‹ La libertéChapitre 4 sur 45 · BECCARIA · texte numérisé non relu

BECCARIA

l'entrepreneur, qu'il ait enfin le caractère d'une précaution nécessaire et non d'une peine afflictive ;

En universalisant l'épargne individuelle, devenant ainsi l'épargne collective, et constituant une force sociale dont il ne semble pas qu'on ait entrevu encore toute l'immense puissance. Cependant, par l'épargne individuelle, ce cautionnement de chacun donné à tous, par l'épargne collective, ce cautionnement de tous donne à chacun/il n'est plus d'assuré qui ne soit en même temps assureur; il n'est plus d'individu qui ne soit rattaché à la société par un lien plus étroit et plus sûr que celui de l'intimidation , le lien de l'intérêt personnel ;

En nivelant par le bien-être ces deux inégalités trop fortes : le luxe et la misère ;

En replaçant la politique à la hauteur où les penseurs l'ont fait monter, et d'où les ignorants, aidés des poltron?, l'ont fait descendre par l'épi thète de théories , injurieusement donnée à tout ce qui venait contrarier l'abus ou la routine, épithète bêtement acceptée , bêtement répétée par

la Foule, ce qui explique comment, en matière de principes, de réformes, de solutions, tout ayant été pensé et écrit , rien ou presque rien ne soit appliqué; comment le faux qui paraît vrai est préféré au vrai qui paraît faux ; comment on se défie dans les lois de ce qu'on admire dans les livres ; comment on fait ce que ferait un laboureur qui, pour récolter du blé, sèmerait de l'ivraie au lieu de l'arracher ; comment, pour le gouvernement des sociétés , les hommes qui ne savent et qui ne pensent pas remportent toujours et partout sur ceux qui savent et qui pensent; comment aussi , prenant de tels pilotes , le navire s'égare à tous les vents, touche à tous les écueils et sombre si souvent ;

Enfin, je veux abréger cette sommaire énumération, en fermant l'ère caduque de la tyrannie des lois positives et de l'arbitraire des lois pénales, pour ouvrir l'ère nouvelle de l'observation des lois proprement dites, de ces lois qui, selon l'expression consacrée de Montesquieu, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses. Les choses comme les hommes, les hom-

mes comme les choses ont leurs lois, sans lesquelles ni hommes ni choses n'existeraient. Pourquoi ne pas s'en tenir à ces lois qui suffisent pleinement à l'existence et à là conservation de tous les autres êtres vivants, l'homme excepté? Pourquoi en chercher, pourquoi en inventer d'autres moins bonnes et moins certaines? Si les lois positives n'ont pas d'autre cause que celle que leur assigne Montesquieu, l'état de guerre(i ) , il n'y a, pour les rendre inutiles et les faire tomber en désuétude, qu'à changer cet état aussi nuisible à tous, individus et peuples, qu'il est contraire à la loi naturelle qui fait la supériorité de l'homme sur tous les autres êtres vivants et non pensants; il n'y a qu'à substituer lu force mentale à la force brutale, le raisonnement qui .conclut à la réciprocité et laisse à chacun la liberté, à la force, qui n'admet pas de victoire sans défaite et de défaite sans oppression. Pour défendre le maintien des lois positives, alléguera-t-on les passions de l'homme et la né-

1) Esprit des Lois, liv. I, chap. III.

1 cessité d'y mettre un frein? Je répondrai que les passions de l'homme sont étroitement bornées, et qu'elles ont en elles-mêmes leur frein,

> comme le ruisseau, la rivière, le fleuve, l'Océan i ont leurs rives.* Ces passions de l'homme, dont

> on fait tant de bruit, quelles sont-elles? Où commencent-elles? Où s'arrêtent-elles? Quand débordent-elles? L'homme est plus routinier qu'il ne le croit ; celui qui l'est le moins l'est encore beaucoup. Habitué à des réalités effrayantes, il n'en a pas peur, et il s'effraye de fan-

^ tomes qu'il s'est habitué à ne jamais regarder en face. Sa pusillanimité comme sa témérité i n'est le plus souvent que routine ; élevé dans i la persuasion qu'il naît avec des passions for- \ midables, il le croit, et cette croyance, mêlée d'épouvante et de candeur, cette croyance, où il entre plus de présomption que d'humilité, plus i d'erreur que de vérité, il la transmet comme il I la reçoit, sans réflexion, sans examen; c'est ainsi qu'il la perpétue. Il serait temps de la ! combattre et de la détruire, car elle est à la société ce que le moule est à l'objet moulé. Pas-

sions de rhomme! vous vous vantez ou vous vous décriez ; vous n'êtes ni formidables, ni innombrables ; vous n'êtes ni un gouffre sans fond, ni un horizon sans limites, ni une force sans frein. H n'y a qu'à vous voir à l'œuvre pour en être certain. Sans changer dénature, vous changez d'objets selon les temps et selon les lieux; donc il suffit dete changer ces objets sans qu'il soit besoin de vous étouffer 9 même de vous dompter. La destructivité, fût-elle une passion, qu'elle pourrait être utilement appliquée à la destruction de tout ce qui est nuisible.

