‹ La libertéChapitre 7 sur 45 · AU GÉRANT DU JOURNAL L'UNION · texte numérisé non relu

AU GÉRANT DU JOURNAL L'UNION

» Monsieur,

n Je ne saurais laisser sans réponse votre article de cç jour, signé Laurentie, dans lequel il est dit que * le journalisme, tel que je l'ai fait, n'a été qu'un » journalisme sans doctrine, mêlé de calcul et d'i//o- » pie t d' aventure et de fantaisie, qui n'avait rien à »• faire triompher, puisqu'il ne reposait sur aucune » conviction et qu'il n'avait que des caprices d'idées. »

» Qu'appelez- vous doctrine ? Qu'appelez-vous conviction 1

» Est-ce que la défense de la liberté, au risque de sa propre liberté, de sa fortune et même de sa vie, a moins de droits que la défense de la légitimité à porter les noms de doctrine et de conviction ?

» Journaliste et député, est-il, pendant plus de vingt années, une seule circonstance où la liberté, cette légitimité de tous, m'ait trouvé jeté dans d'autres rangs que les siens, par la peur ou l'ambition, la cupidité ou la servilité, le calcul ou le caprice, l'aventure ou la fantaisie?

» S'il est quelqu'un qui puisse dire qu'il m'a jamais vu un jour, une heure, une minute, une seconde, dans les rangs de ceux qui ont renié le lendemain la liberté qu'ils avaient revendiquée ou acclamée la veille, qu'il le dise !

« S'il est quelqu'un qui puisse dire qu'il a jamais vu chanceler ma foi en la liberté, qu'il le dise !

» S'il est quelqu'un qui puisse dire qu'il m'a jamais vu subordonner la question de liberté à une question de dynastie, de régime ou de cabinet, qu'il le dise !

» Pour moi. la liberté étant aux gouvernements ce que le fond est à la forme, et la forme m'important moins que le fond, quelle est, sous tous les régimes opposés qui se sont succédé, la liberté que je n'aie pas toujours défendue sans jamais distinguer entre

amis et ennemis, ministère et opposition, royauté, république, empire?

» Est-ce que je n'ai pas également défendu la liberté de la presse et contre les auteurs de la -loi du 9 septembre 1835, MM. de Broglie, Thiers et Guizot, si éloquemment combattus par M. Royer-Collard, et contre les auteurs de la loi du 11 août 1848, MM. Cavaignac, Sénard et Marie, et contre les au- . teurs de la loi du 16 juillet 1850, MM. Router et Baroche, enfin contre tous les promoteurs successifs de toutes les mesures restrictives ?

* Est-ce que je n'ai pas défendu la liberté de conscience religieuse contre JVI. Thiers et ses amis de 1 opposition, imposant, en 1845, à M. Guizot, premier ministre, l'expulsion de France des jésuites et la fermeture de leurs établissements ?

" Est-ce qu'en janvier 1844 je n'ai pas défendu la liberté de conscience politique contre M. Guizot et sa majorité flétrfesant les députés qui avaient été à Belgrave-Square , et plus tard , en mars 1851 , n'ai-je pas déposé sur la tribune de l'Assemblée législative une proposition ayant pour objet « l'abro- " gation de toutes les lois d exception par suite des- '• quelles une peine afflictive, infamante ou autre, •• peines qu'il appartient seulement au pouvoir judi-

« ciaire de prononcer, est directement appliquée par » le pouvoir législatif, au mépris de l'article qui dé- »• clare que la séparation des pouvoirs est la première » condition d'un gouvernement libre, »• abrogation qui impliquait celle de la loi de bannissement du 10 avril 1832?

» Est-ce que je n'ai pas constamment défendu la liberté d'enseignement contre tous ses adversaires, aussi bien sous la royauté de 1830 que sous la république de 1848!

» Est-ce que je n'ai pas défendu la liberté de réunion non moins fermement après qu'avant le 24 février?

» Est-ce que je n'ai pas défendu la liberté individuelle contre toutes les atteintes qu'elle a subies, de quelque part qu'elles vinssent et à quelque opinion qu'appartinssent les personnes arbitrairement arrêtées?

