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LES DEOX ACCUSATEURS PUBLICS

RfcAL, LULLIER.

« 11 n'est personne qui ne se souvienne d'avoir remarqué dans le monde un vieillard plus que septuagénaire, d'une taille moyenne, mais bien prise, d une toilette modeste, mais propre et soignée, d'une tournure encore virile et quelque fois sémillante,

qui ne rappelait en rien la caducité de l'âge et les orages de la vie; d'une figure peu régulière , mais qui avait été agréable, et qui l'était encore à force d'expression ; coiffé de beaux cheveux blancs qu'on envierait à vingt ans, et armé d'un regard bleu, lucide et transparent où n'avait jamais cessé de briller le feu d'une ardente jeunesse.

» Quand le dîner tirait à sa fin, et que la conversation devenait tout-à-coup générale autour d'une table splendidement servie, dont j'ai vu faire les honneurs par une des plus aimables et des plus jolies femmes de Paris (Mme Coste), une voix souple et ferme, sonore et bien accentuée, s'élevait d'ordinaire, dominait toutes les autres, et finissait par captiver ^attention des plus distraits. C'est ce que n'était plus une causerie vague et souvent insipide pour ceux mêmes qui en font 4es frais; c'était une narration spintueHe, animée riche sans digression, pleine sans verbiage, érudite sans pédantisme, et polie sans afféterie, dont l'attrait paraissait d'autant plus piquant aux écouteurs quel'historien avait presque toujours été un des principaux personnages des scènes qu'il racontait. Or, ce n'était pas là de ces scènes vulgaires auxquelles la vanité seule d'un homme prévenu de son importance peut supposer quelque intérêt, parce qu'il imagine sottement que le reflet de sou nom couvrira la pauvreté de son récit. C'était du grave, du grandiose, du terrible. Tous les acteurs imposants de la Révolu-

tion y jouaient leur rôle, depuis les despotes sanguinaires qu'avait faits la populace, jusqu'au grand homme que ses soldats avaient fait empereur ; et voilà pourquoi» lorsque cet homme avait fini de parler, on gardait quelque temps le silence, comme pour l'entendre encore,

» Cet homme, ce vieillard, c'était le comte Real.»

Eu puisant dans ses souvenirs, Charles Nodier en a rapporté cette vive peinture, que nos lecteurs nous remercieront sans. doute d'avoir mise sous leurs yeux. Nous ajouterons peu de chose à ces traits fermement et spirituellement arrêtés. Real, pour qui l'on devait créer un jour le titre d'Historiographe de la République française, est, comme La veaux, un de ces hommes qu'on aime à rencontrer (justement parce qu'ils ne sont pas à leur place) parmi les brutes et les scélérats qui débordent en temps de révolution. Ils font un vilain métier, mais au moins ils ont les mains nettes; et en dehors de la politique ce sont des gens distingués, érudits, à demi-passionnés et à demi-habiles, de ceux-là qui se sauvent toujours en suivant simplement le courant des affaires. Aussi la fortune rapide de ce Pierre- François Real, fils d'un garde-chasse, ensuite petit procureur au Chatelet, puis accusateur public au Tribunal du 17 août, et successivement substitut de Chaumette, commissaire du gouvernement au département de Paris, conseiller d'Etat, préfet de po -

lice sous l'Empire et comte par-dessus tout, cette fortune-là, disons-nous, ne doit pas étonner.

Son collègue Lullier, avec moins d'importance réelle, s'agita davantage, mais il ne réussit qu'à être odieux. Favori de la Commune, il fut, en décembre, le compétiteur de Chambon pour la place de maire de Paris. Nous le verrons, dans les hideuses journées de septembre, continuer à la Force le rôle qui lui avait été confié au Tribunal du 17 août et désigner aux sabres des égorgeurs la tête blonde et charmante de la princesse dfe Lamballe.

LBBOI. — BOTTOT. — LOHIBB. — LOTSI AU. — CAIUJfeRB DB L'OTAN ».— BOUCBCBB-RBItÉ. — MAIBS, ETC.

Ceux-ci représentent le jury d'accusation et quelques suppléants. Le premier est un ci-devant marquis, — le marquis de Montflabert, — maire de Coulommiers. Il a renoncé à son titçe et même à son nom pour s'affubler du sobriquet de Dix-Àoût.

On a trouvé d'autant plus piquant d'en faire un juré qu'il est sourd, et par conséquent moins susceptible qu'un autre de se laisser influencer par les dépositions des témoins. — Il mourra sur l'échafaud.

Bottot est jeune ; il essaiera de provoquer l'acquittement de quelques prévenus; — il sera destitué. L'épicier Lofaier est un des serviles comparses de la Commune. On sera content de lui au Tribunal du 17 août, on le conservera au Tribunal révolutionnaire.

Loyseau était chirurgien-barbier dans un village de la Beauce avant la Révolution. Dans ses nouvelles attributions, il se montrera tellement sévère qu'on le croira digne d'aller siéger parmi les juges de Louis XVI, et qu'il se trouvera un département pour l'envoyer à la Convention nationale. Caillère de l'Etang, avocat, homme instruit. Boucher-René exercera les fonctions de maire de Paris, par intérim, après la démission de Pétion.

