RUE VIYIENNE, AU PREMIER
DU
INTRODUCTION
Un poète allemand a fait une ballade pleine d'aspects fantastiques et terrifiants, sur la grande revue que l'empereur, mort, vient passer à minuit dans les Champs-Elysées. C'est d'abord un tambour
qui se lève de terre et dont les baguettes, frappant sur une peau diaphane, vont réveiller à la sourdine les soldats de la garde. Le tractrac noc- " turne retentit entre les arbres grêles et enveloppés de vapeur ; il se prolonge, s'éteint et revient plus impérieux, passant plusieurs fois par les mêmes places. A cette voix de la guerre, des masses confuses surgissent et s'ébranlent, des ombres se dégagent; on entrevoit, sous les suaires déchirés, des épaulettes pôles, des galons d'argent terni, des uniformes décolorés. Le vent passe avec effroi. Derrière lui, un escadron vaguement éclairé par un rayon de la lune roule sa vague blanchâtre ; les plumets frissonnent, quelques épées reluisent comme un courant d'eau aperçu par hasard; on entend un sourd piétinement de chevaux ; les cirnières s'échevèlent et fouettent l'air glacé. Le tambour bat toujours. Un son de trompette, clair et vibrant, traverse l'espace et enlève quelques voiles à ce tableau étrange qui se meut dans le brouillard du minuit d'automne. Sous les plis d'un glorieux haillon tricolore, percé, frangé, surmonté d'un aigle d'or, s'avance une forêt de bonnets d'ours, légion silencieuse, hommes graves et tristes, âmes d'enfant auxquelles les turbulences d'une guerre continue ont épargné les passions vulgaires. Ils s'avancent, ces géants aux y®ux encore endormis ; ils ont cet air stoïque que donne seul le tête-à-tête perpétuel avec le canon; sur la poitrine de quelques-uns
étincelle l'étoile de la Légion-d'Honneur. Devant eux marchent pesamment, la hache à l'épaule, ces sapeurs en tablier de peau qui faisaient tomber les portes des villes.
Le ciel jette une clarté avare sur ce pêle-mêle, qui bientôt se développe, s'accroît à l'infini et remplit, inonde les Champs-Elysées. Rien n'est bien précis, mais tout est indiqué. Le noir des canons s'accuse dans un des côtés nuageux de cette grande toile; la canne à pomme du tambour-major trace en l'air des lignes bizarres mais triomphantes ; — on dirait du magicien de la victoire ; — les croupes des chevaux cabrés s'étalent à deux pouces du sol. Peu à peu, un tressaillement général, semblable à une menace de tempête, circule à travers les rangs noyés de cette foule militaire ; un commandement retentit : Portez armes! et l'on entend une vaste secousse métallique , un bruit pareil à celui que ferait un énorme sac d'argent tombant de très haut. Puis, la vision s'immobilise. On sent qu'il va se passer quelque chose de grand ; les yeux, les oreilles, les esprits sont dans l'attente; personne n'ose respirer. Tout à coup, du fond des Champs-Elysées, là-bas où le regard se perd, naît une clameur faite de mille voix, qui se rapproche, s'étend, court et galope, — escortant un tourbillon de généraux empanachés et de mamelucks mystérieux, à la tête desquels apparaît le fantôme impérial. Il ne fait que passer, rapide et muet ;
et cette grande figure, un moment sortie du tombeau, illumine cette sombre armée qui, comme une traînée de poudre, n'attendait que le contact de la mèche pour éclater en flammes soudaines !
Cette ballade célèbre, avec laquelle a lutté puissamment le crayoa de Raffet, ce ténébreux chefd'œuvre d'un étranger, cette page audacieuse de l'histoire delà nuit et de la mort, suscite toujours en moi inévitablement une autre ballade, — également fantastique, mais violente, éplorée, terrible. Ce pendant de la grande revue des Champs-Elysées , c'est la grande revue des trépassés de la place Louis XV, des victimes du Tribunal révolutionnaire.
