meurtre ne paraissent malheureusement pas suffisants pour en préserver la société, et qu'il faudrait, par des moyens indirects, suppléer autant que possible à ce qu'il y a d'inefficace dans l'action des lois pénales. Ainsi, l'instruction saine des masses doit être l'objet de la sollicitude des gouvernants. Non-seulement dans le système pénitentiaire tous les problèmes ne sont pas résolus, mais d'autres questions également importantes ont été mal posées et mal comprises, ne serait-ce que celle des colonisations. Je ne combattrai donc pas toutes vos critiques sur certaines inconséquences qui subsistent dans la civilisation moderne, et vous me trouverez toujours avec vous pour en signaler la portée funeste sur l'éducation des populations ; mais où je ne pourrai vous suivre, c'est dans le conseil que

vous donnez d'abandonner les moyens directs en faisant Fessai des moyens indirects , et de renoncer à qualifier du nom de crimes et de délits des attentats qui ont bien réellement ce caractère, et qu'on ne pourrait déclarer innocents et impunîssables sans violer la morale et la raison. i> Vous voulez, mon cher confrère, combattre la barbarie par de nouveaux développements de la civilisation. Je le veux auési; mais convenez que ce serait un singulier moyen pour civiliser les masses que de détruire en elles le sens moral, en leur disant que le crime n'existe pas et qu'il n'y a pas d'acte de liberté qui puisse être coupable en lui-même. Si cet enseignement était donné par les gouvernements et les classes éclairées , ne craindriez-vous pas de voir la dépravation et les attentats prendre des développements tels que tous les moyens indirects seraient sans aucune valeur pour empêcher la société de périr? Vous croyez que ce serait la civilisation qui serait victorieuse ; mais, si elle détruisait la morale , elle abandonnerait le combat, et ce serait la barbarie qui prévaudrait.

» Voilà les terribles chances que vous nous conseillez de courir. C'est à y regarder à deux fois , vous en conviendrez , et ce conseil vaut bien la peine d'être examiné à fond.

» Vous croyez avec une ferme confiance que le progrès incessant de la civilisation pourra rendre les attentats et les crimes moins nombreux qu'ils ne le sont aujourd'hui. Cette foi dans Tinconnu ne se trouve que dans les âmes généreuses; elle est digne de louange, parce qu'elle est un hommage implicite à la sagesse du gouvernement providentiel qui nous conduit depuis le commencement des temps vers un but situé audelà des horizons de rhumanité. Pour faire l'œuvre divine, nous n'avons pas besoin d'être dans le secret de cette œuvre ; il nous suffit d'avancer avec l'amour du bien dans le cœur. Tout homme qui marche sert le progrès. Il n'y a que les stationnaires qui soient des ouvriers inutiles. Quant aux rétrogrades, l'histoire de ces soixante années suffirait à nous prouver que les bénédictions de Dieu ne sont pas sur eux.

D Mais cette foi que nous avons dans la sagesse

divine doit-elle nous faire abandonner la sagesse humaine ?

» Ce serait folie d'agir ainsi.

D C'est cependant ce conseil que vous donnez à une société troublée et menacée par la hardiesse — je pourrais dire par la témérité — de ses tentatives. Après les théories socialistes de Saint- Simon et de Fourier, après VIcarie de Cabet, après la centralisation du travail dans TÉtat par >M. Louis Blanc, et les banques d^échange de M. Proudhon, vous voulez que nous renoncions aux moyens directs de répression, que nous déclarions le vol et le meurtre innocents, que nous brûlions nos Codes, nos catéchismes et nos livres de morale ; que nous abolissions les tribunaux et que nous démolissions les prisons, et tout cela parce que la liberté, telle que vous la concevez, ne comporte aucune restriction, aucune règle !

9 Mais d'abord votre théorie de liberté est-elle juste? C'est là une première question, etla preuve qu'elle ne l'est pas, c'est que vous êtes obligé, pour la défendre, de sacrifier la propriété et le droit à l'existence de tous les individus, car lors-

qu'un seul d'entre eux est livré aux meurtriers, tous le sont.

» Mais cette théorie, fût-elle aussi vraie qu'elle me paraît fausse, comment donc pourriez-vous croire que la société fût obligée de s'immoler elle-même à une théorie absolue ? Est-ce que pour elle le principe le plus absolu n'est pas la nécessité de son existence ?

ï> Votre argumentation pour la conduire à ce suicide est résumée dans ce passage de votre ^ lettre :

" Si la société ne tuait pas le meurtrier, si elle n'arrêtait pas le voleur, y aurait-il plus de voleurs et plus de vols, plus de meurtriers et plus de meurtres? Toute la question est la. »

y> C'est donc à une question que vous voulez que la société se sacrifie? Je vous remercie pour elle!

]> Vous ajoutez :

■ .«: Je crois fermement que, loin de s'en accroître, le nombre des voleurs et des meurtriers ne tarderait pas à diminuer, parce que... plus le risque serait grave

et manifeste, et moins chacun hésiterait à payer la prime nécessaire pour le conjurer à tout prix et par tous les moyens les plus efficaces. »

» Le remède est-il aussi clair , aussi certain que le danger?

» Quand tout le monde, effrayé du déchaînement des meurtriers et des voleurs, s'empresserait de payer sa prime d'assurance contre les risques de vol et de naeurtre, que feriez-vous de l'argent, si vous vous êtes ôté les moyens directs d'arrêter les malfaiteurs et de les punir? Emploierez- vous cet argent en moyens indirects^ en construction de réverbères et de chemins de fer? Prenez-y garde , la compagnie d'assurance qui ferait un emploi si incertain des primes de ses clients n'en augmenterait pas le nombre.

> C'est ici le lieu, mon cher confrère, d'aborder cette idée d'introduire dans le gouvernement des sociétés les données et les combinaisons qui servent de base aux compagnies d'assurances, et de tout réduire, dans la politique et dans la morale , à des risques qu'on peut couvrir par des primes.

— no —

p Cette idée, dont roriginalité vous appartient et qui semble occuper dans votre esprit une place dominante, ne se présente dans notre discussion que d'une manière incidente. Il sera donc difficile à nos lecteurs, comme à moi, d'en apprécier la valeur, et je crois vous rendre service en vous avertissant qu'elle aurait besoin d'être expliquée.

» S'agit-il de l'appliquer à l'impôt, en ce sens que la contribution de chacun de nous serve, en effet , à nous garantir contre les isques d'anarchie , d'invasion du territoire, d'inondation des fleuves, d'attentats contre les propriétés et les personnes, cette idée n'aurait rien d'inacceptable, et l'innovation ne serait que dans les mots.

j> Nous sommes tous pour Y impôt volontaire, puisque nous disons, avec nos pères, que € llm- » pot n'est légitime que lorsqu'il est consenti par » ceux qui le payent. » C'est sur ce principe que nous nous sommes fondés, Genoude et moi, pour demander le vote universel.

» Mais, si vous entendiez que la prime d'assurance pût avoir pour eflfet de détruire le risque contre lequel on se fait assurer; qu'ainsi on

n'aurait pas besoin de combattre le mal ; qu'on lui aurait ôté même son caractère et son nom , par cela seul qu'on aurait porté son argent au caissier de la compagnie , alors nous cesserions non-seulement de nous accorder^ mais de nous comprendre.

» Commient î parce que je me serais fait assurer contre le risque d'assassinat, l'assassinat cesserait d'être un crime? Si j'étais tué par un assassin, ce ne serait plus un mal ni pour lui, ni pour la société, ni pour ma famille? On indemniserait mes héritiers, direz- vous , et , le dommage étant réparé, personne n'aurait rien à dire. Le mort, assurément, ne réclamerait pas ; mais croyez-vous que sa famille se tiendrait pour consolée? Y a-t-il un rapport possible entre une somme d'argent et la somme d'affection que nous

portons aux êtres qui nous sont chers? Voudriezvous nous ramener à la loi des Francs-Saliens, où tous les crimes étaient tarifés?

9 Et ceux qui craindraient d'être assassinés à l«ir tour par la liberté des meurtriers, pensezvous que leur anxiété cesserait parce que la corn-

pagnie d'assurance aurait fidèlement rempli son engagement envers les parents des victimes tombées àleurs côtés?

9 Si rindemnité fixée pour un dommage détruisait la criminalité de l'acte qui produit ce dommage, on ne devrait donc pas poursuivre l'incendiaire d'une maison munie dé la plaque? Si votre idée était juste et vraie, le nombre des incendies aurait diminué depuis que les assurances se sont généralisées : c'est le contraire qui a lieu, nous dit-on. Si Ton cessait de punir les incendiaires, croyez-vous que ce nombre n'en serait pas plus grand encore?

» Vous ne voulez pas que l'assassinat soit un crime du moment où il deviendra un sinistre ; mais l'action d'incendier une propriété par haine ou par vengeance est-elle moins méchante parce que l'efiet de cette action a pris le nom de sinistre dans la langue bureaucratique des assureurs ?

» Le contrat qui se fait entre une compiagnie et des individus, pour réparer en faveur de ceuxci certains dommages accidentels, n'a rien de

commun avec la morale. Ces contrats sont des spéculations industrielles bonnes au point de vue de réconomie sociale ; la morale ne condamne pas les assurances ; pourquoi les assurances condamneraient-elles la morale ?

> Si les assurances contre Tincendie, la grêle et les naufrages, les assurances contre les épidémies et même contre la mort n'empêchent ni les maisons de brûler, ni les vaisseaux de sombrer, ni le choléra, ni la mort, comment donc entendez-vous que les assurances contre l'assassinat et le vol préservent les citoyens d'être assassinés et volés?

». Voilà, moucher confrère, ce que vous ne ferez jamais comprendre à vos lecteurs, mrigré tout l'esprit et toute la verve que vous dépeneèz dans cette thèse.

» Au fond, les assurances sont un jeu de hasard, jeu dont les chances sont calculées sur des tables de probabilités à peu près certaines pour les assureurs, mais qui n'empêchent jamais le mal et ne peuvent le réparer qu'en partie après qu'il a été commis.

» Que des armateurs qui ont mis leurs capitaux en commun pour équiper un navire soient indemnisés de la perte de leur argent et de leurs marchandises si ce navire fait naufrage, cela empêchera-t-il que les matelots et les passagers n'aient été livrés aux Horribles angoisses d'une submersion ? L'Océan rendra-t-il aux familles éplorées les victimes qu'il aura englouties, et l'humanité tout entière cessera-t-elle de frémit d'épouvante en lisant les récits de cette catastrophe, parce que des négociants, bien paisibles dans leurs hôtels confortables, auront encaissé le prix intégral de leur navire, et qtt'on leur aura payé toutes leurs planches et jusqu'au dernier cordage ?

« Avez-vous entendu dire qu'après un sinistré de ce genre, les compagnies d'assurances maritimes et les armateurs aient pris des mesures pour rendre les vaisseaux plus solides ? Pourquoi voudraient-ils diminuer la probabilité d'accidents sur lesquels s'établissent la spéculation des uns et la sécurité des autres? Le système des assurances, dans les cas qui dépendent de la

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puissance humaine, au lieu da porter les esprits à la prévoyance, les porte à Tinsouciance. Comment doçc appliquer ce système au gouvernement des sociétés, dont le devoir est de combattre le mul dans ses causes et d'en diminuer les eflfets?

* » Il y a^ dansées accidents qui menacent per- ' pétue^ement Thumanité, une nature d'intérêts q^e les assurances sont absolument impuissantes à sauvegarder, et ces intérêts sont précisément ceux qui nous touchent de plus près : ce sontlçs ' intérêts d'existence de chaque individu; c'est notre vie. elle-même, en péril sur terre comme sur. mer dans notre lutte contre les éléments et contre la '^ perversité humaine, plus dangereuse pouf nous que les fléaux physiques.

» Vous le savez si bien, mon cher confrère^ que, tout en confondant dans votre dialectique les motS' de risques çt de primes ^ qui appartiennent aux sciences économiques, ^vec les mots de liberté et de pénalité^ qui appartiennent à la science politique, vous voulez que la société emploie toute son intelligence, tous ses moyens de

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persuasion et d'instruction pour empêcâier les crimes de se multiplier . ^ -

> Je n'ai point d'objection assurémeiît contre cette extension de la prévoyance sociale, et je marcherai volontiers à votre suite pour vous aider à rendre les hommes meilleurs t£«it par les moyens-indirects que par les moyens directs , à cette condition toutefois que vous ne commenciez pas par abolir la morale et par •détruire dane Pesprit des masses les sentiments de justice qui sont la base même de Vétàt social. Cax ma raison me dit que si je brise les freins d'un convoi emporté à toute vapeur, il me sera*^bien pius diffi-^ ' cik encore de le modérer et de l'empêcher de démller.

I» Les moyens directs, dites- vous, n'empêchent pas tous les crimes : donc il faut abandonner ces moyens et se confier uniquement aux nioyetts in* directs ; mais ces derniers moyens -^ votis le ï»connaissez — n'auraient pas une efficacité jiuS complète.

» Si j'adoptais votre première conclusion, là conséquence logique de votre aveu, c'est que

nous ne devrions employer contre la multiplication des meurtres et^ dés vols ni les moyens directs, ni les moyens indirects. Je ne raisonne pas ainsi. Je dirai : Si les moyens directs sojît insuffisants, joignons-y encore les moyens indirects.

t Et encQre me résenrerai-je la discussion de ces moyen&» ;

* Je Giois, comme vous, mon cher confrère, que laiûmière est bonne, et noct-seulement la lu^ mière intellectuelle, mais enccare la lumière physique, Je ne me borûe pas à dire avec voust € ^Multiplions les rgverbères ; » j^çlppelledem^s Vœnx k kguière voltaïque. Il y a dix ans que Je demandais à Tillustre Arago, ce grand vulgarisateur de la science, -r— et je lui donne ce nom comme un titre de gloire, car la vulgarisation est un degré de réalisation, — je lui demandais* donc d^attucher au front des monuments de nos cités ces s^çments de soleil qui, en. dissipant les ténèbres, rendraient plus difficile la profession des voleurs. La nuit n'est pas seulement favorable à la perpétration des crimes, elle inspire les mauvaises pensées. La loi des harmonies a

une certaine puissance sur l'esprit de Thomme : ce qui est sombre dans le monde physique n'est pas sans affinité avec ce qui est sombre dans le monde moral. Si nous pouvions rendte le jour perpétuel, il y aurait bien des vices de moins.

9 Mais en faisant la lumière dans ïios rues, faut-il réteindre dans nos consciences ? Je ne le pense pas, et vous ne le croyez pas plus que moi, puisque vous voulez envoyer partout des nuées

de précepteurs pour fermer la raison dfe8 populations. Mais la tâche- de ces précepteurs sem rude, et l'effet de leur enseignement seça fort in^ certain ; car vous voulez qu'ils fessent comprôij-* dre aux populations que le vôl et le meurtrey tout licites qu'ils sont en eux-mênjes, soiït des actes d'extravagance « plus absurdes encorequ'ils no sont odieux » .

^ Si vous affranchissee le meurtre de ce qu'il a d'odieux, ce sera pis encore que de le mettre « l'abri de la pénalité, et je crains bien que la balance du calcul ne soit difficile à établir au profit du bien, quand ces deux éléments de détermination seront écartés ; mais ce moy^i est si

peu pratique, permettez-n|oi de vous le dire, qu'il n'y a guèrQ lieu de s'en occuper.

» Quanta vos autres moyens indirects, j'admets ceux qui consisteraietit à rectifier autant que possible les opiui^Ki^ qui ont cours sur la guerre, sur le duel, sur les conquêtes et tous les

abus de la force. Là, mon cher confrère, vous

êtes dans le vrai, et vous y êtes avec éloquence. On ne saurait trop flétrir les abus de la force matérielle. Mais plus vous éprouverez d'horreur contre le meurtre régulièrement organisé, plus vous affaiblirez votre thèse : que le meurtre individuel n'est pas un crime et qu'il n'y a pas lieu de le haïr et de le punir.

9 Je bcKTQe ici ma discussion sur le fond de vos idées j mais ai-je fini de répondre à votre troisième lettre ? Je sens que ma tâche fi'est pas remplie, car les sept cobnnes qu'occupait cette lettre oontieïujent pour ainsi dire autant de propositions que de lignes.

» Puis- je suivre dans les airs toutes les fusées dont se compose ce feu d'artifice? Mon esprit et celui de mes lecteurs reculeraient devant

ce travail. Je ne l'entreprendrai pas; mais je veux cependant examiner quelques-unes de ces fusées éblouissantes, ne fût^îe que pour faire admirer à quel art elles ont dû leur éclat.

» Vous invoquez, mon cher confrère, un grand nombre d'autorités à l'appui de vos opinions. Tous les noms des grands penseurs qui ont éclairé l'humanité sont accumulés dans votre discussion comme pour ôter à vos idées tout ce qu'elles ont de personnel et de singulier.

j> Je pourrais vous répfôndre comme Pascal , notre maître à tous dans la polémique : « Des » moines ne sont pas des raisons. » Mais je ne traite pas si légèrement les esprits méditatifs, cloîtrés ou non. Quiconque se consacre au travail de la pensée a droit à mon attention , car les esprits qui méditent ressemblent au lac profond. Us réfléchissent le monde moral, et, quelque agité que soit le lac à sa surface, il est bien rare qu'on n'y voie pas quelque rayon de lumière et quelque reflet du ciel.

» Voyons donc si ces autorités que vous accunmlez sont bien pour vous, comme vous le croyez.

» Vous me citez Kant , disant :

« Le droit se déduit de la raison; tout y est » de nécessité logique ; la peine est le redresse^ » ment d'une inconséquence logique. »

» C'est bien ! Kant déduit tout de la raison , de la raison étemelle , entendez- vous bien , de cette « raison que le raisonnement manifeste » , commB vous le dites vous-même: Le raisonnement, pour lui, est un instrument de déduction. Pour vous, il est la source même du droit, et le droit lui-même. Kant reconnaît la peine comme la conséquence logique du mal , et vous voulez abolir la peine. Kant est contre vous, et'il est pour moi.

» Vous me citez de Màistre , exprimant cette pensée :

€ Nulle erreur ne peut être utile, comme nulle » vérité ne peut nuire. ?

» Cela prouve -t-il que de Maiçtre pensait avec votis que la liberté de Tassassinat était la vraie liberté? L'homme qui a fait Tapologie du bourreau serait bien étonné de se voir invoqué par yous .en faveur de IHîDpunité du crime !

» Vous me citez M"* de Staël, écrivant cette belle parole :

« On trouve dans les vérités éternsUes des res-

> sources contre les erreurs passagères. »

> M"** de Staël reconnaissait des vérités éternelles. N'est-ce pas au nom de ces vérités que je vous combats ?

» Vous me citez cette pensée deVauvenargues :

€ Il n'y aura pas d'erreurs qui ne périssent » d'elles-mêmes, rendues clairement. i>

» C'est bien ce que je crois, et c'est pour cela qu€ je discute ; mais Vauvenargues ne dit pas que lés crimes ne soient que des erreurs. Et quand ils ne seraient que cela, Vauvenargues ne dit pas qu'avant de périr d'elles-mêmes, ces erreurs n'auraient pas tué quelqu'un.

» Vos citations, moucher confrère, n'ajoutent donc aucun poids à vos opinions; je vais maintenant examinçr succinctement quelques-uns des arguments que vous avez tirés de votre fond.

» Vous médites ;

€ Un homme est plus ou moins esclave, mais

> il n'est pas plus ou moins libre. >

ï> Ainsi parle la méthode rectiligne, qui part de l'absolu pour arrivera l'absolu; mais la logique nous dit que ce qui est enlevé à la servitude est donné à la liberté .

» Vous me dites :

« La liberté relative n'est pas la liberté, c'est > l'arbitraire tempéré.

> La liberté réglementée n'est pas la liberté, » c'est la réglementation. »

» C'est très brillant ; mais je pourrais dire également : la liberté du vol n'est pas la liberté, c'est le vol ;

D La liberté d'assassiner n'est pas la liberté, c'est l'assassinat.

x> Votre forme d'argumentation est donc un glaive à deux tranchants, sans valeur dans la polémique.

» Vous attaquez, par une argumentation spécieuse, cette définition de la liberté que j'ai opposée à la vôtre : « La liberté est le droit de faire » tout ce qui ne nuit pas à autrui. » Ainsi, me dites-vous, on ne pourra pas attaquer l'esclavage, parce qu'on nuirait aux possesseurs d'es-

claves, ni les abus, parce qu'il y a des gens qui en vivent, ni Thypocrisie, ni l'idolâtrie, parce qu'il n'y a pas de mal qui, dans un certain sens, ne soit le bien de quelqu'un. Que n'allez-vous jusqu'au vol et au meurtre, qui seraient aussi le bien du voleur et du meurtrier ?

9 Mais dans cette définition banale^ comme vous l'appelez, la raison publique sous-entend le droit, dans la possession qu'il est interdit d'attaquer. En réalité, on ne nuit pas à un possesseur d'esclaves en détruisant une nature de propriété injuste, qui le rend odieux à l'humanité et trouble sa conscience quand il en a. On ne nuit pas à l'idolâtre en détruisant la superstition qui le dégrade, ni à l'hypocrite en le forçant à être franc et loyal ; pas plus qu'on ne nuirait au voleur de profession en le forçant à être honnête homme.

9 En voulant nous prouver que le crime n'est pas punissable, vous arrivez à cette proposition, dont la portée est immense dans notre discussion :

« Qui n'a pas de raison n'a pas de liberté.

» Qui ne raisonne pas ou qui ne raisonne plus » est un enfant, un idiot ou un fou. »

» Que ferez-vous d'un idiot qui s'approprie le bien d'autrui et d'un fou furieux qui commet des meurtres ? Vous trouverez sans doute assez raisonnable qu'on les arrête et qu'on les enferme.

» Prenez garde, vous rétablissez par le raisonnement les tribunaux, les prisons et même la torture ; car on met aux fous la camisole de force.

» Je vois bien que vous rendez à la société, par votre logique, la sécurité que vous lui aviez enlevée. Mais que gagnera votre liberté absolue à ce qu'un assassin soit emprisonné à Bicêtre au lieu de l'être à Mazas?

» Vous le voyez, mon cher confrère, il est bien difficile à une intelligence humaine de sortir de la raison des choses. Quelle que soit la hardiesse de son vol, elle est ramenée du pays des chimères au monde des réalités sociales. En voulant nous donner une liberté excessive, vous nous feriez retomber dans l'arbitraire. J'aime mieux la li-

berté réglée par la Raison universelle et par la morale que celle qui s'en affranchit. Laissons les jurisconsultes juger les actes moraux et les médecins juger les maladies. Laissons les assurances nous indemniser des ravages causés parla grêle, et les magistrats nous préserver des voleurs, des faussaires et desgaYrotteurs; et nous,.publicistes* cherchons, dans la mesure de nos forces, à agrandir chaque jour la sphère de la liberté en fortifiant celle de la morale.

» C'est le seul moyen qui nous soit donné de seiTir l'humanité.

> Croyez, mon cher confrère, à tous mes sentiments affectueux et dévoués.

H. de Lourdoueix.

A M. DE LOURDOCEK,

R£i>ACT»cB SN cHEï DE Ui ^;iiBelle 4c Fmnre.

« Mon cher et très honoré confrère, "

» De notre controverse, aussi courtoise d'e votre part que de ma part elle est sérieuse, doit-il résulter finalement entre nous un accord quel • conque ou , au contraire , un dissentiment plus marqué ? Sera- t-elle utile, sera-t-elle vaine? Conséquemment, devons-nous la continuer ou devons-nous la clore ? Je la continue , parce que , s'il n'en doit naître aucun accord, il en jaillira du moins des éclairs, et qu'un véritable contra-

dicteur tel que vous est un avantage qui a manqué à ces graves et mémorables débats, où il a fallu y suppléer par un contradicteur imaginaire, tel que l'Etranger dans le dialogue de Platon sur la royauté, ou tel que le Sénateur dans le dialogue du comte de Maistre sur la justice humaine et la divinité du bourreau.

> Vous vous abusez , mon cher contradicteur, quand vous dites que, vous aussi, vous voulez la liberté ! Non, non , vous ne voulez pas effectivement la liberté. Entre nous, qui essayons d'aller au fond des choses, ce que vous voulez , ce que vous décorez du nom de Liberté, c'est l'Autorité, mais l'autorité restreinte, l'autorité éclairée, l'autorité bien intentionnée, l'autorité tutélaire , l'autorité héréditaire , l'autorité royale , l'autorité idéale, l'autorité, enfin, toujours protectrice, jamais oppi'essive, telle que votre esprit solitaire se plaît à la rêver , mais telle que le passé séculaire prouve, hélas! qu'elle n'a jamais existé.

j> Tout pouvoir divisé périra. Ce qui a été justement dit du pouvoir impersonnel , de l'Auto-

rite, je le dis du pouvoir personnel, de la Liberté.

D L'histoire est là pour l'attester ? toute liberté qui n'est pas la liberté indivisible est une liberté imaginaire et précaire, une transaction, une transition. La liberté qui ne suffit pas à se protéger eflScacement elle-même est une liberté mortellement menacée qui , pour échapper aux risques douteux du meurtrier, se livre aux coups certains du tyran ; une liberté de Gribouille, qui, pour éviter d'être mouillée, se jette dans l'eau. La prétendue liberté qui ne saurait exister sans l'intimidation et l'échafaud est la sœur jumelle de la prétendue vérité qui ne saurait exister sans l'inquisition et le bûcher.

> Mon cher confrère, vous êtes sincèrement catholique; conséquemment , vous croyez en Dieu, au jugement dernier, au paradis, au purgatoire, à l'enfer. Sur quoi donc alors vous fondez-vous pour distinguer entre la liberté de faire, ïk liberté de dire, la liberté de penser, pour les séparer, pour limiter et condamner celle-là, pour ne pas limiter et ne pas condamner celles-ci ?

» Un père a trois fils et un domaine.

» Le plus jeune des trois fils, impatient d'hériter, se surprend parfois à penser que son père est doué d'une santé trop robuste et d'une existence trop longue ; Tavant-dernier, non moins impatient de jouir de la fortune qu'il convoite, ne se borne pas à le penser; il le ditÀTaîné, qui, plus impatient encore que ses deux frères et dépassant ce que le plus jeune a pensé, ce que Tavant-dernier a dit, abrège la vie de son père.

> La justice divine, à laquelle vous croyez, la justice divine à laquelle rien ne doit rester <5aché, ni actions, ni paroles, ni intentions, la justice divine distinguera-t-elle entre ces trois fils insensés? Je dis insensés, car ils auront empoisonné à sa source le désir d'avok des enfants ; car ils se seront condamnés à la crainte perpétuelle, s'ils ont des eafents, que ces enfants, ressemblant à leurs pères, n'en souhaitent aussi la mort, ne l'avouent, ne la hâtent? La justice divine distinguera-t-elle entre ces trois frères, coiidamnés par eux-mêmes à la peine de se défier constamment chacun l'un de l'autre, car, complices de fait, ils ne seront plus frères que de nom ;

T- toi —

ils n'auront plus de garanties réciproques ; ils n'auront plus de sécurité mutuelle; ils n'existeront plus que poui* se craindre, se haïr, se mépriser.

> Ma conclusion, devançant votre réponse, est celle-ci : Ce que la raison interdit de faire, elle interdit de le dire ; ce qu'elle interdit de faire et de dire, elle interdit de le penser. L'être raisonnable n'a donc pas la liberté de penser ce qu'il ne se reconnaît pas la liberté de dire ; il ti'a pas la liberté de dire ce qu'il ne se reconnaît pas la liberté de faire.

