‹ La libertéChapitre 12 sur 45 · ZZZ · texte numérisé non relu

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noi où ces deux mots, écrits sur nos bannières, donneraient lieu à des passes et à des voltes. Nous voulons, vous et moi, qu'une lumière utile jaillisse du choc de nos idées et de nos esprits ; et je suis, pour mon compte, très désireux de profiter tout le premier des aperçus nouveaux que vous me présentez. Laissez donc à mes efforts le stimulant que je trouve dans l'espoir d'aider au travail de votre pensée et de vous amener dans cette sphère supérieure des principes où se trouve la force, parce que la vérité y réside.

» Vous voudriez que ces mots : « Morale uni- » verselle, Eaison objective, Justice éternelle, » fussent mis à l'écart dans notre débat. » Je le veux bien, si vous me prouvez que ces mots ne répondent à rien de réel ; mais si je vous prouve, au contraire, que les choses exprimées par ces mots existent véritablement, comment devrions- . nous les écarter? Si elles sont vraies, elles sont tout dans notre discussion.

» Tou,te votre controverse avec moi — je vous prie de réfléchir sur cette considération — suppose précisément l'existence de cette raison uni-

verselle dont le nom tous cause une sorte d'impatience ; car s'il n'y avait pas une raison commune à vous et à moi, à nos lecteurs et à tous les hommes, à quelle faculté de l'esprit humain vous adresâeriez-vous, et à quoi nous servirait de discuter? Que signifierait ce mot qui se présente à votre pensée ainsi qu'à la mienne comme le résultat auquel nous aspirons dans notre argumentation : avoi rraison? Cette raison que chacun de nous veut avoir, quelle est-elle donc et où réside-t-elle? Elle réside dans chaque individu, me direz- vous. Je le veux bien. Mais elle est la même dans tous, puisque nous attendons un assentiment de ceux qui nous liront. Si elle est la même dans tous, elle a donc une existence propre, indépendante de tous ; elle est donc quelque chose de complet et de parfait, antérieur, et par conséquent supérieur à notre discussion. Et la preuve qu'elle a une existence propre, c'est que nous ne doutons pas de son intégrité, malgré l'imperfection et l'infirmité de toutes les intelligences individuelles.

* C'est dans cette raison universelle, dans

cette raison objective, que nous puisons notre logique, nos déductions et nos conclusions, sûrs de correspondre au travail qui se fera dans l'intelligence de nos lecteurs, pourvu que le nôtre soit juste.

» Vous voulez, me dites-vous, « que nous » nous en tenions à la raison qui se démontre » par le raisonnement! » Vous reconnaissez donc une raison qui est autre chose que la faculté de raisonner, une raison qu'on démontre en raisonnant juste? Cette raison, vous me raccorderez sans doute, n'est pas détruite par cela seul qu'un individu ou que beaucoup d'individus auront raisonné faux. Une réunion de fous ne détruirait pas la raison ; on peut dire que les portes de Charenton ne prévaudront jamais contre elle. Chose bien remarquable, à mon avis : ce que vous opposez à la raison universelle est précisément ce qui prouve son existence. Changez, changez, si vous le pouvez, cette langue française que la raison a faite, car elle enlace tellement dans sa dialectique les esprits qui veulent contester la vérité, qu'elle les oblige à la prouver.

» Je vous en supplie, mon cher confrère, ne passez pas légèrement sur l'existence de la raison universelle. Non-seulement cette question a de l'importance dans la discussion que nous suivons, mais c'est une de celles qui impliquent toute l'existence intellectuelle d'un écrivain. Kéfutez ou admettez les considérations que je vous présente, mais vous ne pouvez rester insouciant devant elles.

» La morale universelle ne peut pas plus être écartée de la discussion que la raison universelle ; car elle est écrite dans toutes les consciences, comme dans tous les codes des nations ; elle est le fondement de la société, la règle de la vie de l'individu, la loi intime de son existence. Direz-vous que la morale varie selon les temps et selon leslieux ? Cette banalité peut être vraie pour certains détails d'application bien moins importants qu'on ne l'affirme ; mais ses principales prescriptions sont reçues dans tous les temps et dans tous les lieux, et vous m'aiderez vous-même à prouver son existence, comme vous m'avez aidé à prouver l'existence de la raison.

» En effet, mon cher confrère, dans ce^ dissertations singulièrement hasardées, où vous vous efforcez d'ôter aux abus de la force et de la ruse leur caractère de criminalité, où vous réduisez le meurtre et le vol à de simples fautes de calcul, à des erreurs de raisonnement, ne pouvant donner lieu par conséquent à l'improbation des hommes, je vois en quelque sorte s'échapper de votre plume la confession de cette morale dont vous voulez faire abstraction.

» Quel est le but de votre système, si ce n'est d'amener la société £, un état meilleur que le présent? Mais le mieux suppose le bien et le bien suppose le mal. Tout Tordre moral est donc sousentendu dans votre thèse, et je vois, sans trop de surprise, revenir sous votre plume ces idées de crime et de vertu, de blâme encouru, de honte et de flétrissure, que vous aviez tout d'abord écartées comme des aberrations dangereuses. Ce que je dis de la morale universelle, je le dis aussi de la justice éternelle : vous la repoussez également quand on l'appelle par son nom ;*mais des qu'on n'en parle pas, vous la laissez très bien

— — màmà i

pénétrer dans vos phrases et reparaître dans vos songes, même avec cette robe noire du juge qui vous inspirait tant de répulsion. Ainsi l'idée de , pénalité reparaît dans les effets de cette feuille d'inscription qui interdirait le pain et l'eau au meurtrier et au voleur, et condamnerait le faussaire et l'escroc « à s'expatrier pour cause de > honte publique. » Vous tenez dans votre main cette balance de la justice que vous proposez de briser; vous mettez d'un côté l'intérêt de la fiancée innocente, du négociant honnête homme, f l'intérêt même de la société ; et, de l'autre, l'intérêt du voleur et de l'assassin ; enfin vous faites intervenir le juge de paix pour constater les fautes et les crimes. S'il n'y avait pas, mon cher confrère, une morale et une justice écrites dans le sanctuaire de vos croyances, elles ne seraient pas écrites par vous dans ces pages où vous contestez leur existence.

» Mais vous me dites que tous les siècles passés protestent contre l'existence ou contre la puissance de cette raison objective, de cette morale universelle et de cette justice éternelle. Vous convien-

drez, je pense, que cette protestation des siècles passés n'a pas été elle-même très puissante, car je ne vois pas que ces trois grandes idées qui soutiennent l'univers soient ébranlées le moins du monde. Nous les retrouvons dans toutes les intelligences avec le regret douloureux qu'elles ne soient pas dans les faits de l'humanité comme elles sont dans les consciences . Dire que la raison , la morale et la justice n'ont jamais eu dans l'humanité tout l'empire qu'elles devraient avoir, c'est tout simplement dire que le règne de Dieu n'est pas réalisé surla terre, et que la vie de l'humanité est un combat qui a ses vicissitudes et ses périls. Mais de ce que le bien absolu n'est pas de ce monde, faut-il en conclure qu'il n'existe pas? Ce serait une conclusion qui ne pourrait être tirée que par ces esprits absolus dont la devise est tout ou rien !

» Laissez donc à l'humanité ces phares qui doivent l'aider à s'avancer dans les voies du progrès, quoiqu'elle ne puisse espérer d'arriver à la perfection, qui est l'attribut de Dieu seul ; permettez aux navigateurs de s'orienter et de se di-

riger sur les étoiles du ciel, quoiqu'ils n'aient pas à coup sûr la folle pensée d'y aborder.

» Descendons , puisque vous le désirez , des considérations philosophiques qui, selon moi, dominent toute cette discussion , pour laisser nos arguments respectifs se prendre corps à corps, comme de braves soldats satisfaits de se joindre et de se combattre à égalité de terrain, de soleil et de courage.

» Je mets donc à l'écart, dans cette partie de ma réponse, la raison générale, pour opposer mes raisonnements aux vôtres , vous priant de permettre, pour la plus grande clarté de cette controverse, que j'emploie la forme du dialogue en désignant les deux interlocuteurs par ces mots : vous et moi.

» Pour n'omettre aucune objection importante, je suis l'ordre qui m'est tracé par votre lettre :

» vous : Plus d'une fois il vous est arrivé de prendre parti contre moi pour les nationalités.

Or , peut-on les concevoir sans guerres et sans conquêtes?

» moi : Oui, si Ton parvient, comme vous n'en doutez pas, à détruire les pensées de meurtre par le développement de la civilisation. Une nation étant composée d'individus, si l'idée de tuer n'est dans aucun de ces individus, elle ne pourra être dans la nation en vertu de ce principe de logique : « Ce qui n'est dans aucune partie d'un tout » n'est pas dans le tout. »

*rtyous : Si le raisonnement est impuissant contre le meurtre et le vol , c'est qu'il est d'abord impuissant contre la guerre et la conquête.

» moi : Je retourne l'argument et je dis : Si le raisonnement est impuissant contre la guerre et la conquête, c'est qu'il est d'abord impuissant contre le meurtre et le vol.

» vous : Partisan de la pénalité légale, soyez donc conséquent. Ou instituez des tribunaux qui punissent la guerre et la conquête, ou réformez lés tribunaux qui punissent le meurtre et le vol.

» moi : Détracteur de la pénalité légale, soyez donc conséquent. Ou déclarez le raisonnement suf-

fisant pour détruire la guerre et la conquête, ou reconnaissez-le insuffisant pour détruire le meurtre et le vol.

» vous : Ne tentez pas de séparer ce qui est inséparable, l'effet de la cause.

» moi : La preuve que les nationalités ne sont pas la cause dont la guerre est l'effet, c'est qu'il yades guerres civiles dans l'intérieur des nations.

> Tl y a même des guerres d'individu à individu, des duels, et des brigandages qui sont des conquêtes à main armée faites par des particuliers sur d'autres particuliers.

» La division de l'humanité en nations ne fait donc rien à la question , puisque les individus eux-mêmes -s'égorgent.

» vous : A quoi sert d'hésiter? Ne tentez pas de concilier ce qui est inconciliable.

» moi : Je n'hésite pas le moins du monde , j'accepte le traité de Fénelon, justifiant les procédés du brigand par les raisonnements du conquérant.

» vous : Oui, certes, mon cher confrère, j'admets la pénalité; seulement la pénalité qui me suf-

fit ne vous suffit pas. A la pénalité naturelle vous croyez nécessaire d'ajouter une autre pénalité , une pénalité artificielle, une pénalité arbitraire, la pénalité légale; ce n'est que cette dernière, cette double pénalité, que je n'admets pas.

» moi : La pénalité que je défends est très naturelle*, car elle naît de l'idée de justice ; elle est dans la logique de cette idée. C'est votre pénalité, à vous, qui est artificielle et arbitraire ; elle est artificielle, parce qu'il vous faut inventer la feuille d'inscription et créer , à force* d'art , un état social différent de celui que la civilisation a produit ; il vous faut décider arbitrairement que le vol n'est pas un délit, que le meurtre n'est pas un crime, et punir cependant le voleur et le meurtrier que vous déclarez innocents.

» vous : Votre pénalité légale est une pénalité béante à laquelle la Gazette de France, que vous dirigez, pas plus que la Presse^ que je dirigeais, n'a pu échapper,

» moi : La Presse , pas plus que la Gazette, n'a été frappée par la pénalité légale : elle l'a été par un coup d'Etat.

» Voici le décret qui a suspendu la Gazette :

« L»e président du conseil, chargé du pouvoir exécutif, vu le décret de l'Assemblée nationale en date du 24 juin 1848, et ainsi conçu :

« Art. 2. Paris est mis en état de siège;

» Art. 3. Tous les pouvoirs sont délégués au génénal Cavaignac ,

» Vu le journal la Gazette de France, actuellement rédigé et imprimé à Paris,

» Le conseil des ministres entendu *

» Considérant que ce journal contient des attaques incessantes contre la République et des excitations tendant à détruire cette forme de gouvernement pour y substituer la forme monarchique ,

» Arrête :

» Art. 1er. A dater de ce jour, le journal la Gazette de France est et demeure suspendu.

» Cavaignac. »

» Il n'y a là, vous le voyez , ni procès ni tribunaux, ni même aucune incrimination : il y a la constatation et la déclaration d'un fait dont nous ne contestons pas la vérité, et qui est un titre d'honneur pour nous.

s vous : Je conviens que, par le fait de l'inscription de vie, tout malfaiteur redoutable et redouté serait condamné, comme Caïn et comme le Juif-Errant, à la peine de marcher toujours, jusqu'à ce qu'il eût trouvé une terre où la civilisation n'ait pas fait pénétrer l'usage de l'inscription de vie, ce simple perfectionnement du passeport.