Cela commence également par un tambour, — le tambour de Santerre. Il bat le rappel sur la place déserte, que décore une statue grossière et mal façonnée comme les idoles des peuples barbares : c'est la statue delà Liberté, qui demeura si longtemps spectatrice des crimes commis en son nom. Autour d'elle, comme dans une vase obscure, rampe, s'agite une multitude d'hommes et de femmes; ce sont les habitués de la tragédie nationale qui se joue tous les jours à cet endroit. Des guinguettes installées dans des fossés, des cabarets en planches, des bouquetières en jupes blanches à raies rouges, des marchands de chansons hissés sur des chaises et vendant leurs couplets, des enfants que leurs bonnes ont amenés là par curiosité, rompent la hideuse physionomie de cette
place, n n'est pas encore nuit, il est cette heure crépusculaire du dix thermider, heure solennelle qui vit le dénouement de la Terreur ; une.bande rouge brille à l'horizon. Après la statue de la Liberté, l'autre monument de la place c'est l'échafaud. — L'échafaud et la liberté ! L'échafaud, cet abominable et honteux argument des révolutionnaires; la Liberté, cette chimère sublime I Tous les deux se rencontrant, comme pour se nier l'un par l'autre ! .
Sur la plate-forme de l'échafaud, attendent Sanson et ses aides.
Alors, on voit arriver — lentement — cette procession de charrettes fatales dont les roues ont si longtemps et si impunément tracé parmi nous leur sillon diépouvantfc. Elles arrivent une à une, au bruit du tambour de Santerre, persistant comme un remords. Ce sont de lourdes et ignobles charrettes traînées par des chevaux de somme crottés jusqu'au poitrail, et escortées par des gendarmes, le sabre nu. Elles contiennent chacune dix à douze victimes, garrottées, debout, la tête découverte, figures sublimes et pâles, vieillards dont la poitrine étale encore des lambeaux de dentelle, jeunes gens échevelés dont le regard semble invoquer Dieu, hommes calmes qui pensent à la France. Toutes ces victimes descendent à quelques pas de l'arbre de la liberté, beau peuplier bruissant et doux qui répand la fraîcheur sur lafoule, et elles s'acheminent vers l'escalier rouge. De-
vant elles , marche le roi. Puis viennent les généraux, cicatrisés, imposante, Luckner, Broglie, Beauharnais, d'Estaing, Dillon. Ensuite, voici le tour des noms augustes et révérés : l'octogénaire Fénelon, digne petit neveu de l'archevêque de Cambrai; le jeune fils de Buffon, qui crie vainement au peuple le nom de son père ; l'illustre Malesherbes, qui sourit à la mort et dont les cheveux blancs feront reculer le bourreau. Voici Lavoisier qui n'achèvera pas son problème, parce que le pays n'a plus besoin de savants ; Cazotte et Sombreuil, ces deux pères que leurs filles n'ont pu sauver qu'une fois; d'Espréménil et Linguet, deux hommes de talent, deux antagonistes que le trépas va réconcilier. Voici Adam Lux, l'amoureux d'une morte, et André Chénier dont la voix harmonieuse laisse échapper un poétique regret !
Ainsi se vident les charrettes. Il en vient par vingt, par cent. Le défilé des femmes est ouvert par la reine ; Madame Elisabeth l'accompagne en priant. A leur suite, têtes charmantes ou fières, j'aperçois ces créatures si dignes de pitié, dont le Tribunal révolutionnaire ne respecta ni l'âge ni le sexe. Mme Lavergne qui, cachée dans l'auditoire au moment de la condamnation de son mari, cria : Vive le roi /pour obtenir la permission de marcher, avec lui au supplice ; Mme de Gouges, qui rédama pour les femmes le droit de monter à la tribune, puisqu'elles avaient le droit de monter à l'échafaud ; la
