‹ La libertéChapitre 9 sur 45 · CHOSE PUBLIQUE · texte numérisé non relu

CHOSE PUBLIQUE

* Ce qui forcément appartient à tous, ce qui constitue le domaine commun, ne pouvant être géré ni par tous, ni par chacun, quel sera le meilleur mode de gestion de la chose publique? Sera-ce un possesseur héréditaire et irresponsable sous le nom de Roi de tel Etat? Sera-ce un administrateur temporaire et responsable sous le nom de Président de la République ou sous tout autre nom, élu pour un temps plus ou moins long, oui ou non révocable, oui ou non rééligible? Sera-ce enfin une assemblée, qu'elle s'appelle nationale ou autrement? C'est aces termes infiniment simples que se réduit, pour moi, la question qui divise encore tant d'esprits, et, réduite à ces termes, elle perd à mes yeux la plus grande partie de son importance, attendu qu'il ne s'agit plus que d'une .question de gestion plus ou moins bonne des fonds déposés en commun pour parer à des risques prévus et rétribuer des services rendus. Si la gestion de cette association de capitaux, rien de'

plus, comme dans les sociétés anonymes, si cette gestion suffit cependant pour qu'ilyait délégation, convenez, mon cher confrère, que cette délégation-là est d'une autre origine que la délégation à laquelle votre esprit se complaît à attribuer une si haute portée et une si grande influence.

» La question ainsi posée, l'Autorité est un fait qui n'a plus de raison de subsister, la Liberté est un droit qui n'a plus de périls à redouter ; Autorité et Liberté sont mises à l'écart, il n'y a plus en jeu qu'Administration et Contrôle.

> L'État ne se compose plus que du domaine commun, que delà chose publique, dont le chef de l'État, qu'il soit héréditaire ou élu, incommutable ou révocable, est réputé le possesseur ou nommé l'administrateur. Peu m'importe alors sous quel titre il gère et à quelle somme s'élève la part ou le traitement qu'il prélève. L'argent de tous peut être plus ou moins inconsidérément dépensé, mais la liberté de chacun, aussi étendue que je la conçois, reste intacte. C'est là ce qui importe véritablement, et c'est là ce qui résulte

naturellement de la séparation entre ce que j'ai appelé Y indivis et Y individuel, comme il est reçu de dire : le temporel et le spirituel, Y exécutif et le législatif.

* Voulez-vous, mon cher confrère, me concéder la délégation, telle que je la conçois, à base restreinte, et je vous concéderai la délégation, telle que vous la demandez, à terme indéfini. Alors nous cesserons de combattre, vous et moi, dans des camps opposés ; nos deux plumes s'uniront pour défendre cette transaction, avec toute la sincérité des sentiments qui nous animent, i

Emile de Glrardln.

A N. EMILE DE GIRARDM.

«Très chjer et honoré confrère,

» Vous me demandez si, eh fait de liberté, je vais aussi loin que vous allez.

» Mais, avant de vous répondre, permettezmoi d'examiner si vous allez aussi loin que vous le croyez vous-même.

» Vous cherchez dans la discussion la rectitude géométrique ; votre esprit hardi veut suivre jusqu'au bout la ligne idéale dont il a adopté le point de départ, et vous acceptez pour vrais tous les points que cette ligne rencontre. Mais comme les pensées de l'ordre moral s'expriment, non par un tracé, mais par des paroles, vous êtes obligé,

eu formulant vos déclarations, de subir la raison des mots, image de la raison des choses, et de modifier par vos expressions ce qu'il y a de trop rigide dans votre méthode.

» Ainsi, en parlant de l'idée que la liberté, dans son sens absolu et abstrait, n'admet aucune restriction, vous voudriez arriver à conclure que, dans son application, elle ne doit rencontrer aucune limite. •

» Si vous pouviez accepter sérieusement cette conclusion, mon cher confrère, notre accord serait impossible; car, sans m' arrêter « avec >MM. de Montalembert, Guizot, Cousin et 0. » Barrot, * — puisque j'ai demandé le vote universel quand ils maintenaient le vote restreint, —je n'irais certainement avec personne jusqu'à la liberté de l'assassinat. Mais voua n'en êtes pas là, grâce au ciel ; et ma méthode de discussion, un peu différente de la vôtre, me préservera d'une séparation que j'aurais pu croire inévitable. Je ne m'attache pas à une ligne idéale ; je pèse les mots et j'en dégage le sens logique. > En portant mon attention sur votre conclu-

sion, je n'y trouve rien qui ne soit acceptable. Vous dites :

« Je n'assigne, moi, à la liberté de l'homme d'autre limite que celle naturellement tracée par sa raison socialement cultivée et pleinement développée. »

» D'où il suit que vous mettez à la liberté de l'homme une limite ; ou, ce qui est bien plus, — ce qui est trop peut-être, — que vous faites dépendre cette liberté d'une hypothèse dont la réalisation' peut exiger une longue suite de siècles.

* Voulez- vous dire que la liberté sans limites devra être mise en vigueur quand la raison de tous les hommes, cultivée par une instruction saine et universelle, aura atteint son plein développement? Je reconnais avec vous que si une société était parvenue à donneç, à tous ses membres la plénitude de la sagesse, elle pourrait aussi leur donner la plénitude de la liberté? Vous ne trouveriez pas un seul homme raisonnable qui élevât contre cette opinion la moindre contradiction.

> Votre liberté serait ce que l'Église appelle la

liberté des enfants de Dieu, qui est entière, parce qu'ils ne peuvent être tentés d'en abuser.

» S'ensuivrait-il que toute liberté fût impossible jusqu'à ce que la raison de tous les hommes eût atteint son plein développement? Je n'admettrais pas cette conclusion qu'on peut tirer de vos paroles ; et vous ne l'admettriez pas plus que moi.

