FLOURENS
faire, c^est ce qu'on ne fait pas. II n'est point un gouvernement qui y songe. Parlez aux gouvernements de la conquête d'un peuple, parlezleur de la punition de l'homme, ils vous écouteront, ils vous comprendront! Mais ne leur parlez point de la culture de l'homme! Us ne vous écouteraient ni ne vous comprendraient.
C'est un langage encore trop nouveau pour eux. Aussi, ne me fais-je aucune illusion, et sais-je parfaitement que je parle pour n'être pas entendu, que j'écris pour n'être pas lu, que je sème pour ne voir rien germer, rien pousser, rien récolter. Mais c'est en vain que je me le dis, c'est en vain que je me le répète; ce qui prouve, une fois de plus, que l'être pensant n'a pas plus la liberté de ne point porter .d'idées que l'arbre fruitier n'a la liberté de ne point porter de fruits, que ces fruits doivent ou non être cueillis ; ce qui prouve que Vauvenargues a approché de la vérité, quand il a écrit : « C'est dans la puissance^ j> de nous mouvoir de nous-même, selon les lois » de notreetre, que consistelaliberte.il n'y aque j> l'être incréé qui puisse être indépendant. . .Corn-
• ment se peut-on figurer les hommes indépen-
* dants? Leur esprit n'est-il pas créé, et tout ï être créé ne dépend-il pas des lois de sa créa- » tion? Peut-il agir par d'autres lois que par ï celles de son être?... Je nie que la volonté
> soit le premier principe ; c'est au contraire le . j> dernier ressort de Tâme ; c'est l'aiguille qui
i> marque les heures sur une* pendule et qui la
> pousse à sonner. Je conviens qu'elle déter- » mine nos actions ; mais elle est elle-même déï terminée par des ressorts plus profonds . . . Qu'en- » tendez- vous par le mal? Je sais bien que les » vices sont en nous quelque chose de mauvais » parce qu'ils entraînent toutes sortes de dés- » ordres et la ruine des sociétés. Mais les ma- » ladies ne sont-elles pas mauvaises, les pestes^
> les inondations?... »
Si cette négation du libre-arbitre est juste, en quoi l'homme qui pense est-il plus libre quel'ar- • bre qui pousse, que l'oiseau qui vole, que le poisson qui nage, que l'abeille qui travaille ? Si cette négation du libre-arbitre est juste, sur quoi la
]^ société se fonde-t-elle pour punir l'individu qui
naît, sous le rapport du raisonnement, de la vue sociale, comme naissent Taveugle, le borgne, le myope sous le rapport de la vue physique, comme naissent le cul-de-jatte, le bancal sous le rapport du mouvement ? Si la liberté est la puissance de nous mouvoir de nous-mêmes, selon les lois de notre être, pourquoi ne pas s'en tenir uniquement à ces lois ? Si elles suffisent à tous les autres êtres vivants, pourquoi ne suffiraient-elles pas à rêtre pensant, qui a de plus qu'eux pour se conduire le raisonnement, ce rayonnement de la lumiè immatérielle , ce ravonnement de la raison, ce rayonnement de la vérité, ce rayonnement de l'évidence? Le raisonnement humain serait-il donc un guide moins sûr que l'instinct animal ? Je ne saurais le croire ; c'est pourquoi je conclus au gouvernement de l'homme par luimême, c'est-à-dire par sa raison universellement cultivée et pleinement développée; peu m'importe ensuite que ce gouvernement garde ou perde le nom de : Liberté.
Je précise :
Par ce mot de liberté, si l'on entend que
rhomme né sans jugement ou grandi sans culture portera devant la loi pénale la responsabilité de ce fait de nature ou de ce fait de société, je suis logiquement contre la Liberté.
Par ce mot de liberté , si Ton entend que rhomme aura le pouvoir de faire tout ce que ne condamne pas sa raison plus ou moins bornée , plus ou moins étendue, plus ou moins éclairée, je suisconséquemment pour la Liberté. C'est cette libertéque j'ai toujours invoquée pour tous et contre tous, aussi bien pour mes ennemis dans Topposition que contre mes amis dans le gouvernement , que ce gouvernement se nommât in- . distinctement Royauté, République, Empire, c'est cette liberté que j'ai toujours invoquée pour tous les vaincus contre tous les victorieux, c'est cette liberté que j'invoque encore.
Le 3i décembre, la Gazette de France reproduisait, d'après le journal rt/mon, la lettre suivante :
« Paris, le 28 dêesembre 1856.