jeune Cécile lïenault, qui îï était qu'une enfant et à qui Ton ne pardonna pas une parole étourdie ; les deux Sainte-Àmaranthe, la mère et la fille, coupables d'avoir vu, dans un souper, chanceler la raison du dictateur. Celle-ci, dont les épaules blanches comme l'albâtre, se dégagent de la chemise rouge des assassins dont on les a revêtues, c'est Mlle Corday d'Armans, qui sent dans ses veines bouillonner le sang héroïque de l'auteur du Cid ; — cette femme si intéressante, c'est Lucile Desmoulins; cette autre, si vénérable, c'est la maréchale de Mouchy ; — Mme Roland déploie une fermeté romaine que ne laissaient pas soupçonner ses grâces un peu mignardes. Entendez-vous ces chants religieux, presque célestes? Ce sont les carmélites de Royal-lieu ; elles chantent le Salve Regina avec la même tranquillité que si elles étaient encore dans le couvent. En lace de ce sublime concert, devant ces têtes ascétiques et inspirées qui couronnent l'odieux tombereau, la populace s'écarte avec un sentiment
de respect
Le cortège monte à l'échafaud. Mais l'escalier infâme s'est transformé en échelle de lumière ; vainement ses pieds plongent dans la boue, au milieu des convulsions et des hurlements d'une foule en délire, — les échelons supérieurs percent le firmament assombri et vont s'appuyer sur le trône du Très-Haut. C'est l'Echelle de Jacob tendue aux martyrs d'une époque de rage populaire et de représailles amonce-
lées. Longue, magnifique, triomphale est cette ascension! Le ciel, sillonné de raies flamboyantes, laisse tomber comme une pluie mystique, par ses abîmes entrouverts, les mille soupirs d'allégresse et d'amour éclos sur les harpes des anges, tandis que d'une voix divine s'exhale Tévangélique appel : — Venezà moi, vous tous, les opprimés et les martyrs !
On se souvient de ces mots d'un président au parlementj renouvelés de Rabelais : « Si j'étais accusé d'avoir volé les tours de Notre-Dame, je ne me fierais pas à la justice, et je prendrais la fuite. » Qu'eût-il dit et pensé ce magistrat, s'il eût assisté aux débats du Tribunal révolutionnaire?
Assez d'autres jusqu'à présent ont dit au peuple : Tu es grand, tu es magnanime, tu es généreux, tu as tous les nobles et. tous les sublimes instincts ; tu es la voix de Dieu ! Peut-être, convient-il au-
jourd'hui plus qu'à toute autre heure, de dire au peuple : Tu es injuste, tu es cruel, tu es égaré, tu n'écoutes que ta haine ou ta misère, l'esprit de Dieu s'est retiré de toi I
Peut-être convient-il, surtout à cette époque où les révolutionnaires de maintenant semblent vouloir imiter les révolutionnaires de jadis , de remettre sous les yeux des fils le tableau des crimes de leurs pères, et de tenir le langage suivant aux Pangloss démocratiques qui trouvent que tout est pour le mieux dans la plus mauvaise des républiques possibles : — Lorsque vous eûtes le pouvoir entre les mains, voici ce que vous fîtes du pouvoir ; voici les résultats de deux années de régime populaire; voici par quels moyens vous prétendîtes faire refleurir l'égalité et la fraternité, et comment, à la place de de ces deux fleurs idéales, vous ne vîtes sortir de terre que l'ortie monstrueuse et ensanglantée de l'anarchie!
Le Tribunal révolutionnaire — œuvre du peuple de ce temps-là — n'a pas eu encore son historien. Si pourtant une institution se détache du fond sinistre de la Révolution et se dresse^terrible, n'est-ce pas celle-ci, à coup sûr? Parodie de la justice, masque de l'iniquité! — De cette histoire, on conpaît à peine quelques épisodes, les principaux, les vulgaires; on croit que c'est assez et que le reste importe peu, ou bien que c'est toujours la même chose. On se
trompe : ce qui n'est pas connu est le plus effrayant.
De bonnes âmes s'imaginent encore que le Tribunal n'a moissonné que des nobles, des savants, des prêtres, c'est-à-dire le plus pur du sang- français. Qu'elles sont loin de la vérité I Le Tribunal, pour qui tout était bon, a surtout répandu le sang du peuple, on ne saurait trop le répéter. Des marchands, des boutiquiers, des ouvriers ont fourni leur contingent énorme à cette immense hécatombe. — Au jour du 9 thermidor, deux mille paysans (deux mille !) attendaient dans les prisons leur tour d'échafaud !