* Entendez-vous que cette condition dune raison pleinement développée, au lieu d'être exigée de l'universalité des hommes, doit l'être seulement de l'individu? Mais lorsqu'il s'agira d'apprécier l'usage que cet individu aura fait de sa liberté, comment savoir si sa raison avait atteint son plçin développement? Là des juges sont nécessaires : vous ressuscitez parla logique les tribunaux que vous aviez abolis.

* Ce point établi, je pourrais me dispenser d'examiner avec vous tout l'ordre de raisonnement par lequel vous arrivez à une conclusion si heureusement et si complètement modifiée par les paroles mêmes qui l'expriment ; mais cette discussion ne saurait être oiseuse, puisqu'elle

tend à aplanir le terrain où tous les hommes de liberté doivent se réunir. » Vous me dites :

* Je ne divise pas ce qui est indivisible. Conséquemment, j'admets que ce que l'homme est libre de penser, il est également libre de le dire, et que ce qu'il est libre de penser et de dire, il est également libre de le faire, sans qu'il soit arrêté par la crainte d'aucune pénalité, sans qu'il ait à redouter d'autre juge que lui-même. «

» Voilà bien, en effet, la ligne géométrique tracée dans toute sa rigidité, sans aucun souci de la morale, de la justice et de l'humanité. Cette manière simple de concevoir une idée essentiellement pratique est commode pour le publiciste ; le serait-elle également pour la société qui voudrait réaliser cette théorie?

» Vous ajoutez :

« Je conteste à la société le droit de punir. Ce qu'elle qualifie crimes et délits, je le qualifie erreurs et risques. Ce qu'elle combat par la loi, ce raisonnement de la société, et par l'intimidation, ce frein impuissant qui déshonore la bouche humaine, je le combats

.par le raisonnement, cette loi de l'homme, et par la civilisation, ce niveau ascendant qui marque le progrès continu. »

^ A tout cela, il n'y a qu'une réponse, c'est ce niot d'une comédie de Picard : « Et le voii sin ?. . . > Il ne faut pas seulement penser à l'individu fort et puissant qui veut pouvoir dire ce qu'il pense et faire ce qu'il dit... et même ce qu'il ne dit pas, sans être justiciable d'aucun tribunal ; il faut penser à son voisin, faible et orphelin ; à la veuve, à l'homme bon et inoffensif, qui a bien quelques droits aussi, ne fût-ce que le droit de vivre.

w Vous ne voulez pas, mon cher confrère, donner le nom de crimes et de délits aux attentats contre les personnes et les propriétés, vous n'y voyez que des erreurs et des risques; mais d'abord où sont les risques pour l'assassin s'il n'y a pas de pénalité? Ces risques sont grands, j'en conviens, pour les hommes paisibles, mais où en sera le préservatif?

» Il est bien certain que les crimes sont des erreurs de jugement ; ne fussent-ils que cela, nous

aurions besoin, vous et moi, d'être protégés contre ces erreurs. Mais ils sont plus que des déviations de l'intelligence, ils sont causés par des mouvements du cœur, ayant la haine et l'égoïsme pour mobiles. Ils soulèvent contre leurs auteurs les sentiments de justice qui existent dans toutes les consciences, et qui sont tellement inhérents à la nature de l'homme, que, lorsqu'on ne rend pas la justice au nom dé la société, le peuple la rend lui-même.

» Ne voyons-nous pas la terrible loi de Lynch en vigueur dans ces contrées de l'Amérique où la liberté a devancé les institutions? A San-Francisco, cette cité fondée il y a vingt ans à peine, et qui compte déjà 80,000 habitants, des magistrats officiels, qui étendaient la liberté de l'individu jusqu'au droit de l'assassinat, n'ont-ils pas été précipités de leurs sièges par un soulèvement universel ; un comité de surveillance ne s'est-ïl pas organisé sous la protection de l'insurrection pour juger et punir les criminels?

» La justice est donc quelque chose pour tout le monde, excepté pour celui qui la viole.

— ao —

* \cfas comptez, me dites- vous, sur lç raisonnement pour que l'homme restreigne sa liberté dans la limite du bien ; mais, d'abord, y aurat-il toujours près de l'homme passionné qui aura médité la mort d'un ennemi, d'un rival, d'un riche qu'il veut dépouiller, d'un parent dont il convoite l'héritage, un dialecticien éloquent pour lui démontrer l'erreur de son jugement ? S'en estil trouvé près de Verger, dont l'attentat frénétique vient d'épouvanter la France et le monde? Raisonne-t-on avec le fanatisme, avec la colère et la convoitise ? Et quand même les malheureux qui sont emportés par leur passion voudraient soumettre leur résolution à une discussion avant de l'exécuter, est-il bien certain que cette discussion leur donnerait tort?

> Lorsque, dans l'appréciation d'un crime, on l'ait abstraction des considérations qui se puisent dans les croyances d'une autre vie, dans les rapports de l'homme avec Dieu ; quand on met de coté l'autorité d'une loi morale "et même l'idée dune raison universelle et éternelle, la question ainsi simplifiée se réduit à savoir si le crime est

dans l'intérêt immédiat et direct de celui qui veu le commettre. Un individu veut une chose ; ui obstacle est sur son chemin ; il détruit cet obs tacle, et si cet obstacle est un homme, il le tue Qui prouvera à cet individu que son raisonne ment est erroné?

» Il n'y a donc pas à compter sur le raisonnement individuel pour préserver les honnêtes gens contre les assassins et les voleurs. Lacenaire, à ce qu'il nous semble, raisonnait assez bien sa profession.

