XII
nifie le droit du plus fort ; il se conduit en souverain. Dans l'état d'entière barbarie, Thomme qui s'approprie ce qui lui manque* ne vole pas ; il prend ce qui n'est encore devenu par le travail la propriété de personne ; le droit en vertu duquel il agit ainsi est toujours le même droit, le droit du plus fort. Conséquemment, dans l'état d'entière barbarie, le mal et le bien n'eidstent pas, ou s'ils existent, le bien c'est d'être le plus fort, le mal c'est d'être le plus faible. Le bien et le mal n'existent que dans l'état de civilisation plus ou moins développée; le bien et le mal n'existent pas relativement à la force, ils n'existent que relativement à la raison. Sous le régime de la force, il n'y a ni bien ni mal y il n'y a de mal et, de bien que sous le régime du raisonnement; ils n'existent pas abstraitement, ils n'existent pas naturellement; ils n'existent que relativement, ils n'existent que socialement ; donc, ils ne sont que des risques sociaux ; donc, c'est à la civilisation à les prévenir, aies écarter, à les combattre, à les diminuer, à les réparer, aies anéantir, mais sans qu'elle soitjamaisfon-
dée à porter atteinte à Vinviolabilité , corps et esprit, de la personnalité humaine, qui lui est antérieure etsupérieure, sous peine, cette civilisation, de n'être encore que labarbarie, sous peine? cette civilisation, de n'être encore que le régime de la force devançant le régime du raisonnement. Sans le droit de punir, la société peut-elle sub* sister? En d'autres termes, peut-on substituer l'instruction de l'homme par l'homme à la punition de l'homme par l'homme, laquelle n'est possible que par la domination de l'homme sur l'homme ? — Telle est la question que je pose.
AîjLDans mon esprit, ce tte question n'en est plus une. Le dout e qui était à la surface en a disparu dès que je l'ai eue quelque peu creusée ; mais je comprends que le doute demeure dans les esprits qui ne se sont pas livrés au même examen , et qu'ils me demandent comment, sans lois pénales, asseoir une société?-
vV Commen t? — Je vais le dire :
En vérifiant successivement, prudemment, logiquement, par l'expérience , la justesse des réformes que j 'ai exposées dans la Politique uni--
verselle , réformes qui toutes procèdent de la nécessité de garantir efficacement l'entier développement de la puissance individuelle ;
En commençant par la réforme du budget et de rimpôt, sur lesquels le risque de guerre prélève en France plus de 500 millions par an; en anéantissant ce risque, plus facile à anéantir qu'à prévenir ; en appliquant à la viriculture^ culture de rhomme, les neuf dixièmes de ce que TÉtat dépense annuellement pour apprendre, en sept années, à cinq cent mille honmies à marcher régulièrement au pas derrière le tambour, Tarme au bras, et, au commandement de : Enjoué, feyj^ à tirer sans sourciller sur leurs semblables , sur leurs trères ; en ne conservant de r armée qu€ le corps (le la gendarmerie, augmenté s'il le faut, et fondu dans la garde municipale , dont il prendrait le nom ; en substituant enfin au recrutement corporel^ qui s'exerce sur de si grandes proportions^ le recrutement intellectuel , organisé sur la plu#^ , vaste échelle, à l'esprit de rivalité , l'esprit de réciprocité , à la paix armée la paix assurée^ au nationalisme le rationalisme ^ à l'ancienne et
vieille politique : — la politique inter -nationale ^ la nouvelle et jeune politique : — la politique inter-communale ;
En établissant entre l'individu et la commune lieu de sa naissance, le lien sans lequel Tordre sera toujours la compression sociale , jamais Fexpansion individuelle ; toujours la répression, jamais la prévoyance; toujours la tutelle, jamais la raison; moins un fait qu'un mot, et moins un principe qu'un fait : en se servant de la mortalité, cette loi générale que nul ne peut enfreindre ni éluder, afin d'assurer à chaque com" mune le revenu qui lui est nécessaire pour s'élever du rang de fraction impuissante au rang d'unité féconde , et devenir ainsi l'institution sociale appelée à résoudre tant de problèmes réputés insolubles, à dénouer tant de nœuds qui ne présentent de difficultés que parce que l'on ne commence point par le premier d'entre eux ;
En faisant de la Corporation, cette commune professionnelle, un puissant auxiliaire de la Commune, cette corporation locale. En Russie, les artcltschiks forment une compagnie d'assurance
luutueHe de probité. Us répondent les uns pour les autres, et restituent à frais communs les valeurs que run d^eux pourrait soustraire (1). En Finance, il a été remarqué et constaté que les charpentiers, qui sont de tous les ouvriers ceux que Tesprit de corporation unit le plus étroitement et soutient le plus fortement , sont aussi ceux qu'on voit le plus rarement s'asseoir sur les bancs de la police correctionnelle et de la cour d'assises. Y rencontrer un charpentier est presqu'un fait inouï;
En agissant par voie d'épuration, en ouvrant les crédits nécessaires au transport en des lieux choisis et désignés à cet eflfet, des individus qu'un fait constaté sur leur Inscription de vie (2) aurait mis dans l'impossibilité de résider en France, leur commune ayant refusé de les interner, leur famille ayant refusé de les prendre sous sa haute surveillance, aucun ami solvable n'ayant consenti à donner caution pour eux ;
(1) GOLOVINE, Esprit de V économie politique.
