INTRODUCTION
Si Ton veut faire ii mon livre l'honnenr d'une critique... qu'au lieu de me signaler comme un impie et comme un séditieux, on se contente de montrer que je suis mauvais logicien ou ignorant politique ; qu'on ne tremble pas a chaque proposition où je soutiens les intérêts de l'humanité ; qu'on prouve l'inutilité de mes maximes et les dangers que peuvent avoir mes opinions ; que l'on me fasse voir les avantages des pratiques reçues.
BEocABiA, De8 DêUtê et des Peines,
La Liberté est certainement le nom qui s'est rencontré le plus souvent sous ma plume. A peine un volume suffirait-il à la réunion de tout ce que j'ai écrit pour l'expliquer, la définir, la revendiquer, la défendre, la justifier. Quoique je Taie toujours sincèrement aimée, énergique-
ment défendue, je dois convenir que je ne Tai pas toujours comprise aussi clairement qu'elle m'apparaît après vingt années d'études et de controverses. Ce n'est que par une succession de transitions opérées sur moi-même, transitions dont on retrouve facilement les traces dans ce que j'ai écrit, ce n'est que graduellement que je suis arrivé à ilie faire de la Liberté l'idée précise que j'en ai maintenant.
Par Liberté, j'entends l'aplanissement immédiat ou graduel de tout ce qui fait obstacle au développement et à la plénitude de la puissance individuelle.
Par Puissance individuelle, j'entends tout ce que l'homme dont la raison a été cultivée peut penser, peut dire, peut faire en ayant le raisonnement pour unique et souverain juge de ses pensées, de ses paroles, de ses actions.
Par Liberté, par Puissance individuelle, j'entends donc la restitution à l'Individu de tout ce qui lui a été indûment pris par l'Etat; j'entends leur indépendance réciproque mettant fin à toute tutelle publique, à toute servitude lé-
gale ; j'entends la séparation naturelle de ce qui est nécessairement indivis .et de ce qui est essentiellement individuel ; j'entends, avant tout, l'abolition du service militaire obligatoire et la conversion de l'impôt forcé en impôt volontaire,
Conséquemment, dans l'avenir :
Plus de domination de l'homme par l'homme, soit par voie de délégation héréditaire, soit par voie d'élection périodique ;
Plus d'assemblée législative, quel qu'en soit le nom, quelle qu'en soit l'origine, votant à la majorité de ses membres des lois qui obligent l'unanimité des citoyens d'un État ;
Plus de lois positives, lois nécessairement communistes assujettissant à la même règle des facultés diflërentes et des raisons inégales ;
Plus d'autorité factice, plus d'obéissance passive;
Plus de pénalité légale , c'est-à-dire plus de peines arbitraires, plus de geôliers, plus de bourreaux, plus de maisons de réclusion, plus de bagnes, plus d'échafauds ;
Plus d'armées permanentes créant et entretenant le risque de guerre ;
Plus de cultes qui ne soient volontairement salariés chacun par ses croyants;
Plus d'enseignement contraire à la diversité^ des aptitudes , c'est-à-dire plus de grades universitaires ;
Plus d'inégalité légale entre l'homme et la femme ;
Plus d'immixtion de l'Etat : ni dans la célébration du mariage, immixtion ayant pour eflfet d'interposer le maire entre le notaire et le prêtre ; ni dans la fixation de la condition civile des enfants, immixtion ayant pour eflfet de les classer arbitrairement en enfants selon la loi et en enfants hors la loi ; ni dans le partage des biens par voie de succession, immixtion ayant pour eflTet de substituer l'action de la loi à l'exercice de la volonté du testateur ;
Plus de douanes s'opposant à la liberté de consommation et à la réciprocité des échanges, à la pacification des peuples et à l'unité du globe.