Sans les passions de l'homme contre lesquelles il est d'usage de déclamer, sans ces passions, qu'on accuse au lieu d'accuser uniquement l'ignorance et la peur, sans ces passions, qui portent la responsabilité d'actes dont elles ne sont la cause qu'en apparence, que serait la société? Que ferait-elle? Elles sont les lois de son développement, comme une des lois de la force de projection est de dépasser le but pour l'atteindre.

L'habitude que nous contractons dès l'enf ince, de vivre la tête courbée sous le joug des lois

positives et des lois pénales est ce qui fait croire à l'impossibilité de s'en passer, comme si la société était autre chose qu'une lente succession de transformations continues ; comme si, pour en citer un exemple, la société française que nous avons sous les yeux ressemblait à la société romaine, au temps où la puissance paternelle était absolue, où l'enfant était assujetti depuis le jour de sa naissance jusqu'à la fin de sa vie, où le père pouvait le mettre à mort, pourvu qu'il eût plus de trois ans, le vendre jusqu'à trois fois, l'enchaîner f t le faire travailler avec les esclaves: où le fils de famille, même après avoir revêtu la robe virile, même après avoir été promu aux premiers emplois de la cité, ne cessait jamais d'être mineur à l'égard de l'auteur de son existence; où le consul Spurius Cassius était jugé et exécuté par son père aux pieds des lares domestiques; où les filles cadettes pouvaient être exposées ou tuées; où les enfants difformes pouvaient, après avoir consulté cinq voisins, être étouffés ou noyés; — au temps où la puissance maritale était suprême, où la femme était considérée comme

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la propriété , comme la chose du mari ; où dès qu'elle était entrée dans la maison conjugale, il devenait son maître, son juge, pouvant la condamner à mort non seulement pour le fait d'adultère, mais pour des faits tels que d'avoir bu du vin ou dérobé des clefs; où la mère de famille n'était regardée que comme la sœur de son fils ; — au temps où l'autorité du père s'étendait sur tous les membres inférieurs de la gens, sur les clients et les colons qui s'étaient groupés sous la protection de sa lance et de ses pénates; où l'étranger, en quelque sorte forcé de mendier une humble place au foyer quiritaire, n'obtenait le patronage d'un père qu'en se soumettant à sa sainte et imprescriptible autorité; où ce père pouvait frapper tout membre de sa famille qu'il jugeait coupable; où il pouvait présider lui-même, suivant les rites sacrés, à l'exécution de ses arrêts domestiques ; — au temps où la torture, depuis appelée question, était regardée comme inséparable de toute instruction criminelle dans laquelle des esclaves étaient entendus, car les esclaves qui étaient

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appelés à donner des renseignements à la justice

n'étaient ^crus que sur la foi des tourments de la

question, leurs témoignages donnés librement

} n'auraient eu aucune valeur çn justice , la tor-

i ture seule leur imprimait le sceau de la vérité

\ légale; où l'accusé offrait lui-même ses esclaves

à la question pour faire présumer son innocence;

où, s'il ne faisait pas cette offre, s'il se refusait

à exposer la vie de ses esclaves, l'accusation

n'avait qu'à fournir caution du prix auquel on

les évaluait, pour le cas où ils périraient dans les

> tourments qu'elle avait le droit de leur faire infl iger; où la question était donnée à l'esclave par le

f maître qui convoquait pour y assister ses amis ^ et ses hôtes, lesquels signaient le procès- verbal

> des réponses faites par le patient, procès- verbal qui était écrit sur des tablettes qu'on fermait pour les produire le jour du jugement; où les esclaves tous considérés comme complices du crime dont*

| Fauteur n'avait pas été découvert, tous considérés comme solidaires les uns des autres, étaient tous

1 mis à mort; ainsi Pedanius Secundus, préfet de Rome, ayant été victime d'un meurtre, ses quatre

cents esclaves furent envoyés au supplice sur la demande de Caïus Cassius ; où des esclaves étaient condamnés au crucifiement pour la peine de n'avoir pas consenti à subir l'opération de la castration ordonnée parleur maître, Minutius Basillus; où César- Auguste faisait crucifier, sur l'heure, un de ses escljives parce qu'il avait tué et mangé une caille du palais ; — au temps où celui qui passait pour enchanter les moissons de son voisin était puni du dernier supplice , ainsi que faillit périr Furius Cresinus , dont les champs regorgaient de moissons, et qui n'échappa à l'accusation de ses voisins qu'en faisant venir sur le Forum ses gens robustes et bien vêtus, ses bœufs vigoureux et de haute taille, ses instruments de labourage admirablement tenus et qu'en disant : « Mes sortilèges, Komains, les voi- » là; je regrette de ne pouvoir vous montrer » ni vous apporter ici mes fatigues et mes » sueurs; » — au temps où les plus graves questions de paix, de guerre, de législation se décidaient , sans rire , d'après le chant des oiseaux, ab avium garritu, ou selon l'observation

de leur vol, ab ave spiccndia y où la désobéissance aux augures était un crime capital, où le droit augurai était célébré en ces termes par Cicéron : « Quelle puissance que cette faculté de tout in- • terrompre par cette seule parole augurale : à un