(2) Voir V Impôt; voir la Politique universelle.
En abolissant, dans tous les cas, la peine de mort, la peine des travaux forcés à perpétuité, la peine de la déportation, la peine des travaux forcés à temps, la peine de la détention et surtout la peine de Temprisonnement, que Ton prodigue* ce qui a pour effet de Témousser et de jeter encore dans la société plus d^obscurité et de confusion (1 ); en réduisant à des cas de plus en plus restreints la peine de la réclusion; en ne rappliquant qu'aux meurtriers et aux récidivistes ; en transformant les anciennes maisons de force en maisons de travail cellulaire ; en organisant le travail cellulaire de telle sorte qu'il n'impose à TEtat aucune charge, qu'il ne porte au travail libre aucune atteinte, qu'il ne soit pas une indigne et abusive exploitation du travailleur par
(1) Toutes les fois que Ton défend uoe chose naturellemeut permise ou nécessaire, on ne fait que rendre malhonnêtes ceux qui la font. MONTESQUIEU.
Les peines infamantes doivent être rares, parce que l'emploi trop fréquent du pouvoir de l'opinion affaiblit la force de l'opinion même. L'infamie ne doit pas tomber non plus sur un grand nombre de personnes à la fois, parce que l'infamie d'un grand nombre n'est bientôt plus l'infamie de personne.
BECCABU.
Tentrepreneur, qu'il ait enfin le caractère d'une précaution nécessaire et non d'une peine afBictive ;
En universalisant l'épargne individuelle, devenant ainsi l'épargne collective, et constituant une force sociale dont il ne s^emble pas qu'on ait entrevu encore toute l'immense puissance. Cependant, par l'épargne individuelle, ce càu^ tionnement de chacun donné à tous, par l'épargne collective, ce cautionnement de tous donné à chacun, il n'est plus à^ assuré qui ne soit en même temps assureur j,- il n'est plus d'individu qui ne soit rattaché a la société par un lien plus étroit et plus sûr que celui de l'intimidation , le lien de l'intérêt personnel ;
En nivelant par le bien-être ces deux inégalités trop fortes : le luxe et la misère ;
En replaçant la politique à la hauteur où les penseurs l'ont fait monter, et d'où les ignorante, aidés des poltrons, l'ont fait descendre parl'cpithète de ihéoricsy injurieusement donnée à tout ce qui venait contrarier ra1)us ou la routine, épitliète bêtement acceptée , bêtement répétée par
la foule, ce qui explique comment, en matière de principes, de réformes, de solutions, tout ayant été pensé et écçit , rien ou presque rien ne soit appliqué; comment le faux qui. par ait vrai est préféré au vrai qui paraît faux ; comment on se défie dans les lois de ce qu'on admire dans les livres ; comment on fait ce que ferait un laboureur qui, potfr récolter du blé, sèmerait de Ti vraie au lieu de Tarracher ; comment, pour le gouvernement des sociétés , les hommes qui ne savent et qui ne pensent pas l'emportent toujours et partout sur ceux qui savent et qui pensent; comment aussi , prenant de tels pilotes , le navire s'égare à tous les vents, touche à tous les écueils et sombre si souvent ;
Enfin, je veux abr^er cette sommaire énumération, en fermant Tère caduque de la tyrannie des lois positives et de l'arbitraire des lois pénales, pour ouvrir l'ère nouvelle de l'observation des lois proprement dites, de ces lois qui, selon l'expression consacrée de Montesquieu ,• sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses. Les choses comme les hommes, les boni-
mes comme les choses ont leurs lois, sans lesquelles ni hommes ni choses n'existeraient. Pourquoi ne pas s'en tenir à ces lois quisuflSsent pleinement à Texistence et à la conservation de tous les autres êtres vivants, Thomme excepté? Pourquoi en chercher, pourquoi en inventer d'autres moins bonnes et moins certaines? Si les lois positives n'ont pas d'autre cause que celle que leur assigne Montesquieu , l'état de guerre (i ) , il n'y a, pour les rendre inutiles et les faire tomber en désuétude, qu'à changer cet état aussi nuisible à tous, individus et peuples, qu'il est contraire à la loi naturelle qui fait la supériorité de l'homme sur tous les autres êtres vivants et non pensants; il n'y a qu'à substituer la force mentale à la force brutale, le raisonnement qui conclut à la réciprocité et laisse à chacun la liberté, à la force, qui n'admet pas de victoire sans défaite et de défaite sans oppression. Pour défendre le maintien des lois positives, alléguera-t-orf les passions de l'homme et la né-
(1) Esprit des Lois, liv. i, chap. m.