» Qu'un obstacle empêche une source de jaillir , elle ravine : c'est ce que fait pareillement l'homme que la force empêche de faire ce qu'elle ne l'empêche pas de dire, ou qu'elle empêche de dire ce qu'elle ne saurait. Vèttipêcher de penser. Il se venge de la force par l'adresse ; ce qu'il n'ose faire ouvertement, il tente de le faire ténébreusement. Il s'exerce à rendre impunissable et à faire passer sous le déguisement ce qui paraîtrait monstrueux et serait puni sans masque. Il change le vol en fraude ; il le diversifie, l'assou-

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plit, le rend insaisissable et presque méconnaissable; il n'affronte pas la pénalité, ilTélude.

j> Je demande donc à la raison, ce centre de gravite de l^homme marchant dans sa liberté , plus que vous ne demandez à la force, car la raison seule peut former des hommes sincères, des hommes logiques; la force ne forme que des hommes dissimulés, des hommes inconséquents.

« La force ne peut persuader Thomme, elle ne

> fait que des hypocrites > , a dit Fénelon.

> Je demande à la raison , cette culture de Thomme par Thomme , non-seulement la condamnation du meurtre et du vol, mais encore la condamnation de toute pensée de vol, de toute pensée de meurtre^ demeurât-elle à Tétat de simple intention, tandis que la force croit avoir tout fait quand elle a emprisonné le voleur et guillotiné le meurtrier.

€ Tous les êtres ont leurs lois : les bêtes ont

> leurs lois, Fhomme a ses lois » ; a dit Montesquieu. De ce que je demande à la raison cette loi de rhomme, loi naturelle, loi de sa supériorité relative , loi de sa souveraineté sur la matière ;

de ce que je lut'éemande d'affranchir rhomme de toutes les lois factices , dites lois positives , vous tirez cette conclusion que j'admets « en de- » hors de l'homme une raison indépendante de » risHiividu , puisque son r^s(»inement le coik » duit à la connaître et lui sert à la démontrer » ; j'admets, sws entrer dans la distinction scokstique entre l'objectif et le subjectif, j'admets l'existence de la r lison ni plus ni moins que j'tidmets l'existence de la vérité, de la force, du mouvement, de la chaleur, de la lumière.

» Comment lalumière se prouve- t-elle? Far ellt^ môme, par l'impuissance relative de l'ombre^dissipée.

» Comment la chaleur se prouve-t-elle ? Par elle-même , par l'impuissance relative du froid remplacé.

» Comment le mouvement se prouve-t-il? Par lui-même, par l'impuissance relative de l'immobilité rompue.

» Ccanment la force se prouve-t-elle? Par ellemême, parl'impuissance relative de la résistance ^ ^vaincue. •

)> Comment la vérité se prouve- t-elle? Par ellemême, par rimpuissance relative de Terreur démontrée.

y> Comment la raison se prouve-t-elle?Par ellemême j par l'impuissance relative du raisonnement réfuté.

» Donc, ce que le raisonnement est impuissant à réfuter et ce ([u'il est tout-puissant à démontrer, voilà ce que je nomme la raison. La raison, c'est le droit du plus fort immatériellement , comme la force est la raison du plus fort matériellement. Le droit du plus fort l(^quement me suffit pour condamner sans appel le meurtre et le vol.

» Vous prétendez que je suis inconséquent , parce que je considère comme n'ayant pas ou n'ayant plus sa raison l'individu qui va, parle meurtre ou le vol, droit au but que se propose sa haine ou sa convoitise. <( Trouvez donc, me dites- » vous, trouvez donc à lui opposer une consîdé- » ration quelconque qui ne soit pas puisée dans » une obligation morale méconnue par lui et d&- » clarée sans valeur par vous-même, puisque vous

» ôtez toute criminalité au vol et au meurtre ! » Trouvez donc, pour condamner sa géométrie , » un argument qui ne détruise pas la vôtre ! » ^

» Je vous réponds : Choisissez, parvoie de supposition, dans toutes les prisons du globe, le malfaiteur le plus habile à se justifier; faites-lui prendre contre moi la défense du vôl , et vous verrez si je serai embarrassé à prouver « à » rhomme qui veut de Targent, et qui se déter-» » mine à le prendre dans la poche dé son voisin, » que son raisonnement est erroné, que son moyen » n'est pas en rapport direct -avec son but. »

» Un voleur ne vole pas uniquement pour voler ; il vole pour posséder. Si votre voleur trouve qu'il a eu raison de prendre dans la poche de son voisin Targent qu'il désirait faire passer dans la sienne, il se condamne conâéquemment lui-même à donner raison au voleur qui agira à son égard en vertu du même raisonnement. De quelque subtilité que votre voleur soit doué, il sera contraint de confesser son inconséquence ou son absurdité.

» Si votre voleur, ayant tort logiquement, pou-

vait avoir raison mathématiquement, qu'est-ce que cela prouverait? Cela prouverait uniquement que, hérissée de lois pénales et comptant trop surl'intimidatioi^, la société imprévoyantes laissé subsister contre elle le calcul des probabilités au lieu de le mettre de son côt« ; cela prouverait Timperfection , cela prouverait Timpuissance d'une société qui, pour appui , préfère la force à la raison . Funeste préférence I car la force, c'est le nombre : or, il peut arriver tel jour où la force numérique soit en pleine possession d'ellemême. Ce jour-là, ne serait-ce pas l'ignorance qui ferait la loi? ne serait-ce pas la barbarie qui l'appliquerait? N'est-ce pas pour s'être endormie trop longtemps l'oreille sur l'échafaud que, le surlendemain de 1789, la France s'est réveillée la tête sous la guillotine? En prévision de ce risque, qu'après trois révolutions dans un demi-siècle, on ne saurait taxer d'imaginaire, trouvez donc un autre frein social que la raison humaine, ce frein naturel? En prévision de ce risque, qui a sa place marquée au rang des probabilités, comment les civilisés, qui sont les plus forts immatérielle-

ment, mais les plus faibles numériquement, ne s'appliquent-ils pas sans relâche à joindre à la force immatérielle qu'ils ont la force numérique qui leur manque? En d'autres termes, comment, pour grossir leurs rangs et conjurer le péril, ne s'appliquent-ils pas , à tout prix et par tous les moyens , à diminuer le nombre des barbares, le nombre des hommes incultes ? Je ne le comprends pas, je ne l'ai jamais compris. Mais qui prévoit de trop loin s'expose à marcher seul : c'est ce qui m'est arrivé sous trois régimes différents et sous plus de vingt ministères, tous aveuglés par l'optimisme. Avoir raison trop tôt n'eût été qu'un mince inconvénient , si malheureusement je n'avais eu raison trop vite, ce qui a fait dire stupidement que ce que j'avais prévu, je l'avais préparé; que ce que j'avais annoncé, je l'avais causé.

» Aussi ce qui vous rassure, mon cher confrère, est précisément ce qui m'effraye ; le droit de punir, qui vous paraît une arme nécessaire, me paraît une arme dangereuse , très dangereuse , à l'emploi de laquelle on ne saurait trop tôt renon-

cer pour eu prendre une autre moins défectueuse.

» Mais d'abord ce qui se qualifie ainsi de droit est-il un droit?

» Si tousses hommes sont frères , ainsi qu'on nous renseigne dès Tenfance, ainsi que vous devez le croire, quel droit un homme a-t-il d'en punir un autre?

)> Si c'est un droit, où se puise- t-il? Pourriezvous me le dire ? Vous le chercheriez en vain dans l'Evangile; vous ne l'y trouveriez pas. Tendre l'autre joue à qui vous a frappé, c'est décontenancer le fort, c'est l'adoucir, c'est le désarmer, rendre le bien pour le mal, c'est dérouter le méchant, c'est l'étonner, c'est le dominer; ce n'est pas les lapider, ce n'est pas les punir.

» Si ce n'est pas un droit, comment le fait s'explique- t-il? Il s'explique et je l'explique par la barbarie; il s'explique et je l'explique par l'impuissance des sociétés primitives à se constituer et à se consolider autrement que par ce moyen sommaire.

» L'homme ne punit pas la cheminée qui fume et qui chauffe mal ; il cherche pourquoi elle fume,

et c'est en la perfectionnant qu'il finit par Tempêcher de fumer.

» L'homme ne punit pas la chaudière qui éclate et donne la mort ; il cherche pourquoi elle^a éclaté et ne se repdfee qu'après l'avoir rendue moins sujette aux explosions.

» L'homme ne punit pas la tuile qui tombe et qui blesse ; il chercherpourquoi elle a tombé et apprend ainsi à l'agrafer plus solidement, etc., etc.

» Pourquoi l'homme civilisé, l'homme ingénieux, l'être immatériellement supérieur, prendrait-il moins de peine; pour façonner à son image l'homme barbare, l'homme dangereux, l'être immatériellement inférieur, qu'il en prend pour empêcher la cheminée de fumer, la chaudière d'éclater, la tuile de tomber? Pourquoi tant de soiiis donnés, tant d'efforts employés au perfectionnement des choses défectueuses? Pourquoi si peu de soins donnés , si peu d'efforts employés à la culture des hommes incultes?

» Me direz- vous qu'il y a des hommes qui naissent tellement vicieux que ce serait en vain qu'on tenterait de les corriger? Gardez- vous, mon cher

contradicteur, de me faire cette réponse avant d'en av )ir calculé toute la portée ; car, si vous admettiez qu'il y a des hommes qui naissent moralement difformes comme il en est qui naissent difformes physiquement , je vous demanderais pourquoi deux poids, pourquoi deux mesures?

Je vous demanderais pourquoi rendre les uns responsables de leur difformité morale, lorsque Ton ne rend pas les autres responsables de leur difformité physique? pourquoi punir ceux-là lorsqu'on ne punit pas ceux-ci? Je vous demanderais pourquoi ne pas donner au malpensant, au maldisant, au malfaisant, les soins qu'on donne au malportant et au contrefait? pourquoi ne pas traiter l'esprit comme on traite le corps? pourquoi ne pas soumettre le premier aux mêmes études que le second? Pourquoi la psycologie ne marcheraitelle pas de pair avec la physiologie? Pourquoi continuer à punir au lieu de chercher à guérir? pourquoi s'appliquer à réprimer au lieu de s'ingénier à réformer ?

> Telle est la tendance des hommes à punir que, s'ils le pouvaient, ils traduiraient Dieu à

leur barre, Taccuseraient d^homicide, parce que, diraient-ils, la mort est son œuvre ; l'accuseraient d'attentat à la propriété, parce que la faute, diraient-ils, en est à lui, si la foudre a incendié la maison, si la grêle a dévasté la vigne^ si la pluie a inondé le pré ou si la sécheresse a brûlé le champ. Telle est la tendance des hommes à punir que, vous le savez, chez les Grecs, le Prytanée jugeait et condamnait les animaux lorsqu'ils avaient concouru à quelque meurtre ; que plus tard, au moyen-âge et même dans les quatorzième, quinzième et seizième siècles, on faisait le procès aux chenilles, aux rats, aux mulots qui commettaient des dégâts et à tous les autres animaux qui avaient tué ou blessé hommes, femmes ou enfants. L'information se faisait contradictoirement ; on nommait à la bête Un curateur ou un avocat pour la défendre. En 1313, un taureau indompté s'étant échappé, et ayant rencontré un homme, le perça de ses cornes. Cet homme ne survécut pas à ses blessures. Charles, comte de Valois, sur les terres duquel cet événement avait eu lieu,, avait or-

donné d'arrêter le taureau et de lui faire son procès. Les officiers du comte de Valois se portèrent isur les lieux, prirent les informations requises, et, après avoir constaté la vérité du fait et la nature du délit, ils condamnèrent le taureau à être pendu. L'exécution eut lieu aux fourches patibulaires de Moizy-le-Temple. En 1497, une truie, qui avait mangé le menton d'un enfant du village de Charonne, fut condamnée par sentence du juge à être assommée.

On ordonna en outre que ses chairs seraient coupées et jetées aux chiens. Les condamnations de ce genre se comptent et pourraient se citer par milliers. Déjà l'homme a renoncé à juger, à condamner, à punir l'animal ; pourquoi ne renoncerait-il pas à juger, à condamner, à punir son semblable?

3) Si j'insiste, comme je le fais, sur la nécessité pour l'homme civilisé de renoncer au droit de punir qu'il s'est attribué, ne croyez pas, mon cher confrère, que ce soit, de ma part, amour des vaines discussions ou disette de questions fécondes ; loin de là, les questions me débor

dent et les discussions me détournent de mes études; si j'insiste sur Tabolition de toute pénalité légale, c'est que cette abolition est fondamentale, c'est qu'elle est clé de voûte, c'est qu'il est aussi impossible de diviser ce qui est indivisible : — liberté de faire, liberté de dire, liberté de penser, — qu'il est impossible de fermer les portes à la domination quand on les a ouvertes à l'intimidation ; c^est qu'en tous temps et en tous pays, la pénalité légale a été l'école de la servitude, l'échelle de l'usurpation, l'arsenal de la tyrannie.

» Comment, avec le bourreau à la base, em^pêcher le tyran au faîte? Réfléchissez-y. . Point de bourreau sans peines ; point de peines sans lois ; point de lois sans un pouvoir assez fort pour les faire exécuter. S'il est assez fort pour le^ faire exécuter, comment, en admettant qu'elles soient justes, l'empêcher de les violer, de les fausser, de les éluder? Sans la force^ avec la force, contre la force, qu'est-ce que la loi? Je vous laisse le choix des preuves; prouvez-moi que je me trompe, je désire sincèrement me tromper, quand

je croîs que la liberté humaine, sans Timpunité légale, ne saurait exister définitivement ; je vous en prie , prouvez-moi que liberté et pénalité sont deux termes dont Tun n'est pas la négation de Tautre ; je vous en supplie, prouvez-le-moi et ne vous bornez plus à m'appeler « absolutiste de )> la libertéj » qualification qui, d'ailleurs, ne me blesse point et que je ne repousse pas. Pourquoi la repousserai-je? Est-ce ma faute si la logique ne se scinde pas? Ai-je inventé la liberté? Puis-je Tempêcher d'être elle-même? Puis-je empêcher que les trois angles d'un triangle soient égaux à deux droits? Après m'avoir rappelé que « la géométrie est la mesure de la terre » par la loi du triangle, dont Tangle est le prin- » cipe, et queTangle suppose deux lignes qui se » joignent et se servent mutuellement de point » de départ, y> vous ajoutez qu'il ne suffit pas « qu'une ligne soit droite pour avoir une valeur » géométrique, qu'il faut encore qu'elle s'appuie » sur une autre ligne; » puis vous me demandez « sur quelle ligne je m'appuie pour tirer y> de l'idée dé liberté toutes les déductions ab-

» solues que je vous oppose? Est-ce sur le de- » voir? Est-ce sur la morale? Est-ce sur la jus- » tice? Est-ce sur la raison universelle? »

» Je vous réponds :

» Je ne m'appuie ni sur la raison prétendue universelle, ni sur la justice, ni sur la morale, ni sur le devoir, je n'en ai pas besoin ; car la liberté n'est pas rectiligne, elle est triangulaire. Elle a trois côtés, trois angles :

Liberté de faire.

» Donc, elle est un triangle. Par la liberté, comme par le triangle qui sert à mesurer la terre, je mesure l'humanité avec la même exactitude, la même certitude. La liberté est ma mesure.

Je ne prends pas le contenu pour le contenant ; je ne me sers pa»'4e la raison prétendue universelle, de la justice, de la morale, du devoir,

qui varient selon les lieux et les temps, pour mesurer la liberté ; je me sers, au contraire, de la liberté géométrique pour mesurer le devoir, la morale, la justice, la raison prétendue universelle. Supprimez la liberté de faire, le triangle conserve son sommet, mais il perd sa base. Ce n'est plus le triangle.

» Toutefois, rassurez- vous, Thomme ayant la liberté de faire ce qu'il a la liberté de dire, ce qu'il a la liberté de penser, n'a pas plus la liberté de tuer, de voler qu'il n'a la liberté de penser, de dire, de faire que 2 et 2 égalent 5. Qu'on lui apprenne à raisonner comme on lui apprend à compter ! Qu'on lui apprenne à se gouverner comme on lui apprend à obéir ! Meurtre et liberté, vol et liberté, sont des mots qui ne sauraient s'accoupler ; ils se heurtent, se contredisent, s'excluent, parce queia liberté étant le raisonnement, ainsi que je crois l'avoir péremptoirement prouvé, est la condamnation souveraine du meurtre et du vol. Désormais, mon cher confrère* dites le meurtre, dites le vol, comme je dis la force, comme je dis la loi ; mais ne dites plus,

cela n'est pas digne de vous, la liberté du vol, la liberté du meurtre ; elles n'existent pas, elles ne sauraient exister, pas plus sous le régime de l'impunité légale, attaqué par vous, que sous le régime de la pénalité légale attaqué par moi.

» La liberté, étant le raisonnement, est la logique du bien.

3» Le raisonnement étant le calcul, la liberté comporte donc la préqsion d'une science exacte; elle peut conséquemment s'enseigner et s'appliquer comme telle.

» Voilà ce que je soutiens.

» Qu'importe ensuite que le meurtre et le vol se nomment crimes ou qu'ils se nomment erreurs, si l'évidence, ce châtiment, ce redressement naturel de l'erreur^ est plus efficace que la potence, ce châtiment^ ce redressement social du crime!

» Mais laissons là les mots, quelle qu'en soit cepend!ant ici l'importance, et venons-en aux moyens. ,

» L'expérience est faite du régime de la pénalité légale. Ce que produit ce régime, on le

sait ; c'est à la fois votre avantage et votre désavantage sur moi dans cette controverse.

3> L'expérience n'est pas faite du régime de rimpunité- légale, de la substitution du frein de la raison au frein de la force, de la destruction de la barbarie par la civilisation, de l'extinction du risque par l'assurance. Ce que produirait ce régime, on ne le sait pas encore ; c'est à la fois aussi mon désavantage et mon avantage sur vous dans ce débat.

» Oui, vous l'avez dit, ce que je rêve, ce que je cherche, ce que je veux, c'est la transformation de la société, se nommant l'Etat, en une vaste assurance mutuelle contre tous les risques susceptibles d'être prévus, prévenus, combattus, anéantis, amoindris, répartis, réparés ; c'est la transformation de l'impôt forcé et improportionnel au service rétribué en prime volontaire et proportionnelle au risque spécifié.

» Vos objections, que je vais transcrire, sont

celles-ci :

" Mais, quand on se sera empressé de payer sa prime d'assurance contre les risques de vol et de

meurtre, quefera-t-on de l'argent, s'il n'est pas employé à arrêter les malfaiteurs et s'il rie sert pas à les punir? »

» A cette première question, à cette première objection que vous m'adressez, je ne puis que vous répéter ce que déjà je vous ai répondu : on emploiera rargentàp/evemr les risques de raeurtre et de vol en supprimant les risques d'ignorance populaire et de barbarie relative. Tout homme inculte étant considéré comme un péril social, tout homme qui naîtra recevra la culture nécessaire au plein développement de sa raison. Il n'y aura plus d'hommes incultes. Ne sera-ce pas de l'argent bien employé? Ne sera-ce pas de l'argent mieux dépensé que celui qui sert à apprendre aux hommes à s'entretuer en prévision du risque de guerre et d'invasion, risque si facile à anéantir ?

« Le payement de la prime d'assurance aura-t-il pour effet de détruire le risque contre lequel on se sera fait assurer ? »»

3> A cette seconde objection, je réponds en

m ^étonnant que vous me la fassiez encore, vous un contradicteur sérieux, vous un contradicteur , de bonne foi et de haute intelligence, qui devez dédaigner de vous arrêter aux objections superficielles de la foule ignorante. Oui, le payement de la prime d^assurance aura pour effet, sinon d'anéantir absolument le risque, du moins de le réduire considérablement, si la prime centralisée et élevée à la plus haute puissance n'est pas détournée de son cours et reçoit l'application que je viens d'indiquer.

« L'encaissement d'une somme d'argent qui sera une indemnité sera-t-il une consolation, et y a-t-il un rapport possible entre une somme d'affection qui aura été douloureusement blessée, et une somme d'argent qui sera spécialement payée ? »•

» A cette troisième objection, je réponds que l'objet principal delà prime d'assurance contre le risque d'ignorance populaire et de barbarie relative est moins de payer une indemnité après le meurtre que d'accomplir tous les progrès nécessaires pour que la pensée de meurtre, parais-

sant de plus en plus barbare, trouve de moins en moins accès dans la tête d'aucun être sociable, et que Tidée de tuer son semblable, par avidité ou par cruauté, ne vienne pas plus que Tidée de le manger. J'ajoute que, bien qu'il paraisse difficile d'établir le rapport entre une somme d'affection qui aurait été douloureusement blessée et une somme d'argent spécialement payée, on n'en voit pas moins très souvent, trop souvent peutêtre, des familles attaquer judiciairement en instance, en appel et jusqu'en cassation, des compagnies de chemins de fer, à l'effet d'obtenir d'elles les dommages-intérêts les plus considérables possibles à raison de parents tués dans une rencontre ou dans un déraillement de convois. La crainte pudibonde d'un rapprochement avec la loi des Francs Saliens n'arrête nullement ces familles, ce qui indiquerait que l'idée d'une compensation pécuniaire, si incompatible qu'elle paraisse avec un deuil d^héritiers, ne choque pas autant que vous le supposez les cœurs affligés. Si la nature humaine est ainsi faite, c'est elle qu'il faut accuser; ce n'est pas moi.

• Est-ce que les assumnces contre les incendies, contre les naufrages, empêchent les maisons de brûler, les vaisseaux de sombrer? Les assurances n'ontelles pas pour effet de porter les esprits à l'insouciance plutôt qu'à la prévoyance? "

» A cett6 quatrième objection, je réponds :

Est-ce que Tassurance telle qu'elle existe, opération de compagnies qui se bornent à répartir le risque, est le dernier mot de Tassurance telle qu'elle peut et doit être, attribution de l'Etat et transformation de l'impôt? Si les maisons, si les navires que Ton construit maintenant sont moins sujets aux incendies, aux naufrages que les navires, que les maisons que l'on construisait autrefois on n'a qu'à marcher devant soi dans cette voie naturellement indiquée du perfectionnement des choses, et l'on arrivera pareillement à rendre de moins en moins probables les risques, de plus en plus rares les sinistres, dont la diminution continue , sinon l'anéantissement complet, sera la raison d'être de l'Etat. Sous le régime de l'Etat assureur et de l'Individu assuré, la pré-

voyance individuelle consiste à payer sa prime proportionnelle. Cela suffit pleinement quand TEtat est la prévoyance organisée, c'est-à dire quand il applique à l'organisation de la prévoyance toutes les ressources qu'il appliquait à Torganisation de la force. L'intérêt de TEtat as- . sureur et Tintérêt de Tlndividu assuré étant identiques, Tassurance par TEtat ne saurait être assimilée à Tassurance par les Compagnies.

« S'il faut renoncer aux moyens directs, qui sont la répression et l'intimidation pénale, parce que ce» moyens n'empêchent pas tous les crimes, par voie de conséquence ne devra-t-^n pas renoncer aussi aux moyens indirects, qui seraient l'assurance et la prévoyance sociale, puisque ces moyens ne conjureraient pas, eux non plus, tous les risques ? »

» A cette cinquième objection, je réponds que

si j'ai élevé la voix contre les moyens directs, ce n'est pas seulement parce qu'ils sont insuffisants, mais surtout parce que la pénalité légale me paraît ralentir le progrès social, la civilisation laissant alors agir l'intimidation au lieu d'agir

elle-même, l'effet qui se montre étant plus facile

à atteindre que la cause qui se cache. Je crois à la civilisation, cette grande école mutuelle de tous par chacun et de chacun par tous, une puissance que je ne crois pas à Tintimidation, cet enseignement arriéré du bas âge des peuples.

Là, mon cher confrère, est le diflFérend entre vous et moi : faites qu'il soit possible de concilier efficacement la pénalité légale avec la prévoyance sociale ; faites que celle-là ne paralyse pas celleci, et il ne m'en coûtera point de cesser d'être exclusif. Mais si l'incompatibilité résulte de la nature des choses, ne vous en prenez qu'à elle.

« Pour former la raison des populations, que ferez-vous? Enverrez-vous des nuées de précepteurs chargés de faire comprendre aux populations que le vol et le meurtre, légalement impunis, sont rationnellement interdits? »'

» A cette sixième objection, je réponds que I)oint ne serait besoin d'envoyer la nuée de précepteurs dont vous parlez ; pour les rendre inutiles, il suffirait d'établir l'inscription universelle : «Compte ouvert à tout enfant qui nait » dans la Commune, grand-livre de la population

» de chaque Etat, grand-livre où chaque homme » a sa page, laquelle s'appelle Inscription de » vie (1 ) ; » il suffirait de rendre indispensable à chacun cette inscription dévie, cette police d'assurance certifiant Tépoque et le lieu de la naissance, le lieu de la résidence, attestant Tidentité, servant de passeport, de carte électorale, de livret de profession, etc., etc., rédigée de telle sorte qu'aucun renseignement nécessaire n'y soit omis, portant avec elle-même son propre contrôle, car elle est visée chaque mois par le percepteur, et une place est réservée au juge de paix pour y consigner telle attestation que le porteur de ladite inscription de vie peut être requis de produire.

» Ainsi un individu que vous ne connaissez pas ou que vous ne connaissez qu'imparfaitement, se présente-t-il à vous, soit pour nouer des relations d'intérêts, soit pour obtenir de l'ouvrage, soit pour vous emprunter de l'argent, soit pour

i^ Voir cette Inscription de vie dans le volume intitulé l'Impôl; voir le livre troisième, VInscription universelle, dans le volume intitulé la Politique universelle»

vous louer un logement, soit pour se placer chez vous comme homme à gages, etc., etc., vous lui demanderez de vous justifier, par son inscription de vie, qu'il mérite votre confiance. «L'in- » scription universelle, enimmatriculantrhomme » et en lui ouvrant, daiis la Commune où il est » né, un compte constamment tenu à jour, rend » les recherches aussi faciles et aussi certaines » qu'elles le sont devenues lorsqu'on s'est avisé » de placer au coin de chaque rue le nom de la » rue, au-dessus de chaque porte le nom de la » porte, ou sur TenveToppe du chaque lettre le » nom du destinataire, le nom de l'état, le nom » de la ville, le nom de la rue et le numéro de la » maison (1). V inscription de vie, ou police d'as- » surance générale et spéciale^ qui est à l'impôt » converti en assurance ce que l'essieu est à la » roue, ce que le gond est à la porte, devient l'axe » sur lequel tourne la société, h^ inscription de vie^ » l'inscriptic^n individuelle et universelle n'a pas » seulement pour objet la perception de l'impôt

(l) Politique universelle, page 44.