« Eien n'est plus beau qu'un tribunal révolutionnaire ! s'écriait le montagnard Forestier ; rien n'est plus majestueux que cette foule d'accusés qui y passent en revue avec une rapidité incroyable, et que ces jurés qui font feu de file. Un tribunal révolutionnaire est une puissance bien au-dessus de la Convention. »
Le montagnard Forestier avait raison, — car ce fut le Tribunal révolutionnaire qui tua la Convention nationale ; le Tribunal révolutionnaire tua ceuxlà mêmes quii'avaient fondé; le Tribunal révolutionnaire eût tué tout le monde, si on ne l'eût tué luimême, à la fin.
Ce que nous allons entreprendre, c'est quelque chose d'assez semblable au voyage de Dante Alighieri dans la spirale larmoyante de l'Enfer. Les
mêmes émotions, sinon les mêmes drames, nous attendent dans les cercles que nous allons parcourir. Ce sont presque aussi les mêmes personnages, — depuis Ugolin rongeant le crâne de ses enfants jusqu'à Paolo et Francesca, ces deux beaux visages penchés sur un poëme, et dont la mort a confondu les souffrances comme l'amour avait confondu les félicités. Tous les réprouvés se ressemblent, qu'ils soient de Florence ou de Paris ; et les jurés du Tribunal révolutionnaire valent les damnés du poète.
Le Tribunal représente les coulisses de la révolution. Nul héros de ce théâtre ne peut sortir par un autre chemin : il faut inévitablement que, sa tirade finie et ses crimes consommés, le traître rentre par ces issues répugnantes et mystérieuses. Là, comme dans les coulisses véritables, on assiste à ce dépouillement du prestige qui fait le comédien, on voit le fard sur sa joue en sueur, on voit ses rides, on voit ses faux cheveux, — et, comme il n'est plus sous les yeux du public, on voit son ridicule, sa petitesse, sa colère, son égoisme. Ainsi verrons-nous successivement tous les tyrans découronnés et à bout de leur rôle, venir étaler leur abattement et leur nullité sur les bancs incessamment encombrés du Tribunal révolutionnaire.
« Ne vas pas en Afrique pour chercher des monstres ; contente-toi de voyager chez un peuple en révolution », disent les vers dorés de Pythagore. — 0 poétique philosophe ! Jamais vérité plus vraie
ne s'envola de tes lèvres rêveuses. 0 sublime poursuivant de l'idéal, jamais ton regard dessillé n'a plongé plus avant dans les gouffres de la réalité ! Toi qui prétendais lire dans la nature comme dans un livre ouvert, et qui, plus puissant créateur qu'Homère, nous révéla un monde entier, — le monde de la métempsycose I — Souvent je suis tenté d'embrasser ton autel, ô Pythagore ! et de croire, en effet, qu'une seule et même âme, froide, perfide, atroce, a animé les corps de Catilina, de Cromwell et de Robespierre !
Pour voir des monstres — pour en voir beaucoup, et surtout pour les voir bien en face, — il faut convenir que le Tribunal révolutionnaire est le point de vue le plus favorable qu'on puisse adopter. De là, en effet, nous découvrons tous les personnages actifs de cette ère tragique — tous ! — Nous assistons à leurs manœuvres tortueuses, nous pénétrons les rapports terribles qui lient les membres de la Convention aux membres des comités, les membres des comités aux membres des clubs, les membres des clubs aux juges et aux jurés du Tribunal. Nous tenons les divers fils de cet écheveau, fait, comme le désirait Diderot, des entrailles des prêtres et des grands. Nous voyons le doigt caché qui ordonne et le bras public qui frappe, Néron et Narcisse, les volontés et les instruments. Nous voyons les hypocrites de vertu et d'humanité broyer du rouge, selon l'expression du peintre David ; les prétendus incor-
ll\ HISTOIRE DU
ruptibles s'adoucir en présence de l'or, et les faux Scipions jeter un regard de luxure — non de pitié — sur les jeunes femmes qui se roulent à leurs genoux en demandant la grâce d'un père ou d'un mari. Devant nous enfin se déroule le tableau de ce que les soi-disant sauveurs de la patrie appelaient ensoupirant des nécessités.
Car c'est un des traits principaux du caractère de ces hommes — de s'être cru nécessaires, indispensables, providentiels presque !