» moi : Vous entendez bien que la civilisation aurait étendu partout votre système d'assurances, car vous n'admettez pas les nationalités. Donc votre Caïn , votre Juif-Errant, ne trouveraient à vivre sur aucun point du globe et seraient réduits à s'expatrier de la terre par un suicide. C'est ce qui arriverait certainement si vôtre système était praticable.

» vous : A votre tour, mon cher confrère, convenez que si la publicité eût été la seule pénalité qui existât jamais, Socrate n'eût point péri par le poison, Jésus-Christ ne fût point mort sur la croix.

» moi : Si la justice vraie, la justice juste, la seule que je veuille défendre, eût été appliquée

à Athènes, Socrate n'aurait pas été condamné.

9 Quant à l'autre exemple, M. Dupîn a établi dans un écrit de légiste que toutes les formes de la justice légale, tous les principes du droit avaient été violés dans le jugement du Kédempteur de l'humanité.

» La justice vraie a donc du bon, et tous nos efforts tendent à rapprocher autant que possible la justice humaine de la justice divine.

» 11 vous paraît plus simple de supprimer la justice humaine et d'en détruire l'idée dans les consciences que d'essayer de la perfectionner. Appliquez à ce perfectionnement tous les efforts de la civilisation générale, et vous obtiendrez un résultat pratique qui vous échappera infailliblement dans la voie où vous marchez.

» vous : Que ma pénalité vous paraisse trop rigoureuse, c'est là un point que je n'ai pas à discuter, car je ne la crée pas. Elle est ce qu'elle est; elle est ce qu'elle doit être, rien de plus, rien de moins.

> moi : Elle est ce qu'elle est; mais, comme il s'agit de choisir entre elle et une autre pénalité,

si la vôtre est mauvaise, cela fait bien quelque chose à la question.

» vous : Parce qu'il y a des déserteurs , pro-j poserez-vous donc de renoncer aux livrets deaj soldats? Parce qu'il y a des commerçants qui déposent leur bilan, proposerez- vous donc de sup-l primer le greffe et la publication des faillites? Parce qu'il y a des débiteurs qui ne payent pas leurs billets à échéance , proposeïez-vous donc d'abolir les protêts?

» moi : Permettez-moi, mon cher confrère, de renvoyer tout ce paragraphe à votre adresse, car c'est vous qui demandez qu'on supprime les greffes et les tribunaux, parce qu'il y a des abus dans les formes de la justice actuelle.

» vous : Je conviens que la crainte de la plus légère constatation deviendrait, de bonne heure, une pensée fixe; mais ce serait rendre à la honte la puissance salutaire que lui a fait perdre la pénalité légale.

» moi : Mais vous supprimez la honte, puisque vousfaites du crime une simple faute de calcul. Il n'y a pas de honte à se tromper dans une addition.

p Pourquoi, ne voulant pas que la honte s'attache au crime, comptez-vous sur la honte comme devant «être un frein contre le crime? Sortez si vous le pouvez de cette inconséquence !

* vous : Sur l'inscription de vie, vraisemblablement, ne serait inscrit que ce que la loi qualifie présentement crimes et délits. Vous pensez qu'il vaut mieux exposer une jeune personne, votre fille, peut-être, au risque d'épouser un assassin, que d'exposer l'assassin au risque de ne pas trouver de compagne ; vous pensez qu'il vaut mieux exposer un jeune homme, mon fils peutêtre, au risque d'avoir pour associé un voleur, que d'exposer le voleur au risque de ne pas trouver d'associé ! Tel peut être votre avis en matière de risques, mais vous permettrez que ce ne soit pas le mien. Tant pis pour l'assassin s'il ne trouve pas de compagne, tant pis pour le voleur s'il ne trouve pas d'associé : l'un et l'autre ne subiront que la privation qu'ils auront méritée.

» moi : Dans cet ordre de raisonnements, la justice sociale est encore plus prévoyante et plus géométrique que vous ; car, avec la peine de

mort, elle protège encore plus efficacement li jeune fille contre le risque d'être mariée à u meurtrier. Elle supprime l'assassin, et vous lui laissez la chance de cacher son identité, en àé* robant la feuille d'inscription d'un honnête homme qu'il aura tué, et de faire de nouvelles victimes. !

» vous : Quelle loi, me demandez-vous, serait assez puissante pour empêcher un homme de perdre sa feuille d'Inscription? — Ne me parlez pas de la loi, parlez-moi de la nécessité, qui, rendant universellement et journellement indispensable la production de l'Inscription de vie, ôterait conséquemment à l'Inscrit toute idée de la perdre. A quoi cela lui servirait-il de la perdre? Cela ne lui servirait qu'à se frapper lui-même de suspicion ; car supposez en vigueur le régime de l'Inscription universelle, que penseriez-vous d'un inconnu qui viendrait vous demander, soit votre fille en mariage, soit l'ouverture d'un crédit, soit le prêt d'une somme d'argent, soit la location d'un appartement, soit, enfin, un service ou un emploi, et qui, à cette interpellation dictée par la,

prudence la plus vulgaire : Justifiez-moi qui tous êtes et d'où vous venez, vous répondrait : J'ai perdu mon inscription de vie?

» moi : Il y aurait sans doute inconvénient pour cet homme à ne point montrer sa feuille d'Inscription, car cela l'exposerait au soupçon ; mais l'inconvénient le plus grand de tous pour lui, ce serait d'exhiber une feuille qui contiendrait la preuve d'un fait abominable.

» vous : Ne lui répliqreriez-vous pas, à cet domine .\ Eh bien, si vous avez perdu votre Inscription de vie, allez vous en faire délivrer un duplicata chez votre percepteur, et rapportez-lemoi visé par votre juge de paix.

> MOI : Moyen insuffisant ; car comment les percepteurs pourraient-ils avoir des doubles des feuilles d'inscription de trente-cinq millions d'habitants et y inscrire, au fur et à mesure de leur constatation, les faits et gestes de chacun?

» Quant au juge de paix chargé, à ce qu'il paraît, de cette constatation, serait-il toujours assez courageux pour inscrire dans jees feuilles la vérité, rien que la vérité, et surtout toute la

vérité ?N'agirait-il pas sous la pression delà menace du bandit et de ses propres craintes ? Dans bien des cas, il arriverait certainement, de ces deux choses Tune : ou l'assassin assassinerait le juge de paix, ouïe juge de paix, de peur d'être assassiné, n'inscrirait pas le crime.

» vous : Ne dites donc pas, mon cher confrère, que ma pénalité serait à la fois impuissante et draconienne.

» moi : Elle est pire que cela, elle est impraticable. Je répète, en regrettant de persister dans une contradiction qui vous afflige, que votre pénalité serait impraticable, et qu'il n'y a pas de loi au monde qui pût obliger un homme à porter sur le front un écriteau qui le flétrirait et lui ferait refuser partout le pain et l'eau.

» vous : Ne me parlez donc pas de loi ; par cela même que je n'admets pas de pénalité, je n'admets pas de lois positives. Parlez-moi de nécessité.

* MOI : Il faut bien, mon cher confrère, que je maintienne ce mot de loi dans votre système. Je ferai plus encore. Je maintiendrai les mots

de juges et de tribunauk, et à leur suite cette idée d'autorité que vous voudriez exclure.

* Avez- vous pensé à ce qui arriverait si, en faisant un faux, un homme s'était approprié la maison d'un autre ?

» Le juge de paix constatera le vol, me ditesvous, et la publicité punira le voleur. C'est fort bien ! Mais le voleur, ainsi puni, gardera- t-il la maison volée ?

* Si c'est ainsi que vous l'entendez, qu'en pensera l'honnête homme, dépouillé par le faussaire ? Et celui-ci ne dira-t-il pas, comme le cocher de fiacre blâmé par arrêt de la cour : « Si cela n'empêche pas mon fiacre de rouler, peu m'importe ? »

» Que vous ne punissiez pas la spoliation, c'est déjà bien fort ; mais que vous la mainteniez, cela ne serait pas possible. Le sens droit du peuple entier se soulèverait contre cette iniquité.

» Il faudrait donc obliger le voleur à réintégrer l'objet volé dans les mains du légitime propriétaire. La publicité ne suffirait pas pour contraindre le voleur, car il changerait de résidence,

emportant le prix du vol. Il faudrait donc un arrêt de la justice publique pour opérer cette réintégration. Un tribunal est ici nécessaire, et ce tribunal doit avoir, avec I'autorteé de la loi, des huissiers, des gendarmes, et tout ce qui fait que force reste à la loi dans nos Etats civilisés.

ïAma définition de Y autorité, dont je fais venir la liberté, donnant elle-même naissance à l'autorité par la délégation, vous répondez que a je m'expose à faire croire que je suis révolu- » tionnaire. »

» Pour vous rassurer pleinement à cet égard, je vous citerai cet édit d'un de nos rois, contenant substantiellement la théorie qui vous étonne :

- Si la nation éprouvait jamais ce malheur — Tex- » tinction de la dynastie, — ce serait à la nation y même de le réparer par la sagesse de son c?ioix. » Nous savons que notre couronne n'est à nous que >. pour le bien et le salut de l'État ; et que, par con- * séquent, Y État seul aurait le droit d'en disposer » dans un tel événement que nos peuples ne prévoient .. qu'avec peine. Nous croyons donc devoir à unena-

» tion si fidèlement et si invariablement fixée à la » maison de ses rois, de ne pas prévenir le choix » quelle aurait à faire si pareil malheur arrivait. »

», Vous me demandez ce qui aurait lieu si le pouvoir ne respectait pas la liberté que je reconnais, avec M. Laurentie, être de droit divin. Je pense comme vous, mon cher confrère, qu'une révolution sortirait très probablement de ce conflit, parce que, tout Tordre social étant détruit, la nature humaine serait livrée aux mouvements aveugles des passions. Mais s'ensuit-il que la nation qui briserait ses institutions pour une faute de ses gouvernants aurait eu raison dans cet acte de suicide? Les motifs qui militent en faveur du droit monarchique auraient-ils perdu de leur valeur parce qu'un prince serait sorti de ce droit? Je ne le pense pas, et vous ne le croyez pas plus que moi.

» Vous m'aideriez sans doute, mon cher confrère, par cette force souveraine de la raison démontrée par le raisonnement, à faire comprendre aux rois qu'ils doivent respecter la liberté, même

malgré ses excès, et aux peuples qu'ils doivent maintenir l'autorité, même avec ses abus, jusqu'à ce que la civilisation ait fait cesser à la fois les excès de la liberté et les abus de l'autorité. '

» Le sujet de notre discussion est, je crois, à peu près épuisé. Les principaux arguments pouri et contre ont été exposés, et notre auditoire pourrait nous dire, comme les présidents aux avocats : « La cause est entendue. »

» Cette discussion a commencé sur une question de principes, et sur ce terrain nous étions bien près de nous accorder. Vous m'aviez concédé le pouvoir indivis avec Y hérédité, que vous appeliez rationnelle, expression qui répondait, dans ma pensée, au mot légitime. Je vous avais concédé le pouvoir individuel, c'est-à-dire le pouvoir réservé à tous les membres d'une société libre de se gouverner eux-mêmes , de gouverner leur famille et leur fortune, sans rencontrer comme obstacle et même connue limite l'autorité

puvernementale, tant que leur droit et leur liberté ne blessent pas le droit et la liberté de leurs roisins. Ainsi, aux rois l'administration de la ihose publique, c'est-à-dire du fonds social et des •evenus nécessaires à tous les intérêts communs ; le gouvernement de l'État par rapport aux autres États, l'exécution des lois, la surveillance générale et la protection des droits de tous, l'autorité sur les fonctionnaires institués par eux. iux particuliers la plénitude de leur liberté audessous d'eux, et au-dessus une participation égale à la source d'où découle le pouvoir législatif et même le pouvoir gouvernemental, pour le cas où, ce pouvoir venant à expirer par l'extinction de la dynastie, il s'agirait de la raviver au moyen d'une délégation nouvelle,

» Sur ce terrain de la tradition et de la pratique, nous paraissions du même avis, sauf quelques différences de formules ; et le débat n'aurait pu se prolonger sans manifester notre parfait accord.