« Est-ce que je n'ai pas défendu la liberté de suffrage contre les auteurs de la loi du 31 mai qui le restreignirent?

» Est-ce qu'après le 2 décembre 1851 je n'ai pas proposé que les journaux non supprimés, mais assujettis à la censure, renonçassent volontairement à paraître, quoique je fasse le propriétaire des deux cin-

quièmes de la Presse, et que le sacrifice de ces deux cinquièmes représentât un revenu annuel de plus de 100,000 francs et un capital de 800,000 francs, ainsi que l'atteste le prix payé par M. Millaud? Est-ce que je n'ai pas fait plus que de proposer cette immolation volontaire ; est-ce que je n'en ai pas donné l'exemple, ainsi que le constate le jugement du 12 décembre rendu par M. Casenave, présidant la première chambre du tribunal de première instance de la Seine ? Est-ce que j'ai été imité ? Que devient donc votre distinction entre Y Union et la Presse, « entre » le journalisme qui n'est qu'une conviction et le * journalisme qui n'est qu'une affaire 1 « Lequel des deux journaux, lequel des deux journalismes a été le plus désintéressé, le plus dévoué à sa conviction?

» Dans cette invariable persistance à défendre la liberté pour tous et contre tous, comme étant la seule assurance mutuelle contre les risques alternatifs fie la politique qu'on a vue proscrire ceux qu'elle avait ramenés, et ramener ceux qu'elle avait proscrits ; dans cette persistance qui, pendant vingt années, ne s'est pas démentie un seul jour et n'a pas eu un seul instant de défaillance, où voyez -vous donc, monsieur, le calcul, le caprice, Y aventure, \njantaisie \ Quelle conviction plus immuable connaissez-vous!

« Et cependant cette conviction de toute ma double existence de journaliste et de député, quoique ainsi toujours énergiquement soutenue de ma plume et de mon vote, Tai-je fait triompher? Vous-même, monsieur, avez-vous fait triompher la vôtre, celle que vous soutenez depuis 1830?

» Moi aussi, je vous saurai gré de me le dire.

»' J'ai l'honjteur d'être, monsieur,

» Votre très humble et très obéissant serviteur,

Emile de Glrardin.

La Gazette de France ajoutait :

Plus les titres invoqués par M. de Girardin à la gratitude des amis de la liberté sont nombreux et réels, plus ils regretteront qu'il se soit mis dans l'impossibilité d'en acquérir de nouveaux en vendant à la spéculation l'organe politique qu'il avait créé; et l'on peut se demander, en le voyant transporter si vite sa polémique dans la première feuille qui lui donne ouverture, s'il ne regrette pas déjà lui-même d'être sorti de la lice où il combattait avec tant d'éclat.

Pour peu que ce retour à la vie d'écrivain soit solide et consistant, nous offrons bien volontiers^ notre ancien confrère les colonnes de la Gazette de France pour y discuter ses idées et ses convictions, en le priant de poser les questions, ce à quoi il excelle, et en lui promettant toute la liberté d'allures qui nous est laissée à nous-mêmes.

Nous nous permettons, ne fut-ce que pour l'enga-

ger à accepter cette offre, de lui soumettre une réflexion qui nous est suggérée par la lecture de sa lettre.

Il se fait honneur dans cet exposé d'avoir été indifférent à toutes les questions - de dynastie, de » régime ou de cabinet, » qu'il appelle « des ques- » tions déforme, » et de n'avoir vu que la liberté, qu'il appelle « le fond de toutes les formes de gouverne- » ment. »

- Il termine sa lettre par cette remarque : qu'il n'a pu faire triompher cette conviction, malgré vingt années d'une lutte énergique dans sa double carrière de journaliste et de député.

Ne serait-ce pas précisément parce qu'il a fait abstraction « des questions de dynastie, de régime et w de cabinet» que M. de Girardin n'a pas réussi? Ces questions de dynastie et de gouvernement ne seraientelles pas quelque chose de plus que des questions de formel Ne seraient-elles pas des questions de principes, dont le plus ou moins de liberté ne serait que la conséquence logique?