cessité d'y mettre un frein? Je répondrai que les passions de Thomme sont étroitement bornées, et qu'elles ont en elles-mêmes leur frein, tîomme le ruisseau, la rivière, le fleuve, TOcéan ont leurs rives. Ces passions dé Thomme, dont on fait tant de bruit, quelles sont-elles? Où commencent-elles? Où s'arrêtent-elles? Quand débordent-elles? L'homme est plus routinier qu'il ne le croit ; celui qui l'est le moins l'est encore beaucoup. Habitué à des réalités effrayantes, il n'en a pas peur, et il s'effraye de fantômes qu'il s'est habitué à ne jamais regarder en face. Sa pusillanimité comme sa témérité n'est le plus souvent que routine ; élevé dans la persuasion qu'il naît avec des passions formidables, il le croit, et cette croyance, mêlée d'épouvante et de candeur, cette croyance, où il entre plus de présomption que d'humilité, plus d'erreur que de vérité, il la transmet comme il la reçoit, sans réflexion, sans examen; c'est ainsi qu'il la perpétue. Il serait temps de la combattre et de la détruire, car elle est à la société ce que le moule est à l'objet moulé. Pas-
sions de rhomme! vous vous 'vantez ou vous vous décriez ; vous n'êtes ni formidables, ni innombrables ; vous n'êtes ni un gouffre sans fond, ni un horizon sans limites, ni une force sans frein. Il n'y a qu'à vous voir à l'œuvre pour en être certain. Sans changer de nature, vous changez d'objets selon les temps et selon les lieux ; donc il suffit de changer ces objets sans qu'il soit besoin de vous étouffer, même de vous dompter.
La destructivité, fût-elle une passion, qu'elle pourrait être utilement appliquée à la destruction de tout ce qui est nuisible.
Sans les passions de Fhomme contre lesquelles il est d'usage de déclamer, sans ces passions, qu'on accuse au lieu d'accuser uniquement l'ignorance et la peur, sans ces passions, qui portent hi responsabilité d'actes dont elles ne sont la cause qu'en apparence, que serait la société? Que ferait-elle? Elles sont les lois de son développement, comme une des lois de la force de projection est de dépasser le but pour l'atteindi'e.
L'habitude que nous contractons dès l'enfmce, de vivre la tête courbée sous le joug des lois
positives et des lois pénales est ce qui fait croire à Timpossibilité de s'en passer, comme si la société était autre chose qu'une lente succession de transformations continues ; comme si, pour en citer un exemple, la société française que nous avons sous les yeux ressemblait à la société romaine, au temps où la puissance paternelle était absolue, où Fenfant était assujetti depuis le jour de sa naissance jusqu'à la fin de sa vie, où le père pouvait le mettre à mort, pourvu qu'il eût plus de trois ans, le vendre jusqu'à trois fois, l'enchaîner et le faire travailler avec les esclaves: où le fils de famille, même après avoir revêtu la robe virile, même après avoir été promu . aux premiers emplois de la cité, ne cessait jamais d'être mineur à l'égard de l'auteur de son existence; où le consul Spurius Cassius était jugé et exécuté par son père aux pieds des lares domestiques; où les filles cadettes pouvaient être exposées ou tuées; où les enfants difibrmes pouvaient, après avoir consulté cinq voisins, être étouffés ou noyés; — au temps où la puissance maritale était suprême, où la femme était considérée comme
la propriété , comme la chose du mari ; où dès qu'elle était entrée dans la maison conjugale, il devenait son maître, son juge, pouvant la condamner à mort non seulement pour le fait d'adultère, mais pour des faits tels que d'avoir M du vin ou dérobé des clefs; où la mère de famille n'était regardée que comme la sœur de son fils ; — au temps où l'autorité du père s'é-. tendait sur tous les membres inférieurs de la gens^ sur les clients et les colons qui s'étaient groupés sous la protection de sa lance et de ses pénates; où l'étranger, en quelque sorte forcé de mendier une humble place au foyer quiritaire, n'obtenait le patronage d'un père qu'en se soumettant à sa sainte et imprescriptible autorité; où ce père pouvait frapper tout membre de sa famille qu'il jugeait coupable; où il pouvait présider lui-même, suivant les rites sacrés, à l'exécution de ses arrêts domestiques ; — au temps où la torture, depuis appelée question^ était regardée comme inséparable de toute instruction criminelle dans laquelle des esclaves étaient entendus, car les esclaves qui étaient