Maire, de la section des Ârcis, passera au tribunal du 10 mars et n'y sera pas suivi par une réputation de clémence.

Je laisse de côté plusieurs noms, tout-à-fait enfouis dans l'ombre, tels que Jaillant, Jurie, Dumouchel (ne pas confondre avec l'ex-recteur de l'Université, évoque constitutionnel, etc.), Blandin, Andrieux (non pas le littérateur), et d'autres encore, pour qui l'oubli est un bienfait et le dédain une grâce.

Cette brigade d'accusation était commandée par l'homme oublié dans le Moniteur, par Fouquier- Tinville, ancien procureur au Chatelet et assassin m première instance.

rOOQUlBR-TUfVtUiB.

Mais alors Fouquier-Tinville n'en était qu'à ses premières armes. Il débutait au Tribunal du 17 août. Que dis-je? C'était un nouvel époux ; il venait tout récemment de convoler en secondes noces avec une jeune fille noble, de petite taille, mais de très-jolie

figure, — car l'accusateur public était sensible aux charmes de la physionomie. Il aimait aussi la bonne chère et il avait le mot pour rire à l'occasion. « 11 avait surtout, dit Desessarts, un goût de prédilection pour les danseuses de spectacles, auxquelles il sacrifia sans réserve sa fortune. » —C'était du temps de sa première femme que ce goût de prédilection lui était venu ; cette femme se plaignait quelquefois de lui voir dissiper ainsi son patrimoine. Cela donna du mécontentement à Fouquier-Tinville. Mais, par bonheur, cette femme mourut bientôt, lui laissant sa liberté et trois enfants.

Ce fut alors que Fouquier-Tinville s'éprit de la petite aristocrate en question. J'ignore si elle lui apporta delà fortune; il en avçrit besoin ; car, après avoir vendu sa charge, il ne lui était resté que des dettes. — C'était la mode, chez quelques sans-culottes, d'épouser des filles de famille noble ; on ne sait pas pourquoi. Le plus fétide d'entre tous, le capucin Chabot, ne se maria.-t-il pas, en plein 93, avec une Autrichienne riche de 700,000 livres? Déclamez donc contre les titres et contre l'argent I

Toutes les réhabilitations ont été tentées, — même celle de Fouquier-Tinville. Empressons-nous toutefois de déclarer que ce n'est pas parmi ses contemporains qu'il s'est trouvé un écrivain pour une pareille tâche. Quelques-uns ont pu lui accorder l'habileté, la connaissance profonde des affaires, le courage même, — mais aucun, aucun entendez-vous,

ne lui a accordé le cœur d'un homme. Ses complices se reculaient souvent d'auprès de lui et le regardaient avec une admiration effrayée. Le dépopulateur! ainsi l'appelait~on au Comité de salut public'; et Collot-d'Herbois, — Collot-d'Herbois que le sang ne devait pas épouvanter, cependant ! — l'a flétri par une monstrueuse et éloquente parole, en disant . de lui : Il a démoralisé le supplice!

Le masque de Fouquier-Tinville est suffisamment

connu par les gravures qui en ont été faites, et

mieux encore par le portrait" écrit de Mercier, dans

le Nouveau Paris de Tan vi. Lorsqu'il fut nommé

I directeur du jury d'accusation, Fouquier était âgé

de quarante-cinq ans à peu près. Il avait la tête

ronde, les cheveux très-noirs et unis, le front étroit,

le visage plein et grêlé, quelque chose de dur et

d'effronté dans l'expression. Son regard, quand il le

rendait fixe, faisait baisser tous les yeux; au moment

de parlerai plissait le front et fronçait les sourcils, —

qu'il avait néanmoins plus ouverts que ne le veulent

les mélodrames ; — sa voix était haute, impérieuse.

Simplement retors et bourru au commencement de

ses terribles fonctions, il devint dans la suite expé-

ditif et insolent. L'odeur du sang le grisa, comme

J grise Todeur de la poudre. Mais son ivresse était

i farouche, sans pitié ; il avait l'air de poursuivre une

vengeance personnelle. Ainsi devait être Tristan, le

sinistre compère de Louis XL

Fouquier-Tinville était grand et robuste.

J'ai vu souvent son écriture ; — elle est ferme, assurée, lisible, droite, ni trop grasse ni trop maigre, — une écriture de procureur.

. Appartenant, ainsi que Coffinhal, à une famille nombreuse, il prit le nom de Tinville, pour se distinguer aussi, lui, de ses frères, dont l'un était fermier et l'autre avocat. Il était né à Hérouel, près de Saint-Quentin. Uu des parents de Fouquier-Tinville, M. Fouquier-d'Hérouël, a fait partie dans ces derniers temps de l'Assemblée législative. — Ajoutons, pour en terminer avec ces renseignements de famille,

que l'accusateur public était un peu parent de Camille Desmoulins.

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