> autre jour ! Quel droit magnifique que celui » d'ordonner que les consuls abdiquent ! Quel

> pouvoir plus saint que celui d'abolir la loi ! » —au temps où le vaincu judiciairement, débiteur ou délinquant, appartenait au vainqueur conformément à ces termes delà loi des Douze-Tables : « Que le riche réponde pour le riche ; pour le » prolétaire, qui voudra... l'affaire jugée, trente » jours de délai. . . S'il ne satisfait au jugement,

> si personne ne répond pour lui, vous l'emmè- » nerez avec des chaînes qui pèseront quinze li-

> vres. . . s'il ne s'arrange point, tenez-le dans les » liens soixante jours ; cependant produisez-le » en justice par trois jours de marché, et là pu-

> bliez quelle est la quotité de la somme due. » Au troisième jour de marché, le coupable sera » mis à mort, ou bien on pourra l'aller vendre à » l'étranger au-delà du Tibre. Si plusieurs ont

» gagné le procès contre lui, ils peuvent couper » et se partager son corps ; s'ils coupent plus ou » moins, sans fraude, qu'ils n'en soient pas res- » ponsables ; » — au temps où Pline le Jeune écrivait à Trajan : « Voici la règle que j'ai suid vie à l'égard des chrétiens que l'on a déférés à » mon tribunal. Je leur ai demandé s'ils étaient » chrétiens. Ceux qui l'ont avoué, je leur ai fait » la même demande une seconde et une troisième » fois et je les ai menacés du supplice. Quand ils » ont persisté, je les y ai envoyés ; car de quel- » que nature que fût l'aveu qu'ils faisaient, j'ai d pensé qu'on devait punir au moins leur inflexi- » ble obstination;» où Trajan répondait à Pline : « Vous avez fait ce que vous deviez faire, mon » cher Pline ; » où les ongles de fer, les entraves qui écartaient de force les jambes des martyrs de manière à leur fendre le corps, les bêtes de l'amphithéâtre, les bûchers, le pal, les haches, la croix, multipliaient sous mille formes diverses les tortures et la mort réservées aux chrétiens qui refusaient de renier leur foi ou de sacrifier aux dieux ; où pour éviter la mort, Prisca,

femme de Dioctétien et Domitilla, sa fille, furent forcées d'y sacrifier; où, pour s'y être refusés, Dorothée, chef des officiers du palais, fut étranglé après de longs tourments, Pierre, officier du palais, fut élevé en Vair, fouetté par tout le corps, assaisonné de sel et de vinaigre mis sur ses plaie3, placé sur un gril et du feu, comme on fait rôtir les viandes que Ton veut manger, lui déclarant qu'il ne sortirait point de cet état s'il ne voulait obéir ; — au temps enfin où Néron transformait des chrétiens en torches enduites de résine pour éclairer les jardins impériaux, aux applaudissements de tout le peuple, habitué à trouver tout simple et parfaitement juste que pour le récréer on livrât de pieuses jeunesfilles, d'héroïques martyrs aux griffes et aux dents des bêtes féroces du cirque.

Ni la puissance paternelle, ni la puissance maritale, ni la puissance domestique, ni la puissance publique, ni même la pénalité ne sont plus maintenant ce quelles étaient à ces temps que je viens de rappeler sommairement, où ce qui nous paraît maintenant d'incroyables atrocités était

alors considéré comme de justes punitions, comme de légitimes nécessités par des hommes tels que Cicéron et Tacite, par des jurisconsultes tels que Paul et Ulpien.

La société s'est déjà transformée ; t elle se transformera encore. Elle n'est plus ce qu'elle fut ; elle n'est pas ce qu'elle sera. Elle n'est pas ce qu'elle serait, si, n'étant plus hérissée de lois pénales, elle était contrainte de puiser sa force, ,sa durée, sa sécurité dans son propre perfectionnement, et de demander plus laborieusement, j'en conviens, au progrès des choses ce qu'elle se contente trop insoucieusement, je le pense, de demander au châtiment des hommes.

Sur ce mot, Progrès, un grave débat s'est engagé récemment entre M. de Lamartine, qui en contestait la puissance, et M. Eugène Pelletan, qui s'était cru obligé d'en prendre la défense. Attentif à ce débat, il m'a paru que les deux éloquents champions avaient l'un et l'autre également raison et également tort en se contredisant.

Avec M. de Lamartine contre M. Pelletan, je ne crois pas au progrès de l'homme ; mais avec

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