Quand vous demandiez la liberté au gouvernement sorti de la révolution de 1830, ne lui demandiez-vous pas ce qu'il ne pouvait vous donner ? Cette usurpation d'un parti qui avait escamoté le pouvoir, bâclé une

charte et fabriqué une royauté dans l'intérêt de sa domination, sans avoir consulté la France ni avant ni après, pouvait-elle maintenir les fictions de souveraineté nationale qui étaient sa vie? Pouvait-elle subsister sans restreindre le droit de suffrage, sans fausser l'institution du jury, sans opprimer la raison publique par des lois violentes, sans substituer partout l'arbitraire à la justice ?

La liberté, que vous appelez par une belle expression « la légitimité de tous, ** ne pouvait donc subsister sous un gouvernement qui était lui-même la violation de la légitimité universelle.

Est-ce que la république de 1848, décrétée à l'Hôtel-de-Ville sous la pression des fusils de l'émeute démocratique et sociale, n'avait pas puisé dans son origine la nécessité de comprimer les opinions dissidentes et de contenir par des lois arbitraires la faction même qui l'avait créée. Demander k ce gouvernement la liberté d action pour toutes les opinions dissidentes, pour tous les droits qu'il avait usurpés, et même pour le parti dont il était issu, n'était-ce pas lui demander de n'être pas un gouvernement et le forcer à enfanter tout de suite ce qu'il recelait dans son sein et ce qui devait le tirer de l'anarchie!

Si les gouvernements étaient, comme vous le croyez,

— iOdës questions de forme dont la liberté est le fond, pourriez-vous ne pas convenir qu'ici la forme a toujours emporté le fond?

- Ce n'est donc pas sans raison que , dans notre amour pour la liberté, nous avons attaché une grande importance aux questions de gouvernement qui sont pour nous des questions de principes. Nous nous sommes efforcé de ramener les opinions de notre temps à l'idée du droit universel, convaincu que si cette idée était respectée dans le pouvoir, elle devenait réalisable dans la société, attendu que tout empiétement sur la légitimité de tous est une usurpation, et qu'il n'y a pas de gouvernement légitime qui ait intérêt à se faire usurpateur. ,

A la vérité, vous nous dites qpe nous n'avons guère été plus heureux que vou^dans les efforts de notre vie en faveur des principes. Mais la faute n'en est-elle pas lin peu aux hommes de liberté qui ont suivi votre exemple! Si vous n'aviez pas été aussi Complètement indifférent aux questions de droit dàiis les révolutions de notre époque, pour ne voir que le fait, peut-être aurions-nous aujourd'hui, dans toute sa plénitude, cette liberté que nous regardons, ainsi que vous, comme « la légitimité de tous. » - Il ne serait certes pas plus raisonnable de sacrifier

la liberté au principe d'autorité que de faire abstraction de ce principe dans la défense de la liberté.

Le problème social est la conciliation de ces deux principes; et, par conséquent, la solution de ce problème pourrait bien être dans la réunion des efforts des hommes de liberté et des hommes d'autorité. Quand les défenseurs de ces deux principes se font défaut les uns aux autres, la cause de l'autorité est perdue pour un temps et la cause de la liberté est encore £lus compromise.

Mais est-ce un motif pour tomber dans le découragement et pour désespérer du bien sur la terre! Nous ne le pensons pas; car nos fautes doivent nous éclairer, et, sans la foi dans les principes, quel homme pourrait vivre?

Si nous prenions trop au mot la lettre de M. de Girardin, nous devrions en conclure que ce n'est pas seulement sa démission de journaliste qu'il nous a donnée, ce serait aussi sa démission d'bomme politique, car il unit sa carrière de député à celle d'écrivain pour montrer l'inutilité de sa double action.

