II
ment défendue, je dois convenir que je ne l'ai pas toujours comprise aussi clairement qu'elle m'apparaît après vingt années d'études et de controverses. Ce n'est que par une succession de transitions opérées sur moi-même, transitions dont on retrouve facilement les traces dans ce que j'ai écrit, ce n'est que graduellement que je suis arrivé à me faire de la Liberté l'idée précise que j'en ai maintenant.
Par Liberté, j'entends Taplanissement immédiat ou graduel de tout ce qui fait obstacle au développement et à la plénitude de la puissance individuelle.
Par Puissance individuelle, j'entends tout ce que l'homme dont la raison a été cultivée peut penser, peut dire, peut faire en ayant le raisonnement pour unique et souverain juge de ses pensées, de ses paroles, de ses actions.
Par Liberté, par Puissance individuelle, j'entends donc la restitution à l'Individu de tout ce qui lui a été indûment pris par l'Etat; j'entends leur indépendance réciproque mettant fin à toute tutelle» publique, à toute servitude lé-
gale ; j 'entends la séparation naturelle de ce qui est nécessairement indivis et de ce qui est essentiellement individuel ; j'entends, avant tout, l'abolition du service militaire obligatoire et la conversion de l'impôt forcé en impôt volontaire.
Conséquemment, dans l'avenir :
Plus de domination de l'homme par l'homme, soit par voie de délégation héréditaire, soit par voie d'élection périodique ;
Plus d'assemblée législative, quel qu'en soit le nom, quelle qu'en soit l'origine, votant à la majorité de ses membres des lois qui obligent Tunanimité des citoyens d'un Etat ;
Plus de lois positives, lois nécessairementeomrauniste? assujettissant à la même règle des facultés différentes et des raisons inégales ;
Plus d'autorité factice, plus d'obéissance passive ;
Plus de pénalité légale , c'est-à-dire plus de peines arbitraires, plus de geôliers, plus de bourreaux, plus de maisons de réclusion, plus de bagnes, plus d'échafauds ;
Plus d'armées permanentes créant et entretenant le risque de guerre ;
Plus de cultes qui ne soient volontairement salariés chacun par ses croyants ;
Plus d'enseignement contraire à la diversité des aptitudes , c'est-à-dire plus de grades universitaires ;
Plus d'inégalité légale entre l'homme et la femme ;
Plus d'immixtion de l'État : ni dans la célébration du mariage, immixtion ayant pour effet d'interposer le maire entre le notaire et le prêtre ; ni dans la fixation de la condition civile des enfants, immixtion ayant pour effet de les classer arbitrairement en^nfants selon la loi et en enfants hors la loi ; ni dans le partage des biens par voie de succession, immixtion ayant pour effet de substituer l'action de la loi à l'exercice de la volonté du testateur ;
Plus de douanes s'opposant à la liberté de consommation et à la réciprocité des échanges, à la pacification des peuples et à l'unité du globe.
Eien ne faisant plus obstacle à l'entier développement des facultés de l'homme, au contraire, tout y concourant de telle sorte que, par
la culture, chaque homme soit tout ce qu'humainement et socialement il peut être, et qu entre tous les individus d'un Etat il ne subsiste plus d'autres causes de supériorité et. d'infériorité que les inégalités de nature, inégalités intellectuelles et inégalités physiques, alors la Liberté est un mot qui perd toute valeur, car il n avait de sens que celui qu'il empruntait à la servitude ou à la captivité, de même que la Force est un mot .qui n'a de signification que celle qu'il emprunte à la résistance. Sans la résistance comment concevoir la Force ? Sans la servitude ou la captivité comment concevoir la Liberté ?
