A M. DE GIRARDIN
« Mon très cher et très honoré confrère,
» Comment se fait-il que nous soyons presque d^accord quand nous raisonnas sur les principes, et que cet accord disparaisse quand nous raisonnons sur leur application ?
» Vous voulez la liberté et je la veux aussi.
D Vous me concédez le pouvoir indivis, ave(î rhérédité rationnelle.
» Je vous accorde sans difficulté que la délégation, source de ce pouvoir, n'est jamais faite sans réserve.
» Mais quand il s'agit de l'usage de la liberté
et de Texercice du pouvoir, les distances se refont entre nous. Vous voulez que la liberté aille jusqu'au droit d'attentat et que le pouvoir public reste désarmé devant elle. Vous voulez que les délits et les crimes disparaissent de la législation et même du langage ; que la conscience humaine en soit totalement affranchie. Et moi je maintiens, à coté de la liberté, la justice, la morale et la conscience humaine, et la valeur des mots, signes représentatifs des idées universelles, puisque, dans tous les siècles et chez tous les peuples, les mots ont une valeur identique pour qualifier les mêmes actes de liberté ;
J'appelle nn sot un sot, et Rollet un fripon ;
et VOUS appelez EoUet un innocent qui se trompe.
» Pour m'entendre avec vous, mon cher confrère, 3 faudrait me séparer du genre humain tout entier. Est-ce possible, quand ma conscience me 'dit que le genre humain a raison ?
x> Votre lettre d'hier peut m'aider à comprendre notre dissidence et me fournir les moyens de la faire cesser.
» Je m'explique :
3> Si, d'accord sur les principes, nous ne nous entendons pas sur leur application, c'est que, pour aller des principes àTapplication, nous suivons deux méthodes différentes. Laquelle estjuste, laquelle est fausse? C'est la première ([uestion à dégager pour arriver à un rapprochement.
» Vous commencez votre troisième lettre en constatant cette différence entre ijos deux méthodes; vous donnez tout l'avantage à la vôtre, et cela est bien naturel; mais je défendrai la mienne, dussiez-vous dire aussi que j 'ai mes raisons pour cela. Votre méthode consiste à transporter la géométrie dans la politique. Pascal a cherché avant vous si la dialectique pouvait prendre cette forme, il a échoué dans cette tentative : c'était cependant un grand géomètre et un grand écrivain.
!> La géométrie, mon cher confrère, est une science mathématique, et la politique est une science morale. La première opère sur des êtres matériels et inorganiques, sur une nature brute et inerte ; la seconde agit sur des êtres organisés
et vivants, spirituels et libres ; cette distinction essentielle a bien son importance ici.
» Le géomètre qui tire une ligne droite n'a donc à s'occuper que de la rectitude de son tracé. En est-il de même du publiciste ? Les molécules qu'il traverse ont du sang et des larmes pour accuser, non pas seulement les écarts de son crayon, mais encore sa rigidité impitoyable.
» Je vais plus loin, au risque de me perdre un moment dans les abstractions où le sujet m'entraîne.
» Peut-on voir une rectitude géométrique dans* un raisonnement poussé à l'extrême à travers le monde des idées? Non sans doute, car on n'est j>as géomètre par cela seul qu'on tire une ligne droite à travers l'espace. La géométrie, comme son nom l'indique, sert à mesurer la terre; elle la mesure par la loi du triangle, dont l'angle est le principe, et l'angle suppose deux lignes qui se joignent et se servent mutuellement de point de départ. Il ne suffit donc pas qu'une ligne soit droite pour avoir une valeur géométrique, il faut encore qu'elle s'appuie sur une autre ligne.
» Or, je vous le demande : sur quelle ligne vous .appuyez-vous pour tirer de l'idée de liberté toutes les déductions absolues que vous m'opposez? Est-ce sur la ligne du devoir? est-ce sur la morale, sur la justice, sur la raison universelle? Non ; votre rectitude inflexible n'a nul souci de toutes ces choses assez mal traitées par vos déductions. Vous les violez même évidemment en ôtant au crime son nom ; en le déclarant impunissable^ vous partez de Tidée de liberté pour conduire directement cette idée à travers toutes les auttes, voulant qu'elle soit à son arrivée aussi absolue qu'à son point de départ ; et vous en faites un instrument de destruction pour les autres principes . Ainsi agissent, laissez-moi vous le dire, les absolutistes de l'autorité, qui détruisent la liberté, les absolutistes de l'égalité qui détruisent la propriété, les absolutistes de l'unité qui détruisent la diversité, les absolutistes de la raison humaine qui détruisent la divinité, ceux du spiritualisme qui nient la matière, et ceux du matérialisme qui nient l'esprit. Tous ces hommes pratiquent ce que vous appelez la rectitude géo-
métrique. Ils croient porter l'évidence dans 'les esprits ; ils n'y portent que le trouble ; ils orcdent faire naître des convictions, ils soulèvent ' des protestations ; ils se croient forts, ils ne sont que violents.