appelés à donner des renseignements à la justice n'étaient crus que sur la foi des toui'ments de la question, leurs témoignages donnés librement n'auraient eu aucune valeur en justice , la torture seule leur imprimait le sceau de la vérité légale; où Taccusé offrait lui-même ses esclaves à la question pour faire présumer son innocence; où, s'il ne faisait pas cette offre, s'il se refusait à exposer la vie de ses esclaves, l'accusation n'avait qu'à fournir caution du prix auqiiel on les évaluait pour le cas où ils périraient dans les tourments qu'elle avait le droit àe leur faire infliger; où la question était donnée à l'esclave par le maître qui convoquait pour y assister ses amis et ses hôtes, lesquels signaient le procès-verbal des réponses faites par le patient, procès- verbal qui était écrit sur des tablettes qu'on fermait pour les produire le jour du jugement; où les esclaves tous considérés comme complices du crime dont l'auteur n'avait pas été découvert, tous considérés comme solidaires les uns des autres, étaient tous mis à mort; ainsi Pedanius Secundus, préfet de Kome, ayant été victime d'un meurtre, ses quatre
tXYl
cents esclaves furent envoyés au supplîce sur la demande de Caïus Cassius ; où des esclaves étaient condamnés au crucifiement pour la peine de n'avoir pas consenti à subir Topération de la castration ordonnée parleur maître, Minutius Basillus; où César- Auguste faisait crucifier, sur l'heure, un de ses esclaves parce qu'il avait tué et mangé une caille du palais ; — au temps où celui qui passait pour enchanter les moissons de son voisin était puni du dernier supplice , ainsi que faillit périr Furius Cresinus , dont les champs regorgaient de moissons, et qui n'échappa à Taccusation de ses voisins qu'en faisant venir sur le Forum ses gens robustes et bien vêtus, ses bœufs vigoureux et de haute taille, ses instruments de labourage admirablement tenus et qu'en disant : « Mes sortilèges, Romains, les voi- » là; je regrette de ne pouvoir vous montrer » ni vous apporter ici mes fatigues et mes » sueurs; i> — au temps où les plus graves questions de paix, de guerre, de législation se décidaient , sans rire , d'après le chant des oiseau:!t, ab avium garritu, ou selon l'observation
de leur vol, ab ave spicendia ; où la désobéissance aux augures était un crime capital, où le droit augurai était célébré en ces termes par Cicéron : « Quelle puissance que cette faculté de tout in- » terrompre par cette seule parole augurale : à iifi » autre jour ! Quel droit magnifique que celui i> d'ordonner que les consuls abdiquent ! Quel i> pouvoir plus saint que celui d'abolir la loi ! » — au temps où le vaincu judiciairement, débiteur ou délinquant, appartenait au vainqueur conformément à ces termes de la loi des Douze-Tables : « Que le riche réponde pour le riche ; pour le .T> prolétaire, qui voudra... l'affaire jugée, trente » jours de délai. . . S'il ne satisfait au jugement, » si personne ne répond pour lui, vous Temmè- » nerez avec des chaînes qui pèseront quinze lip vres. . . s'il ne s'arrange point, tenez-le dans les i> liens soixante jours ; cependant produisez-le i> en justice par trois jours de marché, et là pu- » bliez quelle est la quotité de la somme due. » Au troisième jour de marché, le coupable sera * mis à mort, ou bien on pourra l'aller vendre à » l'étranger au-delà du Tibre. Si plusieui-s ont
ï> gagné le procès contre lui, ils peuvent couper » et se partager son corps ; s'ils coupent plus ou ]> moins, sans fraude, qu'ils n'en soient pas res-
> ponsables ; » — au temps où Pline le Jeune écrivait à Trajan : « Voici la règle que j'ai sui- ]> vie à regard des chrétiens que Ton a déférés à