» Peut-être, par cela même, n'aurait-il pas eu toute l'utilité que nous devions en attendre, car

il n'aurait pas atteint dans leur profondeur les dissidences qui troublent la société et suspendent son essor vers un meilleur avenir.

» Il y a, en effet, en elle d'autres questions que celles qui portent sur la définition du pouvoir et sur sa constitution. Onaditquelarévolution, politique en 1830, était devenue sociale en 4848. On n'a pas dit assez, selon moi : elle impliquait déjà Tordre moral tout entier, non qu'elle eût monté d'un degré l'échelle des idées , mais elle avait dégagé de son fond ce qu'elle renfermait à son origine ; car elle fut philosophique et sceptique dans le dix-huitième siècle avant d'être politique et démocratique dans le dix-neuvième.

» Aujourd'hui, comprimée par la force organisée, elle subsiste comme obstacle à la liberté, cachant son terrible problème, qui ne cessera de menacer la société tant qu'il ne sera pas résolu dans l'intelligence de tous.

» Les commencements de notre discussion ont donc mis en lumière ce premier point, qui a bien son importance : c'est que, si l'ordre moral était

affermi par le travail latent de la raison publique, la monarchie, i;elle qu'elle est exposée depuis vingt-six ans dans les colonnes de la Gazette de France, ne rencontrerait pas de dissentiment dans les esprits éclairés.

» Si Ton admet , en effet , que la source du pouvoir est dans la délégation, on réduit toute la différence**qui existe entre la monarchie et la république aux deux sortes de délégation inhérentes à la nature des choses : à la délégation à terme défini produisant la présidence républicaine , et à la délégation à terme indéfini produisant la royauté héréditaire. La monarchie représentative réunissant ces deux modes de délégation , Tune pour la royauté , l'autre pour l'assemblée élective , doit concilier les républicains et les royalistes.

» Ainsi, dans la politique proprement dite, le problème est virtuellement résolu et ne laisse en dehors que ceux qui veulent le gouvernement direct du peuple , impossibilité radicale reconnue par Montesquieu et par Kousseau lui-même ; et ceux qui ne voudraient pas de gouvernement du

tout et cherchent un état social où le monde irait de m, comme disent les Italiens. *

» Cette pensée, mon cher confrère, avait été la préoccupation de votre vive intelligence ; aussi je n'ai été nullement étonné de la voir bientôt percer dans notre discussion, et , tout accessoire et incidente qu'elle était d'abord, devenir le sujet principal et unique de notre débat.

» Loin de regretter ce développement, je m'en suis félicité ; car une controverse établie sur un point aussi fondamental ne pouvait qu'avancer le travail salutaire de l'esprit public. C'est surtout sur les points ténébreux de la situation intellectuelle d'un peuple qu'il est utile de porter la lumière. Nos lecteurs l'ont compris comme moi, et l'approbation bienveillante dont ils ont entouré cette discussion m'a prouvé qu'ils en appréciaient l'utilité.

» Ce n'est pas seulement au point de vue 'de l'intérêt social que la controverse établie entre nous aura été bonne ; elle le sera aussi pour vous, mon cher confrère ; car, dans notre société bou-

leversée», quel est celui de nous qui n'a pas fait son éducation en faisant des livres?

» Un de mes amis, devenu depuis l'un des plus fermes défenseurs de Tordre social, me dit, il y a trente ans : c Félicitez-moi, je viens de délivrer

> mon esprit d'une utopie qui obsédait mon ima-

> gination depuis plusieurs années et tenait tout tes mes facultés en échec. Je l'ai jetée dans une » brochure, et, depuis que ma brochure est pu- » bliée, je ne pense plus à mon système. »

9 C'est bien quelque chose , en effet, d'avoir mis hors de soi une idée qu'on avait conçue dans \m siècle d'illusions et de rêves et qui nous tyrannisait, et de pouvoir librement porter sa vue sur les intérêts réels et sérieux de son temps et de son pays.

* Dans cette controverse si vive, portée sur les questions de l'ordre moral, nous avions peu de chances de nous accorder, car nous partions de deux points opposés. Tout ce que nous pouvions faire, c'était d'exposer nos raisons dans toute leur force et de laisser le public juger entre nous ; nous avons rempli ce devoir avec conscience : le

résultat final n'appartient à aucun de nous.

» Si la discussion avait besoin d'un développement pour être complète, je ne le verrais que dans l'exposé du côté pratique de votre système.

» Sous le rapport des théories, vous avez tout dit et nous avons tout discuté ; mais l'application de vos idées à l'organisation de la société, aux rapports des hommes entre eux, aux institutions publiques et à la forme de l'existence humaine dans ce système, il m'est impossible de l'imaginer d'après les allusions incidentes que je trouve dans vos raisonnements.

» Vous me parlez de la royauté des hommes supérieurs : est-ce dans un sens positif que je dois prendre cette pensée? Quelle serait alors la fonction de cette royauté nouvelle? Vous m'indiquez des percepteurs et des juges de paix : par qui seraient institués ces magiètrats? Vous employez la langue des compagnies d'assurances pour la substituer à la langue politique. Vous me dites que les primes reçues serviraient à prévenir les risques. — Comment entendez-vous que cet impôt volontaire serait employé? Servirait-il à payer

des services de surveillance, de police, de prévoyance et de sûreté? Comment ces services seraient-ils organisés? Par qui les employés seraient-ils nommés et dirigés? Si c'est par les compagnies d'assurances, quelle serait l'origine de l'institution de ces compagnies? Enfin, y aurait-il une instruction publique, un culte, des précepteurs de morale ? Tout cela, mon cher confrère, aurait besoin d'être indiqué avec cette précision, cette clarté de conception et de déduction que vous savez mettre dans vos écrits

» Vous convient-il de soumettre cette partie de votre conception à la grande épreuve de la discussion contradictoire? Je vous suivrai sur ce terrain comme sur tous les autres.

» Mais ce que je préférerais dans mon affection pour vous, ce serait, mon cher confrère, de vous voir renoncer dès aujourd'hui à cette brillante utopie de l'humanité c formant une société uni- » verselle se soutenant sans lois positives, sans » magistrats, sans force armée, sans gouver- » nants officiels, sans autres rois que les hom- » mes de génie. » Je devrais ajouter, pour ren-

dre toute votre pensée : sans morale, sans justice, sans autorité humaine et même divine, sa,ns rien de ce qui semble limiter la liberté. Cette pensée serait-elle autre chose qu'un rêve détruit à l'avance par la psychologie, par la nature humaine, par les sciences philosophiques et par les sciences physiques, — qui nous montrent partout des lois immuables régissant les rapports des êtres immatériels et matériels? — Serait-elle autre chose qu'une chimère contraire à la raison - et à la vérité? Elle serait tellement en dehors du monde réel, que vous ne trouveriez jamais un moyen de la substituer à" l'ordre établi.

» Le cours des choses humaines qui, depuis l'origine de l'univers, entraîne le genre humain dans le développement des faits primitifs, selon la grande loi de la tradition et du progrès qui veut que l'effort des générations tende invinciblement à se rapprocher de l'idéal divin, sans rompre la chaîne qu'elles forment ; toute cette force des événements, que vous subirez vous-même, ne vous permettra jamais de mettre votre système en exercice, ni même d'essayer son application,

ce qui ne pourrait se tenter sans produire le plus effroyable bouleversement qu'on eût vu depuis le déluge. Non, vous ne trouverez jamais, croyez-le bien, ni une assemblée, ni un chef d'Etat, ni un parti politique quelconque qui vous donne le pouvoir de dévoûter ainsi tout l'édifice social,' sur la foi de vos idées, contraires en cela à toutes les lois de la statique, à toutes les données de la raison et de l'expérience.

» Dussiez-vous vivre pendant des siècles entiers, vous resteriez avec votreutopie, en dehors de la marche des événements, tournant autour de l'édifice social sans y trouver un vide assez grand pour y jeter vos premières assises ; vous auriez le sort de tous nos grands utopistes : de Saint-Simon , qui n'a pu enfanter qu'un cénacle quand il prétendait créer un univers ; deFourier, qui, aspirant à changer le monde sidéral, n'a pu fonder un phalanstère ; de Cabet expulsé de cette Icarie ^u'il était allé créer au-delà des mers, et qui vient de mourir accusé de tyrannie par ceux qu'il avait seduits. Avec votre dévoûment très louable aux i que vous croyez bonnes, avec vosbrillan-

tes facultés que tout le monde estimait, avec votre courage dans nos luttes civiles, avec cette initiative intrépide des esprits d'élite, ces qualités de race, comme on aurait dit autrefois, vous seriez un esprit dangereux pour les uns, un esprit inapplicable pour les autres, et, pour tous, un esprit inutile à votre patrie, si ce rôle de remueur d'idées que vous remplissez n'avait pas une utilité réelle, même dans les temps de révolution, lorsqu'à force de tourner dans le môme cercle, les sociétés se sont créé des ornières où elles risquent de rester captives.

» Détachez, croyez-moi, vos regards de ce mirifique système enfanté par l'exagération de votre amour de la liberté et par l'attrait de l'absolu, toujours si fort pour les esprits distingués. Votre passion ne s'égare-t-elle pas quand elle vous fait préférer l'idéalité de la liberté à sa réalisation possible? Ne ressemblez-vous pas à ces amants qui conçoivent si pur l'objet de leur amour, que la pensée d'un mariage leur paraîtrait presque un sacrilège? Si la liberté est belle en théorie, c'est parce qu'elle est bonne en pra-

tique, et si elle est bonne, ce n'est pas quand elle détruit l'autorité, qui est bonne aussi, c'est quand elle vit avec elle comme une amie venant de la même patrie et concourant au même but, qui ne peut être que le bonheur des hommes. Venez, venez m'aider à réconcilier ces deux sœurs que nos aberrations ont désunies ; et si vous croyez que la civilisation en se développant peut perfectionner la raison de l'homme, éclairer son jugement, rendre son raisonnement plus juste, son esprit plus droit et son cœur plus sage ; aidez-moi à prouver aux rois que leur intérêt est de ne jamais empiéter sur la liberté des peuples, et aux peuples que leur intérêt n'est jamais d'affaiblir, encore moins de ruiner l'autorité des rois.

» La tâche est difficile, direz-vous, les préventions contraires ont de fortes racines, les entraînements sont puissants, les abus innombrables, les convoitises ardentes, les conflits sont partout ; les prestiges sont détruits, l'édifice lézardé tremble sur ses bases, et les étais eux- , mêmes menacent de. se briser. Tout cela serait-il vrai dans la mesure où vous le croyez, qu'il fau-

drait certainement de moins grands efforts pour réparer cet édifice, pour opérer des sous-œuvres, pour consolider ses bases, pour le compléter et l'embellir, qu'il n'en faudrait pour en élever un autre sans bases solides, sur des plans incertains, et au risque de laisser, en attendant, la société et l'humanité exposées à l'intempérie des éléments, aux météores et aux cataclysmes, sans avoir même, comme les Israélites dans le désert, des tentes pour s'abriter, de la manne pour se nourrir et une colonne lumineuse pour se guider. » Ce que je dis à vous, mon cher confrère, je le dis également à tous les hommes de liberté et de progrès que le vent des opinions a jetés dans les illusions et dans les mirages. Si tous ces hommes avaient réuni leurs talents, leur énergie, leur dévoûment au bien dans les voies de la civilisation traditionnelle ; s'ils s'étaient efforcés de perfectionner les institutions, au lieu de travailler à les renverser ; de réaliser l'idéal de la grande nation française, tel qu'on en aperçoit les traits principaux à travers les siècles écoulés, t au lieu de concevoir chacun un autre idéal, sans '

mcun rapport avec le passé, ni même avec le présent, nous aurions réalisé la plus magnifique société politique qui se soit jamais montrée aux regards des intelligences célestes : car, je dois le 3ire comme une consolation pour les hommes d'avenir, si la réalité de la société s'est détériorée sur beaucoup de points, son idéal s'est perfectionné et complété. Les rapports des hommes entre eux, ceux des gouvernants et des gouvernés, et toutes les institutions accessoires, sont compris dans le sens des principes de la civilisation universelle mieux qu'ils ne l'ont été à aucune autre époque, et les aspirations des masses tendent à les réaliser.