» forcé transformé en prime volontaire, Vinscrip- » lion de vie a encore un autre eflFet : c'est de don- » ner le moyen d'abolir toutes les peines afflicti- » ves La pénalité est d'origine servile. A Eome, » le citoyen libre qui avait encouru la servilité » de la loi était déclaré esclave de la peine. » Servurn pœnœ. , . La justice humaine, qui tient » dans ses mains une balance et un glaive, n'y » doit plus tenir qu'une balance. Elle doit peser ; » elle ne doit plus frapper. L'infaillibilité seule » possède ce droit supérieur. Or, la justice hu- » maine, qui a condamné Jésus à mourir crucifié, » peut-elle se croire et se prétendre infaillible ? »La justice humaine, ce jour-là, n'a-t-elle pas » signé à tout jamais la condamnation de la jusy> tice pénale?. . . Constater le fait sans même qu'il » doive être besoin de le qualifier crime ou délit, » c'est punir le coupable ; car c'est le vouer, se- » Ion l'indulgence ou la rigueur des temps et des » pays, au blâme, au mépris, à l'exécration, La » peine ne doit pas aller au-delà, ni rester en ^çà. p Alors le châtiment du crime commis^ c'est le » crime constaté; le bourreau du criminel, c'est

y^ le criminel lui-même. Le magistrat reçoit con- » tradictoirement les témoignages contraires et » les pèse ; dès qu'il les a pesés, sa mission est » remplie, son œuvre est terminée ; il a constaté » le faity il n'a pas condamné l^ homme. L'homme » n'est plus jugé par l'homme, l'homme n'a plus » d'autres juges que sa conscience, son pays, son » siècle. Constater le crime commis doit être dé- » sormais son seul châtiment, châtiment plus ter- » rible que Celui qui consiste à le puiiir ; mais » de la rigueur de ce châtiment le coupable ne » pourra s'en prendre qu'à lui-môme : s'il le » trouve trop dur et trop long, ce sera son aflFaire » de chercher comment, ayant commis la faute, » il pourra l'expier, la réparer, se la faire par- » donner. En donnant pour unique châtiment au » crime commis le crime constaté^ que fait la so- » ciété ? Elle oblige ainsi le coupable à fuir au » bout du monde le lieu de sa faute ; elle l'oblige, » non par un texte de loi, mais par l'impossibilité » absolue de s'envelopper dans l'ombre ; elle lui » inflige un supplice égal à celui qui consistait, » avant l'ordonnance de iH70, à écrire sur le

» front du coupable la peine qu'il avait encourue, » car à toute porte inconnue à laquelle il frappe- » rait pour demander asile, et quelque acte civil » ou politique qu'il voulût accomplir, il lui serait » demandé d'exhiber son inscription de vie, ce » qu'il n'oserait faire. Expatriation publique pour » cause de honte publique! Quelle admirable » peine, et comme celle-ci relèverait une nation »à ses propres yeux d'abord, et ensuite aux » yeux de tous les autres peuples ! (1)»

» Mais je ne me bornerais pas à instituer l'inscription universelle, je constituerais encore la Commune et la Corporation sur les bases que j'ai indiqu»îes (2) et qu'il serait trop long de rappeler

" Que ferez-vous de l'idiot qui se sera approprié le bien d'autnii ou du fou qui aura commis un nieur-

(1) Politique universelle ; La Justice universelle. — Chapitre I«' : Organisation judiciaire. — Chapitre II : Réforme pénale.

(2) Politique universelle. Livre IV : Le Suffrage universel.

— Chapitre I : Exercice de la Souveraineté. — IL Composition et division de TËtat. — III. Constitution de la Commune.

— IV. Constitution de la Corporation.

treî Si vous Tarrêtez, qu y gagnera votre liberté à ce que le malfaiteur soit renfermé à Bicêtre au lieu de l'être à Mazas^ »»

» A cette dernière objection, la seule grave que, selon moi, vous m'ayez faite, je vous réponds que, sous le régime de l'impunité, je ferai de ridiot et du fou ce que, sous le régime de la pénalité, vous en faites dans tous les cas où Tidiotisme et la folie ont été médicalement constatés. Dans les autres'cas douteux, je mettrai le malfaiteur, objet de la réprobation générale, dans la nécessité de solliciter lui-même, comme une faveur, son expatriation pour cause de honte publique et de réprobation universelle.

» Si, quoique sommaire, cette réponse est trop longue, prenez-vous-en un peu à vous-même, mon cher confrère, car il y a des objections que vous ne vous fussiez pas donné la peine de me faire si vous eussiez pris la peine de feuilleter, danslaPo/i^igwe universelle^ le livre VI, qui traite de la justice universelle, de Torganisation judiciaire et delà réforme pénale, et de déployer dans

V Impôt rinscription de vie ou police d'assurance qui y est annexée. Vous dites, il est vrai, que ridée de substituer le régime de Tassurance au régime de l'intimidation ne s'est présentée dans notre discussion que « d'une manière incidente; s> j 'en conviens , mais il était impossible que cette idée ne s'y présentât pas en y réclamant une grande part, puisqu'elle est la base sur laquelle j'asseois la liberté, que faute de cette base solide, j'ai déjà vue tant de fois s'élever à demi, et s'écrouler toujours avant d'atteindre le faîte..

Emile de Girardin.

A M. DE 6IRARDIN.

« Très cher et honoré confrère,

» Votre observation sur l'avantage des controverses sérieuses, comparées aux controverses fictives, est de toute justesse. Je serais donc volontiers pour vous V étranger de Platon et le sénateur de De Maistre, si mon patriotisme ne repoussait Tun de ces titres, si mon humilit'é ne s'effarouchait de l'autre.

» Notre discussion ne sera point vaine, comme vous paraissez le craindre. Non-seulement elle éclaire une' des plus importantes questions de la civilisation moderne, mais, si je ne me trompe.

elle a produit déjà quelque ébranlement dans la rigide consistance de vos idées sur la liberté. Je trouve, en effet, dans votre quatrième lettre, une appréciation du meurtre et du vol qui ne peut se rapporter qu'à cette loi morale, à ces sentiments de justice dont vous aviez fait une complète abstraction dans vos lettres précédentes.

3> Vous me dites : « Je demande à la raison, i> cette culture de Thomme par Vhomme, non- » seulement la condamnation du meurtre et du p vol, mais encore la condamnation de toute 3> pensée de vol et de meurtre. i>

3> Et d'ailleurs : c Le droit du plus fort immaï> tériellement me suflSt pour condamner sans D appel le vol et le meurtre. »

j> Ce mot CONDAMNER supposc évidemment qu'il y a une justice universelle à laquelle vous sentez le besoin de donner satisfaction. Je n'ai jamais douté, croyez-le bien, que ces sentiments nefussent dans l'intime de votre âme; et si l'intérêt de votre thèse vous obligeait à les laisser de coté, j'étais bien sûr que la discussion les ferait

sortir du coin ténébreux où vous les enfermiez. Eeste à savoir maintenant si cette thèse pourra subsister devant eux ; et si le mot condamnation et le mot pénalité ne sont pas liés entre eux par une chaîne logique tellement forte, que, ne pouvant la rompre, vous êtes obligé de la porter.

» N'est-ce pas, en effet, une pénalité véritable que celle qui contraindrait un homme à porter sur lui cette feuille d'inscription où seraient constatées toutes les turpitudes, toutes les iniquités de sa vie, et à exhiber cette feuille, soit pour trouver le travail nécessaire à son existence, soit pour former quelque relation de société ou d'affaires, soit pour se marier, soit pour aller d'un lieu dans un autre ?

» Oui, c'est bien là, comme vous le dites, « une pénalité terrible, » car le coupable serait dans la situation de ces condamnés de l'ancienne loi anglaise, devant lesquels toute porte devait se fermer, et auxquels tout le monde était tenu de refuser le pain et le sel. Dans de certains cas, ce supplice serait la peine de mort, et quelle mort * La guillotine et la pendaison vaudraient mieux.

» Quoi ! ce livre d'inscription où tons les actes de la vie extérieure seraient constatés, où ne pourraient figurer ni le remords qui expie, ni le repentir qui régénère, ni les larmes qui effacent la honte du péché : ce livre implacable devrait être ouvert à la curiosité, à la malignité, à Penvie, à la rivalité, comme à la défiance et à la prudence des familles ! Combien d'homnies trouveraient des protecteurs, des amis, des associés, une compagne, si toutes les fautes de leur jeunesse, tous les égarements de leur raison étaient consignés exactement sur un livre ouvert à tous les yeux ? Ce serait comme une confession publique permanente, institution que la mansuétude de la religion du Christ a jugée trop forte et trop dure pour Thumaine fragilité.

« Quel est celui, demandait le grand Condé, » qui ne voudrait pas pouvoir arracher quelques » pages de son histoire?» Et vous croyez, mon cher confrère, que la loi serait assez puissante pour empêcher un homme de perdre sa feuille d'inscription, d'en altérer des passages, de commettre le crime de faux pour couvrir ses autres

crimes? La tentation serait grande, convenez-en, et Tart des contrefacteurs aurait là un mobile contre lequel il vous serait difficile de trouver des arguments.

» Votre pénalité serait donc impuissante, comme le sont toutes les lois draconiennes. Vous supposez les voleurs et les assassins par trop simples, quand vous croyez qu'ils s'expatrieraient « pour cause de honte publique ; » ils vous diraient, comme Robert Macaire : « Moi, quitter > ma belle patrie ! » Ils resteraient dans la société, et ils s'arrangeraient pour que leur livre d'inscription mentionnât des prix de vertu.

1^ Mais, impuissante ou puissante, votre loi est une pénalité, et, pour qu'elle soit acceptable, il faut supposer des fautes et des crimes commis ; par conséquent, une morale gravée dans les consciences, une justice universelle et absolue exigeant la punition des infractions qu'on lui fait subir. Qu'importe que les juges se bornent, comme vous le voulez, à constater les faits sur la feuille d'inscription, en s'abstenant de les qualifier ? Ils ont fait une enquête, entendu des té-

^ moins, ayant dans leur pensée la criminalité de l'acte qu'ils veulent constater et les conséquences terribles delà constatation. Ce sont des justiciers astucieux qui vous cachent le coup dont ils vont vous frapper, et qui, par un raffinement de sévérité, vous obligent, comme les Juifs du Golgotha, à porter vous-même Tinstrument de votre supplice.

» Ainsi, mon cher confrère, vous admettez la condamnation et la pénalité, et dans plusieurs passajges de votre lettre vous les appelez par leur nom. Donc vous admettez la morale et la justice à côté de votre liberté. Comment donc pouvez-, vous nous dire dans la même lettre que vous ne vous servez pas de la justice, de la morale, du devoir, pour mesurer la liberté ; que vous vous servez au contraire de la liberté géométrique pour mesurer le devoir, la morale et la justice? Comment déniez-vous toute justice, toute morale, tout devoir qui met obstacle à la liberté de faire? Comment, enfin, soutenez-vous que « liberté et » pénalité sont deux termes qui s'excluent ? » Si rhomme, pour être libre, doit pouvoir faire

ce qu'il veut, sans que le vol et le meurtre eux-^ mêmes soient des crimes ; si cette liberté porte avec elle le droit absolu et le communique à tous ses actes; si la pénalité la tue, pourquoi donc proposez-vous une pénalité de fait entraînant la honte, le bannissement et la mort? Vous détruisez donc la liberté, comme la détruit, selon vous, le Code pénal. •

» Et remarquez bien que, dans Tordre social en vigueur, le juge n'empêche pas le meurtre, il le constate, le condamne et le punit. En quoi différez-vous de lui? Vous le constatez avec les mêmes formes, car vous parlez d'enquête et de témoignages ; vous admettrez bien apparemment les plaidoyers ; car vous ne retrancherez pas le droit de défense quand la constatation aurait des conséquences si graves pour l'inculpé. Vos juges le condamnent in petio^ et les juges de la société actuelle le condamnent ouvertement. Vous le punissez sans lui faire connaître l'arrêt de sa peine, qui est quelquefois la mort, et les juges actuels prononcent leur jugement à la face du ciel et de la terre. Qu'est-ce que ces questions de forme

peuvent faire à la question de fond? L4mage d'une pénalité terrible n'en sera pas moins présente à la pensée de tous ; et cette image, cette

justice DOMINERA LA LIBERTE DE FAIRE.

» Il faudrsL voir, avant de se déterminer pour le mal, la réaction légitime des idées de morale et des sentiments de justice. Il faudra même voir la pénalité de la misère, de la honte, de Texpatriation et de la mort. Sera-t-on libre, pleinement libre, comme vous entendez qu'on doive l'être, devant ces images? Sera-t-on plus libre qu'on ne l'est aujourd'hui devant la crainte de la cour d'assises? Encore une fois, mon cher confrère, qu'est-ce que votre liberté pourra gagner à cette réforme de nos codes?

3> Que devient donc devant de tels résultats cette assimilation que vous voulez faire entre les accidents physiques « qu'on ne punit pas mais » qu'on répare, » et les crimes contre la propriété et les personnes que, seloti vous, on doit réparer et non punir? La cheminée qui fume, la locomotive qui éclate, la tuile qui tombe, sont des êtres bruts régis par les lois du monde physique.

iO

Voulez-vous leur assimiler des êtres intelligents qui sont régis par les lois du monde moral?

» Si les crimes étaient des accidents analogues aux accidents physiques, la pénalité temble que vous proposez contre les criminels serait bien injuste!

> Je suis fondé à dire, mon cher confrère, que TOUS vous êtes rapproché de moi dans votre dernière lettre ; et, tout en croyant fermement que votre pénalité n'est pas applicable, je ne vous ferai plus le reproche de désarmer la société, systématiquement et intentionnellement pour la sacrifier à votre conception de la liberté.

» Mais ne venez plus me dire que ma liberté à moi n'est pas la liberté, qu'elle est Tautorité.Ma liberté, j'en conviens, se combine avecTautorité, et c'est à mes yeux l'avantage que mon système a sur le vôtre ; — mais votre liberté, pour se produire seule et appuyée triangulairement sur elle-même, en subit-elle moins la domination de la raison universelle, de la morale universelle, de la justice éternelle? Je crois avoir établi sa dépendance à l'égard de la morale et de la jus-

tice, voyons sa situation à Tégard de la raison.

3> Vous contestez l'universalité de la raison, la RAISON OBJECTIVE — c'est VOUS qul avez introduit dans notre discussion ..ce mot de la scolastique ; — mais comment pouvez- vous maintenir cette négation quand vous avez dit que « le » raisonnement servait à manifester la Kaison? » Il y a donc au-dessus de Thomme une Kaison qui est l'objet de son raisonnement? Cette Kaison, qui comprend les rapports des principes nécessaires et même les rapports vrais de toutes les idées entre elles, cette raison éternelle que nous découvrons, que nous nous approprions en raisonnant, peut-elle dépendre de la liberté humaine?

D Voilà la question qui existe entre nous et que je suis embarrassé de discuter ici, faute de savoir dans quelle opinion vous vous fixez sur ce ix)int fondamental. Tantôt vous me dites que «la » liberté c'est la raison humaine, qu'elle est le » raisonnement, que vous vous servez de la liberté » pour mesurer la raison prétendue universelle» ; tantôt la raison pour vous devient « le frein de

3> la liberté. » Ce qui prouve une dualité entre deux lois, dont Tune domine Tautre. Vous allez jusqu'à dénier à Thomme, au nom de la Raison, la liberté de voler et de tuer, la liberté de faire le mal et même la liberté de le penser. Vous donnez à la liaison la fonîe d'un calcul mathématique, et vous demandez qu'on apprenne à l'homme à raisonner comme on lui apprend à compter.

Vous croyez donc évidemment qu'en apprenant à raisonner juste il découvrira cette raison universelle, cette RAISON OBJECTIVE , Cette raison vraie que le voleur ignorant ne voit pas, quoiqu'en raisonnant, et qui exclut le vol et le meurtre !

» Mais prenez-y garde , mon cher confrère , voilà bien des limites, bien des freins, bien des altérations de votre liberté absolue. Tout à l'heure, la justice et la morale offraient aux déterminations de l'homme méditant un délit ou un crime la perspective de la honte qui se rapporte à la morale, l'image d'une pénalité terrible qui se rapporte à la justice; voici maintenant la raison universe qui vient lui montrer les conséquences prochaines ou éloignées de l'acte sur lequel il déli-

bère, et qui le liera si étroitement, selon vous, qu'il lui sera impossible de commettre cet acte, et que la société n'aura rien à craindre^

» Il me semble que votre liberté n'est pas beaucoup plus libre que la mienne et qu'elle est liée bien plus court encore, puisque vous ne permettez pas même à l'homme d'aborder par la pensée le mal que je lui interdis seulement d'accepter dans sa volonté et de mettre en acte.

» C'est cependant après avoir limité ainsi dans vos explications la liberté humaine, que vous venez m'en offrir la définition sous la figure absolue et divine du triangle!

D Dois-je prendre pour géométriquement exacte votre définition de la liberté au moyen d'une figure triangulaire ? Je le,veux bien, en réservant mon droit de critique.

p Je reconnais très volontiers que les trois faces de votre triangle ont des rapports logiques très saisissants, et qu'elles paraissent au premier aspect s'appuyer mutuellement, quoiqu'on pût avec tout autant de raison déduire chacune de ces trois formules de sa voisine, en les plaçant

dans une ligne droite. Ainsi le mot liberté, qui se trouve dans toutes les trois, commence cette ligne et la finit, de même que dans votre triangle ce mot règne dans les trois faces, de sorte' que c'est toujours la liberté qui se formule ellemême.

* Triangle ou ligne droite, votre liberté est isolée dans le monde intelligible.

» Dans le premier cas, si votre triangle est réel, les angles sont soudés, et aucune autre idée, aucun autre principe, aucune autre loi ne peut s'introduire entre vos trois formules.

» Dans le second cas, dans Tordre rectiligne de ces formules, aucune autre ligne droite ne pourrait les toucher ; car plusieurs lignes droites forment des parallèles qu'on peut prolonger à Tinfini sans qu^elles se rencontrent.

D Or, c'est précisément cet isolement dé la loi de liberté que je condamne comme devant être nécessairement fausse; car il n'y a pas qu'une loi et qu'un principe nécessaire dans Tordre moral, il y en a plusieurs. Plus vous me présenterez votre liberté comme s'appuyant sur elle-même, se

concentrant en elle-même, se nourrissant de sa propre substance, plus je la croirai chimérique et vaine, et inapplicable à Thumanité.

» Pourquoi cela? C'est qu'en réalité la liberté, qui n'est que le choix entre le bien et le mal, qui' ne peut faire que le bien soit mal, et que le mal soit bien, suppose précisément ce que vous niez, un bien et un mal objectifs, c'est-à-dire tout un monde moral avec ses deux pôles opposés, avec ses lois, sa logique, ses conséquences nécessaires liées dételle sorte aux principes, qu'on n'est pas même libre de refuser les conséquences quand on a admis le principe, qu'on ne peut éviter celles-là qu'en abandonnant celui-ci; que l'homme qui s'est dégagé d'un principe appartient — volsist ou noUj comme parlaient nos pères — au principe opposé, sous peine de n'avoir aucune position sociale dans le monde logique et d'être écrasé, ballotté et froissé par les conséquences de tous les principes, sans pouvoir trouver ni repos, ni force, ni dignité, ni liberté.

* Ou l'un ou l'autre, mon cher confrère : ou votre triangle est sérieux et réel, ou il est illu-

soire et chimérique. S'il est réel, les angles adhèrent tellement qu'aucun rayon de Téternité ne pourra passer entre ses trois faces et pénétrer dans son sanctuaire ; s'il rf'estpas réel, ces trois faces laissent entre elles des interstices par lesquels s'introduiront les vérités nécessaires de l'ordre social.

» Dans le premier cas, votre liberté isolée dans le monde moral, placée en quelque sorte en dehors de la divinité et de la vie, sera une théorie sans valeur, propre tout au plus à amuser l'esprit.

j> Dans le second, cette liberté sera, en dépit de sa formé triangulaire, ce qu'est ma liberté à moi, une loi divine comme les autres lois, devant se combiner et s'arranger avec elles toutes.

J^ Telle est bien certainement, croyez-moi, votre liberté triangulaire.

» Je ne veux, pour le prouver, d'autre exemple que celui des trois fils placés en présence d'un héritage dont la vie de leur père les sépare.

» Kappelons que votre triangle a trois faces : Liberté de penser^ liberté de parler, liberté de f air e^ et voyons si ces trois faces sont tellement soudées

que les principes de morale, de justice, de droit, de devoir, ne peuvent passer entre elles.

3> L'un de ces trois fils, dites-vous, pense que son père vit trop longteiîips, Tautre le dit, le troisième tue son père.

3) Si les trois faces de votre triangle étaient chacune à Tégard des autres dans des rapports nécessaires, ou, poursuivre votre image, si elles s'adaptaient si parfaitement qu'aucune idée autre que ridée de liberté ne pût trouver jour entre elles, celui des trois fils qui a eu la pensée que son père vivait trop longtemps aurait passé de la liberté de penser à la liberté de parler et de la liberté de parler à la liberté de faire. Il aurait nécessairement tué son père. Votre triangle serait devenu un instrument de parricide. Mais les choses ne .se sont point passées ainsi : cet homme a repoussé cette mauvaise pensée, avec exécration sans doute. Sa liberté n'est donc pas allée jusqu'à la seconde face du triangle ; pourquoi cela? Qui a arrêté cette liberté? Il y a donc eu dans le. triangle une a^itre idée, un principe étranger au principe de liberté, tel que vous le concevez?

Direz-vous que cette force étrangère est celle du raisonnement? Soit, mais dans ce cas le raisonnement n'est donc pas la liberté, comme vous le dites. Si cela était, il fce serait pas venu la neutraliser dans toute sa force, dans Tabsolu de votre triangle.

» A la vérité, un des frères de cet homme a passé de la première face à la seconde ; de la liberté de penser à la liberté déparier; il a exprimé, il a extériorisé Todieuse pensée que le premier avait rejetée loin de lui; mais il s'est arrêté là. Il n'a donc pas subi non plus cette force logique, cette puissance absolue du principe figuré par votre triangle. Ces deux hommes n'ont donc pas été libres, selon vous ; car leur liberté n'aurait pas parcouru ces trois termes qui constituent la vérité absolue de l'idée, et vous soutenez contre moi que la liberté qui n'est pas absolue n'existe pas.

j> Quant au troisième fils, celui qui a passé de la liberté de penser à la liberté de parler, de la liberté de parler à la liberté de fay^e, le triangle s'est, j'en conviens, reflété dans sa vie. Mais de

quelle façon, grand Dieu ? Par le parricide! Si, comme vous le croyez, cet homme a subi la force absolue et nécessaire des trois termes de la liberté, a-t-il été plus libi* que ses deux frères? Il l'aurait été moins, à mon avis ; car il aurait été fatalement ou logiquement entraîné au parricide par cela seul qu'il aurait eu la pensée que son père se trouvait entre lui et Théritage convoité. Votre idée de liberté absolue et indivisible serait donc transformée en esclavage !

3> Mais du moment où tous les principes, toutes les idées de la sphère divine, telles que la morale, la justice, la raison universelle, la loi qui oblige tout être intelligent à aimer et à respecter l'être intelligent auquel il doit la vie ; du moment, dis-je, où toutes ces notions du bien et du mal, du juste et de l'injuste, du beau et de l'horrible, ont pu s'introduire dans l'esprit de ces hommes, leur liberté a été réelle : l'un s'est* déterminé pour la morale, l'autre pour les jouissances sensuelles que l'héritage de son père lui promettait. Le troisième, entraîné d'abord, s'est arrêté cependant devant le crime. La justice de

Dieu saura bien distinguer entre ces trois frères, et la complicité forcée que vous êtes porté à établir entre eux, sans doute pour la gloire de votre triangle, — pour maintenir Tunité de ses trois termes et l'indivisibilité de la liberté, — ne sera point admise au tribunal de la justice suprême. Comment, en effet, celui des trois frères auquel la pensée du crime s'est présentée, qui l'a repoussée et n'a parlé à qui que ce soit de sa tentation et de son triomphe, serait-il complice du crime pensé, parlé, et accompli par un autre? Cela est impossible à croire, et votre liberté détruirait la justice.

j> Vous le voyez, mon cher confrère, l'exemple que vous produisez prouve contre votre thèse. Il prouve que votre liberté, conçue et présentée dans sa forme géométrique, au lieu d'être une et indivisible, est au contraire divisible à chacun de* ses trois termes. Il prouve aussi que votre triangle n'est point hermétique comme vous le pensiez . Qu'est-ce donc ? C 'est tout simplement votre première ligne droite que vous avez brisée en trois angles, sans doute par déférence pour mes

observations premières, mais qui n'a pas perdu sa direction rectiligne, puisque vos trois sortes de liberté : liberté de penser^ liberté de parler et liberté de faire ont entre elles un ordre hiérarchique et gradué qui ne se prête pas à la forme triangulaire.

» Il faut donc renoncer à concevoir la liberté comme s'appuyant sur elle-même, et voir en elle, une idée comme les autres idées, une loi des intelligences comme les autres lois qui partent de la sphère divine, et que nous devons chercher à combiner et à mettre d'accord dans notre esprit, si nous voulons rétablir Tordre et l'harmonie dans nos sociétés humaines.

D Assurément, Tidée d'autorité et l'idée de lil)erté, conçues dans leur sens absolu, présentent un antagonisme inconciliable ; et, plus on poussera loin les déductions droites de ces deux idées, plus on agrandira l'abîme qu'on aura fait entre elles.

D Cependant, tout en raisonnant droit, on sera dans le faux. Pourquoi cela? Parce que le parallélisme des principes est une chimère ; tous

partent d'un point commun. L'unité dans la diversité est la loi de l'univers ; c'est la vérité fondamentale qui éclaire tout le travail logique des esprits ; c'est la "note tonique du concert. En harmonie musicale, si les exécutants ne se sont pas accordés sur la- même tonique, vainement ils seront habiles musiciens, tous joueront faux, même en jouant juste.

» Disons-le donc avec assez d'insistance pour fixer votre attention et celle des lecteurs : quoiqu'il y ait plusieurs principes, il y a un principe des principes. Qui ne le sait pas, ou qui l'oublie, est condamné à devenir pour l'humanité un instrument de division, de conflits, de guerre et d'anarchie.

D L'esprit qui perd de vue l'idée d'un Dieu unique, source de toute vérité, est voué àl'erreur.

ï> Comprenons bien ce raisonnement :

D S'il y a un principe des principes, il ne. peut y avoir d'antagonisme, ni entre les principes, ni entre les conséquences vraies de tous les principes. Cette proposition est d'une logique inattaquable.

> Donc ridée d'autorité et Tidée de liberté ne sauraient être opposées Tune à l'autre, leur antagonisme n'est qu'une erreur de notre esprit.

3> Et en effet, cet antagonisme disparaît dès que nous tenons compte de l'unité des principes.

» Je vous offre, mon cher confrère, en échange de votre triangle, la magnifique procession logique qui se montre à nous dès que nous nous plaçons au point de vue de l'unité des principes.

» 1** L'autorité — dont le nom signifie ce qui vient de r auteur — est le principe de la liberté ; car Dieu a voulu que l'homme fût libre.

» 2^ La liberté — au moyen de la délégation — donne l'autorité, soit pour un temps déterminé, soit pour un temps indéfini, et le pouvoir ainsi constitué est obligé de respecter la liberté. Il le doit, d'abord parce qu'elle vient de Dieu, et ensuite parce qu'il vient d'elle.

D Voilà toute la science politique et ^explication de tous les événements de notre histoire moderne.

» Cette théorie, qui défie la critique, résout le problème. de la réconciliation de l'autorité et de la liberté.

» Elle satisfiiit la pensée et purifie les cœurs. Mise eu pratique dans les sociétés, elle y rétablirait et y maintiendrait Tordre, Tharmonie et la prospérité.

» Elle serait le bonheur de la terre et la joie du ciel.

» Qui donc fait le désaccord et le trouble et rétat de guerre civile dans lequel vivent les sociétés modernes ? Ceux qui, méconnaissant cette génésie de Tautorité, la font venir de Dieu et la donnent directement aux rois sans qu'elle passe par la liberté humaine, et ceux qui, méconnaissant Forigine divine de la liberté, la conçoivent comme existant par elle-même et en déduisent les conséquences absolues, sans nul souci des lois immuables qui constituent la raison de Dieu, la sagesse de Dieu.

» N'en déplaise à ces deux sortes d'absolutistes, nous disons : L'autorité qui détruit la liberté, qui viole la justice, offense la morale et blesse rhumanité, n'est plus l'autorité. De même, la liberté qui détruit l'autorité, la justice et te morale, n'est plus la liberté. .