Je nie que l'homme libéré de toute sujétion soit libre. Il n'est pas libre, car il dépend de su raison et sa raison ne dépend pas de lui ; il n'est pas libre, car il n'est pas plus en son pouvoir de naître avec une raison droite qu'il n'est en son pouvoir de naître avec une complexion robuste ou avec un ovale parfait ; il n'est pas libre, car il n'est pas plus en son pouvoir de ne pas naître idiot qu'il n'est en son pouvoir de ne pas naître difforme ; il n'est pas libre, car il n'est pas
plus en son pouvoir de ne pas naître qu'il n'est en son pouvoir de ne pas mourir ; il n'est pas libre, car il n'est pas plus en son pouvoir de ne pas croître intellectuellement qu'il n'est en son pouvoir de ne pas croître physiquement ; il. n'est pas libre, enfin, car il n'est pas plus en son pouvoir de ne pas penser qu'il n'est au pouvoir de l'arbre de ne pas pousser, au pommier de ne pas porter des pommes. Ce pommier, qui eût abondamment donné des pommes d'une qualité supérieure , a été planté dans un sol qui ne lui convenait pas et à une exposition qui lui était contraire ; aussi n'a^t-il donné des pommes qu'en petite quantité et que d'une qualité inférieure, tandis qu'au contraire tel pommier qui ne devait donner des pommes que de qualité très médiocre, ayant été planté dans un sol favorable et à une exposition propice, s'est surpassé et a donné abondamment les meilleures pommes qu'il pût porter. Il ne suffit donc pas que l'arbre fruitier soit d'une bonne nature et d'un bon choix, il faut encore que le sol et l'exposition lui conviennent ; il ne faut pas, s'il a besoin de soleil, qu'il en soit privé
par le feuillage d'un chêne ou le voisinage d'un mur. Ce qui est vrai pour le pommier n'est pas moins vrai pour l'homme. Cet homme pensera autrement et n'agira pas de même, selon qu'il sera né un siècle plus tôt ou un siècle plus tard , à New- York ou à Milan, à Constantinople ou à Paris, sous tel degré de barbarie ou sous tel degré de civilisation, selon qu'il sera resté inculte ou selon qu'il aura été cultivé. Si l'importance et l'influence du milieu social sont incontestables ; si la société, l'instruction, la civilisation sont à l'homme ce que le sol, la culture, l'exposition sont à l'arbre, la conclusion que renferme cette comparaison se tire d'elle-même : c'est qu'il faut que la société, l'instruction, la civilisation soient tout ce qu'elles peuvent être pour que l'individu soit tout ce qu'il doit être. L'homme qui ne mûrit pas faute de civilisation n'est pas plus responsable de ce manque de maturité que la pomme n'est coupable de rester aigre et verte quand elle est privée de soleil. Si cela est vrai, que doit faire, je ne dis pas tout homme qui gouverne, je dis tout homme qui
pense? Il doit, dans l'intérêt de sa propre conservation, dans l'intérêt de son entier développement, dans Tintérêt de sa complète sécurité, se servir de la puissance de déduction qui est en lui pour améliorer de toute'la quantité qu'il représente, le milieu social sur lequel il agit , et qui, à son tour, réagira sur lui; car moins ce milieu sera imparfait, plus la sécurité sera grande, plus l'existence sera commode, plus la salubrité sera générale , plus la santé sera garantie, plus la longévité sera probable , plus la vie, enfin, sera exempte de risques de toute nature. L'homme aura semé pour récolter. La société est le fruit du raisonnement. Le raisonnement étant à la société ce que l'arbre est au fruit, nul, conséquemment, n'est fondé à se plaindre de la qualité du fruit, s'il n'a fait pour la rendre meilleure tout ce que la science acquise lui prescrivait de faire. Je cherche la vérité pour mon compte sans attaquer aucune croyance différente ou opposée ; si l'opinion que j'énonce était admise; si, déjà soutenue par Vauvenargues, elle devait un jour prévaloir, le
rapport de l'individu à la société et delà société à l'individu se réduirait à ce simple échange : la société rendant à l'individu ce qu'elle aurait reçu de lui, l'individu rendant à la société ce qu'il aurait reçu d'elle, comme la terre rend au laboureur ce qu'elle a reçu de lui, comme le laboureur rend à la terre ce qu'il a reçu d'elle. L'homme n'étant plus réputé libre ne serait plus déclaré responsable, n'étant plus responsable il ne serait plus punissable. Mais une société d'où le droit de punir aurait disparu serait-elle une société ? Serait-ce le déclin ou serait-ce le progrès ? Serait-ce la barbarie ou serait-ce la civilisation ? Serait-ce le retour aux lois primitives, appelées : la vengeance du sang , le talion, ou serait-ce l'application de ce précepte évangélique : Ne pas faire aux autres ce qu'on ne voudrait pas qu'ils vous fissent, rendre le bien pour le mal? 11 faut être conséquent : ou ce précepte est vrai, ou il est faux. S'il est faux, pourquoi l'enseigne-t-on, pourquoi le prêche-t-on, pourquoi le divinise- t-on? S'il est vrai, pourquoi ne le pratique-t-on pas, pourquoi n'est-il pas la loi, toute