» Ainsi, mon cher confrère, si vous pensiez avoir payé votre dette à votre idée par la contro • verse que vous venez de soutenir, nous aurions à traiter des sujets plus pratiques, et dans lesquels votre sagacité supérieure apporterait sans doute de nouvelles clartés.

f » Dans le cas contraire, vous auriez à répondre aux questions que je me suis permis de vous adresser et qui auront pouç but de faire juger

par l'application le système dont chacun de noi lecteurs peut aujourd'hui apprécier les théories. » J'attendrai donc que vous me fassiez connaître votre détermination à cet égard, et je vous prie d'agréer l'assurance de ma cordiale affection. »

H. de Lonrdoueix..

A M. DE LOURDOUEIX.

rédacteur rn chef de la tîaBetto de France.

« Mon cher et très honoré confrère,

» Je ferai comme vous, je diviserai ma réponse en trois parties.

» Réciprocité est ma loi, toute ma loi. Et moi aussi je vous tiens compte, sans que vous me le demandiez, du désavantage qui résulte pour vous de la nécessité où vous êtes, pour discuter avec moi, d'échapper par le vague des généralités à la pïécision des interpellations.

» Ainsi, lorsque dans nia première réponse je vous ai demandé de me donner des garanties inviolables que la royauté se contenterait de pos- \ séder et d'administrer héréditairement ce qui est nécessairement indivisible, consçquemment indivis, sans empiéter abusivement sur ce qui ' est essentiellement individuel, vous avez éludé, car vous vous êtes borné à me répondre : « La » délégation a toujours été faite sous la réserve

> des droits de l'individu. L'individu ne délègue

* que la somme de liberté et de droits qu'il ne » peut lui-même exercer. Partout les droits in- » dividuels, la liberté et la propriété des cï- » toyens ont été considérés comme entièrement t> en dehors de l'autorité gouvernementale. Mais d si la délégation n'a été nulle part sans réserve,

> elle a lié partout les déléguants comme les dé-

* légués. » Comment a-t-elle lié les délégués? Quels cas ont- ils fait de la réserve des droits de l'individu? Dans l'application, qu'est devenue cette vraie loi de l'impôt, si souvent rappelée

. par vous : « Personne ne peut être imposé que » de son consentement, à moins que par tyran-

nie? » C'est ce que vous n'avez pas dit, c'est n effet ce que vous ne pouviez pas dire.

» Ainsi, lorsque, dans ma troisième réponse, 'ai insisté pour savoir quels sont donc les droits |u'une dynastie est apte à exercer et qu'un inlividu serait inapte à conserver, vous avez entore éludé, ou plutôt vous avez gardé le silence. Effectivement, vous ne pouviez pas le rompre.

» Ainsi, lorsque, dans ma quatrième réponse, je vous ai porté le défi de trouver, par voie de apposition, dans toutes les prisons du globe, un taalfaiteur, si habile qu'il fût à se justifier, qui bût défendre logiquement le meurtre et le vol sans prononcer lui-même leur condamnation et lia sienne, vous n'avez pas ramassé le défi ; vous avez donc reconnu que la logique, que le raisonnement, interdisent le meurtre et le vol non moins expressément que la morale. Effectivement encore, vous ne pouviez point ne pas le î reconnaître.

1 » Vous n'avez pas répondu à cette question :

« Quel droit un homme a-t-il d'en punir un

» autre? Où ce droit se puise-t-il, sur quoi se

» fonde-t-il? » En effet, vous né pouviez pas y répondre.

» Vous avez côtoyé ce dileinne ne pouvant passer au milieu : « Ou radoucissement des » peines n'est qu'une transition , ou elle est » une inconséquence ; ou il faut donner raison » à Diderot justifiant la torture et à de Maistre » glorifiant le bourreau contre Montesquieu et » Beccaria vantant radoucissement des peines, » mais n'osant pas conclure et en demander » l'abolition, ou il faut reconnaître avec moi que » toute action porte en elle sa sanction, c'est-à- » dire sa peine ou sa récompense ; que le mal » est le mal parce qu'il se punit de lui-même ; » que le bien est le bien parce qu'il se récom- » pense de lui-même; que toute récompense na- » tionalement donnée, toute peine légalement » infligée font double emploi; que ce sont deux » récompenses pour un seul fait, deux peines » pour un seul acte ; que c'est ajouter à la peine » naturelle une peine artificielle : la peine lé- » gale. » Vous avez fait comme Montesquieu et Beccaria, vous n'avez pas conclu, vous n'avez

pas osé conclure en faveur de la sanction suffisante, vous n'avez pas osé conclure en faveur delà peinevolontaire contre toute peinearbitraire. » Vous n'avez pas contredit cet aveu de Montesquieu : « La tyrannie a infligé les mêmes » peines aux scélérats et aux gens de bien. » Pour vous obliger à rester muet, il m'a suffi de détacher et de vous présenter une page du martyrologe humain. Votre conscience, plus droite que votre logique et lui imposant silence, ne vous a pas permis de prendre la défense de la pénalité légale contre ses innombrables et glorieux martyrs!

» Vous avez passé, sans vous y arrêter, à côté de cette proposition : « La guerre et la conquête » sont la violation de l'humanité, non moins que > le meurtre et le vol sont la violation de la so- » ciété. » En effet, vous ne pouviez pas vous y arrêter; si habile que soit votre plume, elle eût vainement essayé d'expliquer pourquoi des arcs de triomphe à la guerre et à la conquête, pourquoi des échafauds au vol et au meurtre? Aussi ne Va-t-elle pas essayé.

» Vous n'avez trouvé rien à répliquer à cette réfutation de vous-même par vous-même, à cette condamnation de la royauté par votre théorie, ou de votre théorie par la royauté : t Si la liberté et » l'autorité peuvent être conciliées., alors les rois > sont impardonnables d'avoir tous, partout et » toujours, traité la première comme étant in- » conciliable avec la seconde. Ils ne sont excu- » sables que si elles sont incompatibles. » J'ai pu dire, enfin, que j'étais plus royaliste que vous et que vous étiez plus révolutionnaire que moi, sans que vous pussiez prouver le contraire.

» J'arrive maintenant à votre dernière réponse où, pour échapper à la précision des observations qui précèdent, vous vous réfugiez dans les hauteurs des généralités sur le langage humain. Vous prétendez que, pour rectifier quelques mots de la langue française, il faudrait créer d'autres idées, d'autres lois logiques, un autre monde intellectuel, un autre univers. N'est-ce pas, mon cher confrère, prétendre quelque peu trop? N'est-ce pas, mon cher confrère, ce qui a lieu sous vos yeux et sous les miens? Ne

voyons-nous pas le progrès des idées modifier le sens des mots? Est-ce que, par exemple, depuis que les mots Autorité et Liberté font partie de la langue française, Autorité et Liberté expriment les mêmes idées, les mêmes rapports? Estce que l'Autorité au dix-neuvième siècle est ce qu'elle était avant le dix-septième? Est-ce que la Liberté, si incomplète qu'elle soit encore, a le même sens sous le régime de l'égalité civile que sous le régime de la vassalité féodale ? Est-ce qu'Autorité et Liberté avaient le même sens, exprimaient les mêmes choses, les mêmes rapports te 5 août 1789 que le 5 août 1788, le 9 août \ 830 que le 9 août 1829, le 25 février 1848 que le 25 février 1847? Est-ce qu'Autorité et Li- Wté ont le même sens, expriment les mêmes rapports en Russie qu'en France, en France qu'en Angleterre, en Angleterre qu'aux États- Unis? Est-ce que mots et idées ne varient pas selon les temps et plus encore selon le pays? Si les idées se rectifient, si les choses changent, est-il indifférent que les mots qui n'ont plus de sens, ou qui n'ont plus qu'un sens faux subsis-

tent ou se rectifient? Non, non, cela n'est pas indifférent, et comme ce que je pourrais dire à ce sujet ne vaudrait certainement pas ce qu'a dit à cet égard M. l'abbé Dupanloup, évêque d'Orléans, dans son très remarquable discours de réception à l'Académie française, le 10 novembre 1854, vous me permettrez de ra'effacer pour le laisser parler :

<• Je ne crains pas de le proclamer, la grammaire, le dictionnaire, sont à la littérature d'une nation ce que le fondement, avec ses fortes assises, est à l'édifice. Que dis-jel Dans ce vivant et immortel édifice des lettres, la grammaire, le dictionnaire, ne sont pas seulement à la base, ils sont au centre, ils sont au faîte; ils fortifient, ils portent tout.

« Non, je ne suis pas de ceux qui comptent les mots pour peu de chose.

» Rien n'est petit de ce qui appartient à l'humanité et lui vient de Dieu.

" Les mots sont à la pensée de l'homme ce que le regard est à l'âme, une lumière, une physionomie.

» Ils la réfléchissent, ils la révèlent, et l'homme réduit à la pensée sans la parole pour l'exprimer au-

rait perdu une partie de sa puissance et de sa grandeur.

» La parole et la pensée, voilà donc les deux illuslustres prérogatives qui constituent dans l'homme la dignité de sa nature ! Voilà les deux forces par lesquelles il s'empare des choses, les exprime, les attire à lui et les possède. La pensée n'y suffit pas seule; X homme ne possède réellement que ce qu'il a bien nommé.

» Les choses, en te monde, sont le grand intérêt de l'humanité ; après les choses, les idées qui les représentent; après les idées, les mots qui les expriment. Mais la corrélation est si étroite ici, et le lien si fort, que les mots ne peuvent périr ou se Corrompre sans entraîner et sans perdre ou corrompre avec eux les idées et les choses.

» C'est ce qui fait à mes yeux la puissance nonseulement de tout homme qui parle, mais d'un enfant qui bégaie.

» Toutes les fois qu'un homme, qu'un enfant a parlé, a dit un mot, j'écoute, je regarde attentive- , ment : à moins qu'il n'ait perdu la raison, il y a une lumière quelconque dans sa parole.

« On dit quelquefois : Ce sont des querelles de

mots, et on dédaigne ; on a tort, il faut écouter ton—

jours : comme s'il pouvait y avoir entre les hommes des querelles où les mots fassent peu de chose ! comme si toutes les plus grandes révolutions humâmes, bonnes ou mauvaises, ne s'étaient pas accomplies par la puissance des mots, c'est-à-dire par la puissance des idées et des choses que les mots expriment !

» Non : Dans le genre humain, tel que Dieu Ta fait, les grandes querelles de mots révèlent toujours le combat de grandes idées, et sont toujours des querelles de grandes choses.

» La paix du monde est dans l'harmonie des mots, des idées et des choses.

» Et voilà pourquoi le dictionnaire d'une nation est à mes yeux une si grande puissance !

* Si les nations de la terre sont aujourd'hui si étrangement troublées, si les royaumes les plus puissants semblent iricliner à leur ruine, c'est que depuis longtemps déjà cette harmonie n'existe plus.

» Les choses les plus importantes au bonheur et à la sécurité publics sont sans accord entre elles, et il y a un profond dissentiment sur les idées qui les représentent et sur les mots qui les expriment.

» Toute idée est une puissance qui s'appuie sur une famille plus ou moins nombreuse de mots ana-

logues, qu'elle crée à son usage et quelle éclaire; ou plutôt, elle se transforme et se révèle en eux; alors ces mots participent à sa puissance, expriment sa valeur, représentent sa force, réfléchissent sa lumière à divers degrés et avec des nuances diverses, dans la société et dans le commerce des intelligences humaines. Tout cela fait cette grande chose que j'ai appelée le BON SENS DES MOTS.

" Mais, parmi ces mots dépositaires et représentants de l'idée, chacun a son rang, et pour ainsi dire sa mesure d'autorité; il en est qui exercent un plus haut empire sur les esprits, dont l'action est phis profonde dans le monde intellectuel, et dont l'obscurcissement ou la chute a nécessairement un plus grand, un plus funeste retentissement; ce sont les mots supérieurs, ceux que l'idée a élevés à sa plus haute valeur, en les pénétrant de sa plus vive lumière, et qui par là sont devenus pour les hommes comme la vérité présente.

» Mais qui ne le sait? il y a dans le monde, en face de la vérité, le mensonge et l'erreur; à rencontre des idées vraies, les idées fausses.

» Si la vérité se manifeste par la lumière des idées vraies, le mensonge et Terreur essayent d'usiir-

per sa place et de s'introduire à la lueur trompeuse des idées fausses.

» L'idée fausse, l'erreur, ce qui n'est pas, se trouve naturellement sans lumière et sans nom; c'est une puissance de néant, essentiellement usurpatrice dès qu'elle veut paraître quelque chose.