B Cette liberté n'est qu'une idée métaphysique, une abstraction ; elle n'est certainement pas une idée sociale, car la société est la réalisation et raccord de tous les principes vrais. Une idée isolée ne peut, par ses déductions, former une agrégation durable d'intelligences. Car les intelligences n'ont pas seulement besoin de liberté, elles ont besoin de justice, elles ont besoin d'ordre et de vérité.

» L'idée de liberté ne saurait raisonnablement conduire à la négation des autres idées, car elle les suppose toutes. L'homme est libre, dit-on, mais libre de quoi ? — Il est libre de se déterminer entre le bien et le mal. — Il y a donc un bien, il y a donc un mal, indépendants de la liberté ; car personne ne croira qu'elle puisse faire que le bien soit mal et que le mal soit bien.

» De ce que je veux la liberté sans exclure l'autorité, vous dites, mon cher confrère, que « ma liberté est celle de Gribouille qui se jette > dans l'eau de peur de se mouiller. »

> Mais ma liberté n'a pas qu'une peur, elle en a deux. Elle ne craint pas seulement la tvrannie

du pouvoir central, elle craint aussi, et autant pour le moins, une autre tyrannie dont vous ne paraissez avoir nul souci : la tyrannie du voisin. On peut se soustraire à la tyrannie du pouvoir en se mettant à distance de lui ; car, en cas de danger trop grand de ce côté, on trouverait peutêtre encore dans notre France, toute centralisée qu^elle est, quelque coin de montagne où il n'y aurait ni chemin de fer, ni télégraphe, et où Tautorité centrale 1:1e pourrait venir chercher le citoyen paisible et le penseur inoffensif. Mais, s'il n'y avait pas d'autorité, où trouverais- je un refuge contre mon voisin déguisé en agent municipal qui viendrait, au nom de la loi, m'imposer une religion stupide, une constitution absurde, un symbole et un serment contraires à ma raison et à ma foi ? Qui me protégerait contre les voleurs de jour et de nuit, contre les chauffeurs et les brigands? Ne voyez-vous pas en Angleterre, ce pays si fier de sa liberté, les habitants des cités appeler de tous leurs vœux l'augmentation du nombre de sergents de ville pour les protéger contre les garrotteurs ?

ï> Mais vous me dites : « L'autorité, par cela seijl qu'elle existera, sera oppressive et arbitraire ; si elle est assez forte pour faire exécuter ^ les lois, elle sera assez forte pour les violer. »

j> Je ne m'étonne pas devons voir élever cette objection ; il est tout simple que l'autorité se présente à votre esprit dans toute sa portée ab solue, puisque c'est ainsi que vous concevez la liberté ; mais n'existe-t-il pas de préservatifs contre les excès de l'autorité ; et si la raison vous semble suffisante pour purifier la liberté, pour \^ régler et la modérer, comment serait-elle impuissante pour purifier, régler et modérer l'autorité?

D En résumé, mon cher confrère, vous me jetez trop inconsidérément peut-être dans le pôle opposé de celui où vous vous placez. Vous m'appelez votre contradicteur; je le suis en effet sur beaucoup de points, mais je ne me crois pas obligé d'être dans l'absolu, parce que la nature de votre esprit vous y porte. Je ne conteste pas tout ce que vous affirmez, je ne repousse pas tout ce que vous proposez. Je crois, avec vous, que l'empire de la raison doit perfectionner les gou-

vernements et les peuples ; que Tinstruction bien dirigée doit avoir pour but et pour effet d'épurer les mœurs, de rendre tous les rapports sociaux plus faciles et plus sûrs, à la condition, toutefois, que cette instruction sera saine et solide, qu'elle portera sur la morale et sur le devoir au lieu de porter uniqueifltent sur l'intérêt.

D Mais, permettez-moi de vous le dire, vous n'êtes point juste envers la société, quand vous lui reprochez de se confier uniquement dans la Tépression des crimes ; de ne rien faire pour les prévenir et pour guérir ces difformités des âmes plus dommageables et plus hideuses que celles du corps. La société, sans doute, maintient la répression, parce que, dans le combat qu'elle soutient contre le mal, elle est bien obligée de repousser la force par la force, si elle ne veut pas que le mal fasse irruption et la détruise. Mais elle ne se borne pas à cela, comme vous semblez le croire ; son travail est grand, et l'honneur en revient à tous les gens de bien qui, parles écrits, par les exemples et par les œuvres, s'efforcent d'affermir la raison publique, de l'éclairer, de

— isola délivrer des préventions et des passions qui Font si longtemps troublée, de Tarracher aux errements de l'esprit de parti et aux chaînes des fausses théories. Le malheur est que ce^ moyens, jugés par vous les seuls efficaces, ne le sont pas assez ; que la prédicatioa du bien n'atteint pas les profondeurs du mal ; que l||M^its subversifs qui dominent depuis soixante ans dans toute l'Europe enchaînent encore les peuples sur les parois de l'abîme.

» Comment délivrer l'Europe de ces faits qi^i forment une chaîne fatale sous le poids de laquelle les générations s'épuisent ? Il n'y a pour cela qu'un moyen : c'est d'appeler l'esprit public dans les principes vrais. Aidez-moi dans cette tentative, mon cher confrère ; apportez dans cette œuvre de salut social votre sagacité supérieure et vos brillantes facultés : vous oxctéi bien mérité de la France et de l'humanité.

» Croyez à mon attachement cordial, »

H. de Iiovriloveix.

A H. DE LOURDOUEIX.

« Mon cher et très honoré confrère,

j> Vous êtes trop loyal pour ne pas tenir compte dans cette discussion de la nécessité où je suis de me servir de termes qui ne rendent pas toujours exactement ma pensée, mais qu'il faut bien que j'emploie puisqu'il n'y en a pas d'autres. Une langue nouvelle ne s'improvise pas, et ce n'est que très difficilement et très lentement qu'une langue formée se réforme et se rectifie. La langue de vos idées est celle que tout le

monde parle et croit comprendre, tandis que la langue des miennes n'a pas encore son vocabulaire ; c'est là un avantage qu'il me suffira de vous reconnaître et de vous rappeler pour que vous vous fassiez scrupule d'en abuser.

j> Ainsi, pour ne prendre qu'un exemple et ne citer qu'un mot, combien de fois, pour vous répondre, ai-je été obligé de vous emprunter ce mot : « l'Autorité I j> quoique, dans ma pensée, il n'ait aucun sens s'il ne signifie : négation de la liberté, perpétuité de la tutelle publique, continuité de la servitude légale.

j> Ne tombons pas, s'il se peut, dans la logomachie.

» Laissons, croyez-moi, laissons à l'écart de ce débat la raison objective, la morale universelle, la justice étemelle, contre l'existence ou contre la puissance desquelles protestent tous les siècles passés. Tenons-nous-en à la raisol;^ qui se démontre par le raisonnement comme la force ' se démontre par la résistance.

> Plus d'une fois il vous est arrivé de prendre parti contre moi pour les nationalités. Or, peut-

on les concevoir sans guerres et sans conquêtes ? Eh bien ! conciliez donc les guerres et les conquêtes avec la raison objective, la morale iftiiverselle, la justice étemelle ! La guerre et la conquête sont la violation de Thumanité , non moins que le meurtre et le vol sont la violation de rhumanité, non moins que le meurtre et le vol sont la violation de la société. C'est ce que le raisonnement suffit à démontrer victorieusement, évidemment, sans qu'il soit nécessaire de supposer une raison extérieure, antérieure,supérieure, objective, universelle, éternelle.

D Si le raisonnement est impuissant contre le meurtre et le vol, c'est qu'il est d'abord impuissant contre la guerre et la conquête, fondements des États et des trônes.

j> La logique, puissance des déductions, est aussi inflexible .que l'arithmétique, puissance des nonabres. Partisan de la pén^ité légale, soyez donc conséquent : ou instituez des trij)unaux qui punissent la guerre et la conquête, héroïque poésie du meurtre et du vol, ou réformez les tribunaux qui punissent le meurtre et le vol.

vile prose de la guerre et de la conquête ! Mais ne tentez pas de séparer ce qui est inséparable, Teffet de la cause. Ne tentez pas de concilier ce qui est inconciliable ; n'exigez pas que la force soit le raisonnement, ni que le raisonneme'nt soit la force. Il faut opter résolument entre la domination de celle-ci et la domination de celui-là ; entre la domination de la force qui se traduit pa» la résistance de la barbarie, et la domination du raisonnement qui se traduit par le progrès de la. civilisation. A quoi sert d'hésiter ? A quoi sert de vouloir perpétuer un régiméî.îûbrte qui n'est ni le raisonnement ni la force, ni la paix ni la guerre, ni l'impunité ni la pénalité, ni la civilisation ni la barbarie? Cela ne sert qu'à entretenir l'esprit de révolution, lequel n'est pas la lutte victorieuse du raisonnement contre la force, lequel n'est que la lutte sanglante de la force comprimée contre la force compressive, de la force inorganisée contre la force organisée, de la force populaire contre la force sociale.

» Comment, n'ayant que des mots vagues et obscurs pour exprimer sa pensée, la rendre pré-

cise et claire ? Telle est la difficulté qu'il faut que je surmonte, à moins de clore sans conclure un débat qui ne saurait indéfiniment se prolonger ; c'est ce que je vais essayer de faire en redoublant d'efibrts.

» Oui, certes, moucher confrère, j'admets la pénalité ; seulement, la pénalité qui me suffit ne vous suffit pas. A la pénalité naturelle, que j'ai définie dans ma troisième réponse (1), vous croyez nécessaire d'ajouter une autre pénalité, une pénalité artificielle, une pénalité arbitraire: la pénalité légale; ce n'est que cette dernière, cette double pénalité, que je n'admets pas ; pénalité dont il a été fait un tel usage que, si elle eût été logique et juste, elle n'aurait pas dû lui survivre ; pénalité qui s'est exercée au gré de toutes les tyrannies, de toutes les passions ; pénalité qui s'est servie des tyrans pour frapper les peuples, des peuples pour frapper les tyrans, des proscrits pour proscrire les prescripteurs, des martyrs pour lasser les bourreaux, de l'erreur

(1) Voyez pages 07 et 08.

pour torturer la vérité, de Tignorance pour intimider la science ; pénalité qui a taché de sang toutes les pages de rhistoire ; pénalité qui, plus d'une fois, a assimilé le génie au crime, condamné au même supplice, rivé à la même chaîne le malfaiteur delà société et le bienfaiteur de Vhumanité ; pénalité qui, en aucun temps, en aucun pays, n'a épargné ni le grand penseur qui avait devancé son temps, ni le- grand citoyen qui avait sauvé ou illustré son pays ; pénalité insatiable à laquelle Machiavel, pas plus que Beccaria, n'a pu se soustraire ; pénalité béante à laquelle la Gazette de France que vous dirigez, pas plus que la Presse que je dirigeais n'a pu échapper; pénalité, enfin que flétrit l'expérience et que repousse la prévoyance.

» La pénalité que j'admets n'est pas une pénalité que j'invente ; elle n'a rien d'arbitraire, elle n'est que la conséquence inhérente à l'action elle-même ; elle est à cette action ce que l'ombre est au corps. ,

j> Que cette pénalité vous paraisse trop rigoureuse, c'est là un point que je n'ai pas à discu-

ter, car je ne la crée pas. Elle est ce qu'elle est, elle est ce qu'elle doit être, elle est la publicité, rien de plus, rien de moins. Parce que le soleil montre des taches qui ne se voyaient pas dans l'ombre, condamnerez-vous donc le soleil, proposerez-vous donc de le voiler, direz-vous donc qu'il est une pénalité ? Parce qu'il y a des déserteurs, proposerez- vous donc de renoncer aux états de services qu'ont tous les soldats? Parce qu'il y a des commerçants qui déposent leur bilan, proposerez-vous donc de supprimer le greffe et la publication des faillites ? Parce qu'il y a des débiteurs qui ne payent pas leurs billets à échéance, proposerez-vous donc d'abolir les protêts?

» Je ne nie pas que l'Inscription de vie, que la police d'assurance ne soit, sous une autre forme, le rétablissement de la marque. Mais c'est la marque, plus la civilisation et moins la barbarie ; c'est la conscience rendue transparente, c'est le titre de l'homme vérifié et constaté, comme dans les hôtels de monnaie on constate le titre des métaux. Des hommes dont rinscription dévie serait immaculée, on pourrait justement

dire qu'ils vaudraient leur pesant d'or ; tandis que les autres seraient estimés ne valoir moralement que leur pesant d'argent ou de cuivre. Je conviens que la crainte d'une seule constatation d'une tache à ce moderne et universel blason deviendrait, de bonne heure, une pensée fixe ; mais où donc serait le mal? Ce serait rendre à la honte la puissance salutaire que lui a fait perdre la pénalité légale, puissance salutaire si parfaitement décrite en ces termes par Montesquieu : « Suivons la nature^ qui a donné aux hommes la » honte comme un fléau^ et que la plus grande 9 partie delà peine soit V infamie de la souffrir . j> Que s'il se trouve un pays où la honte ne soit » pas une suite du supplice, cela vient de la » tyrannie qui a infligé les mêmes pnnes aux » scélérats et aux gens de bien. » Je conviens encore que, par le fait de l'Inscription de vie, tout malfaiteur redoutable et redouté serait condamné, comme Caïn, comme le Juif-Errant, à la peine de marcher toujours, jusqu'à ce qu'il eût trouvé une terre où la civilisation n'ait pas fait pénétrer l'usage de l'Inscription de vie, ce

simple perfectionnement du passeport ; mais à votre tour, n^on cher confrère, vous conviendrez avec moi que si la publicité eût été la seule pénalité qui existât jamais, Socrate n'eût point péri par le poison, Jésus-Christ ne fût point mort sur la croix, tant d'héroïques martyrs de tant de fois diverses, les unes religieuses, les autres politiques, n'eussent point expié par les plus barbares supplices l'unique tort d'avoir une opinion qui n'était pas celle de leurs juges et de leurs bour- ' reaux.

y> Commencez-vous maintenant à comprendre toute la différence qu'il y a entre la pénalité naturelle que j'admets et la pénalité légale que je repousse, différence qui m'a permis de dire que liberté et pénalité sont deux termes qui s'excluent? Mais s'il y a incompatibilité radicale entre la liberté indivisible] et leipénalité légale^ il n'y a nulle incompatibilité entre la liberté et la publicité. La publicité est une épreuve que ne craint pas, que souhaite, au contraire, celui qui croit pouvoir démontrer par le . raisonnement qu'il a raison, fût-il seul de son avis contre son

siècle tout entier. La publicité, qui, comme pénalité, vous cause tant d'effroi, ne saurait donc m'en inspirer aucun, et Teussé-je inventée comme châtiment, que je n'en ressentirais, je le déclare, aucun trouble, aucun remords, même^ après les reproches que vous lui avez adressés. » Vos critiques de détail sont celles-ci : *

" Dans l'ordre social en videur, le juge qui punit le meurtre commence par le constater. Puisque vous le constatez également — car vous parlez d'enquêtes et de témoignages, — où donc est la différence entre les deux pénalités? «

2> Est-ce sérieusement que vous me faites cette question? N'y a-t-il donc aucune différence entre faire constater par un protêt le non payement à échéance d'une lettre de change et faire condamner à la contrainte par corps le tireur insolvable, le faire écrouer et le retenir, pendant trois années, dans la maison de détention pour dettes ? Ne serait-ce donc rien que d'abolir toutes les peines afflictives : peine de mort, travaux forcés à perpétuité, déportation, travaux forcés à

temps, détention, réclusion? Ne serait-ce donc rien que de restituer aux penseurs Tinviolabilité dont la loi pénale les a dépouillés ? Ne serait-ce donc rien que de les mettre désormais à l'abri de tout risque d'être assimilés aux malfaiteurs, arrêtés comme eux, interrogés comme eux, jugés ,comme eux, quelquefois en commun dans la même prison ?

« Si la pénalité de fait que vous proposez entraîne la honte et l'expatriation, lesquelles peuvent avoir pour conséquences la misère, la faim, la mort, serat-on plus libre qu'on ne l'est aujourd'hui devant la cour d'assises ? Que gagnera la liberté indivisible à cette réforme pénale ? »

» Parce qu'en se jetant volontairement par la fenêtre on se sera fracassé les côtes, cassé une jambe ou brisé la tête, sera-t-on fondé à faire de la fracture de sa jambe un argument contre l'existence de la liberté ? La liberté consiste-t-elle à pouvoir se jeter de sa fenêtre sans aucun risque ni de meurtrissure, ni de blessure, ni de mort? La pénalité légale ne menace-t-eHé donc et ne

frappe-t-elle donc que les malfaiteurs? Qu'avait fait Aristide pour être banni par Thémistocle? Qu'avait fait Théjnistocle, vainqueur de Marathon et de Salamine. pour être banni à son tour par les Athéniens? Qu'avait fait César pour être proscrit par Catilina et voué à la mort par Antoine? Qu'avaient fait tous les chrétiens livrés aux bêtes du cirque ? Q'avait fait Savonarole, qu'avait fait Jean Huss, qu'avait fait Vanini, pour être brûlés vifs ? Qu'avait fait Luther pour être mis par Charles-Quint au ban de l'Empire? Qu'avait fait Michel Servet pour être condamné au. bûcher par Calvin, qui lui-même avait été banni successivement de France et de Genève ? Qu'avait fait Thomas Morus pour avoir la tête tranchée? Qu'avait fait Milton pour être condamné à la peine de mort? Qu'avait fait Jeanne d'Arc pour être brûlée? Qu'avait fait Prinellipour êtrebattu de verges, Campanella pour être mis sept fois à la question, Galilée pour être renfermé, Christophe Colomb pour être emprisonné, Grotius pour être exilé, Lavoisier et André Chéi.ier pour être guillotinés? Sous la Eestaura-

tîon de 1815, qu'avait fait M. Bérangerpour être condamné à la prison ? Sous la révolution de . 1830, qu'avait fait M. Lamennais pour être condamné à la même peine ? Sous la république de 1848, qu'q,vait fait M. Proudhon pour avoir le même sort qu'avaient eu MM. Lamennais et Béranger? MM. Proudhon, Lamennais et Béranger avaient-ils tué, avaient-ils volé? Etaientil^des malfaiteurs?

« Si les crimes étaient des accidents analogues aux accidents physiques, la pénalité terrible que vous proposez contre les criminels serait bien injuste. »

s> Encore une fois, je ne propose point de pé- . nalité, pas plus que Newton en regardant une pomme tomber n'a inventé la loi de la pesanteur. Comme la pesanteur est une loi, la publicité est une loi. La publicité est dans l'ordre moral ce que la lumière est dans l'ordre physique. Si cette publicité a pour effet d'obliger le meurtrier et le voleur d'aller chercher au loin l'obscurité, et peut-être d'y trouver prématurément la mort, seront-ils plus à plaindre que le

savant auquel Texplosion d'une cornue ou le jet d'un acide a enlevé la vue, que le navigateur qui perd la vie dans une tempête? Le mot « injustes » dont vous vous servez ne s'appliquerait-il pas plus justement aux derniers cas qualifiés accidents qu'aux premiers cas qualifiés crimes ?

« Quoi ! cette Inscription de vie où tous les actes seraient constatés, où ne pourraient figurer ni le remords qui expie, ni le repentir qui régénère, ce livre implacable devrait être ouvert à la curiosité, à la malignité, à lenvie, à la rivalité comme à la défiance et à la prudence des familles ? Combien d'hommes trouveraient des protecteurs, des associés, une compagne, si toutes les fautes de leur jeunesse étaient exactement consignées sur un livre ouvert à tous les yeux? »

» Qu'y a-t-il de fondé dans cette critique ? — Rien^ ainàî que vous allez le reconnaître. Sur l'Inscription de vie, vraisemblablement ne serait inscrit que ce que la loi qualifie présentement crimes et délits. A quel titre y ajouterait-on ce que la loi pénale n'a point voulu prévoir, n'a point'voulu spécifier, n'a point voulu poursui-

vre, n'a point voulu atteindre? Vous pensez qu'il vaut mieux exposer une jeune personne, votre fille peut-être, au risque d'épouser un assassin, que d'exposer l'assassin au risque de ne pas trouver de compagne ; vous pensez qu'il vaut mieux exposer un jeune homme, mon fils peut-être, au risque d'avoir pour associé un voleur, que d'exposer le voleur au risque de ne pas trouver d'associé : — tel peut être votre avis en matière de* risques, mais vous permettrez que ce ne soit pas le mien. Quoique je veuille l'impunité légale j je suis moins miséricordieux que vous, mon excellentconfrère. Tantpispour l'assassin s'ilnetrouve pas de compagne, tant pis pour le voleur s'il ne trouve pas d'associé : Tun et Tautre ne subiront que la privation qu'ils auront méritée. Mais le remords qui expie ! Mais le repentir qui régénère! Quelcompte, je vous le demande, en tient la pénalité légale, qui refuse de rayej* la mort de son échelle des peines ? Et, d'ailleurs, est-ce que l'Inscription de vie vous empêchera, vous, bon chrétien, qui croyez fermement au remords qui expie, au repentir qui régénère, est-ce que

rinscription de vie vous empêchera d'employer tel homme qui dans sa jeunesse aura commis un faux en écriture, mais qui par cette même In- Bcription de vie vous prouvera qu'il a racheté cette faute par dix années, plus ou moins, d'une vie irréprochable? La balance entre ce que vous appelez le mal et le bien, s'il y a balance, ne s'établira-t-elle pas d'elle-même sur ce compte ouvert par la Société à l'Individu? Que peut-on demander de plus? Que peut-on demander de mieux ? Le libéré de la Roquette, l'ex-colon de Mettray , ont-ils donc une condition meilleure ?

« Vous croyez que la lai serait assez puissante pour empêcher un homme A.e perdre sa feuille d'inscription, d'en altérer les passages, de commettre le crime de &.iix pour couvrir ses autres crimes ? »

» Par la même raison que je n'admets pas les

peines légales, je n'admets pas les lois positives. Ne me parlez donc pas de la loi, parlez-moi de la nécessité, qui, rendant universellement et journellement indispensable la production de l'Inscription de vie, ôterait conséquemment, à l'In-

scrit toute idée de la perdre. A quoi cela lui servirait-il de la perdre? Cela ne lui servirait qu'à se frapper lui-même de suspicion ; car supposez en vigueur le régime de Tinscription universelle, que penseriez-vous d'un inconnu qui viendrait vous demander soit votre fille en mariage, soit Touverture d'un crédit, soit le prêt d'une somme d'argent, soit la location d'un appartement, soit, enfin, un service ou un emploi quelconque et qui, à cette interpellation dictée par la prudence la plus vulgaire : Justifiez-moi qui vous êtes et d'où vous venez, vous répondrait : J'ai perdu mon Inscription de vie ? Ne penseriez-vous pas que s'il ne la produit point, c'est qu'il a des motifs pour ne pas la produire, et que, conséquemment, c'est là un individu dont vous devez vous défier ? Alors ne lui rcpliqueriez-vpus pas : Eh bien, si vous avez perdu votre Inscription de vie, allez vous en faire délivrer un duplicata chez votre percepteur et rapportez-la-moi visée par votre juge de paix. Toute Inscription de vie étant délivrée chaque année par le percepteur, et, en cas de doute, pouvant toujours être envoyée au

visa du juge de paix, convenez-en, il serait aussi difficile, il serait aussi dangereux de Taltérer qu^l serait puéril de la perdre.

D Ne dites donc pas', mon cher confrère, qUe ma pénalité serait à la fois impuissante et draco^ nienne. Elle ne serait ni draconienne ni impuissante ; et , si vous en eussiez fait Tobjet d'un plus mûr examen , vous vous fussiez interdit à vous-même la plaisanterie d'ajouter que, loin de penser à s'expatrier, les assassins et les voleurs s'écrieraient , comme Robert 'Macaire .: « Moi^ » quitter ma belle patrie ! » La plaisanterie est gaie, je le reconnais ; mais, plus tard aussi, vous reconnaîtrez qu'elle porte à faux, aussi complètement à faux que si elle s'adressait à l'interdiction de l'eau et du feu, telle que l'avait instituée la république romaine , ou à l'excommunication telle qu'elle fut pratiquée par TEglise catholique. L'inscription dévie, en efiet, atteint le même but par une autre voie. C'est toujours la peine volontaire substituée à la pei7ie arbitraire. Avez-vous besoin d'être éclairé sur les efiets de la peine vohntùire? Ouvrez V Histoire du Droit criminel^ par

M. Albert du Boys, et vous y lirez ce qui suit :

" Sous lalégislation athénienne réformée par Selon, les citoyens accusés d'assassinat pouvaient toujours dérober leur vie aux rigueurs de la loi. Conune un temps assez long s'écoulait entre la citation et le jugement, il leur était loisible de s'enfuir, s'ils craignaient une condamnation. Cette faculté leur était donnée même pendant le jugement. Mais la loi voulait qu'ils se condamnassent à l'exil, espèce de mort civile dans les républiques antiques.

" Quant à la peine appelée l'interdiction du feu et de l'eau, c'était l'exil prononcé sous une forme indirecte, laquelle témoignait encore du respect pour Vinviolabilité du citoyen. On ne le faisait pas appréhender au corps pour le conduire au lieu désigné; mais on lui interdisait l'eau et le feu, c'est-à-dire les choses nécessaires à la vie dans V Italie entière. De là, pour le condamné, la nécessité de l'exil (1). »♦

» Poussez vos recherches plus loin et arrêtezvous au chapitre 21 , intitulé : Du Système péni-

(1) Histoire du Droit crimiMl , par Albert du Boys, ancien magistrat, page 436.

tentiaire dans le sein de la société chrétienne^ et vous y trouverez ce passage :

" La persécution érigée en système eut pour résultat de creuser d'une manière plus profonde la scission entre la société païenne et la société chrétienne. Celleci, livrée à elle-même, fiit obligée de se constituer intérieurement avec force ; c'est ce qui arrive à toute association rejetée violemment en dehors de l'Etat. En conséquence, pour éviter de paraître comme citoyens, comme plaignants, comme plaideurs devant ces tribunaux toujours disposés à les envoyer au supplice comme chrétiens , les disciples des apôtres se créèrent pour leurs affaires civiles une juridiction domestique , et établirent entre eux pour la répression des délits une sorte de code pénal auquel ils furent t&nus de se soumettre, non pas par la force, mais au nom de la foi qu'ils professaient... Ce qui distingue le système pénitentiaire né avec l'Église et le place fort au-dessus de tous les systèmes judiciaires créés parle rationalisme humain, c'est : 1** la compétence divine du juge pour apprécier non-seulement l'acte extérieur qui lui est déféré, mais la volonté intime qui l'a produit; 2° le caractère de la peine, qui ne punit pas seulement le crime, mais qui l'expie, le repare et

l'efface; 3® enfin Tâcquiescement du coupable à cette peine. Dans son essence et telle qu'eUe a été instituée par les apôtres, développée et maintenue par les évêques des premiers siècles, cette juridiction n'a rien de coérdtif; elle n oblige que le chrétien qui veut bien 8* y soumettre (1). »»

> Je n'étendrai pas plus loin ces citations; je ne vous renverrai ni kV Histoire de la Législation de M. de Pastbret, ni à V Esprit des Lois de Montesquieu ; je crois en avoir assez dit sur la pénalité pour marquer la différence qui distingue la pénalité naturelle de la pénalité légale, la peine volontaire de la peine arbitraire. Je passe donc à la liberté, que vous persistez à vouloir combiner avec Tautorité, et que je persiste à déclarer inconciliables.

> Il faut opter :

> Ou la liberté et Tautorité sont inconciliables, ainsi que je le prétends, ou la liberté et l'autorité peuvent être conciliées, ainsi que vous le prétendez.

> Si la liberté et Tautorité peuvent être con-

(i) Histoire du Droit criminel j par Albert da Boys', p. 610.

ciliées, alors les rois sont impardonnables d'avoir tous, partout et toujours, traité la première comme étant inconciliable avec la seconde. Ils ne sont excusables que si elles sont incompatibles.