» Il est vrai que vous comptez subsidiairement,- mon cher confrère, sur l'action de la civilisation, que vous appelez, par une ingénieuse image, « le niveau ascendant, marquant le pro- » grès continu » ; mais l'ascension de ce niveau est assez lente et le poignard est prompt. Protégeznous, en attendant, contre les mouvements de cœur des méchants. Des lois fortes, des magistrats vigilants sont nécessaires pour que nous soyons libres immédiatement et pour que nous puissions le devenir plus encore en concourant au progrès continu ; car, si les crimes étaient

impunis, si nous étions obligés de marcher armés de revolvers et d'épées, au lieu devancer vers la civilisation, nous retournerions ù la barbarie.

» Mais je me laisse aller à combattre des expressions qui sont plutôt des aspirations généreuses d'un grand esprit que les pensées pratiques d'un publiciste. La liberté que vous voulez est la « suppression graduelle de tout ce qui fait lé- » gaiement ou socialement obstacle au plein dé- » veloppement de la raison individuelle. » Point de difficulté entre nous ; car cette suppression graduelle suppose deux choses auxquelles je tiens également : un pouvoir gouvernemental ayant une juste part dans le progrès des institutions, et la hausse de la liberté, à laquelle je crois, et que vous me contestez.

* Vous me demandez de vous donner la définition de la liberté telle que je la comprends. Ma définition n'est pas nouvelle, et vous la trouvez à l'état d'axiome dans tous les livres élémentaires de la science politique. « La liberté est le droit > de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. »

> Vous ne l'entendez pas autrement, moucher confrère, car vous voulez qu'elle ne soit réalisée que le jour où la raison de tous les hommes sera tellement développée qu'aucun d'eux n'aura envie de nuire à autrui. Ce sera long; mais, en attendant, ma définition sera mise en pleine vigueur, et tous les esprits généreux continueront à travailler à la hausse delà liberté.

» Il me reste bien peu d'espace pour répondre à la seconde partie de votre lettre, celle qui se rapporte au domaine de ce pouvoir indivis que vous reconnaissez devoir exister au-dessus du pouvoir individuel. Je suis donc obligé d'aller tout de suite à cette conclusion finale de votre lettre :

« Voulez-vous me concéder la délégation, telle que je la conçois, à base restreinte, et je vous concéderai la délégation, telle que vous la demandez, à terme indéfini ? Alors nous cesserons de combattre, vous et moi , dans. des camps opposés; nos deux plumes s'uniront pour défendre cette transaction, avec toute la sincérité des sentiments qui nous animent. »

» La concession que vous me demandez me coûtera peu, car j'ai admis que les individus d'une

nation ne délèguent aux dynasties que la part de droits qu'ils ne peuvent exercer eux-mêmes. Vous voudriez restreindre te domaine t à l'ad- » ministration des biens nécessairement indivis, > à la rémunération des services rendus à l'Etat. » Vous me permettrez bien d'y joindre le gouvernement de la chose publique à l'extérieur, et ce devoir de protection des personnes et des propriétés nécessaire dans une mesure quelconque, au moins jusqu'à ce que le niveau ascendant de la civilisation ait élevé la moralité de tous au point où personne ne sera tenté de nuire à son prochain. Ce domaine est assez vaste pour contenter des opinions plus monarchiques encore, s'il est possible, que les miennes. J'accepte donc votre délégation à base restreinte, et j'enregistre avec joif* votre concession d'une délégation à terme indéfini, heureux d'entrevoir la possibilité de cet accord de l'autorité et de la liberté qui est 1 objet de mes vœux les plus chers et des efforts de ma vie entière.

» Veuillez agréer, mon cher et honoré confrère, l'assurance de tous mes sentiments dévoués. »

H. de Lourdoueix.

A M; DE LOURDOUEIX,

ri? kx chef df. la Gnxette de France.

« Mon cher et très honoré confrère,

d Oui, j'en conviens, je cherche dans la discussion la rectitude géométrique, et quand je m'en écarte, ce n'est jamais volontairement.

» Pourquoi ai-je adopté cette méthode opposée à la vôtre? — C'est que la mienne conclut et se vérifie, tandis que la vôtre élude et se dément ; c'est que la mienne porte avec elle-memela preuve et la solution, tandis que la vôtre ne porte en elle-même que l'inconséquence et l'expédient; c'est que la mienne fait la lumière, tandis que la

vôtre fait l'ombre ; c'est que la mienne, enfin, permettez-moi de vous le dire, n'a besoin que de 1 évidence, tandis que la vôtre a besoin delà force. » Cette méthode est celle professée par Larumiguière, disant : c Pourquoi le raisonne-

> ment ne serait-il pas pas aussi rigoureux dans » toutes les sciences que dans la science du cal- » cul, si tout raisonnement est un calcul et ne » peut être qu'un calcul ? >

» Cette méthode est celle de Locke, s'expri- ! mant ainsi : t La morale est Gapabîe de démon-

> stration aussi bien que les mathématiques. »

» Cette méthode est celle de Kant, la formu- ' lant en ces termes : « Le droit se déduit de la rai- » son ; tout y est de nécessité logique ; la peine ! » est le redressement d'une inconséquence logi- » que. »

» Je reprends et je dis :

» Ou l'homme est libre, ou il ne l'est pas. » S'il est libre, il ne relève que de lui seul. » S'il ne relève que de lui seul, il est à luimême son accusateur, son défenseur, son législateur, son juge, son geôlier, son bourreau.

9 S'il n'est pas libre, il faut avoir la franchise de l'avouer et la hardiesse de déclarer que la liberté n'existé pas et ne saurait exister.