« Pauvre, indigente, stérile par elle-même, inaperçue, elle sent le besoin de s'emparer de la lumière, de l'influence et des mots enfin qui font la richesse de l'idée vraie, de l'idée rivale : inféconde et isolée par son impuissance naturelle, il faut qu'elle se donne une famille et comme un État où elle règne, par l'étendue de ses affinités, et de là puisse dominer les intelligences. Pour cela, elle s'introduit d'abord dans le langage, seul moyen, pour elle, d'arriver tôt ou tard à envahir sûrement les esprits. .

»' L'histoire en fait foi : jamais une idée fausse ri est entrée dans le monde, si ce ri est par V usurpation des mots justes dont elle s'empare, et dont elle altère plus ou moins le sens; car, dans les grandes * luttes de la pensée humaine, les opinions, les partis contraires ont leurs mots, comme dans les luttes des nations, les armées ont leurs étendards.

« Mais alors il se passe toujours quelque chose

d'extraordinaire et qui appelle l'attention de tout sérieux observateur.

» Alors il s'établit en apparence, dans le langage et entre les mots, mais réellement au fond, dans les idées et entre les choses, ces chocs terribles qui ne sont, à vrai dire, qu'une des phases de la lutte éternelle entre le vrai et le faux, entre le bien et le mal ».

» Que faire, je vous le demande, quand ces chocs terribles se sont établis entre les mots et les choses ? Si Ton change les choses sans changer les mots, ceux-ci ne diront plus alors ce qu'ils disaient, le sens en sera considérablement altéré, conséquemment arbitraire. Vous voyez donc, 'mon cher confrère, qu'il est prudent de redresser les mots en même temps que les choses, si Ton veut mettre fin à ces chocs terribles, si éloquemment rapportés et décrits en ces termes par Mgr l'évêque d'Orléans :

« La charité, Y humilité, la miséricorde, Y humanitè même, après quatre mille années de bannissement, ne sont rentrées dans le monde que par cette force supérieure qui se nomme le témoignage du sang.

» Elles avaient été bannies de la terre à ce point, que l'idée même, que le souvenir, en étaient à peu près effacés dans la mémoire des hommes : la langue humaine ne savait presque plus les redire, on les blasphémait.

» La miséricorde était une faiblesse, un vice de cœur • Misericordia animi vitium est, disait le plus sage des philosophes.

"Humilitas, l'humilité, était synonyme de bassesse. Caritas ne désignait rien de plus que l'amitié ; et les relations que l'humanité, Humanitas, établissait entre les hommes, n'allaient guère au-delà de la politesse et des bonnes manières.

» Pour les restituer au monde, ces grandes idées, ces grandes choses, il fallut faire violence au langage humain, et donner un sens sublime à des mots vulgaires; mais les mots, les hommes et les choses résistèrent ; l'empire, l'univers, tout s'émut; des flots de sang coulèrent. »

» Trois révolutions, depuis soixante ans, [ont éclaté en France au nom de la Liberté. Le lendemain de ce triomphe, que signifiait ce mot, que désignait-il? Aujourd'hui même, à l'heure

où je vous réponds, le mot Liberté signifie-t-il plus, relativement à ce qu'il devrait signifier, que ce que signifiait le mot Humanitas, à l'époque rappelée par M. l'évêque d'Orléans, relativement à ce que le mot Humanité signifie maintenant? Liberté signifie encore servitude comme Humilitas a longtemps signifié bassesse.

» Fausse et incomplète, dites-vous, serait la langue où le mot Autorité ne signifierait plus « un homme qui ordonne et des hommes qui » obéissent, des maîtres et des serviteurs, des » patrons et des ouvriers, des pères et des en- » fants. » Fausse et incomplète, eussiez-vous dit en l'année 1100, serait la langue où le mot Féodalité ne signifierait plus un suzerain ayant des vassaux, le serf faisant partie du fief, soumis aux corvées, aux banalités, enchaîné à la glèbe et ne pouvant disposer de lui. Eh bien ! en 1 856, que signifie, que désigne, en France, le mot Féodalité? Cennot ne sert plus qu'à désigner un état social qui a cessé d'exister. Le mot Autorité luimême n'a déjà plus la signification qu'il avait, ^ y a un siècle, d'ouvrier à patron, puisque

maintenant l'ouvrier en désaccord avec son patron est libre de le quitter. En réalité, l'ouvrier n'obéit plus, il vend son travail et il en reçoit le prix, mais sans jamais cesser d'être maître de sa* personne ; il peut changer à son gré de patron et de profession, ce qu'autrefois il ne pouvait pas faire. Rien également n'enchaîne plus le serviteur au maître. Ils sont réciproquement libres de se quitter. Le mot Autorité n'a conservé toute sa puissance que du père à l'enfant, tant que celui-ci n'a pas atteint l'âge de raison. Que dans ce cas le mot Autorité ait conservé toute sa puissance, cela s'explique naturellement par l'absence de raison suffisante dans l'enfant , aussi cette exception, loin de contredire l'opinion que je soutiens, la corrobore-t-elle justement. Prenez votre loupe, mon cher confrère, et examinez de près notre société a demi renouvelée : vous verrez que, — la question mise à partde gouverné à gouvernant, de soldat à officier, d'enfants mineurs àpère, mère ou tuteur, — il n'y a plus, dans le sens strict du mot, il n'y a plus d'homme qui « ordonne à des hommes qui obéissent, » il n'y a

plus que des hommes payant un salaire à des hommes qui le reçoivent, après l'avoir débattu et gagné. Que tout contribuable soit libre de payer ou de refuser l'impôt, à commencer par l'impôt du sang, comme déjà tout ouvrier est libre de payer ou de repousser le salaire qui lui est proposé, et la question de gouvernement sera bien près de sa solution. Alors le mot Autorité n'exprimera plus que la soumission passive de l'enfant mineur à la volonté paternelle, et encore sera-ce une questipn à examiner et à approfondir que celle de savoir si, pour former la raison de l'enfant, il n'est pas rationnel, il n'est pas nécessaire de procéder exclusivement, par le raisonnement, la persuasion, la patience, au lieu de procéder par la force, l'intimidation, le châtiment, qui, le façonnant de bonne heure à la, servitude par l'obéissance passive , le préparent ainsi à la tyrannie.

» Vous me suppliez, mon cher confrère, « de » ne pas passer légèrement sur l'existence de la » raison universelle, de la morale universelle, » de la justice éternelle, » trois choses dont une

seule rendrait superflues les deux autres, car elle les implique. Pourquoi adopterais-je de grands mots contredits par les faits, lorsque le raisonnement me suffit à enseigner, à démontrer que toute société n'est que la mise en application de ce principe : Ne pas faire aux autres ce qu'on ne voudrait pas que les autres vous fissent; conséquemment ne pas tuer, si Ton ne veut pas s'exposer au risque d'être tué ; conséquemment ne pas voler, si Ton ne veut pas s'exposer au risque d'être volé; ne pas outrager son père, si l'on ne veut pas s'exposer au risque d'être outragé, à son tour, par son fils ; ne pas violer ni suborner la jeune fille, si l'on ne veut pas s'ex- . poser au risque de voir sa propre fille subornée ou violée; ne pas vendre à faux poids si l'on ne veut pas s'exposer au risque d'acheter soimême à faux poids; ne manquer, enfin, dans aucune transaction, dans aucune circonstance, à la bonne foi, à l'équité, si Ton ne veut pas s'exposer au risque d'être victime de l'iniquité, de la mauvaise foi, sans avoir le droit de s'en plaindre. Cherchez bien, et vous verrez que toute la

société se résume dans un seul mot : Kéciprocité. La réciprocité est à la société ce que lé pendule est au cadran. Qui dit société dit réciprocité ; qui dit réciprocité dit raisonnement; qui dit raisonnement dit tout ce que vous voulez : raison universelle, morale universelle, justice éternelle, puisque le raisonnement détourne de tout ce qui est mal et conduit à tout ce qui est bien. Passons donc.

« Enfin, vous y consentez, mon cher confrère;

ne discutons plus sur le mouvement, marchons ;

ne discutons plus sur la raison universelle, au

rebours de laquelle marche l'univers, raisonnons.

Il vous plaît d'adopter la forme du dialogue, soit. L'un de nous deux, comme dans le dialogue de Platon sur la Royauté, ne s'appellera pas Socrate, et l'autre, l'Etranger; l'un de nous deux, comme dans le premier entretien des&urée$ de Saint-Pétersbourg, de J. de Maistre, ne s'appellera pas le Comte et l'autre le Sénateur ;

chacun de nous gardera le nom qui lui appartient : Votre nom est Autorité, le mien est Liberté.

> A vous la parole :

» l'autorité. Une nation étant composée d'individus, si l'idée de tuer n'est dans aucun deces individus, elle ne pourra être dans la nation en vertu de ce principe logique : « Ce qui n'est dans aucune partie d'un »» tout n'est 'pas dans le tout. » Donc on peut concevoir les nationalités sans guerres et sans conquêtes. La preuve que les nationalités ne sont pas la cause dont la guerre est l'effet, c'est qu'il y a des guerres civiles dans l'intérieur des nations. Il y a même des guerres d'individu à individu, des duels et des brigandages qui sont des conquêtes à main armée faites par des particuliers sur d'autres particuliers. La division de l'humanité en nations ne fait donc rien à la question, puisque les individus eux-mêmes s'égorgent. Si le raisonnement est impuissant contre la guerre et la conquête, c'est qu'il est d'abord impuissant contre le meurtre et le vol.

- » la liberté. S'il est vrai que ce qui n'est dans aucune partie d'un tout n'est pas dans le

tout, il est également vrai que ce qui n'est pas dans le tout n'est dans aucune de ses parties. Mais parlons sérieusement. Est-ce que le conquérant, qu'il se nomme Ànnibal, César ou * Charlemagne, se croit un meurtrier punissable autrement que par la défaite ? Alors même qu'il noie les champs de bataille dans des flots de sang, tuer n'est pas l'idée qui lui apparaît, il ne voit que sa patrie qu'il agrandit ou qu'il venge; il ne voit que les arcs de triomphe qui lui seront dressés à son retour, que les acclamations qui le salueront, que l'histoire qui transmettra son nom à la postérité en le glorifiant. Donc, l'idée de guerre pourrait encore subsister dans une nation où n'existerait plus l'idée de meurtre. Oui, sans doute, on peut concevoir dans l'avenir les nationalités sans guerres et sans conquêtes, comme on peut concevoir une femme qui n'ait jamais de fils, mais peut-on concevoir un fils qui n'ait pas eu de mère? Est-ce que les nationalités ne sont pas filles de la conquête? Est-ce que, sans les conquêtes, il y aurait eu des nationalités? Les nationalités sont à l'humanité ce que

les fractions sont à l'unité. Pour qu'elles existent , il faut qu'on la divise. Doit-on s'étonner que des guerres civiles éclatent au sein d'une nation, quand on choisit chaque année ce qu'elle renferme d'hommes les plus beaux, les plus vigoureux, pour les exercer au maniement des armes et à l'art de tuer sans hésitation celui qu'on décore du nom d'ennemi, sauf à lui rendre le lendemain le nom d'allié qu'on lui donnait la veille ? Entre la guerre et le meurtre, plus j'y regarde et moins j'y vois de différence, sinon que la guerre est le meurtre nationalisé, tandis que le meurtre est la guerre individualisée. Désapprenez, cessez d'apprendre aux nations à s'entreégorger, à s'entre-dépouiller, et vous verrez presque aussitôt les cas de meurtre et de vol devenir de plus en plus rares en paraissant de plus en plus barbares. Depuis qu'il y a moins souvent de guerres, est-ce qu'il n'y a pas incontestablement beaucoup moins de duels? Est-ce que l'honneur qui n'admettait autrefois de satisfaction que les armes à la main ne commence pas à parler moins haut que la raison, à se sentir lui-même quelque

peu suranné et presque ridicule? Déjà, ily a vingt ans, on eût honni le batailleur qui, après avoir blessé mortellement en duel son adversaire, s'en fût éloigné froidement ; il y a dix ans, on trouvait convenable que l'homme qui avait eu le malheur d'en blesser ainsi un autre s'en montrât désespéré et allât s'asseoir au chevet de son lit pour le soigner; maintenant on trouve moins puéril et plus sensé, moins barbare et plus honorable de s'expliquer et de ne pas se battre que de se battre et de ne pas s'expliquer. Rodomonts, batailleurs, spadassins, sont déjà à l'état d'anachronisme. Que sera-ce dans vingt ans si la paix dure ? Ce que M. Dupin et la jurisprudence ont commencé, les mœurs l'auront achevé : il n'y aura plus , même dans l'opinion , aucune différence entre l'homicide par suite d'assassinat et l'homicide par suite de duel. Les gouvernements étant aux nations ce que les tuteurs sont aux mineurs, que diriez- vous d'un tuteur qui, après avoir donné à son pupille l'exemple du meurtre et du vol, s'étonnerait que celui-ci l'imitât? Du tuteur ou du pupille, lequel des deux doit à Tau-

tre l'exemple qu'il convient de suivre ? Ne serait-il pas logique et rationnel que les gouvernements, qui qualifient de crimes le meurtre et le vol, qui les flétrissent et les poursuivent, commençassent par renoncer à jamais aux guerres et aux conquêtes ? Qui les en empêche, puisqu'ils ne relèvent que d'eux-mêmes ? Est-ce donc aux pupilles à faire preuve de plus de raison que les tuteurs ? Alors il faut renverser les rôles, aloi-s il faut émanciper les pupilles et interdire les tuteurs ; alors il faut placer ceux-ci sous la tutelle de ceux-là; c'est une conséquence rigoureuse contre laquelle s'émousse la plus habile, la plus opiniâtre argumentation. Renoncez donc à dire que si le raisonnement est impuissant contre la guerre et la conquête, c'est qu'il est d'abord impuissant contre le meurtre et le vol. Autant vaudrait soutenir que le fils est antérieur au père dans l'ordre des générations.