» Choisissez donc entre la condamnation de la royauté et la condamnation de votre théorie.

» La seule excuse des rois étant celle que je donne : Tincompatibilité entre la liberté et Tautorité, la conséquence deTopinion que je soutiens est que je suis, permettez-moi de vous le dire, plus royaliste que vous.

> Mais non, je ne suis point royaliste, pas plus que je ne suis républicain, je suis logicien.

i> C'est comme logicien que, sans insister plus longuement sur la liberté géométrique et triangulaire, logique et indivisible , telle que je Tai exposée, vous souffrirez que je persiste à la préférer à votre « magnifique procession logique qui i> se montre à nous dès que nous nous plaçons au > point de vue de T unité des principes i> , magni-! fique procession que vous m'offrez en ces termes, que je transcris sans y rien changer :

« 1® L'autorité — dont le nom signifie ce qui vient.

de raateur — est le principe de la liberté, car Dieu a voulu que Vhcmmefût libre.

" 2® La liberté — au moyen de la délégation — donne Fautorité, soit pour, un temps détenniné, soit pour un temps indéfini , et le pouvoir ainsi constitué est obligé de respecter la liberté, U le doit d abord parce quelle vient de Dieu, et ensuite parce quil vient d'eUe.

" Voilà toute la science politique et l'explication de tous les événements de notre histoire moderne. Cette théorie y qui défie la critique, résout le problème de la réconciliation de Fautorité et de la liberté. »»

> Prenez garde, mon cher confrère, après vous être exposé à faire dire que vous n'étiez pas royaliste, de vous exposer à faire croire que vous êtes révolutionnaire !

> Suivez votre théorie, et voyez où elle vous conduit :

' > Si le pouvoir constitué au moyen de la délégation ne respecte pas la liberté que , d'après vous, il est obligé de respecter ^ et cependant si , toujours d'après vous, Diei* a voulu que V homme fût libre^ qu'arrivera-t-il, que devra-t-il arriver,? A défaut de la foudre du ciel f râpant Tusur-

pateur, tombera-t-il sous les coups de la foudre du Vatican ? A défaut de la foudre du Vatican , une autre foudre devra-t-elle éclater? Si elle n'éclate pas , si elle ne doit pas éclater, comment rhomme dépouillé de sa liberté la recouvrera- t-il ?

i> Ne vous abusez pas, mon cher confrère : ou c'est Toppression qui se trouve au fond de votre théorie ou c'est la révolution . Votre théorie, qui suppose une autorité qui n'a jamais existé que dans votre candide et loyale imagination, ne résout donc rien.

» Il ne suffit pas de dire sous la forme de question fort timide : « N'existe-t-il pas de préserva- > tifs contre les excès de l'autorité? » Il fallait, il faudrait les indiquer ; or, vous ne les indiquez pas.

3> Quant à moi , qui vous dis de ne pas vous abuser, je ne m'abuse point ; je ne crois pas au triomphe prochain de la liberté, le nom en fût-il acclamé par une révolution nouvelle ; mais je crois qu'il y a entre votre théorie et la mienne la distance qui sépare une impossibilité d'une difficulté.

» La conciliation de la liberté et de Tautorîté est une impossibilité absolue ; la fondation de la liberté n'est qu'une diflSculté relative, car elle n'estqu'une question de temps ou de pays, qu'une question de degré de civilisation.

» Qui dit civilisation dit liberté inviolable ; qui dit révolution dit force victorieuse. Il n'y a que le progrès de la civilisation qui puisse clore l'ère de la révolution.

> Ne saurait-on concevoir dans l'avenir une société assez civilisée pour aller d'elle-même, par la seule puissance de ses idées et de ses mœurs, sans autres rois que les hommes de génie, de talent et de science, ces rois naturels ; sans autre légitimité que la supériorité intellectuelle, cette légitimité naturelle ; sans autres lois que le raisonnementet quelaréciprocité, ces lois naturelles ; sans autres peines ni récompenses que la sanction que porte en elle toute action humaine et que la publicité, ces peines et ces récompenses naturelles?

i> Socialement, ce serait l'âge de raison.

i> Si une telle société en pleine possession d'elle-

même est possible, sans rois ni lois, sans peine ni récompenses, sur quoi Tautorité, cette tutelle des peuples, se fonderait-elle pour se perpétuer? Majorité et tutelle ne sont-ils pas deux mots qui se repoussent dès qu'on les rapproche, à moins qu'ils ne signifient : comptes de celle-ci à rendre à celle-là ?

j> La raison, qui implique la liberté, exclut Tautorité, comme Tévidence, qui implique la vérité, exclut Terreur : — telle est ma conclusion, à laquelle je ne saurais rien changer; j'eii suis fâché pour vous, mon cher confrère, qui m'avez donné dans votre journal une si cordiale hospitalité dont je ne saurais trop vous remercier et dont je vous remercie de tout cœur.

Emile de Glrardin.

A M. ÉMUE DE 6IRARDIN.

«Mon très cher et honoré confrère,

» Je tiens compte, comme vous me le demandez, du désavantage résultant pour vous de la nécessité où vous êtes d'employer, pour discuter avec moi, des mots qui renferment les idées dont vous avez entrepris la négation.

» Ce désavantage est encore plus grand que vous ne le croyez ; car ces idées qui vous semblent fausses sont des vérités nécessaires, dont Fensemble ordonné et constant constitue ce monde

intelligible, objet de Tétude incessante et des travaux de Tesprît humain .

i> Il ne s'agit donc pas seulement poar vous de changer les mots de la langue française et d'inventer un vocabulaire nouveau pour le système conçu par vous. Il vous faudrait créer d'autres idées, d'autres lois logiques, une autre nature humaine, un autre monde intellectuel, un autre univers.

» Le langage humain, mon cher confrère, n'est pas, comme vous semblez le croire, sujet à l'arbitraire de nos volontés individuelles. C'est un instrument, sans doute, mais un instrument dont toutes les pièces ont leur valeur propre que l'ouvrier ne peut changer. Le piano aussi est un instrument : il se prête à toutes les modulations possibles ; mais les touches répondent à des notes invariables qui ont entre elles des rapports nécessaires composant un ordre de lois que le musicien manifeste sans pouvoir jamais les transgresser.

Ainsi est récrivain à Tégard des termes qu'il emploie : ces termes contiennent des idées qu'il ne dépend pas de lui d'altérer. Pénétrez dans la contexture de ces termes, vous y surprendrez la vie de l'esprit dans les ténèbres de la lettre.

» Est-ce que toutes les langues imaginables n'expriment pas avec des sons divers le même ordre de vérités? Est-ce que toutes, — quelque dissemblables qu'elles soient par leurs formes, — n'ont pas le même fond? Y a-t-il dans aucune plus de trois temps : le passé, le présent et le futur ; plus de trois personnes : celle qui parle, celle à qui l'on parle, celle de qui l'on parle, désignées par l'équivalent de ces pronoms, moi, toi, lui? Les substantifs et les adjectifs, les substances et leurs qualités, ne se trouvent-elles pas partout? existe-t-il une réalité idéale qui n'ait pas son nom dans tous les idiomes? Essayez donc de changer le sens et la valeur de ces mots et de faire un vocabulaire qui ne contienne pas l'expression et le reflet de cette raison immuable des choses dont vous voudriez nier l'existence au profit de la raison variable et incertaine de

rhomme ? Non- seulement ce n'est pas une œuvre qui, comme vous le dites, puisse *c s'improviser, » mais c'est une œuvre à laquelle tous les siècles ne suffiraient pas. Que peut le temps contre réternité?

» Oui, c'est une rude obligation pour vous, que celle où vous êtes d'employer le mot autorité pour nier l'idée que ce mot affirme ; mais votre tâche serait encore plus rude si vous prétendiez effacer cette idée des intelligences quand elle est partout présente aux regards des hommes. Ne voit-on pas en effet dans toutes les maisons, dans toutes les chaumières, un homme qui ordonne et des hommes qui obéissent? Sans parler des chefs d'Etats et des légions de fonctionnaires soumis à leurs ordres, n'y a-t-il pas sur toute la terre des maîtres. et des serviteurs, des patrons et des ouvriers, des pères et des enfants ? Les brigands eux-mêmes n'ont-ils pas des chefs ?

j> Si donc vous inventiez une langue où le mot aw^on^e n'eût plus sa signification usuelle, cette langue serait fausse et incojnplète, et s'il s'agissait pour vous de mettre l'humanité en harmo-

nie avec votre vocabulaire, vous auriez besoin pour cela d'une autorité plus grande que celle des autocrates. L'autorité vous serait nécessaire pour détruire Tautorité ; vous la prouveriez en la niant.

• Voilà bien, mon cher confrère, les difficultés de votre tâche, et c'est sur l'impossibilité de les surmonter que je veux appeler vos réflexions.

» M. Proudhon, cet esprit présomptueux qui visait à étonner et se souciait peu de convaincre, étant, je crois, suscité pour faire reculer d'épouvante les honnêtes conservateurs entraînés par la révolution qu'ils avaient faite en 1830, M. -Proudhon a écrit ces paroles étourdissantes :

« Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'égale, qu'aucune n'égalera jamais : je veux changer la base de la société^ déplacer l'axe de » la civilisation j faire que le monde qui, sous » l'impulsion de la volonté divine , a tourné jus- » qu'à ce jour d'orient en occident, mu désorp mais par la volonté de V homme, tourne d'oc • » cident en orient. »

D Et ailleurs : « Je veux faire tenir l'univers sur la pointe d'une idée. >

» Ce serait la tâche abandonnée de M. Proudhon qu'il vous faudrait reprendre. Il s'agirait, en réalité, pour vous, de changer « Taxe de la civilisation i> et de faire tenir T univers sur « la pointe de ridée » liberté. Préciser ce but, c'est, je pense, vous détourner de le poursuivre.

» Si j'iusiste ainsi sur le désavantage de la position que vous avez prise, c'est d'abord dans l'espoir de vous disposer à en sortir ; c'est aussi pour montrer à nos lecteurs quels prodiges de talent et d'esprit vous êtes obligé de faire pour soutenir cette discussion ; c'est enfin pour me défendre près de vous du reproche d'abuser de l'avantage que me donnent les mots, quand notre controverse porte en réalité. sur les choses.

» Notre polémique est courtoise et cordiale, sans doute, mais elle est sérieuse, n'est-ce pas? Nous ne convions pas ce public avide de vérités, inquiet sur l'avenir des sociétés et cherchant à fixer son jugement sur la valeur pratique de la liberté et de l'autorité, à venir assister à un tour-

noi où ces deux mots, écrits sur nos bannières, donneraient lieu à des passes et à des voltes. Nous voulons, vous et moi, qu'une lumière utile jaillisse du choc de nos idées et de nos esprits ; et je suis, pour mon compte, très désireux de profiter tout le premier des aperçus nouveaux que vous me présentez. Laissez donc à mes efforts le stimulant que je trouve dans Tespoir d'aider au travail de votre pensée et de vous amener dans cette sphère supérieure des principes où se trouve la force, parce que la vérité y réside.

» Vous voudriez que ces mots : « Morale unii> verselle, Eaison objective. Justice éternelle, j> fussent mis à Técart dans notre débat. i> Je le veux bien, si vous me prouvez que ces mots ne répondent à rien de réel ; mais si je vous prouve, au contraire, que les choses exprimées par ces mots existent véritablement, comment devrionsnous les écarter? Si elles sont vraies, elles sont tout dans notre discussion.

» Toute votre controverse avec moi — je vous prie de réfléchir sur cette considération — suppose précisément Texistence de cette raison uni-

verselle dont le nom vous cause une sorte d^mpatîence ; car s'il n'y avait pas une raison commune à vous et à moi, à nos lecteurs et à tous les hommes, à quelle faculté de Tesprit humain vous adresseriez- vous, et à quoi nous servirait de discuter? Que signifierait ce mot qui se présente à votre pensée ainsi qu'à la mienne comme le résultat auquel nous aspirons dans notre argumentation : Avoi RRAISON? Cette raison que chacun de nous veut avoir, quelle est- elle donc et où réside-t-elle? Elle réside dans chaque individu, me direz- vous. Je le veux bien. Mais elle est la même dans tous, puisque nous attendons un assenti^ ment de ceux qui nous liront. Si elle est la même dans tous, elle a donc une existence propre, indépendante de tous ; elle est donc quelque chose de complet et de parfait, antérieur, et par conséquent supérieur à notre discussion. Et la preuve qu'elle a une existence propre, c'est que nous ne doutons pas de son intégrité, malgré l'imperfection et l'infirmité de toutes les intelligences individuelles.

» C'est dans cette raison universelle, dans

cette raison objective, que nous puisons notre logique, nos déductions et nos conclusions, sûrs.de correspondre au travail qui se fera dans Tintelligence de nos lecteurs, pourvu que le nôtre soit juste.

» Vous voulez, me dites- vous, « que nous » nous en tenions à la raison qui se démontre > par le raisonnement! ï> Vous reconnaissez donc une raison qui est autre chose que la faculté de raisonner, une raison qu'on démontre en raisonnant juste? Cette raison, vous me l'accorderez sans doute, n'est pas détruite par cela seul qu'un individu ou que beaucoup d'individus auront raisonné faux. Une réunion de fous ne détruirait pas la raison ; on peut dire que les portes de Charenton ne prévaudront jamais contre elle. Chose bien remarquable, à mon avis : ce que vous opposez à la raison universelle est précisément ce qui prouve son existence. Changez, changez, si vous le pouvez, cette langue française que la raison a faite, car elle enlace tellement dans sa dialectique les esprits qui veulent contester la vérité, qu'elle les oblige àla prouver.

» Je vous en supplie, mon cher confrère, ne passez pas légèrement sur Texistence de la raison universelle. Non-seulement cette question a de rimportance dans la discussion que nous suivons, mais c'est une de celles qui impliquent toute Texistence intellectuelle d'un écrivain. Kéfutez ou admettez les considérations que je vous présente, mais vous ne pouvez rester insouciant devant elles.

i> La morale universelle ne peut pas plus être écartée de la discussion que la raison universelle ; car elle est écrite dans toutes les con-

sciences, comme dans tous les codes des nations ; elle est le fondement de là société, la règle de la vie de Tindividu, la loi intime de son existence. Direz-vous que la morale varie selon les temps et selon les lieux ? Cette banalité peut être vraie pour certains détails d'application bien moins importants qu'on ne l'affirme ; mais ses principales prescriptions sont reçues dans tous les temps et dans tous les lieux, et vous m'aiderez vous-même à prouver son existence, comme vous m'avez aidé à prouver l'existence de la raison.

» En effet, mon cher confrère, dans ces dissertations singulièrement hasardées, où vous vous efforcez d'ôter aux abus de la force et de la ruse leur caractère de criminalité, où vous réduisez le meurtre et le vol à de simples fautes de calcul , à des erreurs de raisonnement, ne pouvant donner lieu par conséquent à Timprobation des hommes, je vois en quelque sorte s^échapper de votre plume la confession de cette morale dont vous voulez faire abstraction.

i> Quel est le but de votre système, si ce n'est d'amener la société à un état meilleur que le présent ? Mais le mieux suppose le bien et le bien suppose lemaL Tout Tordre moral est donc sousentendu dans votre thèse, et je vois, sans trop de surprise, revenir sous votre plume ces idées de crime et de vertu, de blâme encouru, de honte et de flétrissure, que vous aviez tout d'abord écartées comme des aberrations dangereuses. Ce que je dis de la morale universelle, je le dis aussi de la justice éternelle : vous la repoussez également quand on l'appelle par son nom ; mais dès qu'on n'eu parle pas, vous la laissez très bien

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pénétrer dans vos phrases et reparaître dans vos songes, même avec cette robe noire du juge qui vous inspirait tant de répulsion. Ainsi Fidée de pénalité reparaît dans les effets de cette feuille d'inscription qui interdirait le pain et Teau au meurtrier et au voleur, et condamnerait le faussaire et l'escroc « à s'expatrier pour cause de !» honte publique. j> Vous tenez dans votre main cette balance de la justice que vous proposez de briser; vous mettez d'un côté l'intérêt de la fiancée innocente, du négociant honnête homme, l'intérêt même de la société ; et, de l'autre, l'intérêt du voleur et de l'assassin ; enfin vous faites intervenir le juge de paix pour constater les fautes et les crimes. S'il n'y avait pas, moucher confrère, une morale et une justice écrites dans le sanctuaire de vos croyances, elles ne seraient pas écrites par vous dans ces pages où vous contestez leur existence.

i> Mais vous me dites que tous les siècles passés protestent contre l'existenceou contrela puissance de cette raison objective, de cette morale universelle et de cette justice éternelle. Vous convîen-

drez, je pense, que cette protestation des siècles passés n'a pas été elle-même très puissante, car je ne vois pas que ces trois grandes idées qui soutiennent l'univers soient ébranlées le moins du monde. Nous les retrouvons dans toutes les intelligences avec le regret douloureux qu'elles ne soient pas dans les faits de l'humanité comme elles sont dans les consciences. Dire que la raison, ' la morale et la justice n'ont jamais eu dans l'humanité tout l'empire qu'elles devraient avoir, c'est tout simplement dire que le règne de Dieu n'est pas réalisé sur la terre, et que la vie de l'humanité est un combat qui a ses vicissitudes et ses périls. Mais de ce que le bien absolu n'est pas de ce monde, faut-il en conclure qu'il n'existe pas? Ce serait une conclusion qui ne pourrait être tirée que par ces esprits absolus dont 'la devise est tout ou rien !

» Laissez donc à l'humanité ces phares qui doivent l'aider à s'avancer dans les voies du progrès, quoiqu'elle ne puisse espérer d'arriver à la perfection, qui est l'attribut de Dieu seul ; permettez aux navigateurs de s'orienter et de se dî-

riger sur les étoiles du ciel, quoiqu'ils n'aient pas à coup sûr la folle pensée d'y aborder.

» Descendons , puisque vous le désirez , des considérations philosophiques qui, selon moi, dominent toute cette discussion , pour laisser nos arguments respectifs se prendre corps à <.'orps, comme de braves soldats satisfaits de se joindre et de se combattre à égalité de terrain, de soleil et de courage.

» Je mets donc à l'écart, dans cette partie de ma réponse, la raison générale^ pour opposer mes raisonnements aux vôtres , vous priant de permettre, pour la plus grande clarté de cette controverse, que j'emploie la forme du dialogue en désignant les deux interlocuteurs par ces mots : vous et MOI.

» Pour n'omettre aucune objection importante, je suis l'ordre qui m'est tracé par votre lettre :

» vous : Plus d'une fois il vous est arrivé de prendre parti contre moi pour les nationalités.

Or , peut-on les concevoir sans guerres et sans conquêtes ?

» MOI : Oui, si l'on parvient, comme vous n'en doutez pas. à détruire les pensées de meurtre par le développement de la civilisation. Une nation étant composée d'individus, si l'idée de tuer n'est dans aucun de ces individus, elle ne pourra être dans la nation en vertu de ce principe de logique : « Ce qui n'est dans aucune partie d'un tout > n'est pas dans le tout. »

i>'vous : Si le raisonnement est impuissant contre le meurtre et le vol , c'est qu'il est d'abord impuissant contre la guerre et la conquête.

i> MOI : Je retourne l'argument et je dis : Si le raisonnement est impuissant contre la guerre et la conquête, c'est qu'il est d'abord impuissant contre le meurtre et le vol.

> vous : Partisan de la pénalité légale, soyez donc conséquent. Ou instituez des tribunaux qui punissent la guerre et la conquête, ou réformez les tribunaux qui punissent le meurtre et le vol.

i> MOI : Détracteur de la pénalité légale, soyez donc conséquent. Ou déclarezle raisonnement suf-

fisant pour détruire la guerre et la conquête, ou reconnaissez-le insuffisant pour détruire le meurtre et le vol.

» vous : Ne tentez pas de séparer ce qui est inséparable, Teffet de la cause.

» MOI : La preuve que les nationalités ne sont pas la cause dont la guerre est l'effet, c'est qu'il y a des guerres civiles dans Tintérieur des nations.

» 11 y a même des guerres d'individu à individu, des duels ^ et des brigandages qui sont des conquêtes à main armée faites par des particuliers sur d'autres particuliers.

» La division de l'humanité en nations ne fait donc rien à la question , puisque les individus eux-mêmes s'égorgent.

i> vous : A quoi sert d'hésiter? Ne tentez pas de concilier ce qui est inconciliable.

» MOI : Je n'hésite pas le moins du monde , j'accepte le traité de Fénelon^ justifiant les procédés du brigand par les raisonnements du conquérant.

D vous : Oui, certes, mon cher confrère, /arfmets la pénalité; seulement la pénalité qui me suf-

fit ne vous suffit pas. A la pénalité naturelle vous croyez nécessaire d'ajouter une autre pénalité , une pénalité artificielle, une pénalité arbitraire, la pénalité légale ; ce n'est que cette dernière, cette double pénalité, que je n'admets pas.

i> MOI : La pénalité que je défends est très naturelte^ car elle naît de l'idée de justice ; elle est dans la logique de cette idée. C'est votre pénalité, à vous, qui est artificielle et arbitraire ; elle est artificielle, parce qu'il vous faut inventer la feuille d'' inscription et créer , à force d'art , un état social difiërent de celui que la civilisation à produit ; il vous faut décider arbitrairement que le vol n'est pas un délit, que le meurtre n'est pas un crime, ^i punir cependant le voleur et le meurtrier que vous déclarez innocents.

D vous : Votre pénalité légale est une pénalité béante à laquelle la Gazette de France^ que vous dirigez, pas plus que la Presse^ que je dirigeais, n'a pu échapper.

» MOI : La Presse, pas plus que la Gazette, n'a été frappée par la pénalité légale : elle l'a été par un coup d'Etat.

» Voici le décret qui a suspendu la Gazette :

" Le président du conseil, chargé du pouvoir exécutif, vu le décret de TAssonblée nationale en date du 24 juin 1848, et ainsi conçu :

» Art. 2. Paris est mis en état de siège;

» Art. 3. Tous les pouvoirs sont délégués an génénal Cavaignac ,

" Vu le journal la Gazette de France, actuellement rédigé et imprimé à Paris,

" Le conseil des ministres entendu •

»» Considérant que ce journal contient des attaques incessantes contre la République et des excitations tendant à détruire cette forme de gouvernement pour y substituer la forme monarchique,

" Arrête :

M Art. 1". A dater de ce jour, le journal la Gazette de France est et demeure suspendu.

»» Cavaignac. «

» Il n'y a là, vous le voyez , ni procès ni tribunaux, ni même aucune incrimination : il y a la constatation et la déclaration d'un fait dont nous ne contestons pas la vérité , et qui est un titre d'honneur pour nous.

3 VOUS : Je conviens que, par le fait de Tinscription de vie, tout malfaiteur redoutable et redouté serait condamné , comme Caïn et comme le Juif-Errant, à la peine de marcher toujours, jusqu'à ce qu'il eût trouvé une terre où la civilisation n'ait pas fait pénétrer l'usage de l'inscription de vie, ce simple perfectionnement du passeport.

» MOI : Vous entendez bien que la civilisation aurait étendu partout votre système d'assurances, car vous n'admettez pas les nationalités. Donc votre Caïn , votre Juif-Errant, ne trouveraient à vivre sur aucun point du globe et seraient réduits à s'expatrier de la terre par un suicide. C'est ce qui arriverait certainement si votre système était praticable.

i> vous : A votre tour, mon cher confrère, convenez que si la publicité eût été la seule pénalité qui existât jamais, Socrate n'eût point péri par le poison, Jésus-Christ ne fût point mort sur la croix.

» MOI : Si la justice vraie, la justice juste, la seule que je veuille défendre, eût été appliquée

à Athènes, Socrate n'aurait pas été condamné.

> Quant à l'autre exemple, M. Dupin a établi dans un écrit de légiste que toutes les formes de la justice légale , tous les principes du droit avaient été violés dans le jugement du Kédempteur*de Thumanité.

i> La justice vraie a donc du bon, et tous nos efforts tendent à rapprocher autant que possible la justice humaine de la justice divine.

» Il vous paraît plus simple de supprimer la justice humaine et d'en détruire l'idée dans les consciences que d'essayer de la perfectionner. Appliquez à ce perfectionnement tous les efforts de la civilisation générale, et vous obtiendrez un résultat pratique qui vous échappera infailliblement dans la voie où vous marchez.

i> vous : Que ma pénalité vous paraisse trop rigoureuse, c'est là un point que je n'ai pas à discuter, car je ne la crée pas. Elle est ce qu'elle est; elle est ce qu'elle doit être, rien de plus, rien de moins.

» MOI : Elle est ce qu'elle est; mais, comme il s'agit de choisir entre elle et une autre pénalité,

si la vôtre est mauvaise , cela fait bien quelque chose à la question.

ï vous : Parce qu'il y a des déserteurs, proposerez- vous donc de renoncer aux livrets des soldats? Parce qu'il y a des commerçants qui déposent leur bilan, proposerez-vous donc d^ supprimer le greffe et la publication des faillites? Parce qu'il y a des débiteurs qui ne payent pas leurs billets à échéance , proposerez-vous donc d'abolir les protêts?

» MOI : Permettez-moi, mon cher confrère, de renvoyer tout ce paragraphe à votre adresse, car c'est vous qui demandez qu'on supprime les greffes et les tribunaux, parce qu'il y a des abus dans

les formes de la justice actuelle.

» vous : Je conviens que la crainte de la plus légère constatation deviendrait, de bonne heure, une pensée fixe ; mais ce serait rendre à la honte la puissance salutaire que lui a fait perdre la pénalité légale.

> MOI : Mais vous supprimez la honte, puisque vous faites du crime une simple faute de calcul. Il n'y a pas de honte à se tromper dans une addition.

» Pourquoi, ne voulant pas que la honte s'at" tache au crime, comptez-vous sur la honte comme devant être un frein contre le crime?

Sortez si vous le pouvez de cette inconséquence !

» vous : Sur rinscription de vie, vraisemblablement, ne serait inscrit que ce que la loi qualifie présentement crimes et délits. Vous pensez qu'il vaut mieux exposer une jeune personne, , votre fille, peut-être, au risque d'épouser un assassin, que d'exposer l'assassin au risque de ne pas trouver de compagne ; vous pensez qu'il vaut mieux exposer un jeune homme", mon fils peutêtre, au risque d'avoir pour associé un voleur, que d'exposer le voleur au risque de ne pas trouver d'associé ! Tel peut être votre avis en matière de risques, mais vous permettrez que ce ne soit pas le mien. Tant pis pour l'assassin s'il ne trouve pas de compagne, tant pis pour le voleur s'il ne trouve pas d'associé : l'un et l'autre ne subiront que la privation qu'ils auront méritée.

» MOI : Dans cet ordre de raisonnements, la justice sociale est encore plus prévoyante et plus géométrique que vous ; car, avec la peine de

mort, elle protège encore plus efficacement la jeune fille contre le risque d'être mariée à un meurtrier. Elle supprime Tassassin, et vous lui laissez la chance de cacher son identité, en dérobant la feuille d'inscription d'un honnête homme qu'il aura tué, et de faire de nouvelles victimes.

j> vous : Quelle loi, me demandez-vous, serait assez puissante pour empêcher un homme de perdre sa feuille d'Inscription ? — Ne me parlez pas de la loi, parlez-moi de la nécessité, qui, rendant universellement et journellement indispensable la production de l'Inscription de vie, ôterait conséquemment à l'Inscrit toute idée de la perdre. A quoi cela lui servirait-il de la perdre? Cela ne lui servirait ([u'à se frapper lui-même de suspicion ; car supposez en vigueur le régime de l'Inscription universelle, que penseriez-vous d*un inconnu qui viendrait vous demander, soit votre fille en mariage, soit l'ouverture d'un crédit, soit le prêt d'une somme d'argent, soit la location d'un appartement, soit, enfin, un service ou un emploi , et qui , h cette interpellation dictée par la

prudence la plus vulgaire : Justifiez-moi qui VOUS êtes et d'où vous venez, vous répondrait : J'ai perdu mon inscription de vie ?

i> MOT : Il y aurait sans doute inconvénient pour cet homme à ne point montrer sa feuille d'Inscription, car cela l'exposerait au soupçon ; mais l'inconvénient le plus grand de tous pour lui, ce serait d'exhiber une feuille qui contiendrait la preuve d'un fait abominable.