» Cela est si vrai, mon cher confrère, que pour faire triompher votre idée de liberté rectiligne, vous êtes obligé de nous composer toute une philosophie, tout un ordre social nouveau, une morale jaouvelle ; de changer tous les rapports des hommes entre eux, toutes les lois divines et humaines, et jusqu'à la valeur de^ mots du langage usuel : le tout pour tomber vous* même dans des contradictions singulières ; comme réclair qui, malgré sa force de projection, ne dessine dans le ciel que des zigzags; car Télectricité elle-même a besoin d'un conducteur.
^ inconséquence des grands esprits ! Vous n'admettez de raisonnement vrai que celui qui part d'une idée, en lui sacrifiant toutes les autres, et vous taxez d'ignorance et d'erreur, même d'idiotisme et de folie, le malfaiteur qui, faisant abstraction de la justice, de la morale, de la re-
ligion naturelle et révélée, va droit au but que sa passion lui a montré en prenant les mojcns de l'atteindre.
, • Vous me dites : < La preuve que le meur-
> tre et le vol sont des erreurs, c'est qu'il n'y a
> ni un vol ni un meurtre qui se puissent, ni en
> aucun temps, ni en aucun beu, justifier par )> le raisonnement ; » cela est vrai du raisonnement qui se puise dans les principes de justioe, dans la k» morale, dans la coiisci^<9è, cette lu« miëre que Dieu a placée dans lecdeut derkotniM comme la lampe dans le sanctuaire. Mais éteignez cette lampe, et prouvez, si vous te pouvez, à rhomme qui veut de Targent et qui se déter^ mine à le prendre dans la poche de son voisin, que son raisonnement est erroné, que stm mo^eû n'est pas en rapport direct avec am but. Trouvez donc à lui opposer une considération quelconque qui ne soit pas puisée dans u&e obligation morale laéccmBue par lui et déclai'ée sans valeur par vous-même, puisque vous ôtez toute criminalité au vol et au meurtre. Trouvez,, pour ecmdamner sa géométrie, mn argutn^iit qui ne condamne pas le vôtre !
t^ Pardon, mon cher confrère, de traiter si mal
votre méthode ; mais je fais plus ici qrfe déifendre la mienne, je défends mon principe, qui est la légitimité universelle; je défends le dioit et la justice; je défends la société et Thumanité; je défends même contre vous— remarquez-le bien, je vous prie— la vie et la propriété de Findividu que vous invoquiez contre moi dans votre première lettre.
» Je viens maintenant à la métiaode que je pratique : von» m'aiderez vous-même à l'exposer .
» Je trouve, en effet, dans votre lettre cette pensée : « La liberté, c'est le pouvoir de la Raison » démontrée par le raisonnement. »
> Vous admettez donc qu'il y a en dehors de l'homme une Raison indépendante de l'individu, puisque son raisonnement le conduit à la connaître et lui sert à la démontrer.
9 Si cette concession n'est pas dans votre volonté, elle est dans votre phrase, et cela me suffit.
» Cette Raison , que tous les individus peuvent -connaiti-e, est donc universelle. Si elle est
universelle, elle n'est pas seulement de tous les lieux, elle est de tous les temps, ou plutôt elle est supérieure aux temps et aux lieux : elle est éternelle.
» Si eHe est étemelle , elle est donc la vérité absolue ; le raisonnement individuel qui la contredit n'est donc pas raisonnable ; il est donc entaché d'erreur et de fausseté.
» Maintenant , qu'est-ce que la Raison , indépendamment de la faculté de raisonner?
» Qui dit Raison dit un ensem^e de rapports nécessaires entre des principes nécessaires, dérivant tous d'une source unique, source divine assurément ; car là où sont Tétemité et la vérité absolue, là est la divinité.
» La source des principes étant unique, il ne peut y avoir entre leurs conséquences ni contradiction ni antagonisme.
» Les lois , les rapports dont se compose le monde intelligible , sont représentés dans toutes les langues humaines par des mots. Les rapports de ces mots entre eux doivent être les mêmes que les rapports des idées entre elles.