» En effet,

> La liberté qui n'est pas une et indivisible , inaliénable et imprescriptible , n'est pas la liberté.

» Pas de liberté comme pas de vérité qui ne soit absolue.

» Un homme est plus ou moins esclave, mais il n'est pas plus ou moins libre; une chose est plus ou moins fausse, mais elle n'est pas plus ou moins vraie. 11 y a des degrés dans l'erreur; il y a des degrés dans la servitude; il n'y en a pas dans la liberté.

» La liberté relative n'est pas la liberté, c'est l'arbitraire tempéré.

» La liberté réglementée n'est pas la liberté, eVst la réglementation.

* La liberté tolérée n'est pas la liberté, c'est la tolérance.

» La liberté légale n'est pas la liberté , c'est la loi.

» Et cependant, mon cher confrère, c'est vous, vous l'inflexible logicien de la légitimité, vous qui ne souffrez pas qu'on en fausse le principe, c'est vous qui prenez parti pour la liberté légale contre la liberté légitime.

». La liberté légale est celle qui est la conséquence de la loi imposée.

» La liberté légitime est celle qui est la conséquence de la raison appliquée.

* La liberté légale est celle dont le plus faible ue jouit que par le bon vouloir du; plus fort.

» La liberté légitime est celle que tout être pensant a le droit de posséder et le devoir d'exercer.

i La liberté légale est la liberté de fait.

» La liberté légitime est la liberté de droit.

» Qui dit liberté légale dit le plus souvent liberté factice, relative , inégale, transitoire, intermittente, violée, aliénée, morcelée, contestée. * Qui dit liberté légitime dit toujours liberté naturelle, absolue, réciproque, définitive, permanente , inviolable , inaliénable , indivisible , imprescriptible, incontestée.

> Grande est la concession que vous croyez me faire, mon généreux contradicteur, en admettant « que les individus d'une nation ne dé-

* lèguent aux dynasties que la part de droits

* qu'ils ne peuvent exercer eux-mêmes. *

» Mais quels sont donc les droits qu'une dynastie est apte à exercer, et qu'un individu serait inapte à conserver ?

* Irréfutable, vous le pensez, est cette définition très connue de la liberté : « La liberté est le » droit de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui . »

* Je connaissais aussi cette définition. De ce qu'elle est banale, il ne s'ensuit pas qu'elle soit vraie. Toute banalité n'implique pas nécessairement une vérité.

» Qu'entendez- vous par ces mots : « Ne pas > nuire à autrui? »

i Est-ce que combattre l'esclavage et le servage là où ils existent, ce n'est pas nuire à tous les possesseurs d'esclaves et de serfs?

» Est-ce que combattre le privilège, ce n'est pas nuire à tous les privilégiés ?

i Est-ce que combattre une idolâtrie, ce n'est

pas nuire à tous ceux dont elle entretient la puissance?

* Est-ce que combattre .un abus, ce n?est pas nuire à tous ceux dont il fait la fortune ?

» Est-ce que combattre l'arbitraire, ce n'est pas nuire à tous ceux dont il constitue l'autorité ?

» Est-ce que combattre l'hypocrisie, ce n'est pas nuire à tous ceux dont elle est toute la vertu ?

» Est-ce que combattre l'erreur, ce n'est pas nuire à tous ceux qui soutiennent aveuglément ou sciemment qu'elle est la vérité ?

» Donc, si votre définition était irréfutable, nul, ne pouvant îe faire sans nuire à autrui, n'aurait la liberté de combattre l'esclavage, le servage, le privilège, l'idolâtrie, l'abus, l'arbitraire, l'hypocrisie, l'erreur.

» Je repousse donc votre définition, comme trop vague ou comme inexacte; si j'en adoptais une, ce serait celle de Locke. « La liberté, c'est » la puissance qu'a un agent de faire telle action » ou de ne pas la faire, conformément à la déter- > mination de son esprit, en vertu de laquelle il

» préfère Tune à l'autre, s Ce serait celle de Kant : « La liberté, c'est la raison agissante... La li- » berté est le droit de chacun de pouvoir faire ce » qui lui semble juste et bon sans dépendre en

* cela de l'opinion d'autrui. »

» J'ajoute:

» La liberté de l'homme, c'est la raison de l'homme. La liberté, c'est le pouvoir de la raison démontrée par le raisonnement et attestée par l'évidence.

» Qui n'a pas la raison n'a pas la liberté.

» Qui ne raisonne pas ou qui ne raisonne plus, est un enfant, un idiot ou un fou.

« L'enfant peut faire du mal> mais il ne sau- » rait mal faire. » Ce que J.-J. Rousseau a dit ainsi de l'enfant, je le dis de l'homme. « La méi chanceté n'est autre chose que le défaut de rai-

* son en un âge où elle est accoutumée à venir » aux hommes. x> Cette opinion de Hobbes est aussi la mienne.

* L'homme qui se trompe n'est pas libre de ne

pas se tromper. L'homme qui trompe se trompe.

» Qui raisonne et agit en conséquence de sa

— K7 — raison, s'il se trompe, a, pour le redresser ou le confondre, l'expérience qu'il acquiert, ou l'évidence qui le frappe ; cela suffit. Toute erreur s'expie, comme toute vérité prévaut. La peine de l'erreur sera d'être un jour l'erreur, comme la récompense de la vérité sera d'être un jour la vérité. « Nulle erreur ne peut être utile, comme

> nulle vérité ne peut nuire, » a dit M. de Maistre. « On trouve dans les vérités éternelles des » ressources contre les erreurs passagères, » a écrit Mmc de Staël. « Il n'y aurait point d'er-

> reurs qui ne périssent d'elles-mêmes rendues

> clairement, » a pensé Vauvenargues. Que l'erreur, mon cher confrère, ne vous alarme donc point ! Plus elle sera monstrueuse, et plus elle fournira d'arguments contre elle au raisonnement.