» vous : Ne lui répliqueriez-vous pas, à cet homme : Eh bien, si vous avez perdu votre Inscription de vie, allez vous en faire délivrer un duplicata chez votre percepteur, et rapportez-lemoi visé par votre juge de paix.

» MOI : Moyen insuffisant ; car comment les percepteurs pourraient-ils avoir des doubles des feuilles d'inscription de trente-cinq millions d'habitants et y inscrire, au fur et à mesure de leur constatation, les faits et gestes de chacun?

» Quant au juge de paix chargé, à ce qu'il paraît, de cette constatation^ serait-il toujours assez courageux pour inscrire dans ces feuilles la vérité^ rien que la vérité, et surtout toute la

vérité ? N'agirait-il pas sous la pression de la menace du bandit et de ses propres craintes ? Dans bien des cas, il arriverait certainement, de ces deux choses Vune : ou l'assassin assassinerait le juge de paix, ouïe juge de paix, de peur d'être assassiné, n'inscrirait pas le crime.

» vous : Ne dites donc pas, mon cher confrère, que ma pénalité serait à la fois impuissante et draconienne.

» MOI : Elle est pire que cela, elle est impraticable. Je répète, en regrettant de persister dans ime contradiction qui vous afflige, que votre pénalité serait impraticable, et qu'il n'y a pas de loi au monde qui pût obliger un homme à porter sur le front un écriteau qui le flétrirait et lui ferait refuser partout le pain et l'eau.

» vous : Ne me parlez donc pas de loi ; par cela même que je n'admets pas de pénalité, je n'admets pas de lois positives. Parlez-moi de nécessité.

j) MOI : Il faut bien, mon cher confrère, que je maintienne ce mot de loi dans votre système. Je ferai plus encore. Je maintiendrai les mots

de juges et de tribunaux, et à leur suite cette idée d'autorité que vous voudriez exclure.

» Avez-vous pensé à ce qui arriverait si, en faisant un faux, un homme s'était approprié la maison d'un autre ?

» Le juge de paix constatera le vol, me ditesvous, et la publicité punira le voleur. C'est fort bien ! Mais le voleur, ainsi puni, gardera-t-il la maison volée?

j> Si c'est ainsi que vous l'entendez, qu'en pensera l'honnête homme, dépouillé par le faussaire ? Et celui-ci ne dira-t-il pas, comme le cocher de fiacre blâmé par arrêt de la cour : t Si cela n'empêche pas mon fiacre de rouler, peu m'importe ? j>

» Que vous ne punissiez pas la spoliation, c'est déjà bien fort ; mais que vous la mainteniez, cela ne serait pas possible. Le sens droit du peuple entier se soulèverait contre cette iniquité.

D II faudrait donc obliger le voleur à réintégrer l'objet volé dans les mains du légitime propriétaire. La publicité ne suffirait pas pour con- ^^ traindre le voleur, ciaril changerait de résidence, „

emportant le j^rix du vol. Il faudrait donc un arrêt de la justice publique pour opérer cette réint^ration. Un tribunal est ici nécessaire, et ce tribunal doit avoir, avec Tautorité de la loi, des liuissi@Fr,^s gendarmes, et tout ce qui fait que force reste à la loi dans nos Etats civilisés. > A ma définition de Vauiorité^ dont je fais

venir la liberté, donnant elle-même naissance à Tautorité par la délégation^ vous répondez que < je m'expose à faire croire que je suis révolu- > tionnaire. »

^ Pour vous rassurer pleinement à cet égard, je vous citerai cet édit d'un de nos rois, contenant substantiellement la théorie qui vous étonne :

*4 Si la nation éprouvait jamais ce malheur — Tex- « tinction de la dynastie, — ce serait à la nation r même de le réparer par la sagesse de son cJtoix. »» Nous savons que notre couronne n'est à notis que » pour le bien et le salut de TEtat ; et que, par con- >• séquent, Y État seul avrait le droit d'en disposer m dans un tel événement que nos peuples ne prévoient I» qu'avec peine. Nous croyons donc devoir à unena-

» tion si fidèlement et si invariablement fixée à la »» maison de ses rois, de ne pas prévenir le choix " quelle aurait à faire si pareil malheur arrivait. »»

» Vous me demandez ce qui aurait lieu si le pouvoir ne respectait pas la liberté que je reconnais, avec M. Laurentie, être de droit divin. Je pense comme vous, mon cher confrère, qu'une révolution sortirait très probablement de ce conflit, parce que, tout l'ordre social étant détruit, la nature humaine serait livrée aux mouvements aveugles des passions. Mais s'ensuit-il que la nation qui briserait ses institutions pour une faute de ses gouvernants aurait eu raison dans cet acte de suicide? Les motifs qui militent en faveur du droit monarchique auraient-ils perdu de leur valeur parce qu'un prince serait sorti de ce droit? Je ne le pense pas, et vous ne le croyez pas plus que moi.

> Vous m'aideriez sans doute, mon cher confrère, par cette force souveraine de la raison démontrée par le raisonnement^ à faire comprendre aux rois qu'ils doivent respecter la liberté, même

malgré ses excès, et aux peuples qu'ils doivent maintenir l' autorité, même avec ses abus, jusqu'à ce que la civilisation ait fait cesser à la fois les excès de la liberté et les abus de Tautorité.

» Le sujet de notre discussion est, je crois, à peu près épuisé. Les principaux arguments pour et contre ont été exposés, et notre auditoire pourrait nous dire , comme les présidents aux avocats : « La cause est entendue. »

> Cette discussion a commencé sur une question de principes, et sur ce terrain nous étions bien près de nous accorder. Vous m'aviez concédé le pouvoir indivis avec Vhérédité, que vous a|)peliez rationnelle, expression ciui répondait, dans ma pensée, au mot légitime. Je vous avais concédé le pouvoir individuel, c'est-à-dire le pouvoir réservé à tous les membres d'une société libre de se gouverner eux-mêmes , de gouverner leur famille et leur fortune, sans rencontrer comme obstacle et même comme limite l'autorité

gouvernementale, tant que leur droit et leur liberté ne blessent pas le droit et la liberté de leurs voisins. Ainsi, aux rois Tadministration de la chose publique, c'est-à-dire du fonds social et des revenus nécessaires à tous les intérêts communs; le gouvernement de TEtat par rapport aux autrès Etats, Texécution des lois, la surveillance générale et la protection des droits de tous, l'autorité sur les fonctionnaires institués par eux. Aux particuliers la plénitude de leur liberté audessous d'eux, et au-dessus une participation égale à la source d'où découle le pouvoir législatif et même le pouvoir gouvernemental, pour le cas-où, ce pouvoir venant à expirer par Tex^inction de la dynastie, il s'agirait de la raviver au moyen d'une délégation nouvelle.

ï Sur ce terrain de la tradition et de la piratique, nous paraissions du même avis , sauf quelques difierences de formules ; et le débat n'au-

rait pu se prolonger sans manifester notre parfait accord.

ï Peut-être, par cela même, n'aurait-il pas eu toute l'utilité que nous devions en attendre , car

il n'aurait pas atteint dans leur profondeur les dissidences qui troublent la société et suspendent son essor vers un meilleur avenir.

» Il y a, en effet, en elle d'autres questions que celles qui portent sur la définition du pouvoir et sur sa constitution. Onaditquelarévolution, politique en 1830, était devenue sociale en 1848. On n'a pas dit assez, selon moi : elle impliquait déjà l'ordre moral tout entier, non qu'elle eût monté d'un degré l'échelle des idées , mais elle avait dégagé de son fond ce qu'elle renfermait à son origine ; car elle fut philosophique et sceptique dans le dix-huitième siècle avant d'être politique et démocratique dans le dix-neuvième.

> Aujourd'hui, comprimée par la force organisée, elle subsiste comme obstacle à la liberté, cachant son terrible problème, qui ne cessera de menacer la société tant qu'il ne sera pas résolu dans l'intelligence de tous.

» Les commencements de notre discussion ont donc mis en lumière ce premier point, qui a bien son importance : c'est que, si l'ordre moral était

affermi par le travail latent de la raison publique, la monarchie, telle qu'elle est exposée depuis vingt-six ans dans les colonnes de la Gazette de France^ ne rencontrerait pas de dissentiment dans les esprits éclairés.

ï Si Ton admet , en effet , que la source du pouvoir est dans la délégation, on réduit toute la différence qui existe entre la monarchie et la république aux deux sortes de délégation inhérentes à la nature des choses : à la délégation à terme défini produisant la présidence républicaine , et à la délégation à terme indéfini produisant la royauté héréditaire. La monarchie représentative réunissant ces deux modes de délégation , Tune pour la royauté , Tautre pour l'assemblée élective , doit concilier les républicains et les royalistes.

» Ainsi, dans la politique proprement dite, le problème est virtuellement résolu et ne laisse en dehors que ceux qui veulent le gouvernement direct du peuple , impossibilité radicale reconnue par Montesquieu et par Rousseau lui-même ; et ceux qui ne voudraient pas de gouvernement du

tout et cherchent un état social où le monde irait de soi^ comme disent les Italiens.

» Cett^ pensée, mon cher confrère, avait été la préoccupation de votre vive intelligence ; aussi je n'ai été nullement étonné de la voir bientôt percer dans notre discussion, et , tout accessoire et incidente qu'elle était d'abord, devenir le sujet principal et unique de notre débat. .

j> Loin de regretter ce développement, je m'en suis félicité ; car une controverse établie sur un point aussi fondamental ne pouvait qu'avancer le travail salutaire de l'esprit public. C'est surtout sur les points ténébreux de la situation intellectuelle d'un peuple qu'il est utile de porter la lumière. Nos lecteurs l'ont compris comme moi, et l'approbation bienveillante dont ils ont entouré cette discussion m'a prouvé qu'ils en appréciaient l'utilité.

» Ce n'est pas seulement au point de vue 'de l'intérêt social que la controverse établie entre nous aura été bonne ; elle le sera aussi pour vous, mon cher confrère ; car, dans notre société bon-

leversée, quel est celui de nous qui n'a pas fait son éducation en faisant des livres?

> Un de mes amis, devenu depuis Tun des plus fermes défenseurs de Tordre social, me dit, il y a trente ans : « Félicitez-moi, je viens de délivrer » mon esprit d'une utopie qui obsédait mon ima- ^ gination depuis plusieurs années et tenait tou- » tes mes facultés en échec. Je Tai jetée dans une ^ brochure, et, depuis que ma brochure est puï bliée, je ne pense plus à mon système. >

» C'est bien quelque chose , en efiet, d'avoir mis hors de soi une idée qu'on avait conçue dans un siècle d'illusions et de rêves et qui nous tyrannisait, et de pouvoir librement porter sa vue sur les intérêts réels et sérieux de son temps et de son pays.

• Dans cette controverse si vive, portée sur les questions de l'ordre moral, nous avions peu de chances de nous accorder, car nous partions de deux points opposés. Tout ce que nous pouvions faire, c'était d'exposer nos raisons dans toute leur force et de laisser le public juger entre nous ; nous avons rempli ce devoir avec conscience : le

résultat final n'appartient à aucun de nous.

j> Si la discussion avait besoin d'un développement pour être complète, je ne le verrais que dans Texposé du côté pratique de votre système.

3) Sous le rapport des théories, vous avez tout dit et nous avons tout discuté ; mais l'application de vos idées à Torganisation de la société, aux rapports des hommes entre eux, aux institutions publiques et à la forme de l'existence humaine dans ce système, il m'est impossible de l'imaginer d'après les allusions incidentes que je trouve dans vos raisonnements.

» Vous me parlez de la royauté des hommes supérieurs : est-ce dans un sens positif que je dois prendre cette pensée? Quelle serait alors la fonction de cette royauté nouvelle? Vous m'indiquez des percepteurs et des juges de paix : pai; qui seraient institués ces magistrats? Vous employez la langue des compagnies d'assurances pour la substituer à la langue politique. Vous me dites que les primes reçues serviraient à prévenir les risques. — Comment entendez-vous que cet impôt volontaire serait employé? Servirait-il à payer

des services de surveillance, de police, de prévoyance et de sûreté? Comment ces services seraient-ils organisés? Par qui les employés seraient-ils nommés et dirigés? Si c'est par les compagnies d'assurances, quelle serait Torigine de rinstitution de ces compagnies? Enfin, y aurait-il une instruction publique, un culte, des précepteurs de morale ? Tout cela, mon cher confrère, aurait besoin d'être indiqué avec cette précision, cette clarté de conception et de déduction que vous savez mettre dans vos écrits

» Vous convient-il de soumettre cette partie de votre conception à la grande épreuve de la discussion contradictoire? Je vous suivrai sur ce terrain comme sur tous les autres.

» Mais ce que je préférerais dans mon affection pour vous, ce serait, mon cher confrère, de vous voir renoncer dès aujourd'hui à cette brillante utopie de l'humanité « formant une société unix> verselle se soutenant sans lois positives, sans 3) magistrats, sans force armée, sans gouver- 3) nants officiels, sans autres rois que les hom- » mes de génie. » Je devrais ajouter, pour ren-

dre toute votre pensée : sans morale, sans justice, sans autorité humaine et même divine, sans rien de ce qui semble limiter la liberté. Cette pensée serait-elle autre chose qu'un rêve détruit à l'avance par la psychologie, par la nature humaine, par les sciences philosophiques et par les sciences physiques, — qui nous montrent partout des lois immuables régissant les rapports des êtres immatériels et matériels? — Serait-elle autre chose qu'une chimère contraire à la raison et k la vérité ? Elle serait tellement en dehors du monde réel, que vDus ne trouveriez jamais un moyen de la substituer à Tordre établi.

j> Le cours des choses humaines qui, depuis l'origine de l'univers, entraine le genre humain dans le développement des faits primitifs, selon la grande loi de la tradition et du progrès qui veut que l'effort des générations tende invinciblement à se rapprocher de l'idéal divin, sans rompre la chaîne qu'elles forment ; toute cette force des événements, que vous subirez vous-même, ne vous permettra jamais de mettre votre système en exercice, ni même d'essayer son application.

ce qui ne pourrait se tenter sans produire le plus effroyable bouleversement qu'on eût vu depuis le déluge. Non, vous ne trouverez jamais, croyez-le bien, ni une assemblée, ni un chef d'État, ni un parti politique quelconque qui vous donne le pouvoir de dévoûter ainsi tout rédifice social, sur la foi de vos idées, contraires en cela à toutes les lois de la statique, à toutes les données de la raison et de Texpérience.

» Dussiez-vous vivre pendant des siècles entiers, vous resteriez avec votre utopie, en dehors de la marche des événements, tournant autour de rédifice social sans y trouver un vide assez grand pour y jeter vos premières assises ; vous auriez le sort de tous nos grands utopistes : de Saint-Simon , qui n'a pu enfanter qu'un cénacle quand il prétendait créer un univers ; deFourier, qui, aspirant à changer le monde sidéral, n'a pu fonder un phalanstère ; de Cabet expulsé de cette Icarie qu'il était allé créer au-delà des mers, et qui vient de mourir accusé de tyrannie par ceux qu'il avait séduits. Avec votre dévoûment très louable aux idées que vous croyez bonnes, avec vosbrillan-

droit certainement de moins grands efforts pour réparer cet édifice, pour opérer des sous-œuvres, pour consolider ses bases, pour le compléter et Tembellir, qu'il n'en faudrait pour en élever un autre sans bases solides, sur des plans incertains, et au risque de laisser, en attendant, la société et l'humanité exposées à l'intempérie des éléments, aux météores et aux cataclysmes, sans avoir même, comme les Israélites dans le désert, des tentes pour s'abriter, de la manne pour se nourrir et une colonne lumineuse pour se guider. » Ce que je dis à vous, mon cher confrère, je le dis également à tous les hommes de liberté et de progrès que le vent des opinions a jetés dans les illusions et dans les mirages. Si tous ces hommes avaient réuni leurs talents, leur énergie, leur dévoûment au bien dans les voies de la civilisation traditionnelle ; s'ils s'étaient efforcés de perfectionner les institutions, au lieu de travailler à les renverser ; de réaliser l'idéal de la grande nation française, tel qu'on en aperçoit les traits principaux à travers les siècles écoulés, au lieu de concevoir chacun \m autre idéal, sans

aucun rapport avec le passé, ni même avec le présent, nous aurions réalisé la plus magnifique société politique qui se soit jamais montrée aux regards des intelligences célestes : car, je dois le dire comme une consolation pour les hommes d'avenir, si la réalité de la société s'est détériorée sur beaucoup de points, son idéal s'est perfectionné et complété. Les rapports des hommes entre eux, ceux des gouvernants et des gouvernés, et toutes les institutions accessoires, sont compris dans le sens des principes de la civilisation universelle mieux qu'ils ne l'ont été à aucune autre époque, et les aspirations des masses tendent à les réaliser.

» Ainsi, mon cher confrère, si vous pensiez avoir payé votre dette à votre idée par la contre • verse que vous venez de soutenir, nous aurions à traiter des sujets plus pratiques, et dans lesquels votre sagacité supérieure apporterait sans doute de nouvelles clartés.

» Dans le cas contraire, vous auriez à répondre aux questions que je me suis permis de vous adresser et qui auront pour but de faire juger

par Tapplication le système dont chacun de nos lecteurs peut aujourd'hui apprécier les théories. » J'attendrai donc que vous me fassiez connaître votre détermination à cet égard, et je vous prie d'agréer l'assurance de ma cordiale affection. »

H. de Lonrdoueix.

A H. DE LOURDOUEIX.

RXDACTBUR BN CHEF DE la Gaxette de France.

« Mon cher et très honoré confrère,

» Je ferai comme vous, je diviserai ma réponse en trois parties.

» Réciprocité est ma loi, toute ma loi. Et moi aussi je vous tiens compte, sans que vous me le demandiez, du désavantage qui résulte pour vous de la nécessité où vous êtes, pour discuter avec moi, d'échapper par le vague des généralités à la précision des interpellations.

» Ainsi, lorsque dans ma première réponse je vous ai demandé de me donner des garanties inviolables que la royauté se contenterait de posséder et d^administrer héréditairement ce qui est nécessairement indivisible, conséquemment indivis, sans empiéter abusivement sur ce qui est essentiellement individuel, vous avez éludé,, car vous vous êtes borné à me répondre : « La » délégation a toujours été faite sous la réserve » des droits de Tindividu. L'individu ne délègue » que la somme de liberté et de droits qu'il ne i> peut lui-même exercer. Partout les droits in- » dividuels, la liberté et la propriété des* ci- » toyens ont été considérés comme entièrement » en dehors de l'autorité gouvernementale. Mais » si la délégation n'a été nulle part sans réserve, »' elle a lié partout les déléguants comme les déi> légués. » Gomment a-t-elle lié les délégués? Quels cas ont-ils fait de la reserve des droits de l'individu? Dans l'application, qu'est devenue cette vraie loi de l'impôt, si souvent rappelée par vous : « Personne ne peut être imposé que » de son consentement, à moins que par tyran-

D nie ? » C'est ce que vous n*avez pas dit, c'est en effet ce que vous ne pouviez pas dire.

3> Ainsi, lorsque, dans ma troisième réponse, j 'ai insisté pour savoir quels sont donc les droits qu'une dynastie est apte à exercer et qu'un individu serait- inapte à conserver, vous avez encore éludé, ou plutôt vous avez gardé le silence. Effectivement, vous ne pouviez pas le rompre.

» Ainsi, lorsque, dans ma quatrième réponse, je vous ai porté le défi de trouver, par voie de supposition, dans toutes les prisons du globe, un malfaiteur, si habile qu'il fût à se justifier, qui pût défendre logiquement le meurtre et le vol sans prononcer lui-même leur condamnation et la sienne, vous n'avez pas ramassé le défi ; vous avez donc reconnu que la logique, que le raisonnement, interdisent le meurtre et le vol non moins expressément que la morale. Effectivement encore, vous ne pouviez point ne pas le reconnaître.

» Vous n'avez pas répondu à cette question :

« Quel droit un homme a-t-îl d'en punir un » autre? Où ce droit se puise-t-ii, sur quoi se

» fonde-t-il? » En effet, vous ne pouviez pas v

répondre.

» Vous avez côtoyé ce dilemne ne pouvant

passer au milieu : « Ou radoucissement des peines n'est qu'une transition , ou elle est une inconséquence ; ou il faut donner raison à Diderot justifiant la torture et à de Maistre glorifiant le bourreau contre Montesquieu et Beccaria vantant l'adoucissement dés peines, mais n'osant pas conclure et en demander l'abolition, ou il faut reconnaître avec moi que toute action porte en elle sa sanction, c'est-àdire sa peine ou sa récompense ; que le mal est le mal parce qu'il se punit de lui-même ; que le bien est le bien parce qu'il se récompense de lui-même ; que toute récompense nationalement donnée, toute peine légalement infligée font double emploi ; que ce sont deux récompenses pour un seul fait, deux peines pour un seul acte ; que c'est ajouter à la peine naturelle une peine artificielle : la peine légale. » Vous avez fait comme Montesquieu et

Beccaria;, vous n'avez pas conclu, vous n'avez

pas osé conclure en faveur de la sanction suffisante, vous n'avez pas osé conclure en faveur delà peine volontaire contre toute peine arbitraire.

» Vous n'avez pas contredit cet aveu de Montesquieu : « La tyrannie a infligé les mêmes » peines aux scélérats et aux gens de bien. » Pour vous obliger à rester muet, il m'a suffi de détacher et de vous présenter une page du martyrologe humain. Votre conscience, plus droite que votre logique et lui imposant silence, ne vous a pas permis de prendre la défense de la pénalité légale contre ses innombrables et glorieux martyrs !

D Vous avez passé, sans vous y arrêter, à côté de cette proposition : « La guerre et la conquête » sont la violation de Thumanité, non moins que » le meurtre et le vol sont la violation de la so- » ciété. » En effet, vous ne pouviez pas vous y arrêter; si habile que soit votre plume, elle eût vainement essayé d'expliquer pourquoi des arcs de triomphe à la guerre et à la conquête, pour- ([uoi des échafauds au vol et au meurtre ? Aussi ne l'a-t-elle pas essayé.

» Vous n^avez trouvé rien à répliquer à cette réfutation de vous-même par vous-même, à cett-e condamnation de la royauté par votre théorie, ou de votre théorie par la royauté : « Si la liberté et » Tautorité peuvent être conciliées, alors les rois » sont impardonnables d'avoir tous, partout et » toujours, traité la première comme étant in- » conciliable avec la seconde. Ils ne sont excu- » sables que si elles sont incompatibles, d J'ai pu dire, enfin, qUe j'étais plus royaliste que vous et que vous étiez plus révolutionnaire que moi, sans que vous pussiez prouver le contraire.

i> J'arrive maintenant à votre dernière réponse où, pour échapper à la précision des observations qui précèdent, vous vous réfugiez dans les hauteurs des généralités sur le langage humain. Vous prétendez que, pour rectifier quelques mots de la langue française, il faudrait créer d'autres idées, d'autres lois logiques, un autre monde intellectuel, un autre univers.

N'est-ce pas, mon cher confrère, prétendre quelque peu trop? N'est-ce pas, mon cher confrère, ce qui a lieu sous vos yeux et sous les miens? Ne

voyons-nous pas le progrès des idées modifier le sens des mots? Est-ce que, par exemple, depuis que les mots Autorité et Liberté font partie de la langue française, Autorité et Liberté expriment les mêmes idées, les mêmes rapports ? Estce que TAutorité au dix-neuvième siècle est ce qu'elle était avant le dix-septième? Est-ce que la Liberté, si incomplète qu'elle soit encore, a le même sens sous le régime de l'égalité civile que sous le régime de la vassalité féodale ? Est-ce qu'Autorité et Liberté avaient le même sens, ex-, primaient les mêmes choses, les mêmes rapports le 5 août 1789 que le 5 août 1788, le 9 août 1 850 que le 9 août 1829, le 25 février 1848 que le 25 février 1847? Est-ce qu'Autorité et Liberté ont le même sens, expriment les mêmes rapports en Russie qu'en France, en France qu'en Angleterre, en Angleterre qu'aux États- Unis? Est-ce que mots et idées ne varient pas selon les temps et plus encore selcfti le pays? Si les idées se rectifient, si les choses changent, est-il indifierent que les mots qui n'ont plus de " sens, ou qui n'ont plus (}u'un sens faux subsis-

tent ou se rectifient? Non, non, cela n'est pas indiflFérent, et comme ce que je pourrais dire à ce sujet ne vaudrait certainement pas ce qu'a dit à cet égard M. Tabbé Dupanloup, évêque d'Orléans, dans son très remarquable discours de réception à l'Académie française, le 10 novembre i 854, vous me permettrez de m'effacer pour le laisser parler :

" Je ne crains pas de le proclamer, la grammaire, le dictionnaire, sont à la littérature d'une nation ce que le fondement, avec ses fortes assises, est à l'édifice. Que dis-je? Dans ce vivant et immortel édifice des lettres, la grammaire, le dictionnaire, ne sont pas seulement à la base, ils sont au centre, ils sont au faîte; ils fortifient, ils portent tout.

" Non, je ne suis pas de ceux qui comptent les mots pour peu de chose.

" Rien n'est petit de ce qui appartient à l'humanité et lui vient de Dieu.

" Les mots sont à la pensée de l'homme ce que le

regard est à l'âme, une lumière, une physionomie. » Ils la réfléchissent, ils la révèlent, et l'homme

réduit à la pensée sans la parole pour l'exprimer au-

rait perdu une partie de sa puissance et de sa grandeur.

" La parole et la pensée, voilà donc les deux illuslustres prérogatives qui constituent dans l'homme la dignité de sa nature ! Voilà les deux forces par lesquelles il s'empare des choses, les exprime, les attire à lui et les possède. La pensée n'y suffit pas seule; Y homme ne possède réellement que ce quil a bien nomme.

" Les choses, en ce monde, sont le grand intérêt de l'humanité ; après les choses, les idées qui les représentent, après les idées, les mots qui les expriment. Mais la corrélation est si étroite ici, et le lien si fort, que les mots ne peuvent périr ou se corrompre sans entraîner et sans perdre ou corrompre avec eux les idées et les choses.

" C'est ce qui fait à mes yeux la puissance nonseulement de tout homme qui parle, mais d'un enfant qui bégaie.

" Toutes les fois qu'un homme, qu'un enfant a parlé, a dit un mot, j'écoute, je regarde attentivement : à moins qu'il n'ait perdu la raison, il y a une lumière quelconque dans sa parole.

" On dit quelquefois : Ce sont des querelles de

mots, et on dédaigne ; on a tort, il faut écouter toujours : comme s'il pouvait y avoir entre les hommes

des querelles où les mots fussent peu de chose ! comme

si toutes les plus grandes révolutions humaines,

bonnes ou mauvedses, ne s'étaient pas accomplies par

la puissance des mots, c'est-à-dire par la puissance

des idées et des choses que les mots expriment !

" Non : Dans le genre humain, tel que Dieu l'a fait, les grandes querelles de mots révèlent toujours le combat de grandes idées ^ et sont toujours des querelles de grandes choses.