Qu'étaient-ils donc sous Leuis XVI, ces régénérateurs d'une société aux abois, ces glorieux prédestinés, ces utopistes hautains, ces amants fougueux delà liberté? Qu'étaient-ils, ces Catons cravatés de mousseline, ces Brutus à la poitrine nue, ces révoltés sublimes, ces assassins inspirés? Sans doute, alors que les bosquets de Trianon s'emplissaient de musique et de danse, ils passaient dédaigneux et fiers, n'osant regarder ce luxe en face, dans la crainte de sentir arriver à leurs lèvres le charbon brûlant de la malédiction. Sans doute qu'au milieu de tant de vices et de tant de sophismes, de tant d'amour frivole et de tant d'esprit passionné, ils vivaient, ces philosophes austères, à l'abri de quelque portique ignoré, tout entiers à l'étude et à la réflexion. Ils ne pactisaient pas avec les gens de la cour et portaient gravement sur leur front pâli le signe de leur domination future?
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Sacs doute aussi que leur jeunesse, comme celle de presque tous les héros et de presque tous les bienfaiteurs du genre humain, avait été prophétiquement sillonnée par ces actions d'éclat, par ces traits de vertu, par ces héroïsmes prématurés, par ces éclairs de raison ou de génie, qui sont l'aube des intelligences supérieures, destinées à rayonner sur le monde. Sans doute qu'ils étaient entrés dans la Révolution promise, avec tout un passé sérieux, pur, éclatant, digne d'admiration ou tout au moins digne d'estime?...
Erreur ! — Voulez-vous les voir sous Louis XVI? voulez-vous connaître ce qu'ils pensaient, ce qu'ils disaient, ce qu'ils faisaient sur le seuil de cette Révolution, quelques jours seulement avant la prise de la Bastille?
L'un, le premier, le plus grand, celui qui, pendant quelques heures, a tenu la France dans sa main crispée, est enfermé dans une chambre du donjon de Vinceimes. Il écrit. Ne vous penchez pas sur son épaule, ne regardez pas les feuilles qu'il salit de ses caprices infâmes, car à cette vue votre front s'empourprerait de honte et de terreur. Croyez plutôt que cet homme est un fou. Le livre qu'il compose est dédié à monsiqir Satan, voilà tout ce qu'il est possible d'en dire ; et ce livre n'est pas le premier : — deux ou trois romans innommables sont déjà sortis de cette plume de satyre ; il les a jetés, comme une vengeance, du fond de sa prison, sur la société cor-
rompue de Parte. Sa vie n'est qu'un tissu de folies criminelles ; et ses passions démuselées ont semé la rage, — c'est-à-dire la démoralisation, — partout où elles se sont abattues. Il résume en lui l'ignominie et l'audace. C'est Mirabeau. Mirabeau ! ce grand remueur d'idées et de verres, ce faux gentilhomme et ce faux marchand de drapsj cet orateur dont toute l'éloquence enflammée n'a point purifié l'âme, cet homme enfin à qui la France eût rougi de devoir son salut. Regardez-le bien, dans ce donjon qu'il souille de ses poëmes impudiques ; voilà celui qui sera le Titan de la Révolution !
Un autre, maigre, pâle, en lunettes vertes, cumule les fonctions de juge au tribunal criminel de Saint-Vaast avec celles de membre de la société poétique des Rosati. Il prononce des arrêts de mort et fait la cour à Mlle Anaïs Deshorties, une riche héritière, qu'il chante sous le nom d'Ophélia dans des madrigaux à l'eau de senteur. Il élève aussi des oiseaux, car c'est un homme simple et sensible ; on raconte dans le pays mille traits touchants de son enfance, celui-ci, entre autres, que j'extrais d'une brochure très-curieuse parue Pan dernier à Arras : a Ses petites sœurs lui faisaient sans cesse la demande d'un de ses pigeons, mais il ne voulait point entendre parler de cela, tant il craignait qu'on les rendît malheureux, faute de soinsnécessaires.Un jourpourtant, un jour on redoubla d'instances, on supplia à mains jointes, on alla même jusqu'aux larmes, et
Maximilien, attendri, céda. Il leur donna son pigeon favori, après toutefois leur avoir fait jurer solennellement d'en avoir bien soio, de ne jamais le laisser manquer de rien, surtout ! Mais, hélas 1 6 douleur amère ! Le pauvre pigeon, oublié peu de temps après, dans un jardin, périt dans une nuit d'orage. Maximilien apprend l'affreuse nouvelle; il court chez les petites filles, les accable de ses reproches amers, et, le visage inondé de pleurs, il fait serment de ne plus jamais rien leur confier, jamais ! » N'estce pas que cela est très-touchant? Cet enfant, ce poète amoureux, ce juge au tribunal criminel, (le seul révolutionnaire toutefois de qui les antécédents f oient à peu près irréprochables) vous l'avez déjà deviné, c'est Robespierre.