» Examinez bien; et vous reconnaîtrez que toute action porte en elle sa sanction, c'est-àdire sa peine ou sa récompense. Le mal est le mal, parce qu'il se punit de lui-même ; le bien est le bien , parce qu'il se récompense de luimême. Toute récompense décernée, toute peine

infligée, font donc double emploi. Pourquoi deu: peines pour un seul acte ? Pourquoi deux récoirt penses pour un seul fait? Pourquoi à la peîm naturelle ajouter une peine artificielle, la peim légale?

» Parce que, me dites- vous, l'impunité légal< serait la liberté de l'assassinat, la liberté du vol, la liberté du crime.

* C'est ce que je persiste à nier, c'est ce que je vais sommairement examiner.

i Qui tue ou qui vole prouve qu'il est inculte ou qu'il est insensé.

» Les lois ne punissent pas la folie, — donc il n'y a pas lieu de s'occuper d'elle ; doivent-elles punir la barbarie?

»Si, dans une société se disant civilisée, des hommes, en nombre plus ou moins considérable, peuvent y grandir sans culture, à qui la faute ? Est-ce la sienne ou la leur?

» Si ce n'est pas la faute de ces hommes, si c'est la faute de cette société, qui devra en porter la peine? Eux ou elle?

» Si c'est la société qui s'est rendue coupable

prévoyance, quelle sera la peine ? La peine farrelle est le risque social.

* Plus le risque sera grand, plus tôt il obligera société de remonter de l'effet à la cause, du

eurtrier au meurtre, du voleur au vol.

* Est-ce là ce que fait la société ? Non, pour soustraire à la responsabilité qu'elle devrait

tu contraire revendiquer afin de proportionner 'effort à l'obstacle, elle arrête le voleur, elle tue le meurtrier. Si elle ne tuait pas le meurtrier, si elle n'arrêtait pas le -voleur, y aurait-il plus de voleurs et plus de vols, plus de meurtriers et plus de meurtres ? Toute la question que je ne fais qu'effleurer ici, mais que je me propose d'approfondir dans un livre intitulé : Du droit de punir, toute la question est là. Je crois fermement que, loin de s'en accroître, le nombre ne tarderait pas à en diminuer, parce que plus le risque serait grave et manifeste, et moins chacun hésiterait à payer la prime nécessaire pour le conjurer à tout prix et par tous les moyens les plus efficaces.

Si, présentement, la société fait, pour étouffer dans leur germe le meurtre et le vol , tout ce

qu'elle peut, tout ce qu'elle doit faire, j'ai tort \ mais si, présentement, la société, s'endormant sur l'oreiller de la pénalité' légale, ne fait ni tout ce qu'elle pourrait, ni tout ce qu'elle devrait faire, j'ai raison.

9 Voici une nation de trente-cinq millions de têtes : après que j'en aurai retranché dix millions d'enfants, combien de têtes pensantes sur les vingt-cinq millions de têtes restant, combien d'hommes méritant le nom d'hommes, c'est-àdire agissant dans la plénitude qu'eussent acquise leurs facultés si ces facultés eussent été cultivées, c'est-à-dire s'ils eussent appris à raisonner et à se conduire en êtres raisonnables, c'est-à-dire s'ils eussent été , dès l'enfance , exercés à se servir de leur raison, de toute leur raison , rien que de leur raison ? En d'autres termes, sur ce nombre, combien de barbares et combien de civilisés? Si l'on compte à peine un civilisé sur dix barbares, sera-ton fondé à se plaindre que la barbarie nous déborde et nous menace? Si, renversant la proportion, on ne comptait déjà plus, au contraire,

qu'un barbare pour dix civilisés, est-ce que les risques de meurtre et de roi n'auraient pas diminué dans une proportion qui ne serait pas seulement de dix à un, mais qui serait peut-être de cent à un ? car l'exemple, cette instruction qui se donne sans frais et s'acquiert sans efforts, est une puissance qui, pour être incalculable, n'en est pas moins aussi grande qu'incontestable.

» Voici maintenant une famille de paysans composée du père, de la mère et de plusieurs enfants, filles Bt garçons, tous couchant pêle-mêle dans la même chambre et je pourrais ajouter sur la même litière : quelle différence appréciable entre eux et leur bétail, eux s'oubliant pour ne penser qu'à lui, eux lui prodiguant tous leurs soins et ne s'en donnant aucun? La loi, si elle est équitable, pour mesure de leurs sentiments prendra-t-elie les vôtres? pour règle de leurs actions prendra-elle les miennes? Il serait presque aussi juste de soumettre à la même loi l'animal et l'homme. Eh bien ! si la civilisation plus avancée ou plus générale, agissant avec toute la puissance du capital convergent, — passez-moi ce mot,

sauf à me demander de vous l'expliquer plus tard, — si la civilisation avait pénétré là où elle n'est pas encore parvenue, l'habitation du pauvre cesserait promptement d'être ce qu'elle est, non-seulement dans les campagnes, maïs aussi dans les villes. La civilisation, faute d'un conducteur de cette force encore imparfaitement connue et insuffisamment utilisée, fait-elle, pour transformer ces foyers de barbarie, tout ce qu'elle pourrait, tout ce qu'elle devrait faire ?