« La paix du monde est dans V harmonie des mots y des idées et des choses.

" Et voilà pourquoi le dictionnaire d'une nation est à mes yeux une si grande puissance !

» Si les nations de la terre sont aujourd'hui si étrangement troublées, si les royaumes les plus puissants semblent incliner à leur ruine, c'est que depuis longtemps déjà cette harmonie n'existe plus.

" Les choses les plus importantes au bonheur et à la sécurité publics sont sans accord entre elles, et il y a un p'ofond dissentiment sur les idées qui les représentent et sur les mots qui les expriment.

" Toute idée est une puissance qui s'appuie sur une famille plus ou moins nombreuse de mots ana-

logues, qu'elle crée à son usage et qu'elle éclaire; ou plutôt, elle se transforme et se révèle en eux ; alors ces mots participent à sa puissance, expriment sa valeur, représentent sa force, réfléchissent sa lumière à divers degrés et avec des nuances diverses, dans la société et dans le commerce des intelligences humaines. Tout cela fait cette grande chose que j'ai appelée le BON SEWS DES MOTS.

" Mais, parmi ces mots dépositaires et représentants de l'idée, chacun a son rang, et pour ainsi dire sa mesure d'autorité; il en est qui exercent un plus haut empire sur les esprits, dont l'action est plus profonde dans le monde intellectuel, et dont l'obscurcissement ou la chute a nécessairement un plus grand, un plus funeste retentissement; ce sont les mots supérieurs, ceux que l'idée a élevés à sa plus haute valeur, en les pénétrant de sa plus vive lumière, et qui par là sont devenus pour les hommes comme la vérité présente.

" Mais qui ne le sait? il y a dans le monde, en face de la vérité, le mensonge et l'erreur; à l'encontre des idées vraies, les idées fausses.

» Si la vérité se manifeste par la lumière des idées vraies, le mensonge et l'erreur essayent d'usur-

per sa place et de s*introdiiire à la lueur trompeuse des idées fausses.

»» L'idée fausse, l'erreur, ce qui n'est pas, se trouve naturellement sans lumière et sans nom; c'est une puissance de néant, essentiellement usurpatrice dès qu'elle veut paraître quelque chose.

" Pauvre, indigente, stérile par elle-même, inaperçue, elle sent le besoin de s'emparer de la lumière, de l'influence et des mots enfin qui font la richesse de l'idée vraie, de l'idée rivale : inféconde et isolée par son impuissance naturelle, il faut qu'elle se donne \me famille et comme un Etat où elle règne, par l'étendue de ses affinités, et de là puisse dominer les intelligences. Pour cela, elle s'introduit d'abord dans le langage, seul moyen, pour elle, d'arriver tôt ou tard à envahir sûrement les esprits.

.» L'histoire en fait foi : jamais une idée fausse nest entrée dans le monde^ si ce nest par Vusurpation des mots justes dont elle s empare ^ et dont elle altère plus ou moins le sens ; car, dans les grandes luttes de la pensée humaine, les opinions, les partis contraires ont leurs mots, comme dans les luttes des nations, les armées ont leurs étendards.

" Mais alors il se passe toujours quelque chose

d'extraordinaire et qui appelle l'attention de tout sérieux observateur.

« Alors il s établit en apparence, dans le langage et entre les mots, mais réellement au fond, dans les idées et entre les choses^ ces chocs termbles qui ne sont^ à vrai dire, quune des phases de la hitte éternelle entre le vrai et le faux, entre le bien et le mal »

» Que faire, je vous le demande, quand ces chocs terribles se sont établis entre les mots et les choses ? Si Ton change les choses sans changer les mots, ceux-ci ne diront plus alors ce qu'ils disaient, le sens en sera considérablement altéré, conséquemment arbitraire. Vous voyez donc, mon cher confrère, qu'il est prudent de redresser les mots en même temps que les choses, si Ton veut mettre fin à ces chocs terriblés, si éloquemment rapportés et décrits en ces termes par Mgr Tévêque d'Orléans :

" La charité, V humilité, la miséricorde, l'humanité même, après quatre mille années de bannissement, ne sont rentrées dans le monde que par cette force supérieure qui se nomme le témoignage du sang.

» Elles avaient été bannies de la terre à ce point, que ridée même, que le souvenir, en étaient à peu près effacés dans la mémoire des hommes : la langue humaine ne savait presque plus les redire, on les blasphémait.

• La miséricorde était une faiblesse, im vice de cœur • Misericordia animi vitium est, disait le plus sage des philosophes.

•Humilitas, Thumilité, étaitsynonymede bassesse. Caritas ne désignait rien de plus que Tamitié ; et les relations que l'humanité, Humanitas, étaUissait entre les hommes, n'allaient guère au-delà de la politesse et des bonnes manières*

" Pour les restituer au monde, ces grandes idées, ces grandes choses, il fallut faire violence au langage humain, et donner un sens sublime à des mots vulgaires; mais les mots, les hommes et les choses résistèrent ; l'empire, l'univers, tout s'émut; des flots de sang coulèrent. "

» Trois révolutions, depuis soixante ans, [ont éclaté en France au nom de la Liberté. Le lendemain de ce triomphe, que signifiait ce mot, que désignait-il? Aujourd'hui même, à Theure

où je vous réponds, le mot Liberté signifie-t-il plus, relativement à ce qu'il devrait signifier, que ce que signifiait le mot Humanitas^ h Tépoque rappelée par M. Tévêque d'Orléans, relativement à ce que le mot Humanité signifie maintenant? Liberté signifie. encore servitude comme Humilitas a longtemps signifié bassesse.

» Fausse et incomplète, dites-vous, serait la langue où le mot Autorité ne signifierait plus « un homme qui ordonne et des hommes qui » obéissent, des maîtres et des serviteurs, des » patrons et des ouvriers, des pères et des en- » fants. » Fausse et incomplète, eussiez- vous dit en Tannée H 00, serait la langue où le mot Féodalité ne signifierait plus un suzerain ayant des vassaux, le serf faisant partie du fief, soumis aux corvées, aux banalités, enchaîné à la glèbe et ne pouvant disposer de lui. Eh bien ! en i 856, que signifie, que désigne, en France, le mot Féodalité? Ce mot ne sert plus qu'à désigner un état social qui a cessé d'exister. Le mot Autorité luimême n'a déjà plus la signification qu'il avait, il y a un siècle, d'ouvrier à patron, puisque

maintenant Touvrier en désaccord avec son patron est libre de le quitter. En réalité, Touvrier n obéit plus, il vend son travail et il en reçoit le prix, mais sans jamais cesser d'être maître de sa personne ; il peut changer à son gré de patron et de profession, ce qu'autrefois il ne pouvait pas faire. Rien également n'enchaîne plus le serviteur au maître. Ils sont réciproquement libres de se quitter. Le mot Autorité n'a conservé toute sa puissance que du père à l'enfant, tant que celui-ci n'a pas atteint l'âge de raison. Que dans ce cas le mot Autorité ait conservé toute sa puissance, cela s'explique naturellement par l'absence de raison suflSsante dans l'enfant , aussi cette exception, loin de contredire l'opinion que je soutiens^, la corrobore-t-elle justement. Prenez votre loupe, mon cher confrère, et examinez de près notre société à demi renouvelée : vous verrez que, — la question mise à part de gouverné à gouvernant, de soldat à officier, d'enfants mineurs àpère, mère ou tuteur, — il n'y a plus, dans le sens strict du mot, il n'y a plus d'homme qui « ordonne à des hommes qui obéissent, ï> il n'y a

plus que des hommes payant un salaire à des hommes qui le reçoivent, après Tavoir débattu et gagné. Que tout contribuable soit libre de payer ou de refuser l'impôt, à commencer par rimpôt du sang, comme déjà tout ouvrier est libre de payer ou de repousser le salaire qui lui est proposé, et la question de gouvernement sera bien près de sa solution. Alors le mot Autorité n'exprimera plus que la soumission passive de Tenfant mineur à la volonté paternelle, et encore sera-ce une question à examiner et à approfondir que celle de savoir si, pour former la raison de Tenfant, il n'est pas rationnel, il n'est pas nécessaire de procéder exclusivement par le raisonnement, la persuasion, la patience, au lieu de procéder par la force, l'intimidation, le châtiment, qui, le façonnant de bonne heure à la servitude par l'obéissance passive , le préparent ainsi à la tyrannie.

» Vous me suppliez, mon cher confrère, « de » ne pas passer légèrement sur l'existence de la » raison universelle, de la morale universelle, » de la justice éternelle, » trois choses dont une

seule rendrait superflues les deux autres, car elle les implique. Pourquoi adopterais-je de grands mots contredits par les faits, lorsque le raisonnement me suffit à enseigner, à démontrer que toute société n'est qu^ la mise en application de ce principe : Ne pas faire aux autres ce qu'on ne voudrait pas que les autres vous fissent; conséquemment ne pas tuer, si Ton ne veut pas s'exposer au risque d'être tué ; conséquemment ne pas voler, si Ton ne veut pas s'exposer au risque d'être volé ; ne pas outrager son père, si l'on ne veut pas s'exposer au risque d'être outragé, à son tour, par son fils ; ne pas violer ni suborner la jeune fille, si l'on ne veut pas s'exposer au risque de voir sa propre fille subornée ou violée; ne pas vendre à faux poids si l'on i;ie veut pas s'exposer au risque d'acheter soimême à faux poids; ne manquer, enfin, dans aucune transaction, dans aucune circonstance, à la bonne foi, à l'équité, si l'on ne veut pas s'exposer au risque d'être victime de l'iniquité, de la mauvaise foi, sans avoir le droit de s'en plaindre. Cherchez bien, et vous verrez que toute la

société se résume dans un seul mot : Réciprocité. La réciprocité est à la société ce que le pendule est au cadran. Qui dit société dit réciprocité ; qui dit réciprocité dit raisonnement; qui dit raisonnement dit tout ce que vous voulez : raison universelle, morale universelle, justice éternelle, puisque le raisonnement détourne de tout ce qui est mal et conduit à tout ce qui est bien. Passons donc.

e Enfin, vous y consentez, mon cher confrère; ne discutons plus sur le mouvement, marchons ; ne discutons plus sur la raison universelle, au rebours de laquelle marche Tuni vers, raisonnons. Il vous plaît d'adopter la forme du dialogue, soit. L'un de nous deux, comme dans le dialogue de Platon sur la Royauté, ne s'appellera pas Socrate, et l'autre, l'Etranger; l'un de nous deux, comme dans le premier entretien des Soirées de Saint-Pétersbourg^ de J. de Maistre, ne s'appellera pas le Comte et l'autre le Sénateur ;

chacun de nous gardera le nom qui lui appartient : Votre nom est Autorité, le mien est Liberté.

D A vous la parole :

»» L AUTORITÉ. Une nation étant composée d'individus, si ridée de tuer n'est dans aucun deces individus, elle ne pourra être dans la nation en vertu de ce principe logique : » Ce qui n'est dans aucune partie d'un n tout n'est pas dans le tout. " Donc on peut concevoir les nationalités sans guerres et sans conquêtes. La preuve que les nationalités ne sont pas la cause dont la guerre est l'effet, c'est qu'il y a des guerres civiles dans l'intérieur des nations. Il y a même des guerres d'individu à individu, des duels et des brigandages qui sont des conquêtes à main armée faites par des particuliers sur d'autres particuliers. La division de l'humanité en nations ne fait donc rien à la question, puisque les individus eux-mêmes s'égorgent. Si le raisonnement est impuissant contre la guerre et la conquête, c'est qu'il est d'abord impuissant contre le nieurtre et le vol.

S) LA LIBERTE. S'il est vr^ que ce qui n'est dans aucune partie d'un tout n'est pas dans le

tout, il est également vrai que ce qui n'est pas dans le tout n'est dans aucune de ses parties. Mais parlons sérieusement. Est-ce que le conquérant, qu'il se nomme Annibal, César ou Charlemagne, se croit un meurtrier punissable autrement que par la défaite ? Alors même qu'il noie les champs de bataille dans des flots de sang, tuer n'est pas l'idée qui lui apparaît, il ne voit que sa patrie qu'il agrandit ou qu'il venge ; il ne voit que les arcs de triomphe qui lui seront dressés à son retour, que les acclamations qui le salueront, que l'histoire qui transmettra son nom à la postérité en le glorifiant. Donc, l'idée de guerre pourrait encore subsister dans une nation où n'existerait plus l'idée de meurtre. Oui, sans doute, on peut concevoir dans l'avenir les nationalités sans guerres et sans conquêtes, comme on peut concevoir une femme qui n'ait jamais de fils, mais peut-ou concevoir un fils qui n'ait pas eu de mère? Est-ce que les nationalités ne sont pas filles de la conquête? Est-ce que, sans les conquêtes, il y aurait eu des nationalités ? Les nationalités sont à l'humanité ce que

les fractions sont à Tunité. Pour qu'elles existent, il faut qu'on la divise. Doit-on s'étonner que des guerres civiles éclatent au sein d'une nation, quand on choisit chaque année ce qu'elle renferme d'hommes les plus beaux, les plus vigoureux, pour les exercer au maniement des armes et à l'art de tuer sans hésitation celui qu'on décore du nom d'ennemi, sauf à lui rendre le lendemain le nom d'allié qu'on lui donnait la veille? Entre la guerre et le meurtre, plus j'y regarde et moins j'y vois de dijfférence, sinon que la guerre est le meurtre nationalisé, tandis que le meurtre est la guerre individualisée. Désapprenez, cessez d'apprendre aux nations à s'entreégorger, à s'entre-dépouiller, et vous verrez pres- ([ue aussitôt les cas de meurtre et de vol devenir de plus en plus rares en paraissant de plus en plus barbares. Depuis qu'il y a moins souvent de guerres, est-ce qu'il n'y a pas incontestablement beaucoup moins de duels? Est-ce que l'honneur qui n'admettait autrefois de satisfaction que les armes à la main ne commence pas à parler moins haut que la raison, à se sentir lui-même quelque

peu suranné et presque ridicule? Déjà, ily aviugt

ans, on eût honni le batailleur qui, après avoir blessé mortellement en duel son adversaire, s'en fût éloigné froidement ; il y a dix ans, on trouvait convenable que Thomme qui avait eu le malheur d'en blesser ainsi un autre s'en montrât désespéré et allât s'asseoir au chevet de son lit pour le soigner; maintenant on trouve moins puéril et plus sensé, moins barbare et plus honorable de s'expliquer et de ne pas se battre que de se battre et de ne pas s'expliquer. Eodomonts, batailleurs, spadassins, sont déjà à l'état d'anachronisme. Que sera-ce dans vingt ans* si la paix dure ? Ce que M. Dupin et la jurisprudence ont commencé, les mœurs l'auront achevé : il n'y aura plus, même dans l'opinion, aucune différence entre l'homicide par suite d'assassinat et l'homicide par suite de duel. Les gouvernements étant aux nations ce *que les tuteurs 'sont aux mineurs, que diriez-vous d'un tuteur qui, après avoir donné à son pupille l'exemple du meurtre et du vol, s'étonnerait que celui-ci l'imitât? Du tuteur ou du pupille, lequel des deux doit à l'au-

tre l'exemple qu'il convient de suivre? Ne seràit-il pas logique et rationnel que les gouvernements, qui qualifient de crimes le meurtre et le vol, qui les flétrissent et les poursuivent, commençassent par renoncer à jamais aux guerres et aux conquêtes ? Qui les en empêche, puisqu'ils ne relèvent que d'eux-mêmes ? Est-ce donc aux pupilles à faire preuve de plus de raison que les tuteurs ? Alors il faut renverser les rôles, alors il faut émanciper les pupilles et interdire les tuteurs ; alors il faut placer ceux-ci sous la tutelle de ceux-là; c'est une conséquence rigoureuse contre laquelle s'émousse la plus habile, la plus opiniâtre argumentation. Renoncez donc à dire que si le raisonnement est impuissant contre la guerre et la conquête, c'est qu'il est d'abord impuissant contre le meurtre et le vol. Autant vaudrait soutenir que le fils est antérieur au père dans l'ordre des générations.

" l'axjtorité. Détracteur de la pénalité légale, soyez donc conséquent : ou déclarez le raisonnement suffisant pour détruire la guerre et la conquête, ou reconnais-

sez-le insuffisant pour détruire le meurtre et le vol. La pénalité légale que je défends est très naturelle,

car elle naît de l'idée de justice. C'est votre pénalité • à vous qui est artificielle et arbitraire ; elle est artificielle parce qu'il vous faut inventer Y Inscription de vie et créer à force d'art un état social différent de celui que la civilisation a produit ; il vous faut décider arbitrairement que le vol n'est pas un délit, que le meurtre n'est pas un crime, et punir cependant le voleur et le meurtrier que vous déclarez innocents. La Presse, pas plus que la Gazette de France, n*a été frappée par la pénalité légale ; elle l'a été par un coup d'État, et le coup qui a frappé ces deux journaux est un titre d'honneur pour eux. Vous entendez bien que la civilisation aurait étendu partout votre système d'assurances : donc, votre Caïn, votre Juif- Errant ne trouveraient à vivre sur aucun point du globe et seraient réduits à s'expatrier de la terre par un suicide. C'est ce qui arriverait certainement si votre système était praticable. Si la justice vraie, la justice juste, la seule que je veuille défendre, eût été appliquée à Athènes, Socrate n'aurait pas été condamné ; si toutes les formes de la justice légale avaient été observées, lo Rédempteur de l'Humanité n'eût point été crucifié, ainsi que Ta doctement démontré

M. Dupin. n vous paraît plus simple de supprimer la justice humaine que d'essayer de la perfectiomier.

LA LIBERTE . Détracteur de la publicité pénale, consentez à ce que je convertisse Timpot forcé et multiple en l'impôt volontaire et unique ; consentez à ce que je remplace le recrutement militaire obligatoire par Fenrôlement volontaire transitoire, lequel fait du service sous les drapeaux une carrière et n'en fait plus une corvée, lequel substitue la liberté au servage ; alors, je le déclare, le raisonnement me suffira pleinement et aisément pour détruire la guerre entre nations, je devrais dire pour la transformer en guerre contre la barbarie, pour changer les conquêtes en progrès, pour fermer Tère de la Eivalité et ouvrir Tère de laKéciprocité. Aussi bien entre nations qu'entre particuliers, la Eéciprocité dénoue et simplifie tout ce que noue et complique la Eivalité. Moralement, le Bien, c'est tout ce qui fortifie, tout ce qui entretient la Eéciprocité ; le Mal, c'est tout ce qui l'afî^aiblit, tout ce qui la détruit, comme physiquement le bien, c'est tout ce qui fortifie, tout ce qui- entretient la santé, le

mal, toutcequiraffaiblit, tout ce qui la détruit. x> Cette simple notion^ cette claire définition du Bien et du Mal me sufiit pour asseoir inébranlablement ma publicité pénale, que vous qualifiez de pénalité artificielle. Oui, j^en conviens, elle est artificielle, mais comme Test aussi la clarté du réverbère qui dissipe Tombre de la nuit propice aux malfaiteurs. Si la pénalité légale que vous défendez est très naturelle parce qu'elle naît, dites- vous, de Tidée de justice, en quoi donc la publicité pénale qiie je propose serait-elle moins naturelle puisque vous Tavez vous-même qualifiée de pénalité? L'instrument de pénalité est indépendant de Tidée de justice ; il dépend du degré de civilisation ; ce n'est pas la justice qui a aboli la torture , c'est la civilisation ; ce n'est pas la justice qui a supprimé la roue pour mettre à sa place la guillotine, c'est la civilisation ; ce ne sera pas la justice qui renoncera à la pénalité légale pour adopter la publicité pénale, cessera la civilisation, qui ne saurait s'arrêter sur la pente de l'adoucissement des peines, pente que lui a tracée Beccaria, et que deMaistre

a été impuissant à lui faire remonter. Loin de créer un état social différent de celui que la civilisation a produit, Y Inscription de vie n'en est que la conséquence. Q'importequeje n'appelle pas le meurtre un crime et le vol un délit, si j 'appelle un meurtre le meurtre et un vol le vol ! Inscrire sur la police d'assurance de Pierre que telle année, tel jour, il a assassiné Paul de telle façon : voilà ce que vous appelez déclarer Yierreinnôcent! Est-ce làune réfutation sérieuse? Ai-je donc absolument besoin pour constater un fait de le qualifier? Ne me suffit-il pas de le constater ? La culpabilité, si elle existe, ne réside-t-elle donc pas dans le fait en lui-même ? Ne réside-t-élle donc que dans la qualification? Si c'est la qualification du fait qui en détermine la culpabilité^ ne risque-t-on pas de punir, comme crime, de la peine capitale, tel fait qui, dans un autre temps, sera tout au plus réputé comme une erreur dont il appartiendra uniquement à la vérité défaire justice? Ce n'est pas seulement par un coup d'Etat que la Gazette de France et la Presse ont été frappées. Combien de fois la Ga-

zette de France n'a-t-elle pas été poursuivie et condamnée de 1850 à 1847, en exécution de la législation pénale, alors en vigueur contre les crimes et délits de la presse ? Est-ce que la Presse n'a pas été poursuivie et condamnée en 1 850 pour avoir pris la défense du suffrage universel contre le suffrage restreint par la loi du 31 mai ? Est-ce que M. Nefftzer n'a pas été condamné à une année de prison qu'il a faite à la Conciergerie, parce que la Presse avait donné le titre de Message à une réunion de citations toutes textuellement extraites des œuvres du prince Louis - Napoléon? Ce qui prouve que la publicité pénale est une idée juste, c'est que vous ne pouvez l'attaquer qu'en tombant dans l'exagération la plus extrême. Ainsi, pour représenter Caïn réduit à « s* expatrier de la terre par un suicide^ j> il vous faut supposer l'univers entièrement exploré, entièrement peuplé, entièrement civilisé. Plus de contrées inhabitées, plus de vastes déserts, plus de hautes montagnes, plus de forêts vierges, plus de peuplades sauvages, plus de populations à demi civilisées ! En admettant qu'à force de

victoires remportées sur la barbarie, la civilisation en arrive là un jour, ce jour-là est-il prochain et n'y a-t-il pas, au contraire, lieu de craindre qu'avant qu'il se lève il ne s'écoule plus de siècles encore que n'en compte le passé? Caïn, avant d'être exposé à ce risque dont vous le menacez, n'aura malheureusement que trop d'espace et trop de temps devant lui. L'objection tonabedonc d'elle-même. La seule justice, dites- vous, que vous veuillez défendre, est la « justice juste y » mais si vous ne pouvez me citer un seul Etat, un seul siècle, où elle ait exclusivement régné dans le passé, quelle garantie me donnez- vous qu'elle régnera dans l'avenir, que l'innocent n'y sera pas réputé criminel et que le juste n'y sera pas jugé et condamné par le fort? La publicité pénale étant à la pénalité légale ce que le chronomètre est au sablier, remplace la pénalité légale, mais ne supprime pas ce que vous nommez la justice humaine. Non, elle ne la supprime pas, elle la perfectionne.

l'autorité. Vous dites que la pénalité qui résulte

de la publicité inhérente à la simple constation du fait « est ce qu'elle est ; » mais comme il s'agit de choisir entre cette pénalité et la pénalité existante, si celle-là est mauvaise et que celle-ci soit bonne, cela fait bien quelque chose. Je vous renvoie le paragraphe où vous me demandez s'il faut supprimer la publication des faillites parce qu'il y a des faillis, et la formalité des protêts parce qu'il y a des débiteurs qui ne payent pas leurs billets à échéance, car c'est vous qui demandez qu'on supprime les greffes et les tribunaux parce qu'il y a des abus dans les formes de la justice actuelle. Vous supprimez la honte puisque vous faites du crime une simple faute de calcul. Il n'y a pas de honte à se tromper dans une addition. Pourquoi, ne voulant pas que la honte s'attache au crime, comptezvous sur la honte comme devant être un frein contre le crimeî Sortez, si vous le pouvez, de cette inconséquence. La justice sociale est encore plus prévoyante que la publicité pénale, car, avec la peine de mort, elle protège encore plus efficacement la jeune fille contre le risque d'être mariée à un meurtrier. Elle supprime l'assassin, tandis qiye vous lui laissez la chance de cacher son identité en dérobant l'Inscription de vie d'un honnête homme qu'il aura tué et de faire de nou-

velles victimes. Comment les percepteurs pourraientils avoir des doubles des feuilles d'inscription de trente-cinq million^ d'habitants et y inscrire au fiir et à mesure de leur constatation les faits et gestes de chacun! Quant au juge de paix, serait-il toujours assez courageux pour inscrire sur ces feuilles la vérité, rien ' que la vérité," toute la vérité? Votre publicité pénale est donc impraticable. Il n y a pas de loi au monde qui pût obliger un homme à porter sur le front un écriteau qui le flétrirait et lui ferait refuser partout le pain et l'eau. Non-seulement je maintiens le mot loi, mais je maintiens les mots de juges et de tribtmaux, et à leur suite cette idée d'autorité que vous voudriez exclure, car un homme s'étant approprié la maison d'un autre, qu'arrivera-t-ilî Le voleur, après que le vol aura été constaté, gardera-t-il la maison volée t Que vous ne punissiez pas la spoliation, c'est déjà bien fort ; mais que vous la mainteniez, cela ne serait pas possible. Le sens droit du peuple entier se soulèverait contre cette iniquité. Il faudra donc obliger le voleur à réintégrer l'objet volé. La publicité ne suffirait pas pour y contraindre le voleur. Conséquemment il faudra un arrêt de la justice pour opérer cette réintégration. Un tribunal sera nécessaire et ce tribunal devra avoir l'autorité de la loi, des huissiers, des gendarmes

et tout ce qui fait que force reste à la loi dans nos États civilisés.

» LA LIBERTÉ. Vous dites, vous, que la publicité pénale est mauvaise, mais vous ne le prouvez pas; je dis, moi, que la pénalité légale n'est pas bonne, et je le prouve Thistoire à la main de tous les siècles et de tous les pays ; Thistoire à la main de tous les martyrs d(î la religion dans laquelle nous sommes nés tous les deux ; Thistoire à la main de tous les martyrs de la liberté (je ne parle pas de la liberté telle que je la conçois, je ne parle même pas de la liberté telle que vous Fadmèttez, je parle de la liberté se faisant aussi petite et aussi humble qull soit possible de Timaginer) ; Thistoire à la main de toutes les sentences que la postérité a révisées et cassées ; Thistoire à la main de tous les supplices qui ont été inventés, qui ont été appliqués, et dont on ne peut, sans frémir encore, lire seulement la description. Je n'ai jamais compté au nombre de ceux qui veulent la fin sans vouloir les moyens ; conséquemment, dès que je veux la publicité pénale,

je veux tout ce qui est nécessaire pour l'établir, et c'est ce dont vous vous convaincrez en ouvrant la POLITIQUE UNIVERSELLE au livre VI, intitulé : Justice universfdle ; chapitre 1'"'* : Organisatioîi judiciaire; chapitre 2 : Réforme pénale, livre qui se termine par cette page :

« En donnant pour unique châtiment au crime commis le crime constaté, que fait la société?

H Elle oblige ainsi le coupable à fuir au bout du monde le lieu de sa faute; elle l'oblige, non par un texte de loi, mais par l'impossibilité absolue de s'envelopper dans l'ombre.

" Si la publicité, telle qu'elle peut être constituée, faisait luire la lumière dans cette nuit qu'on appelle la Société f Ton n'aurait plus besoin ni d'échafauds, ni de bagnes, ni de maisons de force et de correction, ni de Code pénal, ni de jury.

»• Alors le devoir de la justice serait extrêmement simple, car il se bornerait à constater que tel individu a commis tel jour, en tel lieu, tel meurtre, tel vol, tel £eiux ou tel autre acte condamné par la conscience publique.

