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UN SYBARITE DE LA DÉMOCRATIE

— NICOLAS OSSEL1N.

«Les augures, en s'envisageant les uns les autres, se riaient au nez. Il devrait en' être de même des hommes de loi; on peut m'en creïre, car je l'ai été longtemps. » Ainsi s'exprimait effrontément à la tribune, le 22 septembre 1792, " cet ' Osselin qui

avait abandonné la place de président de la première section du Tribunal pour celle de député à la Convention.

Pourtant ce n'était pas un souvenir à venir évoquer. Nicolas Osselin avait été un triste et honteux homme de loi avant la Révolution. Les scandales de sa jeunesse l'avaient empêché, en 1783, d'être admis dans la compagnie des notaires de Paris. Comme il avait traité d'une charge, il plaida lui-même contre eux et perdit. C'était le fils d'un bourgeois aisé ; il possédait le ton de la bonne compagnie et joignait à un visage agréable une grande élégance de costume et de manières. Il composait des vers galants, et Tune de ses romances : Te bien aimer y ô ma tendre Zélie ! qui fit longtemps les délices des boudoirs, est peut-être encore vivante dans le souvenir de quelques octogénaires. On peut donc supposer qu'il ne tenait pas extraordinairement à être notaire ; cependant il tenait à être quelque chose, et son ambition ne se trouvait pas satisfaite par des succès de salon ou par des triomphes de coulisses.

En 1789, il figura parmi les électeurs de Paris; puis devint membre de la municipalité, dont Bailly était le maire. Osselin se conduisit avec mesure dans les premières luttes de ce pouvoir nouveau contre les exigences d'un peuple naissant à la liberté. Mais les événements, à cette époque, emportaient les hommes ou les brisaient. Jeune, ardent, Osselin bondit avec les flots du torrent et adopta

sans réserve lee théories démocratiques ; ennemi furieux de la cour, il combattit néanmoins les excès populaires. Le propre de ces organisations extrêmes est de se brouiller avec tous les partis. C'est ainsi que, lorsque La Fayette voulut donner sa démission de commandant des gardes nationales, Osselin, dans un élan d'enthousiasme, alla jusqu'à prier à genoux le général de conserver son commandement, — démarche peu digne , que censura Bailly lui-même, et dont Marat se servit plus tard pour dominer Osselin et pour le pousser dans les exagérations déjà trop naturelles à ce caraetèrè faible et mobile (1).

Bailleul, dans son Mmanach~ des Bizarreries humaines ou recueil d'anecdotes sur la Révolution, dé- I peint Osselin comme a un pauvre homme, un brouillon ; avec une activité de singe et toute l'intrigue d'un ; révolutionnaire. Il avait néanmoins un peu de cette ; faculté qu'on appelle de l'esprit à Paris, et qui consiste à donner à des riens une tournure plaisante. Quand il avait attrapé un bon mot, ou ce qu'il croyait en être un, il en riait le premier à gorge déployée et sans fin. »

Osselin était administrateur des domaines lorsque le vœu des électeurs l'appela au nouveau tribunal criminel. Il avait activement figuré parmi les moteurs de l'insurrection du 10 août ; et, précédemment, en

(1) Histoire des Prisons de V Europe.

juillet, il avait pris la défense ; de : Manuel et de Pétion, lors de leur destitution ^ successive. Tous, ces services méritaient une^ récompense ; ; le . refus de Robespierre le laissa président de la première section du Tribunal, — poste qu'il ne conserva que pendant plusieurs semaines, c'est-à-dire jusqu'au jour où il alla siéger à la Convention nationale. Il avait alors trente-neuf ans, et il habitait un. coquet; appartement dans une ancienne maison de la rue de Bourbon, au faubourg Saint-Germain.^ :

Pendant son court passage au, Tribunal du 17 août, Osselin, — tout le monde s'accorde à le reconnaître, — fit preuve de modération et s'acquitta de ses fonctions de président avec une- conscience qui mécontenta plusieurs fois la Commune et le peuple. C'est que ce n'était pas au fond un méchant homme. Hélas! c'était pis, peut-être. . Sous .une aveugle impétuosité, il cachait une faiblesse de caractère des plus dangereuses

MATHIEU.— PEPIN -UtOROUHETTE .—LA VEAUX.

— D'AÛBIQUI — GOrriNHAL-DUBAIL.

Ce Mathieu ne fit que passer à travers le Tribunal du 17 août, comme Osselin. Au bout de quelques séances, on ne retrouve plus son nom.

« Pierre- Athanase Pepin-Dégrouhette, espèce de cul-de -jatte, avait été renfermé à Bicêtre pendant

lk HISTOIRE DU

- quatorze ans, puis valet à l'Hôtel-Dieu, puis postulant aux justices subalternes de Montmartre et de LaVillette. La fille d'un portier l'avait recueilli ; il l'avait épousée et associée à sa misère. » Ces quelques lignes de biographie, dues à la plume bien informée d'un contemporain (l'avocat Maton de La Varenne, qui refusa d'être le défenseur de Fouquier- Tinville, après avoir été celui de tous les voleurs du royaume), ne contiennent rien de chargé. Pepin- Dégrouhette était un homme méprisable de tous points ; il joignait la corruption de l'âme à la bassesse du visage. Son immoralité ri était un problème pour personne, selon l'expression d'un témoin dans le procès des prisons. Après la cassation du Tribunal, où il avait remplacé Osselin à la présidence delà première section, il fut arrêté comme prévenu.de s'être enrichi dans ses fonctions par des voies illicites ; et il n'échappa aux charges terribles qui pesaient sur lui qu'en remplissant à Saint-Lazare le rôle odieux de mmton ou délateur, — ainsi que nous le verrons plus tard.