» l'autorité . Détracteur de la pénalité légale, soyez donc conséquent : ou déclarez le raisonnement suffisant pour détruire la guerre et la conquête, ou reconnais-

sez-le insuffisant pour détruire le meurtre et le vol. La pénalité légale que je défends est très naturelle, car elle naît de l'idée de justice. C'est votre pénalité à vous qui est artificielle et arbitraire ; elle est artificielle parce qu'il vous faut inventer Y Inscription de vie et créer à force d'art un état social .différent de celui que la civilisation a produit ; il vous faut décider arbitrairement que le vol n'est pas un délit, que le meurtre n'est pas un crime, et punir cependant le voleur et le meurtrier que vous déclarez innocents. La Presse, pas plus que la Gazette de France, n'a été frappée par la pénalité légale ; elle l'a été par un coup d'État, et le coup qui a frappé ces deux journaux est un titre d'honneur pour eux. Vous entendez bien que la civilisation aurait étendu partout votre système d'assurances : donc, votre Caïn, votre Juif- Errant ne trouveraient à vivre sur aucun point du globe et seraient réduits à s expatrier 'de la terre par un suicide. C'est ce qui arriverait certainement si votre système était praticable. Si la justice vraie» la justice juste, la seule que je veuille défendre, eût été appliquée à Athènes, Socrate n'aurait pas été condamné ; si toutes les formes de la justice légale avaient été observées, le Rédempteur de l'Humanité n'eût point été crucifié, ainsi que Ta doctement démontré

M. Dupin. Il vous paraît plus simple de supprimer la justice humaine que d'essayer de la perfectionner.

la liberté. Détracteur de la publicité pénale, consentez à ce que je convertisse l'impôt forcé et multiple en l'impôt volontaire et unique ; consentez à ce que* je remplace le recrutement militaire obligatoire par l'enrôlement volontaire transitoire, lequel fait du service sous les drapeaux une carrière et n'en fait plus une corvée, lequel substitue la liberté au servage ; alors, je le déclare, le raisonnement me suffira pleinement et aisément pour détruire la guerre entre nations, je devrais dire pour la transformer en guerre contre la barbarie, pour changer les conquêtes en progrès, pour fermer Père de la Rivalité et ouvrir l'ère de la Réciprocité. Aussi bien entre nations qu'entre particuliers, la Réciprocité, dénoue et simplifie tout ce que noue et complique la Rivalité. Moralement, le Bien, c'est tout ce qui fortifie, tout ce qui entretient la Réciprocité ; le Mal, c'est tout ce qui l'affaiblit, tout ce qui la détruit, comme physiquement le bien, c'est tout ce qui fortifie, tout ce qui entretient la santé, le

mal, tout ce qui l'affaiblit, tout ce qui la détruit. » Cette simple notion, cette claire définition du Bien et du Mal me suffit pour asseoir inébranlablement ma publicité pénale, que vous qualifiez de pénalité artificielle. Oui, j'en conviens* elle est artificielle, mais comme Test aussi la clarté du réverbère qui dissipe l'ombre de la nuit propice aux malfaiteurs. Si la pénalité légale que vous défendez est très naturelle parce qu'elle naît, dites- vous, de ridée de-justice, en quoi donc la publicité pénale que je propose serait-elle moins naturelle puisque vous l'avez vous-même qualifiée de pénalité? L'instrument de pénalité est indépendant de l'idée de justice; il dépend du degré de civilisation ; ce n'est pas la justice qui a aboli la torture , c'est la civilisation ; ce n'est pas la justice qui a supprimé la roue pour mettre à sa place la guillotine, c'est la civilisation ; ce ne sera pas la justice qui renoncera à la pénalité légale pour adopter la publicité pénale, ce sera la civilisation, qui ne saurait s'arrêter sur la pente de l'adoucissement des peines, pente que lui a tracée Beccaria, et que deMaistre

a été impuissant à lui faire remonter. Loin de créer un état social différent de celui que la civilisation a produit, Ylmcription de vie n'en est que la conséquence. Q'importequeje n'appelle pas le meurtre un crime et le vol un délit, si j'appelle un meurtre le meurtre et un vol le vol ! Inscrire sur la police d'assurance de Pierre que telle année, tel jour, il a assassiné Paul de telle façon : voilà ce que vous appelez déclarer Yierreinnocent! Est-ce là une réfutationsérieuse? Ai-je donc absolument besoin pour constater un fait de le qualifier? Ne me suffit-il pas de le constater? La culpabilité, si elle existe, ne réside-t-elle donc pas dans le fait en lui-même? Ne réside-t-elle donc que dans la qualification? Si c'est la qualification du fait qui en détermine la culpabilité, ne risque-t-on pas de punir, comme crime, de la peine capitale, tel fait qui, dans un autre temps, sera tout au plus réputé comme une erreur dont il appartiendra uniquement à la vérité défaire justice? Ce n'est pas seulementpar un coup d'Etat que la Gazette de France et la Presse ont été frappées. Combien de fois la Ga-

zette de France n7a-t-elle pas été. poursuivie et condamnée de 1830 à 1847, en exécution de la législation pénale, alors en vigueur contre les crimes et délits de la presse ? Est-ce que la Presse n'a pas été poursuivie et condamnée en 1 850 pour avoir pris la défense du suffrage universel contre le suffrage restreint par la loi du 31 mai? Est-ce que M. Nefftzer n'a pas été condamné à une année de prison qu'il a faite à la Conciergerie, parce que la Presse avait donné le titre de Message à une réunion de citations toutes textuellement extraites des œuvres du prince Louis - Napoléon? Ce qui prouve que la publicité pénale est une idée juste, c'est que vous ne pouvez l'attaquer qu'en tombant dans l'exagération la plus extrême. Ainsi, pour représenter Caïn réduit à « s'expatrier de la terre par un suicide, » il vous faut supposer l'univers entièrement exploré, entièrement peuplé, entièrement civilisé. Plus de contrées inhabitées, plus de vastes déserts, plus de hautes montagnes, plus de forêts vierges, plus de peuplades sauvages, plus de populations à demi civilisées ! En admettant qu'à force de

victoires remportées sur la barbarie, la civilisation en arrive là un jour, ce jour-là est-il prochain et n'y a-t-il pas, au contraire, lieu de crainclre qu'avant qu'il se lève il ne s'écoule plus de siècles encore que n'en compte le passé? Caïn, avant d'être exposé à ce risque dont vous le menace^ n'aura malheureusement que trop d'espace et trop de temps devant lui. L'objection tombe donc d'elle-même. La seule justice, dites-vous, que vous veuillez défendre, est la « justice juste ; » mais si vous ne pouvez me citer un seul Etat, un seul siècle, où elle ait exclusivement régné dans le passé, quelle garantie me donnez- vous qu'elle régnera dans l'avenir, que l'innocent n'y sera pas réputé criminel et que le juste n'y sera pas jugé et condamné par le fort? La publicité pénale étant à la pénalité légale ce que le chronomètre est au sablier, remplace la pénalité légale, mais ne supprime pas ce que vous nommez la justice humaine. Non, elle ne la supprime pas, elle la perfectionne.

l autorité. Vous dites que la pénalité qui résulte

de la publicité inhérente à la simple constation du fait « est ce qu'elle est ; » mais comme il s'agit de choisir entre cette pénalité et la pénalité existante, si celle-là est mauvaise et que celle-ci soit bonne, cela fait bien quelque chose. Je vous renvoie le paragraphe où vous me demandez s'il faut supprimer la publication des faillites parce qu'il y a des faillis, et la for-5 malité des protêts parce qu'il y a des débiteurs qui ne payent pas leurs billets à échéance, carc'est vous qui demandez qu'on supprime les greffes et les tribunaux parce qu'il y a des abus dans les formes de la justice actuelle. Vous supprimez la honte puisque vous faites du crime une simple faute de calcul. Il n'y a pas de honte à se tromper dans une addition. Pourquoi, ne voulant pas que la honte s'attache au crime, comptezvous sur la honte comme devant être un frein contre le crimeî Sortez, si vous le pouvez, de cette inconséquence. La justice sociale est encore plus prévoyante que la publicité pénale, car, avec la peine de mort, die protège encore plus efficacement la jeune fille contre le risque d'être mariée à un meurtrier. Elle supprime l'assassin, tandis que vous lui laissez la chance de cacher son identité en dérobant l'Inscription de vie d'un honnête homme qu'il aura tué et de faire de nou*

velles victimes. Comment les percepteurs pourraientils avoir des doubles des feuilles d'inscription de trente-cinq millions d'habitants et y inscrire au fur et à mesure de leur constatation les faits et gestes de chacun? Quant au juge de paix, serait-il toujours assez courageux pour inscrire sur ces feuilles la vérité, rien que la vérité, toute la vérité? Votre publicité pénale est donc impraticable. Il n'y a pas de loi au monde qui pût obliger un homme à porter sur le front un écriteau qui le flétrirait et lui ferait refuser partout le pain et l'eau. Non-seulement je maintiens le mot loi, mais je maintiens les mots de juges et de tribunaux, et à leur suite cette idée d'autorité que vous voudriez exclure, car un homme s'étant approprié la maison d'un autre, qu'arrivera-t-il ? Le voleur, après que le vol aura été constaté, gardera-t-il la maison volée ? Que vous ne punissiez pas la spoliation, c'est déjà bien fort ; mais que vous la mainteniez, cela ne serait pas possible. Le sens droit du peuple entier se soulèverait contre cette iniquité. Il faudra donc obliger le voleur à réintégrer l'objet volé. La publicité ne suffirait pas pour y contraindre le voleur. Conséquemment il faudra un arrêt de la justice pour opérer cette réintégration. Un tribunal sera nécessaire et ce tribunal devra avoir l'autorité de la loi, des huissiers, des gendarmes

et tout ce' qui fait que force reste à la loi dans nos États civilisés.

» la liberté. Vous dites, vous, que la publicité pénale est mauvaise, mais* vous ne le prouvez pas; je dis, moi, que la pénalité légale n'est pas' bonne, et je le prouve l'histoire à la main de tous les siècles j3t de tous les pays ; Phistoire à la main de tous les martyrs de la religion dans laquelle nous sommes nés tous les deux ; l'histoire à la main de tous les martyrs de la liberté (je ne parle pas de la liberté telle que je la conçois, je

ne parle même pas de la liberté telle que vous Padmettez, je parle de la liberté se faisant aussi petite et aussi humble qu'il soit possible de l'imaginer) ; Phistoire à la main de toutes les sentences que la postérité a révisées et cassées ; Phistoire à la main de tous les supplices qui ont été inventés, qui ont été appliqués, et dont on ne peut, sans frémir encore, lire seulement la description.. Je n'ai jamais compté au nombre de ceux qui veulent la fin sans vouloir les moyens ; conséquemment, dès que je veux la publicité pénale,

je yeux tout ce qui est nécessaire pour l'établir, et c'est ce dont vous vous convaincrez en ouvrant la politique universelle au livre VI, intitulé : Justice universelle; chapitre 1er : Organisation judiciaire; chapitre 2 : Réforme jxmale, livre qui se termine par cette page :

•* En donnant pour unique châtiment an crime commis le crime constaté, que fait la société!