Celui-ci, qui fera de la politique par amputation, comme il fait de la chirurgie, c'est le médecin des écuries du comte d'Artois. Il est alors partisan de la cour, et estime que ceux qui le font vivre méritent de vivre. Barbouilleur de volumes illisibles et remplis de morgue, il s'attire une verte critique de Voltaire, où se trouve cette phrase : « Quand on n'a rien de nouveau à dire, on ne doit pas prodiguer le mépris pour les autres et l'estime pour s*i-même à un point qui révolte tous les lecteurs.» Ce personnage hargneux, qui sera tour à tour le Thersite et l'Ajax de la Révolution, et à qui ne manquera aucun genre d'humiliation ni aucun genre de triomphe, ce pamphlétaire de souterrain, que sa mort
fera comparer à Sénèque, et dont le l'ius élégant comédien du dix-huitième siècle, Mole, reproduira les traits sur le théâtre ; ce jnédecin des chevaux, grossier et malpropre, c'est Jean-Paul Marat. Passons vite.
Cet autre est jeune et beau ; il porte sa tête comme un Saint-Sacrement, pour nous servir d'une célèbre et sacrilège expression. Son nom est fait de deux mots significatifs : Saint-Just. En attendant que la Révolution vienne le prendre et l'élever sur le beau pavois immonde, d'où il se verra adoré, presque divinisé et comparé au Christ, — Saint-Just rime un poëme* impur, calqué sur la Pucelle, et dans lequel, à travers toutes les obscénités du sujet, sont répandues mille insultes contre les auteurs d'alors. Voilà à quelle œuvre s'occupe l'adolescent candide dont on a voulu faire un philosophe platonicien, l'ange de la rêverie et de la mélancolie !
Entrons dans un de ces tripots du boulevard où se pressent des hommes sans titre et des femmes sans nom, écume du peuple et de la basse bourgeoisie. Deux individus viennent d'arriver, se tenant par le bras ; leur figure enflammée trahit l'intempérance ; l'un a les cheveux ébouriffés et la voix rauque, le geste emporté, la démarche d'un croc; l'autre, plus sombre, a une physionomie moins intelligente, mais tout aussi laide. Ce sont deux hommes de loi ruinés. Ils s'asseyent à une table et causent, entre deux verres de liqueur, de leurs plaisirs disso-
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Jus, de leurs amours obscurs, des parties gastronomiques où ils se sont trouvés. Bruyant et riant de tout, surtout de ses dettes, le premier remplit le tripot des éclats de sa voix, tandis que le second roule entre ses doigts un papier et promène autour de lui un regard hésitant.— Parbleu ! se décide-t-il à dire, il faut que je te lise des vers que je viens de composer. —Des vers? de toi, Fouquier? — De moi-même. —Sans doute en l'honneur d'Adelineou de la friponne Forest ?— Non, en l'honneur de Louis XVI.— Voyons, dit le gros homme à tête ébouriffée.
Alors celui qui a nom Fouquier commence la lecture des très-authentiques et très-médiocres vers que voici :
D'une profonde paix nous goûtions les douceurs,
Même au milieu des fureurs de la guerre : Louis sut en tout temps la donner à nos cœurs... En raccordant à la Aère Angleterre,
Louis admet ses ennemis
Au rang de ses enfants chéris.
Sous l'autorité paternelle
De ce prince, ami de la paix, La France a pris une splendeur nouvelle Et notre amour égale ses bienfaits !
— Bravo ! s'écrie le gros homme ; il faut envoyer cela à quelque journal.
— C'est ce que j'ai fait ce matin, répond Fouquier
avec modestie ; je les ai adressés aux Petites-Affiches.