» Voici, sous mes yeux, une famille d'ouvriers composée du mari, de la femme et de plusieurs enfants ; cette famille aurait à peu près ce qui serait nécessaire à sa subsistance, si le chef de famille, quand l'ouvrage ne chôme pas, travaillait six jours par semaine à l'atelier, au lieu d'en, aller passer trois au cabaret. Eh bien ! que fait-on pour soustraire à la contagion, à l'hérédité de ce pernicieux exemple, les enfants de ce père abruti lui-même dès l'enfance parles privations, par la fatigue et n'ayant jamais ressenti les effets de l'épargne, laquelle l'eût changé, réformé, transformé? Que fait-on pour empêcher une si

funeste tradition de se perpétuer de génération en génération? On bâtit à grands frais quelques maisons de détention pour les jeunes détenus. Que deviennent-ils ensuite?

> Yoici deux prisons : Tune servant à la conservation de l'emprisonnement en commun; l'autre servant à l'expérimentation de l'emprisonnementcéllulaire; étudiez-en les habitants des deux sexes et de tous âges ; rendez-vous compte de Faction qu'elles exercent sur eux, puis dites-moi ce qu'U faut penser et attendre de la répression et delà puissance de l'intimidation?

* Est-ce qu'on attend que la guerre, ce risque qu'il serait si facile d'anéantir; est-ce qu'on attend que la guerre ait éclaté pour lever une armée, l'exercer, l'approvisionner, fabriquer des armes, fondre des canons, des boulets, des balles, bâtir des arsenaux et des casernes? Non; eh bien! ce qu'on fait presque sans compter, au prix de tant de millions, parce qu'on a contracté depuis des siècles l'habitude 4e le faire; ce qu'on fait contre le risque d'invasion territoriale et de domination étrangère , que ne le fait-on contre le

risque d'ignorance populaire et de barbarie relative?

» Dans cet ordre d'idées, n'y a-t-il pas, sinon tout, presque tout à faire?

» Qu'est-ce que le risque d'invasion territoriale et de domination étrangère comparé au risque d'ignorance populaire et de barbarie rela-, tive? L'Italien qui a cultivé sa raison, acquis du talent, conquis une renommée, en est-il moins un homme parce qu'il est réputé sujet de l'Autriche? Le Napolitain est-il plus libre que le Vénitien, et celui-ci l'est-il moins que l'Autrichien? Question incidente , que nous viderons un jour que vous le voudrez. Mais, fût-il né en Angleterre ou en Belgique , pays de liberté relative , est-ce un homme que l'être inculte en qui l'instinct est tout, en qui la raison n'est rien, qui marche pesamment courbé sous le double joug de l'ignorance et de la misère, lesquelles l'abrutiraient s'il pouvait être abruti ?

» Guerre à l'ignorance , guerre à la misère , guerre à la barbarie ! — voilà mon cri de guerre à moi. Hommes de sens et hommes de cœur, tous

suivez-moi, je vous précéderai; hommes de science et hommes de génie, tous, précédez-moi, je vous suivrai. Cette guerre-là, véritable guerre sainte, ne ferait pas couler de sang; elle n'arracherait pas le fils à la mère, le laboureur à la charrue, l'artisan à l'atelier;- elle rendrait abondamment à l'épargne individuelle l'argent qu'elle lui emprunterait momentanément ; elle n'appauvrirait personne , elle enrichirait relativement tout le monde. Chacune de ses batailles marquerait un progrès ; chacune de ses victoires serait un bienfait. Qu'on appelle dédaigneusement cette guerrelà, si 011 le veut, la guerre à coups de pistons, jamais le dédain qu'on lui jettera ne surpassera le mépris que j'ai pour la guerre à*coups de canon.

» C'est la guerre qui, dans les sociétés anciennes, y donna naissance à l'esclavage; c'est la guerre qui, dans les sociétés modernes, y perpétue la barbarie, le meurtre, le vol.

» Qu'est-ce que la guerre ? N'est-ce pas l'école et la glorification du meurtre?

» Qu'est-ce que la conquête? N'est-ce pas l'é- «Je et la glorification du vol ?

» Si le meurtre et le vol commis d'individu à individu sont des crimes punissables, comment cessent-ils de l'être quand ils sont commis de nation à nation ? Et si le meurtre et le vol commis de nation à nation ne sont pas des crimes punissables, comment les qualifie-t-on ainsi quand ils sont commis d'individu à individu ?

» Entre une nation et un individu, quelle autre différence y a-t-il qu'une différence de nombre? Quelle autre différence y a-t-il que celle qui existe entre la gerbe et Pépi, entre l'arme et le faisceau ?

» Quant à moi, sur quelque échelle, petite ou grande, sous quelque forme, justement ignominieuse ou faussement glorieuse, que le meurtre et le vol se commettent, se montrent, se déguisent, la qualification d'erreurs se traduisant par des risques, est celle qu'impartialement et logiquement je leur donne.

» La preuve que le meurtre et le vol sont des erreurs, c'est qu'il n'y a ni un vol ni un meurtre qui se puissent, ni en aucun temps ni en aucun pays, justifier par le raisonnement.

» Mais si le meurtre et le vol ne sont plus punis comme des crimes, s'ils sontconsidéréscomme des erreurs donnant naissance à des risques, comment les conjurer, comment empêcher qu'ils se multiplient, comment les rendre, au contraire, déplus en plus faibles, de moins en moins probables?

> Comment?