» Elle oblige ainsi le coupable à fuir au bout du monde le lieu de sa faute; elle l'oblige, non par un texte de loi, mais par l'impossibilité absolue de s'envelopper dans l'ombre.

» Si la publicité, telle qu'elle peut être constituée, faisait luire 1 a lumière dans cette nuit qu'on appelle la Société, Ton n'aurait plus besoin ni d'échafauds, ni de bagnes, ni de maisons de force et de correction, ni de Code pénal, ni de jury.

« Alors le devoir de la justice serait extrêmement simple, car il se bornerait à constater que tel individu a commis tel jour, en tel lieu, tel meurtre, tel vol, tel feux ou tel autre acte condamné par la conscience publique.

- La peine de mort et toutes les peines afflictives

pourront donc être abolies dès que la société sera administrée comme elle peut et comme elle doit être.

- C'est dans Tindélébilité du crime constaté que doit être la punition du crime commis.

« C'est Tunique supplice qui fut infligé par Dieu au meurtrier d'Abel.

- Dieu ne condamna pas Caïn à mourir, il le condamna à vivre.

» Il ne voulut pas qu'il fut tué.

» 12. Vous serez fugitif et vagabond *ur la terre.

» 13. Caïn répondit au Seigneur : Mon iniquité est trop grande * pour en obtenir le pardon.

» Î4- Voh6 me chassez aujourd'hui de dessus la *terre et j'irai » me cacher de Rêvant votre face. Je serai fugitif et vagabond sur » la terre. Quiconque donc me trouvera, me tuera.

v 15. Le Seigneur lui répondit : Non, cela ne sera pas ; mais » quiconque tuera Caïn, sera puni très sévèrement. El le Seigneur » mit un signe tur Caïn, afin que ceux qui le trouveraient ne le tua$- » tettt point.

» 16. Caïn, s'étaut retiré de devant la face du Seigneur, fut voq* » oond sur la terre.

» GEHK8E, chap. IV. »

- Amendes et dommages-intérêts ; « Haute surveillance de la Famille; « Internat de la Commune;

- Transportation hors de la Patrie ;

» Voilà en quatre lignes tout le nouveau code pénal !

» Voilà comment, au moyen de X Inscription, de rie, c'est-à-dire d'une simple feuille de papier, on pourrait arriver, par le perfectionnement de l'administration publique, à la plus importante des réformes pénales, à l'abolition de toutes les peines affiictives.

» Parce que je nomme erreur ce que vous nommez crime, parce que j'en fais une faute de raisonnement ou de calcul, ce qui est la même chose, vous dites que je supprime la honte. Où donc avez-vous vu que je la supprimais? Loin delà supprimer, j'en accrois la puissance affaiblie par la pénalité légale qui a ennobli jusqu'à la peine de mort en faisant tomber la tête de l'homme de bien non moins impitoyablement que la tête de l'homme de mal. Vous dites qu'il n'y a pas de honte à se tromper dans une addition : croyez-vous donc que l'orateur qui prit un jour, à la tribune, lePirée pour un nom d'homme ne rougit pas jusqu'aux oreilles, dès qu'il fut averti de sa méprise par l'explosion des rires de

l'assemblée? Combien d'hommes ont journellement honte de leur ignorance, quoique l'ignorance ne soit pas um crime? Est-ce qu'on n'a pas souvent honte d'actes que le code pénal ne prévoit, ne qualifie, ni ne punit ? Est-ce que parfois mêmenl n'arrive pas d'avoir honte et de rougir de telle pensée fugitive qu'on se hâte de refouler, mais qu'on craint d'avoir laissé percer? Un mensonge n'est pas un crime ; il est peu d'hommes cependant qui, pris en flagrant délit de mensonge, ne se déconcertent et n'aient honte d'avoir menti. Moins encore qu'un mensonge, une maladie est un crime ; cependant il est telles malaladies qu'on n'avoue pas sans honte. La pénalité légale a surtout pour fondement la crainte, la publicité pénale a surtout pour fondement la honte. Ce que je maintiens fermement, ne dites donc pas que je le supprime inconséquemment. Mais ce que je ne puis vous contester, c'est que vous n'ayez raison contre moi quand vous dites que la peine de mort protège plus efficacement <F» l'Inscription de vie la jeune fille contre le risque d'être mariée à un meurtrier. Avant vous,

Danton avait déjà exprimé cette pensée par ces paroles célèbres : t II n'y a que les morts qui ne » reviennent pas. » En effet, il est plus certain que l'assassin qu'on aura guillotiné ne réussira pas à cacher son identité et ne reviendra pas se marier, qu'il n'est certain que l'assassin^jui se sera expatrié ne reviendra pas sous un nom d'emprunt ; mais si la justice a été trompée par de faux témoignages, par d'accablantes apparences, comme dans l'affaire de Lesurques, comme l'an dernier encore, dans une autre affaire, à votre tour, vous conviendrez qu'il sera plus facile à la justice de réparer son erreur, si l'innocent a conservé sa tête sur ses épaules que s'il l'a perdue sur l'échafaud. Puisque, de votre aveu, la justice sociale qui guillotine est plus prévoyante que la publicité pénale qui ne guillotine pas, soyez donc logique et osez donc conclure à l'application de la peine de mort nonseulement contre ceux qu'elle frappe déjà, mais encore contre tous les êtres dangereux que Jes cours d'assises condamnent aux travaux forcés à perpétuité, à la déportation, aux travaux forcés

à temps, à la détention, h la réclusion, car de toutes les peines que l'homme, armé du droit de punir son semblable, peut infliger, il n'en est pas de plus simple et de plus efficace, de plus expéditive et de moins coûteuse. Etant admis le régime delà pénalité légale, la peine de mort est la peine par excellence. Aussi la logique étant mise en demeure de se prononcer entre Beccaria et de Maistre, donnerait-elle indubitablement raison au dernier contre le premier. Le reproche que vous faites à la publicité pénale, cç serait de laisser à l'assassin la chance de cacher son identité en s'appropriant l'Inscription de vie de l'homme qu'il aurait tué ; si cela lui était possible sous le régime de la publicité pénale, cela lui serait également possible sous le régime de la pénalité légale; mais pour que cela fût praticable, il faudrait admettre que l'homme assassiné eût disparu sans qu'un seul parent ni un seul ami se fût enquis de la disparition et ne l'eût rendue publique. Dès que cette disparition aurait été signalée, à quoi l'Inscription de vie dérobée par l'assassin lui servirait-elle, sinon à le faire reconnaî-

tre? Donc, il n'y aurait pas de risque qu'il s'en servît. Ayant prévu sans doute que cette objection vous échapperait, vous me demandez comment les percepteurs pourraient avoir et délivrer des doubles d'Inscription de vie de trente-cinq millions d'habitants? Je vous réponds : tout aussi simplement que les trente-cinq millions de Français peuvent se procurer un extrait de leur acte de naissance. Quand ils en ont besoin, que font-ils? S'adressent-ils indistinctement à l'un des 87,000 maires de France ? Non, ils s'adressent au maire du lieu de leur naissance. Eh bien ! quiconque aura besoin du duplicata de son Inscription de vie s'adressera an percepteur du lieu où il payera le montant de sa prime d'assurance. Vous me demandez encore comment, les percepteurs pourront inscrire au fur et à mesure de leur constatation les faits et gestes de trente-cinq millions de Français? Je vous réponds : où donc avezvous lu que j'aie jamais proposé d'inscrire sur l'Inscription de vie les faits et gestes de chacun? Ai-je jamais proposé d'y inscrire autre chose que les faits matériels qualifiés par vous-même crimes

et délits ? D'après votre façon de compter, tous les Français, sans même en excepter les enfants à la mamelle, seraient donc ou des meurtriers ou des voleurs? J'ajoute : est-ce que toute condamnation pour crime ou délit subie par un individu n'est pas transcrite et n'est pas jointe au sommier; qu'en cas de récidive le juge d'instruotion ne manque jamais de se faire représenter ? Donc ce que je propose se réduit à tirer une utilité plus grande d'éléments qui existent déjà sous le nom de casiers judiciaires. Je n'invente pas, je perfectionne; jen'innove pas, j'améliore. Du percepteur dont la tâche serait ce qu'il y a de plus simple et de plus borné, je passe au juge de paix, à qui dites-vous le courage manquerait d'inscrire sur l'Inscription de vie la vérité, rien que la vérité, toute la vérité. Pierre a volé Paul ; Pierre ayant pris le nom de Jacques se présente, pour obtenir un emploi, mais il est requis de produire son Inscription de vie sur laquelle il a été constaté que Pierre a volé tel objat, telle année, tel jour, ainsi que cela résulte des témoignages contradictoires qui ont été recueillis ; que fera Pierre?

S'il a son Inscription de vie, la produira-t-il ? S'il ne l'a plus, ira-t-ilen réclamer un duplicata à son percepteur et y faire apposer le visa du juge de paix de son canton, visa réclamé en certains cas ténébreux pour surcroit de sûreté et garantie d'identité? A quoi cela lui servirait-il? Puisque cela ne lui servirait qu'à lui faire fermer plus certainement la porte qu'il aurait tenté sans succès de se faire ouvrir, il n'est pas probable que percepteur et juge de paix soient fort exposés au risque de recevoir sa visite, ni aucune autre pareille ; mais dussent-ils la recevoir, que ce risque ne serait pas plus grand que celui que courent les commissaires de police, appelés à donner tel renseignement qu'il est dans leurs attributions de recueillir et de communiquer. Donc l'Inscription de vie n'obligerait, en aucun cas, les juges de paix de posséder une somme de courage plus considérable que celle dont les commissaires de police ont à faire preuve journellement. Mais si Pierre, qu'il produise ou qu'il ne produise pas son Inscription de vie, qu'il porte son nom de Pierre ou qu'il se cache sous le nom

de Jacques, ne peut se faire ouvrir aucune porte, que fera Pierre ? Le cas a été prévu en ces termes : t Si, à défaut de sa famille maternelle, il

* n'avait pas sa Commune natale, laCommune- » mère, qui consentît à le prendre sous sa haute

* surveillance, ou, à défaut de sa Commune na-

* taie et de sa Corporation, un ami solvable qui » offrît une caution suffisante, que pourrait-il » devenir, et quelle dernière ressource lui reste- » rait-il ? Une seule : celle d'obtenir de l'Etat, » presque comme une faveur, qu'il le prît à bord » d'un de ses vaisseaux, et qu'il le transportât à » l'une des extrémités du monde, dans quelque » colonie peuplée de ses pareils (1). »

» L'Inscription de vie étant combinée et rédigée de telle sorte qu'elle sert à la fois d'acte de naissance, de passeport, de carte électorale, de livret de profession et de quittance de contribution transformée en prime d'assurance, l'Inscription de vie se contrôle ainsi sans cesse par ellemême et entre tout naturellement et sans diffi-

(1) Politique universelle, page 90.

culte dans l'application. Vous dites qu'il n'y a pas de loi au monde qui pût obliger un homme à porter sur le front un écriteau qui le flétrirait et lui ferait refuser partout le pain et l'eau. D'accord : c'est pourquoi toutes dispositions de police administrative seraient prises à l'effet d'organiser tous les moyens de transporter au loin ceux qui ne pourraient ainsi rester au dedans. Ai-je donc encore besoin de répéter que, dès que je propose de remplacer la pénalité légale par la publicité pénale, j'admets conséquemment tout ce qui est nécessaire pour la constituer et lui faire produire tous ses effets ? S'ensuit-il que l'établissement de la publicité pénale, telle qu'elle résulterait de l'adoption de l'Inscription de vie, serait le rétablissement de la tutelle publique et de la servitude légale qui se résument dans votre nom : l'Autorité? En quoi serait-ce, je vous le demande, le rétablissement delà servitude légale et de la tutelle publique? En quoi l'expatriation, volontaire dans la forme, mais nécessaire au fond, en quoi l'expatriation du meurtrier, du voleur, du malfaiteur apporterait-elle la plus légère res-

x-iction à l'exercice du pouvoir rationnel qui se résume à son tour dans mon nom : la Liberté? ^«/arriverait-il, me demandez-vous, après qu'il no* irait été constaté qu'un homme s'est approprié la, maison d'un autre? Garderait-il la maison volée ou serait-il contraint de la rendre ? Vous eussiez pu choisir un meilleur exemple, car voler nue maison, la mettre dans sa poche, n'est pas cliose facile et qui se pratique communément ; mais peu importe : qu'il s'agisse d'une maison on d'une bourse, il va de soi-même que l'objet dérobé revient de fait à* qui il appartient de droit. C'est ce qui a lieu sous le régime de la pénalité légale ; il n'y aurait aufcune raison d'y rien changer sous le régime de la publicité pénale. Il suffirait qu'il ait été constaté que l'objet a été volé, pour que la restitution en fût la conséquence. Que cette restitution ait lieu logiquement par voie de conséquence ou judiciairement par voie d'arrêt, c'est là un détail qui ne vaut pas qu'on s'y arrête plus longuement, et la preuve, c'est vous-même qui me la fournissez quand vous dites : « Si l'objet volé restait la propriété du vo-