Mais s'il en était ainsi, s'il renonçait à tout jamais à la tribune et à la presse, il aurait anéanti en lui non-seulement le publiciste, mais le citoyen et l'homme politique, c'est-à-dire l'homme lui-même;-

car nous sommes créés pour 1 état de société, et hors de cet état, que serions-nous!

Le parti pris par M. de Girardin ne saurait donc se justifier par des raisons générales; car si ces raisons sont fondées, tout le monde devrait les admettre et agir d'après elles. Qu'arriverait-il alors! L'humanité tomberait de la haute sphère où elle est placée dans le néant d'un sensualisme qui lui-même ne pourrait durer, car la dissolution sociale l'emporterait en se développant.

Nous croyons donc que la vive intelligence de notre confrère le ramènera , un jour ou l'autre, dans cette arène dont elle l'a fait sortir, et que son éloignement de la vie politique sera comme ces retraites momentanées que s'imposent quelquefois les hommes engagés dans un trop grand mouvement d'idées et d'affaires, afin de se recueillir et d'examiner leurs voies, et dont ils sortent pour recommencer, dans des conditions plus fortes, ces luttes du bien contre le mal, qui sont toute la vie de l'humanité.

H. de Lourdoueix.

C est ainsi qu a pris naissance la. correspondance qui va suivre, laquelle, à son tour, a donne naissance à ce livre.

A H. DE LOVIUOVEH,

RÉDACTEUR EN CHEF DE l« (vMCtte dC

Mort cher et très honoré confrère,

* L'offre publique et spontanée que vous me faites de m'ouvrir les colonnes de la Gazette de France ne me surprend point de votre part. Divisés sur la question de forme de gouvernement, la question de liberté nous a toujours trouvés réunis : aussi la même main qui épargna V Union, le Journal des Débats, le Siècfe, frappa-t-elle, en 1848, la Gazette de France et la Presse, supprimées Tune et l'autre par deux décrets signés Cavaignstc.

* Ce que vous fuites si courtoisement pour moi, mon cher confrère, je l'eusse fait pour vous non moins cordialement en pareille occurrence.

* J'accepte donc votre offre; seulement, je vous demanderai de me permettre de dj viser ma réponse en deux parties : partie personnelle, pour n'y revenir jamais, et partie générale, pour y revenir quand un nouvel appel de vous m'y ramènera.

» Il y a longtemps, bien longtemps que j'avais le désir de m'affranchir de la lourde responsabilité qui pèse sur le rédacteur en chef d'un journal quotidien, alors surtout que la propriété de ce journal représente un capital considérable, de nombreux intérêts engagés et l'unique fortune de plusieurs veuves et de mineurs; ce désir remonte à dix années. Deux* fois, en 1847 et en 1#49, j'aurais pu me retirer, mais il eût fallu vendre mes parts de propriété de la Presse avec

les droits qui y étaient inhérents, à des conibi* liaisons politiques, ce qui eût été taxé immanquablement d'achat honteux, sinon de ma plume, du moins de mon silence ; deux fois je refusai, précisément parce que c'étaient des combinaisons politiques ;. plus tard, j'aurais pu diviser les 100 parts de propriété de la Presse en 4,000 actions de 500 fr., et réaliser ainsi une somme égale à celle de 800,000 fr. que m'a proposée M, Millaud, tout en conservant mes fonctions de rédacteur en chef et de gérant ; mais, loin de céder aux pressantes instances de plusieurs,de nies co-intéressés, j'y ai résisté, parce que s'il est vrai que la Presse donnera, pour l'exercice 1850, 300,000 fr. de bénéfices, il est vrai aussi qu'il suffit, soujsle régime actuel, de deux contraventions commises dans le délai de deux années pour entraîner de plein droit la suppression judiciaire d'un journal. Or, les chances de contraventions involontaires sont, vous le savez, si nombreuses, qu'il est presque impossible de les prévoir et de les prévenir toutçs, et qu'il y a dix k parier eontre un pour deux contraventions commises

en deux ans. Cette probabilité est telle que je n'ai point voulu exposer à un risque presque certain une somme de deux millions demandés à des actionnaires abusés par un intérêt de 15 pour cent. M. Millaud, spéculateur consommé, se présentant à moi avec ces trois avantages : le premier, de n'incarner absolument en lui aucun parti politique; le second, de connaître parfaitement ce qu'il achetait ; le troisième, de ne prétendre nullement imposer à la liberté de ma plume aucune restriction d'aucune nature, je me suis empressé d'accepter de M. Millaud ce que lui seul, peutêtre, était assez hardi pour offrir ; je me suis d'autant plus empressé qu'il me donnait l'assurance et qu'il était de son intérêt de ne pas changer la ligne du journal et d'en garder les principaux rédacteurs.