Rien ne faisant plus obstacle à l'entier développement des facultés de l'homme, au contraire, tout y concourant de telle sorte que, par
la culture, chaque homme soit tout ce qu'humainement et socialement il peut être, et qu^entre tous les individus d'un Etat il ne subsiste plus d'autres causes de supériorité et d'infériorité que les inégalités de nature, inégalités intellectuelles et inégalités physiques, alors la Liberté est un mot qui perd toute valeur, car il n'avait de sens que celui qu'il empruntait à la servitude ou à la captivité, de même que la Force est un mot qui n'a de signification que celle qu'il emprunte à la résistance. Sans la résistance comment concevoir la Force ? Sans la servitude ou la captivité comment concevoir la Liberté ?
Je nie que l'homme libéré de toute sujétion soit libre. Il n'est pas libre, car il dépend de sa raison et sa raison ne dépen d pas de lui ; il n'est pas liDre, car il n'est pas plus en son pouvoir de naître avec une raison droite qu'il n'est en son pouvoir de naître avec une complexion robuste ou avec un ovale parfait ; il n'est pas libre, car il n'est pas plus en son pouvoir de na pas naître idiot qu'il n'est en son pouvoir de ne pas naître difforme ; il n'est pas libre, car il n'est pas
plus en son pouvoir de ne pas naître quHl n'est en son pouvoir de ne pas mourir ; il n'est pas libre, car il n'est pas plus en son pouvoir de ne pas croître intellectuellement qu'il n'est en son pouvoir de ne pas croître physiquement ; il n'est pas libre, enfin, car il n'est pas plus en son pouvoir de ne pas penser qu'il n'est au pouvoir de l'arbre de ne pas pousser, au pommier de ne pas porter des pommes. Ce pommier, qui eût abondamment donné des pommes d'une qualité supérieure , a été planté dans un sol qui ne lui convenait pas et à une exposition qui lui était contraire ; aussi n'a-t-il donné des pommes qu'en petite quantité et que d'une qualité inférieure, tandis qu'au contraire tel pommier qui ne devait donner djes pommes que de qualité très médiocre, ayant été planta dans un sol favorable et à une exposition propice, s'est surpassé et a donné abondamment les meilleures pommes qu'il pût porter. Il ne suffit donc pas que l'arbre fruitier soit d'une bonne , nature et d'un bon choix, il faut encore que le sol et l'exposition lui conviennent ; il ne faut pas, s'il a besoin de soleil, qu'il en soit privé
par le feuillage d'un chêne ou le voisinage d'un mur. Ce qui est vrai pour le pommier n'est pas moins vrai pour Thomme. Cet homme pensera autrement et n'agira pas de même, selon qu'il sera né un siècle plus tôt ou un siècle plus tard , à New- York ou à Milan, à Constantinople ou à Paris, sou« tel degré de barbarie ou sous tel degré de civilisation, selon qu'il sera resté inculte ou selon qu'il aura été cultivé. Si l'importance et Tinfluence du milieu social sont incontestables; si la société, l'instruction, la civilisation sont à l'homme ce que le sol, la culture, l'exposition sont à l'afbre, la conclusion que renferme cette comparaison se tire d'elle-même : c'est qa'il faut que la société, l'instruction, la civilisation soient tout ce qu'elles peuvent être pour que l'individu soit tout ce qu'il doit être. L'homme qui ne mûrit pas faute de civilisation n'est pas plus responsable de ce manque de maturité que la pomme n'est coupable de rester aigre et verte quand elle est privée de soleil . . Si cela est vrai, que doit faire, je ne dis pas tout homme qui gouverne, je dis tout homme qui
pense ? Il doit, dans Tiiitérêt de sa propre conservation, dans rintérêt de son entier développement, dans rintérêt de sa complète sécurité, se servir de la p uissance de déduction q iii est en lui pour améliorer de toute la quantité qu'il . ; gprésente^ le milieu social sur leaup l il agit,! et quij, à son tour, réapirf^ sur lui * c^ ar moins! ce milieu sera imparfait, plus la sécurité!