» En oessant de les enseigner ;

> En cessant de les glorifier ;

• En ne pervertissant plus l'esprit des enfants qu'on élève dans la dangereuse admiration des exploits meurtriers des Ànnibal et des César, des sacrifices humains tels que l'immolation du fils d'Abraham ou de la fille d'Agamemnon ; en reléguant tous ces faits monstrueux, repoussés par le raisonnement, dans une grande histoire de la barbarie qui montre ce qu'ont coûté et ce qu'ont produit toutes ces conquêtes fameuses qui ont ensanglanté et appauvri le monde ;

» En donnant au point d'honneur une nouvelle direction, au mot courage une nouvelle acception ;

» En abolissant le recrutement obligatoire;

» En déshabituant les jeunes générations de la guerre et du duel ;

» En abolissant la peine de mort ;

» En fermant les prisons et les bagnes, ces écoles supérieures de la récidive ;

» En cultivant la raison de chaque homme avec non moins de soins et de sollicitude qu'on en met à cultiver la plante qui nourrit un peuple ;

j> En perfectionnant, étudiant, multipliant tous les moyens de sûreté générale : chemins de fer, rues éclairées, veilleurs de nuit, surveillants de jour; en se servant de plus en plus des virements de partie au lieu de numéraire circulant ;

d En adoptant l'usage de la police d'assurance tenant lieu d'acte de naissance, de passeport, de livret, etc. ;

» En appliquant à l'extinction de tous les risques spécifiés la toute-puissance des primes d'assurances centralisées ;

» En rendant les moyens d'appropriation par le travail plus faciles que sans le travail; car le vol étant l'appropriation sans travail du bien

qu'on convoite, plus il sera facile de l'acquérir par le travail, et moins on sera tenté de le conquérir par la force ou par la ruse ;

* En faisant paraître, enfin, à tous les yeux le meurtre et le vol plus stupides encore qu'odieux.

* Je compare la société, telle quelle est, à une maison construite en bois et couverte en chaume, conséquemment exposée à de fréquents risques d'incendie ; aussi la prime payée par le propriétaire pauvre et mal logé est-elle infiniment plus élevée que la prime payée par le propriétaire riche et bien logé ; je compare la société, telle qu'elle pourrait être, à une maison construite en pierres, avec charpente en fer et couverture en zinc, conséquemment exposée à des risques d'incendie presque nuls. Que la civilisation fasse pour la grande demeure sociale ce qu'elle tend à faire pour toutes les demeures individuelles !

* Quels sont les pays où il se commet le plus d'assassinats et le plus de vols? Sont-ce les pays où la foi religieuse est la plus faible ? Non , ce sont les pays où les moyens de communication et de transport sont les plus arriérés, les plus impar-

faits. Preuves : l'Espagne et les États-Romains.

» Multipliez dans les rues le nombre des réverbères, vous y diminuerez le nombre des malfaiteurs. Étendez partout le réseau des chemins de fer, et vous restreindrez partout l'empire du meurtre et du vol. Croyez-moi, cette façon d'exproprier les malfaiteurs n'est pas la moins bonne.

» Les cuisiniers, dit Ménandre, ont fait bien > plus qu'Orphée pour apprendre aux hommes à » ne plus se nourrir de chair humaine. » Remarque parfaitement juste et qui ouvrait un horizon qu'on a trop négligé de regarder. Ce que les cuisiniers ont fait avec succès contre l'anthropophagie, il reste à le faire par des moyens analogues, quoique différents, contre le meurtre et le vol. Oui, oui, il y a d'autres manières de combattre le meurtre et le vol que d'arrêter les voleurs et de tuer les meurtriers.

» Tout bien procède d'un mal.

» Sans le mal pas de bien, comme sans l'ignorance pas de progrès, comme sans l'erreur pas de vérité, comme sans l'ombre pas de lumière.

» Or, comment l'homme s'y prend-il pour com-

battre l'obscurité physique ? Il ne la punit pas, il la dissipe.

» C'est ainsi que je voudrais que la société s'y prît pour combattre le mal, qui n'est lui-même que l'obscurité sociale. Je voudrais qu'elle ne le punît pas et qu'elle le dissipât,

»La société, sans s'en douter peut-être, est déjà entrée dans cette voie, car il y a bien des erreurs qu'elle punissait et qu'elle a renoncé à punir, laissant à la vérité seule, et non plus à la loi, le soin de faire justice. La société, qui est entrée dans cette voie, y marchera rapidement et sûrement dès qu'elle considérera l'existence du mal comme la naissance du bien, dès qu'elle cessera d'accuser là perversité des hommes pour n'accuser plus que la défectuosité des choses, dès qu'elle s'appliquera à les rendre de moins en moins défectueuses, dès qu'elle n'agira plus qu'en qualité de vaste société d'assurances contre tous • les risques susceptibles d'être prévus et prévenus , mesurant l'effort au péril, la prime à la probabilité, l'indemnité au sinistre.

» Le bien et le mal* sont relatifs.

» Ce sont les deux pôles de l'axe social ;

»Ce sont les deux extrémités du levier. On peut le raccourcir, mais impossible de supprimer Tune et de conserver l'autre.

» Doqc, il ne faut pas croire qu'en remontant de l'effet à la cause, qu'en ramenant à des classifications de risques toutes les qualifications de crimes, la prévoyance, aidée par la science, supprimera si instantanément et si radicalement le meurtre et le vol qu'il n'y aura plus ni voleurs ni meurtriers. Je ne le prétends pas. Mais sur quoi se fonderait-on pour demander à la prévoyance plus qu'on ne demande à la force, à la logique, plus qu'on ne demande à l'intimidation ?

» Est-ce que sous le régime de l'intimidation et de la répression les prisons sont vides et les échafauds désœuvrés?

» Entre les deux régimes rivaux : le régime en vigueur et le régime en perspective, le régime de la prévoyance et le régime de la force, le régime de l'impunité et le régime de la pénalité, la question n'est et ne saurait être qu'une question de deux quantités comparées. La quantité

pourra être considérablement réduite, mais elle ne sera jamais absolument nulle.