* Loin de regretter, mon cher confrère, ainsi que vous paraissez le croire, loin de regretter d'être sorti du journalisme, je m'applaudis tous les matins d'avoir recouvré l'entière liberté de me livrer à l'étude approfondie de questions que je ne pouvais qu'effleurer. La preuve de la sin-

cérité de cette déclaration, c'est que, depuis que j'ai vendu mes deux cinquièmes de la Presse, la direction d'un autre journal politique quotidien m'a été offerte, et que cette direction, je l'ai refusée sans hésitation.

d Des ouvertures aussi m'ont été faites dans la supposition où il me conviendrait d'être candidat aux élections prochaines du Corps législatif ; ces ouvertures, je les ai également déclinées, et ce n'est pas vous qui m'en blâmerez. Mais de ce que je me retire ainsi de la mêlée des partis, s'ensuitil nécessairement, mon cher confrère, que, selon vos expressions, « j'anéantisse en moi non-seule- » ment le puWkiste, mais le citoyen et l'homme » politique? * Je ne le pense pas, et permettezmoi sur ce point de différer encore d'avis avec vous. Ne saurait-il donc y avoir une politique supérieure aux partis, politique de méditation ou politique d'application? Pauvres partis ! tous, par leurs fautes, tous par leur défiance de la liberté, me paraissent tombés si bas, que les questions qui ne s'élèvent pas à une grande hauteur audessus d'eux tous et de chacun d'eux me sem-

blent puériles et ne plus valoir qu'on leur fasse l'honneur de s'occuper sérieusement d'elles. C'est à cette politique impassible, plus universelle que nationale, appartenant au présent moins qu'à l'avenir, que j 'ai voué désormais tout mon temps, toutes mes pensées.

» Cette conclusion me sert naturellement de transition pour arriver à la seconde partie de mu réponse.

* L'interpellation que vous m'adressez, mon cher confrère, est celle-ci : « N'est-ce pas préci- » sèment parce que vous avez toujours subor-

* donné la question de forme de gouvernement à » la question de liberté,, au lieu de subordonner » lu question de liberté à la question de forme de

* gouvernement , n'est-ce pas précisément parce > que vous êtes resté indiffèrent aux questions » de droit dans les révolutions de notre époque, »>pour ne voir que le fait, que tous vos efforts en

» faveur de la liberté sont restés infructueux ? » » Comment nous entendre, mou cher confrère? Ce que vous appelez le Droit, je l'appelle le Fait, et ce que vous nommez le Fait, je le nomme le Droit. L'hérédité du pouvoir, de laquelle dérive la légitimité des dynasties, cette hérédité qui, selon vous, est un droit inviolable, n'est, selon moi, qu'un fait victorieux. Cependant je n'insiste pas. Après tout, que m'importe que le pouvoir indivis soit héréditaire ou soit électif, ait été transmis ou ait été surpris, s'il s'exerce en violation du pouvoir individuel! Ce qui m'importe uniquement, c'est que le pouvoir individuel rentre en pleine possession de tout ce qui lui a été dérobé par le pouvoir indivis, aux noms imposteurs de la grandeur nationale et de l'utilité publique.