» leur, le sens droit du peuple entier te soulève- » rait contre cette iniquité. » Ce que vous affirmez, je n'en doute pas, et c'est parce que je n'en doute pas que je me préoccupe assez peu de tout ce qui vous préoccupe si fort : c des huissiers et * des gendarmes, et de tout ce qui fait que force » reste à la loi dans les États civilisés. > Ce que vous m'accordez, sans que je Taie demandé, me suffit amplement. Pour décourager et flétrir le meurtrier et le voleur, qu'est-il besoin de plus que ce qui résulte de votre propre aveu : le sens droit du peuple se soulevant contre eux ? Finalement, que pèseraient quelques malfaiteurs jetés dans le plateau de la balance sociale, opposé à celui où pèserait un peuple entier ? Se préoccuper tant de quelques meurtriers et de quelques voleurs, n'est-ce pas s'en préoccuper démesurément trop? N'est-ce pas agir à contresens : n'estce pas donner au risque le plus petit la proportion du risque le plus grand et au risque le plus grand la proportion du risque le plus petit? N'est-ce pas prendre la paille pour la poutre et la poutre pour la paille? C'est cette question qui

m'a paru valoir la peine qu'on la posât et qu'on en fît le sujet d'un livre où la pensée se dégagera plus clairement que dans une controverse où elle a jailli incidemment. Ayez la bonté d'attendre la publication de ce livre pour former définitivement votre opinion sur la publicité pénale, sur la peine volontaire succédant à la pénalité légale, à la peine arbitraire. C'est dans ce livre, intitulé: Du droit de punir, que je rechercherai les transitions nécessaires et que j'indiquerai celles que j'aurai trouvées.

l'autorité. A ma définition de Y autorité, dont je fais venir la liberté donnant elle-même naissance à l'autorité par la délégation, vous répondez que je m'expose à faire croire que je suis révolutionnaire. Pour vous rassurer pleinement à cet égard, je vous citerai un édit de nos rois qui contient substantiellement ma théorie. Vous me demandez ce qui arriverait si le pouvoir ne respectait pas la liberté, que je reconnais être de droit divin. Je pense qu'une révolution sortirait très problablement de ce conflit, parce que tout l'ordre social étant détruit la nature humaine serait livrée aux pouvoirs aveugles des passions. Mais s'en-

suit-il que la nation qui briserait ses institutions pour une faute de ses gouvernans aurait raison dans cet acte de suicide? Les motifs qui militent en faveur du droit monarchique auraient-ils perdu de leur valeur parce qu'un prince serait sorti de ce droit?

, » LA liberté. Comme la liberté a sa logique, la royauté aussi a la sienne. Cette logique, ce n'est pas moi qui l'ai jamais contestée ni qui la contesterai jamais. La royaujté admise, la, délégation à terme indéfini, telle que vous n'avez cessé de la revendiquer, en est la conséquence ; aussi n'ai-je rien à redire aux termesde l'édit que vous citez et qui prévoit le cas d'extinction d'une dynastie. De vous à moi, la difficulté n'est pas entre la délégation à terme indéfini et la délégation à terme défini ; elle est dans l'accord de l'Autorité et de la Liberté, accord que j'ai longtemps cherché çans le trouver, quoique j'y aie mistoute ma persévérance et toute ma bonne foi ; accordque vous avez cherché sansêtre plusteureux que moi, puisque, dans le cas de conflit certain, vous déclarez la révolution probable. Il est vrai

que vous ajoutez que si le prince détruit la liberté, ce n'est pas un motif pour que la nation brise ses institutions. Mais que gagnerait-elle à les garder, si ces institutions sont impuissantes à la protéger ?C'est ce que tous ne dites point.

* Je suis de votre avis : l'heure est venue de clore ce débat pour vos lecteurs ; car ce débat, qui dure depuis que Platon Ta ouvert, ne se fermera définitivement que le jour où l'Autorité telle que vous la personnifiez, où la Liberté telle que je voudrais l'incarner, sortiront de l'arène de la discussion pour entrer dans le champ de l'application. Quand ce mémorable jour arriverat-il? A quel siècle futur ce jour radieux appartiendra-t-il ? Qui le sait ? Qui peut le prévoir ?

» Je suis, dites-vous, l'idéal de la Liberté ! C'est là un reproche qui vaut un éloge ; aussi, à mon tour, ne craindrai-je pas de vous dire que vous êtes l'idéal de l'Autorité. Réalisez le vôtre,

mon cher confrère, et je ferai bon marché du mien. Si l'Autorité telle que vous la concevez est réalisable, tant mieux qu'elle soit héréditaire ; mieux encore vaudrait qu'elle fût éternelle : la couronne est trop peu pour sa tête, il lui faut l'auréole.

» J'ai déjà eu l'occasion, il y a longtemps, d'expliquer qu'il y avait en moi deux hommes, l'homme de conception qui cherche le bien absolu, l'homme d'application qui se contente du mieux relatif. Je suis donc absolu, moins en réalité qu'en apparence, moins lorsque je discute que lorsque jepense, moins lorsque j 'agis que lorsaue je discute. Aujourd'hui vous me trouverez aussi conciliant qu'hier j'ai pu vous le paraître peu. Oîest qu'il ne s'agit plus de discuter, mais de ronclure .

» Vous m'offrez la plénitude de la liberté ; ce que par ce mot « plénitude » vous entendez, je ne vous le demande plus ; je déclare m'en contenter actuellement ; je me contenterais de moins encore. Maintenant la question va se réduire, entre nous, à une question de garanties et de moyens.

* Quels moyens avez-vous, quels moyens ai-je de me mettre en possession de cette liberté dont je me contente? Devrai-je l'acquérir ? A quel prix ? Devrai-je la conquérir ? Quand et comment?

> Quelles garanties me donnerez- vous, quelles garanties aurai-je que je ne serai pas dépossédé de la liberté en possession de laquelle j'aurai été mis?

* Je regrette d'être encore obligé de vous répéter en face que vous n'avez indiqué ni ces moyens, ni ces garanties. Indiquez-les. Pour peu qu'ils soient efficaces, je les trouverai suffisants.

» Il s'agit de ce que vous proposez ; ce que vous proposez, c'est l'accord entre l'Autorité et la Liberté. Il ne s'agit plus de ce que je conçois. Ce que je conçois, je l'ai exposé dans un volume intitulé : la politique universelle. J'y ai mis autant de précision et de clarté qu'il m'a été possible d'en puiser en moi. Comme à vous, comme à Montesquieu, m comme à Rousseau, le gouvernement direct du peuple me paraît impraticable. J'en ai dit, en 1850, les raisons, et

tes, car je n'attends pas qu'aucune assemblée, qu'aucun chef d'Etat, qu'aucun parti politique vienne me chercher dans ma retraite pour me placer au gouvernail. Même d'une révolution, je n'attends rien... que la défiance. Je ne nourris aucune illusion ; je n'entretiens aucune prétention. L'ambition que j'ai ne s'appelle pas l'ambition. Ma loi est de chercher, je cherche : Cercando il vero, selon l'expression de Dante. Je suis un chercheur, je ne suis pas un utopiste. Au delà ni en deçà de la Liberté, je ne cherche rien. Saint-Simon, Fourier, Cabet, que vous citez, sont donc mes antipodes. Chacun d'eux a entrepris de refaire les hommes à l'image de sa société. Je ne refais l'homme à aucune image ; qu'on lui laisse la sienne, qu'on ne-l'altère pas, voilà

» tour. Ed 1471 , sous son syndicat, ou renouvelle pour la » troisième fois la réforme de 1427. Les hommes des trois gé- » uératious différentes, héritiers de la même pensée, fondirent » ainsi avec leur popularité la grandeur de leur maison.

» En 1427, a Florence, lorsque l'impôt sur le capital y fut » établi, toutes les peines corporelles y furent abolies. »

(edgard quinet. L Impôt sur le capital dans la république de Venue. Lettre à M. Emile de Girardin.)

tout ce que je demande. Est-ce trop demander? L'homme, j'en ai la conviction, j'en ai la certitude; l'homme, pour s'affranchir de tous les esclavages corporels, de tous les servages intellectuels, de toutes les servitudes légales, de toutes les tutelles publiques; l'homme, pour mettre fin à toutes les misères imméritées, à toutes les barbaries invétérées, à toutes les erreurs démasquées, à tous les abus dévoilés ; l'Homme, pour s'assurer contre tous les risques susceptibles d'être prévus, prévenus, diminués, anéantis, réparés ; l'homme, pour universaliser la civilisation; l'homme, pour se retremper à la grande source de l'humanité; l'homme, enfin, pour devenir tout ce qu'il peut être, tout ce qu'il doit être, n'a qu'à se mouvoir dans son intelligence ; il n'a qu'à exercer la puissance, la souveraineté qui est en lui : puissance de déduction, souveraineté de la force immatérielle sur la force matérielle. Que tout ce qui fait socialement obstacle au plein exercice de la puissance rationnelle constituant la souveraineté humaine s'aplanisse , s'anéantisse! C'est là un vœu, ce n'est pas un système

Je n'ai point de système. Ni barrières ni barricades : tout ipon programme pourrait se renfermer dans ces quatre mots. Si un tel programme est dangereux, cela prouve seulement que j'ai eu tort de naître à Paris au lieu de naître à Washington. D'esprit je suis Américain ; l'Américain est positif, il ne fait pas de théories ; il les aime aussi peu qu'il aime beaucoup les progrès ; il ne conçoit qiie ce qui est applicable, mais ce qu'il a conçu, il l'applique sans hésiter ni reculer. Aussi voyez ce que par la liberté il a fait de la Liberté; voyez ce qu'en soixante années il a fait de son pays par le simple respect, par le simple développement de la puissance individuelle ! C'est à ce respect, c'est à ce développement de la puissance individuelle que les États-Unis doivent leur virilité nationale. Quelle virilité ! Elle est si grande que l'Angleterre n'ose pas l'affronter, et que la tête qu'elle relève devant la Russie, elle la courbe devant les États-Unis. Comparez donc les Etats-Unis d'Amérique aux États conquis d'Autriche! L'Américain annexe et n'opprime pas; l'Autrichien opprime et n'annexe

pas. Moi, quand je parle de la Liberté telle que je la définis, telle qu'elle existe, je puis vous montrer les États-Unis, cette nation d'hier ; vous, quand vous parlez de la Liberté telle que vous la décrivez, telle qu'elle n'existe pas, quel Ltat pouvez-vous me montrer? Est-ce le royaume de Naples, gouvernement catholique? Est-ce le royaume de Prusse, gouvernement protestant? Est-ce l'empire de Russie, gouvernement qui réunit sur une seule tête la tiare et la couronne, dans une seule main les deux pouvoirs : pouvoir spirituel et pouvoir temporel? S'il est un seul pays dans le monde où le pouvoir traditionnel et le pouvoir rationnel marchent de pair, nommezle-moi; autrement vos lecteurs eux-mêmes croiront que c'est de votre côté et non du mien qu'est l'Utopie. La liberté se réglant d'elle-même, la liberté humaine a sa patrie ; où donc est celle de la liberté réglementée, delà liberté légale? Ce qu'a fait, en moins d'un siècle, la liberté humaine, je le vois ; ce qu'a fait, en tant de siècles, la liberté légale, je le cherche, et vous ne me le montrez pas.

* Mais je n'ai qu'une parole, et ce que j *ai dit j« ne m'en dédis point. L'Autorité qui serait ce que vous l'avez dépeinte : l'Autorité de nom 7 la Liberté de fait, cette autorité, mon cher e* excellent confrère, n'a, pour vaincre mon incrédulité, qu'à prouver qu'elle peut exister par son existence même. Alors comptez qu'après votre plume si vaillante, il n'y aura pas dcplume plus ardente à l'aider dans l'accomplissement de son œuvre que la plume que je dépose pour vous tendr cordialement les deux mains. »

Énile de ftirardin.

FIN

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