la loi, rien que la'loi? Pourquoi les lois positives et pénales en sont-elles la transgression manifeste, la violation flagrante? Si l'homme qui a été assez fort pour se défendre a tort de se venger, s'il a tort de rendre le sang pour le sang, comment la loi peut-elle avoir raison de faire, au nom de la société, ce qu'elle défend de faire à l'individu? Est-ce qu'on peut déléguer le pouvoir qu'on n'a pas? Est-ce que si l'individu, sousleprétextede se défendre, n'a pas le droit de se venger, la société, sous ce même prétexte de le défendre, a le droit de le venger en donnant à ce droit un autre nom , en l'appelant le droit de punir? Est-ce qu'on peut à. la fois admettre et glorifier la vengeance collective, repousser et flétrir la vengeance individuelle ? Est-ce que le raisonnement, qui est une balance , peut avoir ainsi deux poids inégaux pour peser la même action : un poids pour l'individu et un poids pour la société? Si l'individu, sous prétexte de défense, n'a pas le droit de vengeance, à quel titre la société a-t-elle le droit de punir, celui-ci procédant de celui-là? Le droit de punir ne peut se justifier , il ne peut
continuer de s'exercer qu'en prouvant que, s'il cessait d'exister, la société cesserait de subsister, que sans lui il n'y a point de société possible, qu'il en est le lien nécessaire, qu'il en est la sanction inévitable. Mais l'affirmer ne suffit pas, il faut le démontrer, car il n'y a pas un progrès qui n'ait été un démenti donné à une affirmation, il n'y a pas un progrès qui n'ait commencé par être dédaigneusement traité d'erreur par l'erreur superbe s'intitulant la vérité et n'étant que l'imposture.
L'homme naissant sociable, je n'admets pas la distinction communément établie entre Vétat de nature et l'état de société ; cette distinction est fausse ; ces deux états n'en font qu'un ; la distinction vraie est celle qui s'exprime par ces deux termes très différents : l'état de barbarie et Vétat de civilisation. Dans l'état d'entière barbarie, il n'y a point de crimes, il n'y a point de délits. Dans l'état d'entière barbarie, l'homme qui tue son semblable, soit qu'il l'attaque ou soit qu'il se défende, use de sa force; il fait ce que feront plus tard le guerrier et le monarque ; il person-
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nifie le droit du plus fort ; il se conduit en souverain. Dans Tétat d'entière barbarie, l'homme qui s'approprie ce qui lui manque ne vole pas ; il prend ce qui n'est encore devenu par le travail la propriété de personne ; le droit en vertu duquel il agit ainsi est toujours le même droit, le droit du plus fort. Conséquemment, dans Tétat d'entière barbarie, le mal et le bien* n'existent pas, ou s'ils existent, le bien c'est d'être le plus fort, le mal c'est d'être le plus faible. Le bien et le mal n'existent que dans l'état de civilisation plus ou moins développée; le bien et le mal n'existent pas relativement à la force, ils n'existent que relativement à la raison. Sous le régime de la force, il n'y a ni bien ni mal ; il n'y a de mal et de bien que sous le régime du raisonnement; ils n'existent pas abstraitement, ils n'existent pas naturellement; ils n'existent que relativement, ils n'existent que socialement ; donc, ils ne sont que des risques sociaux ; donc, c'est à la civilisation à les prévenir, aies écarter, à les combattre, à les diminuer, à les réparer, aies anéantir, mais sans qu'elle soit jamais fon-
dée à porter atteinte à l'inviolabilité , corps et esprit, de la personnalité humaine, qui lui est antérieure etsupérieure, sous peine, cette civilisation, de n'être encore que labarbarie, sous peine, cette civilisation, de n'être encore que le régime de la force devançant le régime du raisonnement.
Sans le droit de punir, la société peut-elle subsister? En d'autres termes, peut-on substituer l'instruction de l'homme par l'homme h la punition de l'homme par l'homme , laquelle n'est possible que par la domination de l'homme sur l'homme? — Telle est la question que je pose.
Dans mon esprit, cette question n'en est plus une. Le doute qui était à la surface en a disparu dès que 'je l'ai eue quelque peu creusée; mais je comprends que le doute demeure dans les esprits qui ne se, sont pas livrés au même examen , et qu'ils me demandent comment, sans lois pénales, asseoir une société?