> mon tribunal. Je leur ai demandé s'ils étaient i> chrétiens. Ceux qui l'ont avoué, je leur ai fait j> la même demande une seconde et une troisième » fois et je les ai menacés du supplice. Quand ils i> ont persisté, je les y ai envoyés ; car de quel- 9 que nature que fût l'aveu qu'ils faisaient, j'ai
> pensé qu'on devait punir au moins leur inflexi- » ble obstination ; » où Traj an répondait à Pline : « Vous aveafait ce que vous deviez faire, mon » cher Pline ; » où les ongles de fer, les entraves qui écartaient de force les jambes des martyrs de manière à leur fendre le corps, les bêtes de l'amphithéâtre, les bûchers, le pal, les haches, la croix, multipliaient sous mille formes diverses les tortures et la mort réservées aux chrétiens qui refusaient de renier leur foi ou de sacrifier aux dieux ; où pour éviter la mort, Prisca,
femme de Dioclétîen etDomitîlla, sa fille, furent forcées d'y sacrifier; où, pour s'y être refusés, Dorothée, chef des officiers du palais, fut étranglé après de longs tourments, Pierre, officier du palais, fut élevé en Vair, fouetté par tout le corps, assaisonnéde sel et de vinaigre mis sur ses plaies, placé sur un gril et du feu, comme on fait rçtir les viandes que Ton veut manger, lui déclarant qu'il ne sortirait point de cet état s'il ne voulait obéir; — au temps enfin où Néron transformait des chrétiens en torches enduites de résine pour éclairer les jardins impériaux, aux applaiidissenaents de tout le peuple, habitué à trouver tout simple et parfaitement juste que pour le récréer on livrât de pieuses jeunes filles, d'héroïques martyrs aux grifies et aux dents des bêtes féroces du cirque.
Ni la puissance paternelle, ni la puissance maritale, ni la puissance domestique, ni la puissance publique, ni même la pénalité ne sont plus maintenant ce quelles étaient à ces temps que je viens de rappeler sommairement, où ce qui nous paraît maintenant d'incroyables atrocités était
alors considéré comme de justes punitions, comme de légitimes nécessités par des hommes tels que Cicéron et Tacite, par des jurisconsultes tels que Paul et Ulpien.
La société s^est déjà transformée; elle se transformera encore. Elle n'est plus ce qu'elle fut; elle n'est pas ce qu'elle sera. Elle n'est pas ce qu'elle serait, si, n'étant plus hérissée de lois
pénales, elle était contrainte de puiser sa force,
sa durée, sa sécurité dans son propre perfection-r nement, et de demander plus laborieusement, j'en conviens, au progrès des choses ce qu'elle se contente trop insoucieusement, je le pense, de demander au châtiment des hommes.
Sur ce mot. Progrès, un grave débat s'est engagé récemment entre M. de Lamartine, qui en contestait la puissance, et M. Eugène Pelletan, qui s'était cru obligé d'en prendre ladéfense. Attentif à ce débat, il m'a paru que les deux éloquents champions avaient l'un et l'autre également raison et également tort en se contredisant.
Avec M. de Lamartine contre M. Pelletan, je ne crois pas au progrès de l'homme ; mais avec
M. Pelletan contre M. de Lamartine, je croîs au progrès delà société. C^est ce progrès qui s'appelle civilisation. Je m'explique : Thomme supérieur qui naît dans notre siècle ne naît pas supérieur à rhomme des premiers siècles se nommant Homère, Aristote, Platon, Sophocle, Euripide, Démosthène, Eschine, Phidias, Praxitèle, Archimède,Pythagore, Euclide, Hippocrate, Alcibiade, . Alexandre. L'homme n'est donc pas en progrès sur lui-même. Par lui-même, il n'est pas supérieur ; par lui-même, il n'est pas meilleur ; par lui-même, il n'a pas acquis de facultés nouvelles; par lui-même, il ne voit pas plus loin, il ne marche pas plus vite ; par lui-même, il n'a ni plus de génie, ni plus d'esprit, ni plus de bonté. Je distingue entre le progrès direct de l'homme , progrès que je n'admets pas, et le progrès indirect de l'homme , progrès que j'admets. Par le perfectionnement des choses, on peut changer le milieu social ; par le changement du mi-
. lieu social, on peut modifier l'homme en cela que, sans être moins cruel , il ne commettra plus les
^ mêmes actes de cruauté ; que, sans être moins