Pais les deux amis recommencent à boire. Àvezvous reconnu, dans ces deux débauchés, Georges Danton, le dieu de la canaille, et Fouquier-Tinville, l'accusateur public du Tribunal révolutionnaire?
Ouvrons maintenant le» Mémoires de Bachamnont, au dix-septième volume, et dans les quelques lignes suivantes cherchons les traits du révolutionnaire fervent à qui Ton devra la proclamation improvisée de la république : « Dimanche dernier, M. le prince de Condé et M. le duc de Bourbon, escortés par la brigade de maréchaussée, arrivèrent à Rouen vers le soir. Ils descendirent à l'archevêché où il y eut grand souper ; ensuite ils se rendirent à la Comédie, qui ne commença qu'à dix heures. Une foule immense les attendait ; on admira leur bonté, leur affabilité et surtout leur patience d'entendre les plats éloges dont les régala le sieur Collot-d'Herbois, premier acteur de ce spectacle. C'est un des grands malheurs des princes que d'être obligés de faire bonne contenance à toutes les fadeurs qu'on leur débite !» — Et n'est-ce pas aussi un des grands malheurs des républiques que d'être gouvernées par ces histrions vindicatifs qui rendent un coup de canon pour un coup de sifflet,- et dont le patriotisme n'est qu'une vengeance?
Un autre encore, qui sera surnommé YAnacréon de la guillotim et qui, les deux mains dans un man-
chon, votera la mort du roi, — c'est ce jeune homme qui sollicite la faveur d'être présenté à madame de Genlis ; c'est cet enthousiaste et pastoral admirateur desVeUUes du Château, ce doux et sensible Pyrénéen. Il est auteur d'un excellent ouvrage intitulé : Eloge de Louis XII, père du peuple, suivi de Y Éloge du gouvernement monarchique. — Pourtant, c'est ce même homme qui projettera de faire construire une guillotine à sept fenêtres, et qui, dans sa voluptueuse petite maison de dichy, entre la belle Demahy et l'élégante Bonnefoi, au pétillement du Champagne dans le cristal, proférera ces mots d'une voix nonchalante : a Le vaisseau de la révolution ne peut arriver au port que sur une mer de sang. » C'est Barère, à qui le ciel fera de longs jours et de longs remords.
Voyez-vous, dans le jardin du Luxembourg, ce garçon à figure laide et brune, qui se promène sentimentalement avec deux femmes, la mère et la fille ? H est amoureux et ambitieux. On l'appelle Camille Desmoulins, il se baptisera lui-même plus tard procureur-général de la lanterne, o Camille Desmoulins venait me voir avant la révolution, a dit M. Beffroy de Reigny ; c'était alors un petit avocat traînant sa nullité dans les ruisseaux de Paris. Il m'empruntait de l'argent qu'il ne me rendait jamais, et me déchirait à belles dents quand je ne pouvais pas lui en prêter. » Lui aussi, devant ses juges se comparera h Jésus ; car tous ces hommes de la Ré-
volutiôn ont la rage impie de s'assimiler à l'homme- Dieu!
Faut-il descendre plus bas encore? Faut-il poursuivre cette nomenclature d'obscènes aventuriers, d'hypocrites, de libertins, de charlatans ? Faut-il tirer de leur fange ces domestiques voleurs, ces bouchers stupides, ces prêtres défroqués, ces ivrognes — qui seront les généraux, les représentants, les chefs de la république immortelle ! — Non, restons dans le milieu supportable, avec les hommes possibles et raisonnants, même les plus sanguinaires ; ne nous arrêtons pas aux brutes qui remplissent les marécages de la Terreur.
Notre intention a été de faire connaître les antécédents des principaux fondateurs de l'Etat populaire, le pire des Etats, selon l'expression du grand Corneille, Eh bien I croit-on qu'il se trouvât alors un seul républicain parmi tous ces gens, si bien occupés, les uns à flagorner le roi ou la royauté, les autres à prendre leur part des dissipations de l'époque? Nous ne le croyons pas; mais peut-être nous trompons-nous, car rien n'est difficile à mettre en défaut comme un républicain ; nous n'en donnerons qu'un exemple. La Harpe, ainsi que tant d'autres, avait adressé des vers à Louis XVI, lors de son avènement au trône ; le crime n'est pas grand sans doute, mais La Harpe avait compté sans la République. Lorsque l'homme du Cours de littérature fut devenu ce triste sans-culotte que l'on sait, il chercha à ex-
pliquer dans le Mercure cette inadvertance poétique, et voici comment il s'y prit : a Tout le bien que je demandais au roi était évidemment la satire de son prédécesseur. » La phrase est précieuse et mérite d'être conservée.