» Rien de plus facile que de tracer la limite entre le pouvoir indivis et le pouvoir individuel; rien de plus difficile, au contraire, que de marquer où finit Y autorité, où commence la liberté. Souffrez donc que je me serve , de préférence , d'expressions qui ont l'avantage de substituer le

parallélisme à l'antagonisme et de posséder une précision qui manque aux termes que vous employez quand vous dites.: « Il ne serait certes pas » plus raisonnable de sacrifier la liberté au principe » à! autorité que de faire abstraction de ce prin- » cipe dans la défense de la liberté. Le problème » social est la conciliation de ces deux principes, j> et par conséquent la solution de ce problème j> pourrait bieji être dans la réunion des efforts » des hommes de liberté et des hommes d'auto- * rite. Quand les défenseurs de ces deux princi- » pes se font défaut les uns aux autres, la cause » del' autorité est perdue pour un; temps, et la » cause de la liberté est encore plus compro- » mise. »

» Croyez-moi, mon cher et honorable confrère, le problème social est insoluble dans les termes où vous le posez et avec les mots que vous employez. Autorité est un mot qu'il faut vous décider à rayer du vocabulaire politique ; reléguezle avec le mot de féodalité dans le dictionnaire du passé : autorité est un mot qui n'a plus de sens où l'esclavage et le servage ont cessé

d'exister. Point d'autorité sans l'obéissance passive; point dé liberté sans la soumission volontaire ! Conciliez donc la soumission volontaire avec l'obéissance passive ! Illusion ! illusion ! Mais passez-moi le pouvoir indivis tel que je le comprends, tel que je l'ai défini, matériellement impuissant à porter jamais aucune atteinte au pouvoir individuel, et à ce prix je vous passerai volontiers l'hérédité conséquente , la légitimité, quoiqu'il n'y ait et ne puisse y avoir, en matière de gouvernement aussi bien qu'en matière de sciences, d'arts ou de littérature , de légitimité rationnelle, que la supériorité relative. Je veux être accommodant : concédez moi l'Individu , je vous concéderai l'Etat ; seulement, mon cher plénipotentiaire , ayez qualité pour conclure avec moi ce rapprochement. Donnez-moi des garanties que la royauté se contentera d'administrer héréditairement ce qui est nécessairement indivisible, conséquemment ce qui est indivis, sans empiéter abusivement sur ce qui est essentiellement individuel. Des garanties ! ... Ne vous blessez pas que je vous en demande ; car, si vous ne

pouvez me citer un seul pays, un seul, ni dans . le passé ni dans le présent, où la royauté héréditaire ait fait justement la part de l'État et la part de l'Individu, oii elle se borne scrupuleusement à régir l'un sans assujettir l'autre, quelle confiance voulez-vous que je mette dans vos paroles?

» Vous dites qu'en demandant la liberté au gouvernement sorti de la révolution de 1830, au gouvernement sorti de la révolution de 4 848, je leur demandais ce qu'ils ne pouvaient pas donner ; mais si le gouvernement restauré en 4815 était le seul qui pût l'établir, que ne l'a-t-il fait? De bonne foi, le 25 juillet 1830, la somme de liberté en France était-elle plus grande que le 23 février 4848 et que le 4" décembre 4854? Le droit de suffrage était-il moins restreint et l'institution du jury plus respectée? Y avait-il plus de justice et moins d'arbitraire? Concluant contre vous, la Kestauration n'avait-elle pas prouvé qu'un gouvernement — j'adopte vos expressions — pouvait fort bien être à la fois légitime et usurpateur? Répondez franchement. Avec moi, mon

cher confrère, il ne saurait vous en coûter d'être impartial ; car je n'accuse ni ne défends aucun gouvernement. Si j'en accusais ou si j'en défendais un, il me faudrait, pour rester équitable, lès défendre ou les accuser tous. Ce qui les condamne à mes yeux est en même temps ce qui' les absout : leur ignorance. Et cette ignorance funeste qui les met tous en péril subsistera aussi longtemps qu'on n'aura pas restitué à la Liberté et à l'Autorité leurs véritables noms, qui sont : Puissance individuelle et Puissance indivise, noms qui ont cet avantage de porter en eux-mêmes leur définition.

» Recevez, mon cher et. honoré confrère, la

nouvelle assurance de mes sentiments dévoués.

Emile de Girardin.

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