Comment? — Je vais le dire :
En vérifiant successivement, prudemment, logiquement, par l'expérience , la justesse des réformes que j'ai exposées dans la Politique unir
verselle, réformes qui toutes procèdent de la nécessité de garantir efficacement rentier développement de la puissance individuelle ;
En commençant par la réforme du budget et de l'impôt, sur lesquels le risque ,de guerre prélève en France plus de 500 millions par an; en anéantissant ce risque, plus facile à anéantir qu'à prévenir ; en appliquant à la viriculture, culture de Thomme, les neuf dixièmes de ce que l'État dépense annuellement pour apprendre, en sept années, à cinq cent mille hommes à marcher régulièrement au pas derrière le tambour, l'arme au bras, et, au commandement de : Enjoué, feu! à tirer sans sourciller sur leurs semblables , sur leurs frères ; en ne conservant de l'armée que le corps de la gendarmerie, augjnenté s'il le faut, et fondu dans la garde municipale , dont il prendrait le nom ; en substituant enfin au recrutement cor/)ore/,quis'exercesurdesigrandesproportions, le recrutement intellectuel, organisé sur la plus vaste échelle, à l'esprit de rivalité , l'esprit de réciprocité , à la paix armée la paix assurée, au nationalisme le rationalisme , à l'ancienne et
vieille politique : — la politique inter-nationale, la nouvelle et jeune politique : — la politique inter-communale ;
En établissant entre l'individu et la commune lieu de sa naissance, le lien sans lequel Tordre sera toujours la compression sociale , jamais l'expansion individuelle ; toujours la répression, jamais la prévoyance; toujours la tutelle, jamais la raison ; moins un fait qu'un mot , et moins un principe qu'un fait : en se servant de la mortalité, cette loi générale que nul ne peut enfreindre ni éluder, afin d'assurer à chaque cour mune le revenu qui lui est nécessaire pour s'élever du rang de fraction impuissante au rang d'unité féconde, et devenir ainsi l'institution sociale appelée à résoudre tant de problèmes réputés insolubles, à dénouer tant de nœuds qui ne présentent de difficultés que parce que l'on ne commence point par le premier d'entre eux ;
En faisant de la Corporation, cette commune professionnelle, un puissant auxiliaire de la Commune, cette corporation locale. En Russie, les arteltschiks forment une compagnie d'assurance
mutuelle de probité. Ils répondent les uns pour les autres, et restituent à frais communs les valeurs que l'un d'eux pourrait soustraire (1). En France, il a été remarqué et constaté que les charpentiers, qui sont de tous les ouvriers ceux que l'esprit de corporation unit le plus étroitement et soutient le plus fortement , sont aussi ceux qu'on voit le plus rarement s'asseoir sur les bancs de la police correctionnelle et de la cour d'assises. Y rencontrer un charpentier est prèsqu'un fait inouï ;
En agissant par voie d'épuration, en ouvrant les crédits nécessaires au transport en des lieux choisis et désignés à cet effet, des individus qu'un fait constaté sur leur Inscription de vie (2) aurait mis dans l'impossibilité de résider en France, leur commune ayant refusé de les interner, leur famille ayant refusé de les prendre sous sa haute surveillance, aucun ami solvable n'ayant consenti à donner caution pour eux ;
(1) GOLOVINE, Esprit de l'économie politique . .2) Voir V Impôt ; voir la Politique universelle.
En abolissant, dans tous les cas, la peine de mort, la peine des travaux forcés à perpétuité, la peine de la déportation, la peine des travaux forcés à temps, la peine de la détention et surtout la peine de l'emprisonnement, que Ton prodigue, ce qui a pour effet de rémousser et de jeter encore dans la société plus d'obscurité et de confusion 1 1 ); en réduisant h des cas de plus en plus restreints la peine de la réclusion; en ne l'appliquant qu'aux meurtriers et aux récidivistes ; en transformant les anciennes maisons de force en maisons de travail cellulaire ; en organisant le travail cellulaire de telle sorte qu'il n'impose à TEtat aucune charge, qu'il ne porte au travail libre aucuoe atteinte, qu'il ne soit pas une indigne et abusive exploitation du travailleur par
1 Toutes les fois que l'ou défend une chose naturellement permise ou nécessaire, on ne fait que rendre malhonutUes ceu\ qui la font. MONTESQUIEU.
Les peines infamantes doivent être rares, parce que l'emploi trop fréquent du pouvoir de l'opinion affaiblit la force de l'opinion même. L'infamie ne doit pas tomber non plus sur un zrand nombre de personnes à la fois, parce que l'infamie d'un ?rand nombre n'est bientôt plus l'infamie de personne.