A côté de cet être abject, nous sommes heureux de pouvoir reposer notre vue sur un homme intelligent, le plus instruit du parti jacobin, un des collaborateurs de Mirabeau dans son travail de la Monarchie prussienne, le célèbre lexicographe Laveaux. Celui-là au moins n'a pas de taches avilissantes sur son passé; c'est un révolutionnaire ardent, mais agissant par conviction, rarement par intrigue. Ami

de Frédéric-le-'Grand, qui lui avait donné une chaire de littérature française à Berlin, Laveaux avait écrit une trentaine de volumes de toute sorte, lorsque la Révolution française fit explosion. Il crut qu'il devait ses lumières \ son pays et il revint en France, où jusqu'au mois de mai 1792 il rédigea le Courrier de Strasbourg y pour lequel il essuya quelques persécutions. H était à Paris lors de la journée du 10 août ; lié avec les principaux chefs de la démocratie, il ne fut pas oublié par eux lors de la formation du nouveau Tribunal criminel. Il fut nommé président de la deuxième section, et la sagesse de sa conduite répondit à ce qu'on était en droit d'attendre de son savoir et de son expérience. Laveaux avait quarante-trois ans; il avait pris, à Bâle, les ordres dans l'église réformée. C'est l'auteur du grand dic-

j tionnaire qui porte son nom.

Nous retombons maintenant dans l'ignorance et dans la fange. D'Aubigni, fils d'un ancien notaire

| de Blérancourt, dans le département de l'Aisne, est un portrait qui répugne au pinceau autant que le portrait de Pepin-Dégrouhette.

Il n'appert pas, en effet, que Jean- Louis-Marie Vilain d'Aubigni fut un homme d'une probité exacte, d'une réputation immaculée. Sa mémoire nous arrive toute noircie à travers les nuages de la Révolution. Ancien procureur au parlement de Paris, puis agent d'affaires, on le voit poindre après la prise de la Bastille et aux événements des 5 et 6 oc-

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tobre, où il figure comme simple garde national. Un an plus tard, il se fait recevoir membre de la société des Amis de la Constitution , séant aux Jacobins de la rue Saint-Honoré. A partir de cette époque il joue un rok, selon une expression d'alors, et il apparaît comme un des plus fougueux champions de 1a démocratie.

La journée du 10 août le vit se multiplier aux alentours du château et dans le château même. Il sentait l'or et le convoitait. Peltier veut qu'il ait été un des instigateurs de la mort du journaliste Suleau, ce jeune homme que sa belle mine, l'éclat de ses armes et la fraîcheur de son uniforme avaient fiait arrêter à huit heures et demie du matin sur la terrasse des Feuillants, a Un factieux, nommé d' Aubigni, chassé depuis de la municipalité nouvelle pour ses vols, accabla Suleau de reproches et d'invectives; il le fit dépouiller de son bonnet de grenadier, de son sabre et de sa giberne. Suleau protesta contre cette violence de la manière la plus énergique. Sur ces entrefaites arrive Théroigne de Méricourt; elle lui saute au collet et aide à l'entraîner ; il se débat comme un lion contre vingt furieux, mais vainement ! Mis hors d'état de défense, on le saisit, on le taille en pièces (1). »

Dans un mémoire justificatif qu'il répandit lors de

(1) Dernier tableau de Paris ou Récit de la révolution du 10 août, par J. Peltier.

sa déportation, Vilain d'Aubigni a prétendu avoir sauvé Ha yip à uae foule de personnes dans la journée du 10 août, notamment à la compagnie colonnelle dçs Suisses tout entière, ainsi qu'à l'état-major de ce régiment. Cette assertion, qui ne repose sur aucune espèce de témoignage, me paraît combattue par un passage d'un autre de ses mémoires, publié, celui-lfc, en Tan II," et dans lequel Vilain d'Aubigni s'exprime d'une manière bien différente : « Bolwd et ses complices, dit— il, ne peuvent me pardonner d'ayoir, dans la nuit et la matinée de l'immortelle journée du 10 août, détruit leur espoir, en livrant à .une mort prompte jt TflWMble les principaux chefs qu'ils avaient chargés de l'exécution de leur conjuration. »

Quoiqu'il en soit, ce fut d'Aubigni qui, en sa qualité de commissaire de la section des Tuileries, inventoria, après Pinvasion du château, les objets précieux qui s'y trouvaient. Cet inventaire fut long. Ufit main-basse sur quelques sacs ;— on a prétendu, on a même imprimé que sa femme, craignant les perquisitions, avait, à^on insu, rapporté à la Commune cent mille livres dent il s'était emparé. D'Aubigni eut à subir divers interrogatoires à cet égard, il se défendit mal ; mais comme il était l'ami de Danton et que Danton était tout-puissant à cette époque, on ferma les yeux. Sur ces entrefaites, il fat appelé par les électeurs à faire partie du Tribunal du 17 août. — Quel juge I

Le dernier qui se présente sous notre plume, ce n'est pas un voleur, c'est un bourreau, c'est Coffinhal. Une haute stature, des yeux noirs, d'épais sourcils, un teint jaune, la voix d'un butor, tel est le portrait de cet Auvergnat, d'abord médecin, ensuite procureur au Chatelet, puis révolutionnaire . par tempérament. Il avait ajouté à son nom celui de Dubail, pour se distinguer de ses deux frères, Coffinhal et Coffinhal Dunoyer. Il avait trente-huit ans. Il figure assez sur les premiers plans de cette histoire pour que [nous soyons dispensé d'en parler davantage en ce moment.

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