Mais revenons au Tribunal révolutionnaire.
Le Tribunal révolutionnaire fut le grand moyen des hommes de cette époque. Il fut un instrument, même aux mains des plus petits, — car, à partir de son installation, la dénonciation fut de toutes parts à l'ordre du jour. Grâce à la dénonciation, les républicains les plus infimes purent tremper dans la besogne générale et prendre, eux aussi, leur part de vengeance et de crimes. L'échafaud eut ses pourvoyeurs parmi les plus basses et les plus obscures créatures du royaume. — Ce système de dénonciar tion, supérieurement organisé, et sur lequel était basée la dépopulation presque totale de la France, nous a fourni un des chapitres les plus importants de cet ouvrage.
Dans cette période funeste eu le temps s'est passé à user les institutions et les hommes, le Tribunal révolutionnaire ne pouvait manquer de finir par être, à son tour, répudié de tous les partis. La réprobation que s'étaient renvoyée mutuellement les ouvriers de cette œuvre rejaillit sur l'œuvre elle-même. — a Je demande pardon à Dieu et aux hommes d'avoir fait instituer cet infâme Tribunal 1 » Ainsi
Û>k HISTOIRE DU
s'exprima Danton, accusé par Fouquier-Tinville, son compagnon de débauche et son ami.
Mais il n'y avait plus alors ni amitié, ni liens du sang, n n'y avait que la dénonciation à outrance. Marat dénonçait Barnave ; la Convention tout entière dénonçait Marat ; Louvet .dénonçait Robespierre ; Bobespierre dénonçait Hébert; Saint- Just dénonçait Camille Desmoulins,' Tallien dénonçait Saint-Just. Ils se dénonçaient tous successivement, et chacun d'eux portait sur les autres des jugements que la postérité ratifiera. Mais comment s'arrangent donc avec la logique et avec leur conscience, ceux qui les admirent en masse et qui les logeât indistinctement dans le même Panthéon? N'est-ce pas faire outrage à la mémoire de Robespierre, par exemple, que de le placer à côté de Danton qu'il dévoua à lq, mort, — et n'est-ce pas se moquer de Danton que de le vanter à l'égal de Robespierre, qu'il regardait comme un coquin?
Le Tribunal, qui avait vécu par la dénonciation, mourut par la dénonciation. On retourna l'arme contre ceux qui l'avaient forgée. Et ainsi s'exauça le vœu manifesté à la tribune par le jeune Boyer- Fonfrède, lors du décret de formation : — a Puisse votre épouvantable Tribunal, comme le taureau de Phalaris, être le supplice de ceux-là mêmes qui le destinent aux autres 1 »
Nous avons tâché d'écrire cette histoire d'un intérêts! douloureux ; nous l'avons écrite uniquement
parce qu'elle ne l'avait pas encore été, du moins sous la forme du livre. Toutefois, nous avons eu le soin d'en retrancher ou d'en abréger considérablement les épisodes suffisamment connus. Quant aux procès tout-à-fait célèbres , tels que ceux des Girondins, nous avons cru devoir seulement les indiquer, la matière en ayant été épuisée par tous les écrivains, nos prédécesseurs.
L'Histoire du Tribunal révolutionnaire se divise naturellement en trois parties :
Le Tribunal criminçl du 17 août 1792 ;
Le Tribunal criminel extraordinaire du 10 mars 1793, ou Tribunal révolutionnaire proprement dit;
Le Tribunal révolutionnaire, après le 9 thermidor.
À ces trois parties se rattache étroitement, tout un côté épisodique, ordonné par la philosophie de l'histoire et indispensable à la compréhension des événements si rapides d'alors. C'est le tableau de Paris à ces diverses dates, c'est la physionomie des prisons, ce sont les fêtes populaires, c'est tout ce qui explique et commente.