- La peine de mort et toutes les peines aMictives

pourront donc être abolies dès que la société sera administrée comme elle peut et comme elle doit être.

« C'est dans l'indélébilité du crime constaté que doit être la punition du crime commis.

» C'est l'unique supplice qui fut infligé par Dieu au meurtrier d'Abel.

» Dieu ne condamna pas Caïn à mourir, il le condamna à vivre.

" Il ne voulut pas qu'il fût tué.

» 12. Vous serez fugitif $t vagabond sur la terrt.

» 13. Caïn répondit an Seigneur : Mon iniquité est trop- grai|d« » pour en obtenir le pardon.

» 14. Von s me chassez aujourd'hui de dessus la terre et jMrai » me cacher de devant votre face. Je serai fugitif et vagabond sur » la terre. Quiconque donc me trouvera, me tuera*

» 15. Le Seigneur lui répondit : Non, cela ne sera pas ; mais » quiconque tuera Caïn, sera puni très sévèrement. Et le Seigneur » mit un iigne tur Caïn^ afin que ceux qui le trouveraient ne le tucusent point.

» 16. Caïn, s'étant retiré de devant la face du Seigneur, fut vaga » bond sur la terre,

» OBKESB, cbap. IV. »

" Amendes et dommages-intérêts ; " Haute surveillance de la Famille ; « Internat de la Commune ;

• - Transportation hors de la Patrie ;

t* Voilà en quatre lignes tout le nouveaucode pénal !

» Voilà comment, au moyen de V Inscription de rie y c'est-à-dire d'une simple feuille de papier, on pourrait arriver, par le perfectionnement de l'administration publique, à la plus importante des réformes pénales, à l'abolition de toutes lés peines affiictives.

» Parce' que je nomme erreur ce que vous nommez crime, parce que j'en fais une faute de , raisonnement ou de calcul, ce qui est la même chose, vous dites que je supprime la honte. Où donc avez-vous vu que je la supprimais? Loin delà supprimer, j'en accrois la puissance affai" blie par la pénalité légale qui a ennobli jusqu'à la peine de mort en faisant tomber la tête de l'homme de bien non moins impitoyablement que la tête de l'homme de mal. Vous dites qu'il n'y a pas de honte à se tromper dans une addition : croyez-vous donc que l'orateur qui prit un jour, à la tribune, le Pirée pour un nom d'homme ne rougit pas jusqu'aux oreilles, dès qu'il fut averti de sa méprise par l'explosion des rires de

rassemblée? Combien d'hommes ont journellement honte de leur ignorance, quoique Tignorance ne soit pas un crime? Est-ce qu'on n'a pas souvent honte d'actes que le code pénal ne prévoit, ne qualifie, ni ne punit ? Est-ce que parfois même il n'arrive pas d'avoir honte et de rougir de telle pensée fugitive qu'on se hâte de refouler, mais qu'on craint d'avoir laissé percer? Un mensonge n'est pas un crime ; il est peu d'hommes cependant qui, pris eii flagrant délit de mensonge, ne se déconcertent et n'aient honte d'avoir menti. Moins encore qu'un mensonge, une maladie est un crime; cependant il est telles màlaladies qu'on n'avoue pas sans honte. La pénalité légale a surtotrt pour fondement la crainte, la publicité pénale a surtout pour fondement la honte. Ce que je maintiens fermement, ne dites donc pas que je le supprime inconséquemment.

Mais ce que je ne puis vous contester, c'est que vous n'ayez raison contre moi quand vous dites que la peine de mort protège plus efficacement que l'Inscription de vie la jeune fille contre le risque d'être mariée à un meurtrier. Avant vous,

Danton avait déjà exprimé cette pensée par ces paroles célèbres : « Il n'y a que les morts qui ne i> reviennent pas. » En effet, il est plus certain que Tassassin qu'on aura guillotiné ne réussira pas à cacher son identité et ne reviendra pas se marier, qu'il n'est certain que l'assassin qui se sera expatrié ne reviendra pas sous un nom d'emprunt ; mais si la justice a été trompée par de faux témoignages, par d'accablantes apparences, comme dans l'affaire de Lesurques, comme l'an dernier encore, dans une autre affaire, à votre tour, vous conviendrez qu'il sera plus facile à la justice de réparer son erreur, si l'innocent a conservé sa tête sur ses épaules que s'il l'a perdue sur l'échafaud. Puisque, de votre aveu, la justice sociale qui guillotine est plus prévoyante que la publicité pénale qui ne guillotine pas, soyez donc logique et osez donc conclure à l'application de la peine de mort nonseulement contre ceux qu'elle frappe déjà, mais encore contre tous les êtres dangereux que les cours d'assises condamnent aux travaux forcés à perpétuité, à la déportation, aux travaux forcés

à temps, à la détention, à la réclusion, car de toutes les peines que Thomme, armé du droit de punir son semblable, peut infliger, il n'en est pa8 de plus simple et de plus efficace, de plus expédîtive et de moins coûteuse. Etant admis le régime delà pénalité légale, la peine de mort est la peine par excellence. Aussi la logique étant mise en demeure de se prononcer entre Beccaria et de Maistre, donnerait-elle indubitablement raison au dernier contre le premier. LcTeproche que vous faites à la publicité pénale, ce serait de laisser à Tassassin la chance de cacher son identité en s'appropriant Tlnscription de vie de l'homme qu'il aurait tué ; si cela lui était possible sous le régime de la publicité pénale, cela lui serait également possible sous le régime de la pénalité légale; mais pour que cela fût praticable, il faudrait admettre que l'homme assassiné eût disparu sans qu'un seul parent ni un seul ami se fût enquis de la disparition et ne l'eût rendue publique. Dès que cette disparition aurait été signalée, à quoi l'Inscription de vie dérobée par l'assassin lui servirait-elle, sinon à le faire reconnaî-

tre? Donc, il n'y aurait pas de risque qu'il s'en servit. Ay^nt prévu sans doute que cette objection vous échapperait,vous me demandez comment les percepteurs pourraient avoir et délivrer ^es doubles d'Inscription de vie de trente-cinq millions d'habitants ? Je vous réponds ; tout aussi simplement que les trente-cinq millions de Français peuvent se procurer un extrait de leur acte de naissance. Quand ils en ont besoin, que font^ils? S'adressent-ils indistinctement à l'un des 87,000 maires de France ? Non, ils s'adressent au maire du lieu de leur naissance. Eh bien ! quiconque aura besoin du duplicata de son Inscription de vie s'adressera an percepteur du lieu où il payera le montant de sa prime ^'assurance. Vous me demandez encore comment les percepteurs pourront inscrire au fur et à mesure de leur constatation les faits et gestes de trente-cinq nùllions de Français? Je vous réponds : où donc avezvous lu que j'aie jamais proposé d'inscrire sur l'Inscription de vie les faits et gestes de chacuy,? Ai-je jamais proposé d'y inscrire autre chose que ks faits matériels qualifiés par vous-même crimes

et délits ? D'après votre façon de compter, tous les Français, sans même en excepter les enfants à la mamelle, seraient donc ou iàes meuptriers^ou des voleurs? J'ajoute :^st-ce que<toirte coadamnation pour crime ou délit «subie par un individu n*est pas transcrite et n'est pas jointe 'au mm-

mier; qu'en cas de récidive »le juge d*iûs*m«tbn ne manque jamais.de'se faire (représenter? ©onc ce que je propose seréduît'à tirer unfe utilité 'plus grande d'éléments qui existent déjà isousleïiom de casiers judiciaires. Je n'invente jpas, jepeifectionne;jen'innove pas, j'améliore. Dû percepteur dont la tâche serait ce qu'il y a de pTus -simple et de plus borné, je passeau juge de paix, à qtfidites- vous le courage manqtierait d'inscrire 'Sur l'Inscription de vie la vMté, rien que la vérité, toute la vérilfeé. Pierre a volé Pawl; Pierre ayant pris le nom de Jacques 8e présente, pour obtenir un emploi, mais il est requis 'de produire son

Inscription de vie sur laquelle il a été constaté

que Pierre a volé tel objet, telle année, tel jour, ainsi que cela résulte des témoignages contradictoires qui ont été recueillis ; que fera Pierre ?

S'il a son Inscription de vie, la produira-t-il? S'il ne Ta plus, ira-t-il en réclamer un duplicata à son percepteur et y faire apposer le visa du juge de paix de son canton, visa réclamé en certains cas ténébreux pour surcroît de sûreté et garantie d'identité? A quoi cela lui servirait-il? Puisque cela ne lui servirait qu'à lui faire fermer plus certainement la porte qu'il aurait tenté sans succès de se faire ouvrir, il n'est pas probable que percepteur et juge de paix soient fort exposés au risque de recevoir sa visite, ni aucune autre pareille ; mais dussent-ils la recevoir, que ce risque ne serait pas plus grand que celui que courent les commissaires de police, appelés à donner tel renseignement qu'il est dans leurs attributions de recueillir et de communiquer. Donc l'Inscription de vie n'obligerait, en aucun cas, les juges de paix de posséder une somme de courage plus considérable que celle dont les commissaires de police ont à faire preuve journellement. Mais si Pierre, qu'il produise ou qu'il ne produise pas son Inscription de vie, qu'il porte son nom de Pierre ou qu'il se cache sous le nom

de Jacques, ne peut se faire ouvrir aucune porte, . que fer^ Pierre ? Le cas a été prévu en ces termes : « Si, à défaut de sa famille maternelle, il » n'avait pas sa. Commune natale, laCommunej> mère, qui consentît à le prendre sous sa haute

> surveillance^ ou, à défaut de sa Commune na- D taie et de sa Corporation, un ami solvable qui D oflfrit une caution suffisante, que pourrait-il ï devenir, et quelle dernière ressource lui reste-

> rait-il?Une seule : celle d'obtenir de l'Etat, D presque comme une faveur, qu'il le prit à bord » d'un de ses vaisseaux, et qu'il le transportât à i> l'une des extrémités du monde, dans quelque t colonie peuplée de ses pareils (1). »

D L'Inscription de vie étant combinée et rédigée de telle sorte qu'elle sert à la fois 4'acte de naissance, de passeport, de carte électorale, de livret de profession et de quittance de contribution transformée en prime d'assurance, l'Inscrip-^ tion de vie se contrôle ainsi sans cesse par elle- * même et entre tout naturellement et sans diffi-

(1) Politique universelle ^ page 90* .

culte dans Tapplication. Vous dites qu'il n'y a pas de loi au monde qui pût obliger un homme à porter sur le front un écriteau qui le flétrirait et lui ferait refuser partout lepain et f eau . D'accord : c'est pourquoi 'toutes dispositions de police administrative seraient prises à l'effet d'organiser tous les moyens de transporter au loin ceux qui ne pourraient ainsi rester au dedans. Ai-je donc encore besoin de répéter que, dès que je propose âeremfllacer la pénalité légale par la publicité pénale, j '^admets tjonséquemment tout ce qui e!^ nécessaire pour la constituer et lui faire produire totrs ses effets ? S'ensuit-il que l'établissement de la publicité pénale, telle qu'elle résulterait de l'adoption de l'Inscription dévie, serait Iç rétabKssenïent de la tutelle publique et de la servitude légale qui se résument dans votre nom : rAutorité? En quoi serait-ce, je vous le , demande, le rétablissement delà servitude légale et de la tutelle publique? En quoi l'expatriation,^ volontaire dans la forme, mais nécessaire au fond, en quoi l'expatriation du meurtrier, du voleur, du malfaiteur apporterait-elle la plus légère res-

triietion à l'exercice du pouvoir rationnel qui se résume à son tour dans mon nom : la Liberté ? Qu'arriverait-il, me demandez- vous, après qu'il aurait été constaté qu'un homme s'est approprié la maison d'un ^utre? Garderait-il la maison volée ou serait-il contraint de la rendre? ¥ous eussiez pu , choisir un meilleur exemple, car voler une maison, la mettre dans sa poche, n'est pas chose facile et qui se pratique communément ; mais peu importe : qu'il s'agisse d'une maison ou d'une bourse, il va de soi-nrême que l'objet dérobé revient de fait à qui il appartteîvt de droit. C'est ce qui a lieu sous le régime de la pénalité légale ; il n'y aurait aucune raison d'y rien changer sous le i^gime delà publicité pénale. Il suffirait qu'il ait été constaté qiïe l'objet a été volé, pour que la restitution en fût la ^5onséquence. Que cette restitution tiit îieu logiquement par voie de conséquence ou jiidieiairenaent par voie d'arrêt, c'est là un détail qui ne vaut pas qu'on s'y arrête plus longuement, «et h, preuve, c'est vous-même qui me la fournissez -quand vous dites : € Si l'objet tolé restait la propriété du vo-

> leur, le $ens droit du peuple entier $e sauïèm' » rait contre cette iniquité. > Ce que vous affirmez, je n'en doute pas, et c'est parceque jen'en doute pas que je me préoccupe assez peu de tout ce qui vous préoccupe si fort : € des huissiers et » des gendarmes, et de tout ce qui fait que /brcc i> reste à la loi dans les Etats civilisés . • Ce que vous m'accordez, sans que je Taie demandé, me suffit amplement. Pour décourager et flétrir le meurtrier et le voleur, qu'est-il besoin de plus que ce qui résulte de votre propre aveu : le sens droit du peuple se soulevant contre eux ? Finalement, que pèseraient quelques malfaiteurs jetés dans le plateau de la balance sociale, opposé à celui où pèserait un peuple entier ? Se préoccuper tant de quelques meurtriers et de quelques voleurs, n'est-ce pas s'en préoccuper démesurément trop? N'est-ce pas agir à contre-sens : n'estce pas donner au risque le plus j)etit la proportion du risque le plus grand et au risque le plus grand la proportion du risque le plus petit?

N'est-ce pas prendre la paille pour la poutre et la poutre pour la paille ? C'est cette question qui

m'a paru valoir la peine qu'on la posât et qu'on en fît le sujet d'un livre où la pensée se dégagera plus clairement que dans une controverse où elle a jailli incidemment.. Ayez la bonté d'attendre la publication de ce livre pour former définitivement votre opinion sur la publicité pénale, sur la peine volontaire succédant à la pénalité légale, à la peine arbitraire. C'est dans ce livre, intitulé: Du droit de punir, que je rechercherai les transitions nécessaires et que j'indiquerai celles que j'aurai trouvées.

l'autorité. A ma définition de V autorité, dont je fais venir la liberté donijant elle-même naissance à Tautorité par la délégation, vous répondez que je m'expose à faire croire que je suis révolutionnaire. Pour vous rassurer pleinement à cet égard, je vous citerai un édit de nos rois qui contient substantiellement ma théorie. Vous me demandez ce qui arriverait si le pouvoir ne respectait pas la liberté, que je reconnais être de droit divin. Je pense qu'une révolution sortirait très problablement de ce conflit, parce que tout l'ordre social étant détruit la nature humaine serait livrée aux pouvoirs aveugles des passions. Mais s'en-

suit-il que la nation qui briserait ses institutions pour une faute de ses gouvemans ^aurait raison dans cet acte de suicide ? Les motifs qiii militent en faveur du droit monarchique auraient-ils perdu de leur valeur parce qu'un prince serait sorti de ce droit?

• LA LIBERTÉ. Comme la liberté a sa logique, la royauté aussi a la sienne. Cette logique, ce n'est pas moi qui Vai jamais contestée ni qui la contesterai jamais. La royauté admise, la délégation à terme indéfini^ telle que vous n'avez cessé (le la revendiquer, en est la conséquence ; aussi n'ai-je rien à redire aux termes de Tédit que vous citez et qui prévoit le cas d'extinction d'une dynastie. De vous à moi, la difficulté n'est pas entre la délégation à terme indéfini et la délégation à terme défini ; elle est dans l'accord de l'Autorité et de la Liberté, accord que j'ai longtemps cherché sans le trouver, quoique j'y aie liiis toute ma persévérance et toute ma bonne foi ; accord que vous avez cherché sans être plus heureux que moi, puisque, dans le cas de conflit certain, vous déclarez la révolution probable. Il est vrai

que vous ajoutez que si le prince détruit la liberté, ce n'est pas un motif pour que la nation brise ses institutions. Mais que gagnerait-elle à les garder, si ces institutions sont impuissantes à la protéger ? C'est ce que vous ne dites point.

» Je suis de votr^ avis : J'heure^est venue de clore ce débat pour vos lecteurs ; car ce débat, qui dure depuis que Platon Va ouvert, ne se fermera définitivement que le jour où T Autorité telle que vous la per5onnifiez;,'OÙ la Liberté telle que je voudrais Tincarner , sortiront de l'arène de la discussion pour entrer dans le champ de l'application. Quand ce mémorable jour arriverat-il? A quel siècle futur ce jour radieux appartiendra-t-il ? Qui le sait ? Qui peut le prévoir ?

» Je suis, dites-vous, l'idéal de la Liberté ! C'est là un reproche qui vaut un éloge ; aussi, à mon tour, ne craindrai-je pas de vous dire que VOUS êtes l'idéal de l'Autorité. Réalisez le vôtre,

mon cher confrère, et je ferai bon marché du mien. Si rAutorité telle que vous la concevez est réalisable, tant mieux qu'elle soit héréditaire ; mieux encore vaudrait qu'elle fût éternelle : la couronne est trop peu pour sa tête, il lui faut l'auréole.

» J'ai déjà eu l'occasion, il y a longtemps, d'expliquer qu'il y avait en moi deux hommes, l'homme de conception qui cherche le bien absolu, l'homme d'application qui se contente du mieux relatif. Je suis donc absolu, moins en réalité qu'en apparence, moins lorsque je discute que lorsque jepense, moins lorsquej 'agis que lorsque je discute. Aujourd'hui vous me trouverez aussi conciliant qu'hier j 'ai pu vous le paraître peu. C'e^t qu'il ne s'agit p]us de discuter, mais de conclure .

» Vous m'offrez la plénitude dé la liberté ; ce que par ce mot « plénitude j> vous entendez, je ne vous le demande plus ; je déxîlare m'en contenter actuellement ; je me contenterais de moins encore. Maintenantla question va se réduire, entre nous, à une question de garanties et de moyens.

i> Quels moyens avez-vous, quels moyens aî-je de tne mettre en possession de cette liberté dont je me contente? Devrai-je Tacqucrir ? A quel prix ? Devrai-je la conquérir ? Quand et comment?

p Quelles garanties me donnerez- vous, quelles garanties aurai- je que je ne serai pas dépossédé de la liberté en possession de laquelle j'aurai été mis?

> Je regrette d'être encore obligé de vous répéter en face que vous n'avez indiqué ni ces moyens, ni ces garanties. Indiquez-les. Pour peu qu'ils soient efficaces, je les trouverai suffisants.

» Il s'agit de ce que vous proposez ; ce que vous proposez, c'est l'accord entre l'Autorité et la Liberté. Il ne s'agit plus de ce que je conçois. Ce que je conçois, je l'ai exposé dans un volume intitulé : la politique universelle. J'y ai mis autant de précision et de clarté qu'il m'a été possible d'en puiser en moi. Comme à vous, comme à Montesquieu, comme à Rousseau, le gouvernement direct du peuple me parait impraticable. J'en ai dit, en 1850, les raisons, et

M. Rîttinghausen, qui a combattu mon opinion, ne m'a pas ramené à la sienne, quoiqu'il ait réussi à la faire partager à M. Ledru-Rollin. Ce que je cherche uniquement, c'est à dégager de la société les lois qui sont en elle, afin de la soustraire à l'arbitraire des lois positives. Etudiant la société, en ai-je découvert Fautonomie? Ai-je réussi à faire pour la: liberté ce que Tînventeur de la chaudière tubulaire a réussi à faire pour la vapeur ? Ai-jje troavé un bon générateur de la puissance individuelle? Je Tignore. Ma conception a-t-elle été jugée au-dessous, ou at-elle été jugée au-dessus de la critique? Je ne le sais pas. Ce que je sais seulement c'est que trois éditions de ce testament de ma vie de publiciste, se sont écoulées sans qu'il ait été Tobjet d'aucun examen, sans qu'il ait eu Thonneur d'une réfutation, encore moins d'une discussion contradic* toire, épreuve que je suis toujours prêt à accepter. Je ne la fuis ni ne la cherche.

» Ce que je viens de dire pour la discussion, je le dirai aussi pour Tapplicationi qui me trouverait également tout prêt. Je ne la cherche ni

ne la fuis. Cette application, je ne la convoite pas, mais je ne la redoute nullement, quoique

vous disiez «qu-ellejie pourrait se tenter sans 5 produire le plus effroyable bouleversement qu'on j> eût vu depuis le déluge. » Sije n'ai pas d'appréhensions (1), je n'ai point non plus demécomp-

(1) Des appréhensions I Pourquoi en aurais-je ? La première réforme que je propose, c'est celle de l'Impôt. Eh bien ! l'expérience de Timpôt sur le capital a déjà été faite à Florence en 1427, expérience due à Jean de Médicis, louée par Machiavel et rappelée en 18o0 par M. Edgard Quinet dans la lettre i mprimée qu'il m'adressa et qu'il publia à cette époque. Or, loin de produire « le plus effroyable bouleversement, » voici ce que produisit cette réforme :

(( Si Ton demande quel a été le résultat du système d'impôt » sur le capital, je dirai qu'il eut pour première conséquence )> de mettre fin aux révolutions violentes et sanglantes qui » avaient troublé les siècles précédents, il est impossible de ne )) pas remarquer qu'après ce changement dans la loi fiscale, il » se fit un grand calme dans la société florentine. D'une part, » la haute bourgeoisie, depuis qu'elle concourt largement aux » dépenses, devient moins entreprenante, moins aventureuse ; » de l'autre, le peuple, satisfait d'avoir conquis l'égalité dans » l'impôt, se retire de l'émeute; il laisse à Florence cette lon- )) gue paix dont profitent les arts du quinzième siècle. La classe )) ouvrière s'était tellement attachée à cette conquête de Téga- » lité dans l'impôt, qu'il suffit aux premiers Médicis de se faire » les défenseurs du castato pour conduire le peuple partout où )) ils voulurent.

» Machiavel attribue à Jean de Médicis d'avoir, le premier, » pris la défense de ce système. Côme, le père de la patrie, le » suivit dans cette voie. Laurent le Magnifique y marcha à son

tes, car je n'attends pas qu'aucune assemblée, qu'aucun chef d'Etat, qu'aucun parti politique vienne me chercher dans ma retraite pour me placer au gouvernail. Même d'une révolution, je n'attends rien... que la défiance. Je ne nourris aucune illusion ; je n'entretiens aucune prétention. L'ambition que j'ai ne s'appelle pas l'ambition. Ma loi est de chercher, je cherche : Cercando il vero^ selon l'expression de Dante. Je suis un chercheur, je ne suis pas un utopiste. Au delà ni en deçà de la Liberté, je ne cherche rien. Saint-Simon, Fourier, Cabet, que vous citez, sont donc mes antipodes. Chacun d'eux a entrepris de refaire les hommes à l'image de sa société. Jene refais l'homme à aucune image ; qu'on lui laisse la sienne, qu'on ne l'altère pas, voilà

» tour. En 1471, sous son syndicat, on renouvelle pour la » troisième fois la réforme de 1427. Les hommes des trois géi> nérations différentes, héritiers de la même pensée, fondirent » ainsi avec leur popularité la grandeur de leur maison.

» En 1427, a Florence, lorsque Vimpôt sur le capital y fut )) établi y toutes les peines corporelles y furent abolies. »

(edgârd quinet. Vimpôt sur le capital dans la république d€ Vmise, Lettre à M. Emile de Girardîn.)

tout ce que je demande. Est-ce trop demander? L'homme, j'en ai la conviction, j'en ai la certitude; l'homme, pour s'affranchir de tous les esclavages corporels, de tous les servages intellectuels, de toutes les servitudes légales, de toutes les tutelles publiques; l'homme, pour mettre fin à toutes les misères imméritées, à toutes les barbaries invétérées, à toutes les erreurs démasquées, à tous les abus dévoilés ; l'homme, pour s'assurer contre tous les risques susceptibles d'être prévus, prévenus, diminués, anéantis, réparés ; l'homme, pour universaliser la civilisation ; l'homme, pour se retremper à la grande source de l'humanité; l'homme, enfin, pour devenir tout ce qu'il peut être, tout ce qu'il doit être, n'a qu'à se mouvoir dans son intelligence ; il n'a qu'à exercer la puissance, la souveraineté qui est en lui : puissance de déduction, souveraineté de la force immatérielle sur la force matérielle. Que tout ce qui fait socialement obstacle au plein exercice de la puissance rationnelle constituant la souveraineté humaine s'aplanisse, s'anéantisse! C'est là un vœu, ce n'est pas un système

— zu —

Je n'ai point de système. Ni barrières ni barricades : tout mon programme pourrait se renfermer dans ces quatre mots. Si un tel programme est dangereux, cela prouve seulement que j'ai eu tort de naître à Paris au lieu de naître à Washington. D'esprit je suis Américain ; l'Américain est positif, il ne fait pas de théories ; il les aime aussi peu qu'il aime beaucoup les progrès ; il ne conçoit que ce qui est applicable, mais ce qu'il a conçu, il l'applique sans hésiter ni reculer. Aussi voyez ce que par la liberté il a fait de la Liberté; voyez ce qu'en soixante années il a fait de son pays par le simple respect, par le simple développepient de la puissance individuelle ! C'est à ce respect, c'est à ce développement de la puissance individuelle que les Etats-Unis doivent leur virilité nationale. Quelle virilité ! Elle est si grande que l'Anglet^errq n'ose p^ l'affronter, et que la tête qu'elle rçlève devant U Russie, elle la courbe devant les États-Unis. Comparez donc les Etats-Uîiis d'Amérique ^ux Etats conquis d'Autriche! L'Américain annexe et n'opprime pas; l'Autrichien opprime et n'annexe

pas. Moi, quand je parle de la Liberté telle que je la définis, telle qu'elle existe, je puis vous montrer les Etats-Unis, cette nation d'hier ; vous, quand vous parlez de la Liberté telle que vous la décrivez, telle qu'elle n'existe pas, quel Ltat pouvez-vous me montrer? Est-ce le royaume de Naples, gouvernement catholique? Est-ce le royaume de Prusse, gouvernement protestant?

Est-ce l'empire de Eussie, gouvernement qui réunit sur une seule tête la tiare et la couronne, dans une seule main les deux pouvoirs : pouvoir spirituel et pouvoir temporel? S'il est un seul pays dans le monde où le pouvoir traditionnel et le pouvoir rationnel marchent de pair, nommezle-moi; autrement vos lecteurs eux-mêmes croiront que c'est de votre côté et non du mien qu'est l'Utopie. La liberté se réglant d'elle-même, la liberté humaine a sa patrie ; où donc est celle de la liberté réglementée, delà liberté légale? Ce qu'a fait, en moins d'un siècle, la liberté humaine, je le vois ; ce qu'a fait, en tant de siècles, la liberté légale, je le cherche, et vous ne me le montrez pas.

> Mais je n'ai qu'une parole, et ce que j'ai dît je ne m'en dédis point. L'Autorité qui serait ce que vous l'avez dépeinte : l'Autorité de nom, la Liberté de fait, cette autorité, mon cher et excellent confrère, n'a, pour vaincre mon incrédulité, qu'à prouver qu'elle peut exister par son existence même. Alors comptez qu'après votre plume si vaillante, il n'y aura pas de plume plus ardente à l'aider dans l'accomplissement de son œuvre que la plume que je dépose pour vous tendr cordialement les deux mains. »

Emile de Gimrdiii.

Firr.

ta, bmi\fMH-A lies lliilinis.

^■outrages du Mm auti

^H:a lHii.rni.iii: r.\ivi:itsKi.U':. i>éuiets m

^^^ I.■A^KMU. i' cililioii

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