sera grande , plus Texistence sera commode , I plus la salubrité sera générale , plus la santé sera garantie, plus la longévité sera probable , plus la vie, enfin, sera exempte de risques de toute nature. L'homme aura semé pour récolter. La société est le fruit du raisonnement. Le raisonnement étant à la société ce que Tarbre est au fruit, nul, conséquemment, n'est fondé à se plaindre de la qualité du fruit, s'il n'a fait pour la rendre meilleure tout ce que la science acquise lui prescrivait de faire. Je cherche la vérité pour mon compte sans attaquer aucune croyance différente ou opposée ; si l'opinion que j'énonce était admise; si, déjà soutenue par Vauvenargues, elle devait un jour 'prévaloir, le
rapport de Tindividu à la société et de la société à Findividu se réduirait à ce simple échange : la société rendant à l'individu ce qu'elle aurait' reçu de lui, Tindividu rendant à la société ce qu'il aurait reçu d'elle, comme la terre rend au laboureur ce qu'elle a reçu de lui, comme le.laboureur rend à la terre ce qu'il a reçu d'elle. L'homme n'étant plus réputé libre ne serait plus déclaré responsable, n'étant plus responsable il ne serait plus punissable. Mais une société d'oà le droit de punir aurait disparu serait-elle une société ? Serait-ce le déclin ou serait-ce le progrès ? Serait-ce la barbarie ou serait-ce la civilisation ? Serait-ce le retour aux lois primitives, appelées : la vengeance du sang , le talion^ ou serait-ce l'application de ce précepte évangélique : Ne pas faire aux autres ce qu'on ne voudrait pas qu'ils vous fissent^ rendre le bien pour le mal ? 11 faut être conséquent : ou ce précepte est vrai, ou il est faux. S'il est faux, pourquoi l'enseigne-t-on, pourquoi le prêche-t-on, pourquoi le diviuise-t-on? S'il est vrai, pourquoi ne le pratique-t-on pas, pourquoi n'est-il pas la loi , toute
la loi, rien que la loi? Pourquoi les lois positives et pénales en sont-elles la transgression manifeste, la violation flagrante? Si Thomme qui a été assez fort pour se défendre a tort de se venger, s'il a tort (le rendre le sang pour le sang, comment la loi peut-elle avoir raison de faire, au nom de la société, ce qu'elle défend de faire à l'individu ? Est-ce qu'on peut déléguer le pouvoir qu'on n'a pas? Est-ce que si l'individu, sousleprétextede se défendre, n'a pas le droit de se venger, la société, sous ce même prétexte de le défendre, a le droit de le venger en donnant à ce droit un autre nom, en l'appelant le droit de punir? Est-ce qu'on peut à la fois admettre et glorifier la vengeance collective, repousser et flétrir la vengeance individuelle ? Est-ce que le raisonnement, qui est une balance^ peut avoir ainsi deux poids inégaux pour peser lu même action : un poids pour l'individu et un poids pour la société? Si l'individu, sous prétexte de défense, n'a pas le droit de vengeance, à quel titre la société a-t-elle le droit de punir, celui-ci procédant de celui-là? Le droit de punir ne peut se justifier, il ne peut
continuer de s'exercer qu'en prouvant que, s'il cessait d'exister, la société cesserait de subsister, que sans lui il n'y a point de société possible, qu'il en est le lien nécessaire, qu'il en est la sanction inévitable. Mais l'affirmer ne suffit pas, il faut le démontrer, (îar il n'y a pas un progrès qui n'ait été un démenti donné à une affirmation, il n'y a pas un progrès qui n'ait commencé par être dédaigneusement traité d'erreur par l'erreur superbe s'intitulant la vérité et n'étant que l'imposture.
j/homme naissant sociablg , je n'admets pas la distinction communément établie entre Vétat de nature et rétat de société ; cette distinction est fausse ; ces deux états n'en font qu'un ; la distinction vraie est celle qui s'exprime par ces deux termes très diiférents : l^état de barbarie et l'état de civilisation. Dansl'état d'entière barbarie, 'il n'y a point de crimes, il n'y il point de délits. Dans l'état d'entière barbarie, l'homme qui tue son semblable, soit qu'il l'attaque ou soit qu'il se défende, use de sa force ; il fait ce que feront plus tard le guerrier et le monarque ; il person-