» La société marche bravement d'un pied sans trop fléchir sous l'immense poids des risques qui se nomment apoplexies, épidémies, maladies, accidents, incendies, naufrages, inondations, grêle, épizooties, faillites, etc. ; pourquoi la société ne marcherait-elle pas tout aussi bravement de l'autre pied sous le poids infiniment moins lourd des deux risques qui ont été qualifiés meurtre et vol, risques infiniment plus faciles à combattre, infiniment plus faciles à conjurer ? Lorsque l'homme est exposé à tant de risques de mort prématurée et de ruine imméritée, les deux risques les moins probables, le risque d'être assassiné et le risque d'être volé, commandent-ils qu'on s'en préoccupe exclusivement? Ces deux risques individuels, le risque de perdre la vie par un assassinat et le risque de perdre sa bourse par un vol, dans une société déjà parvenue à un certain degré de civilisation, peuvent-ils être mis en balance avec le risque social de perdre sa liberté par l'usurpation? Est-ce que l'impunité de la tyrannie n'a

pas toujours été et ne sera pas toujours un risque plus général que l'impunité de l'assassinat? Est-ce que tous les assassins et tous les voleurs du monde ont jamais moissonné et moissonneront jamais autant de vies et de fortunes qu'en ont moissonné les guerriers et les conquérants ? Eh bien ! contre l'impunité de la tyrannie, contre l'impunité *de la guerre, contre l'impunité de la conquête, que proposez- vous, mon cher confrère ?

» Contre la liberté indivisible telle que je l'ai exposée, vosobjections, en résumé, sont celles-ci:

» Premièrement, que je fais dépendre cette liberté d'une hypothèse dont la réalisation peut exiger une -longue suite de siècles si l'on attend que la raison de tous les hommes soit tellement développée qu'aucun d'eux n'ait envie de nuire à autrui ;

» Deuxièmement, qu'il ne faut pas uniquement songer k l'individu fort et puissant qui veut pouvoir dire ce qu'il pense et faire ce qu'il dit sans être justiciable d'aucun tribunal, qu'il faut aussi songer au voisin, au faible, à l'or-

phelin, à la veuve, à l'homme bon et inoft*ensif, qui a bien des droits aussi, ne fût-ce que le droit de vivre ;

» Troisièmement, qu'il n'y aura pas toujours près de l'homme passionné qui aura médité la mort d'un ennemi, d'un rival, d'un riche qu'il voudra dépouiller, un dialecticien éloquent pour lui démontrer Terreur de son jugement ;

» Quatrièmement, que lorsqu'il s'agira d'apprécier si tel individu ayant fait de sa liberté tel usage était en pleine possession de sa raison, il faudra des juges, qu'ainsi je reconstitue par la logique les tribunaux qu'inconsidérément je propose d'abolir;

» Cinquièmement, que s'il est facile au publiciste de tracer une ligne géométrique dans toute sa rigidité, sans aucun souci de ce qu'on nomme la morale et la justice, la société qui vaudrait réaliser cette théorie n'aurait pas la même facilité;

» Finalement, que si les crimes étaient légalement impunis, la société retournerait à la barbarie.

» A vos objections, voici mes réponses : » Premièrement, je ne fais pas dépendre l'application de la liberté d'une hypothèse, mais de la substitution qui peut être immédiate, du régime de la prévoyance organisée au régime de la force organisée, de la puissance de la civilisation à l'impuissance de l'intimidation ;

» Deuxièmement, je pense au voisin quand je propose, pour rendre plus rares les risques de mort par l'assassinat et de ruine par le vol, de s'y prendre comme on s'y est pris pour rendre de plus en plus rares les risques de mort et de ruine par la foudre, à laquelle on a opposé le paratonnerre; par la vapeur, à laquelle on a opposé la soupape et la division tubulaire de la chaudière ; par la tempête, à laquelle on a opposé la solidité et la rapidité progressive des navires, etc. . . Tout a les risques, rien n'en est exempt. Le chemin de fer a ses risques comme la diligence avait: les siens, la navigation à vapeur comme la navigation à voiles, le régime de la liberté que je soutiens comme le régime de la tyrannie que vous ne défendez pas, comme le régime de l'autorité

que vous défendez ; ce qui n'est pas une raison de conclure ni contre les chemins de fer, ni contre la navigation à vapeur, ni contre la liberté indivisible, si ces progrès réunissent à des avantages plus grands des risques plus faibles;

» Troisièmement, il n'y a pas toujours non plus un dialecticien éloquent près de tout roi passionné pour l'empêcher de convertir les instruments de gouvernement et de justice en instruments de domination et d'arbitraire ; et cependant de ce risque vous n'en tirez pas la conséquence qu'il faut condamner et supprimer la royauté ;

» Quatrièmement, je ne saurais concevoir ce que je ne saurais, ce que je n'oserais appliquer;

* Finalement, pour quelques actes réputés criminels qui sont punis, il en est un bien plus grand nombre non moins nuisibles, plus funestes peut-être, qui jouissent de l'impunité, sans que la société, cependant, retourne à la barbarie. Ainsi l'on punit la diffamation et Ton ne punit pas la flatterie. La flatterie, qui perd les rois, qui mine les peuples, est-elle donc moins funeste que

la diffamation? Connaissez-vous contre les flatteurs des lois préventives, des lois répressives, des peines infamantes? Citez-les; à mon tour, s'il le faut, je vous citerai des actes nombreux qui passent pour légitimes après avoir passé pour criminels, etpour criminels après avoir passé pour légitimes, ce qui prouve que la notion du bien et du mal est variable selon les temps et selon les lieux, observation que je ne fais que répéter ici après Pascal.

* Aussi rationnellement ne devrait-on dire jamais :

» Ceci est bien et cela est mal ;

* Ceci est juste et cela est injuste ; » Ceci est vrai et cela est faux ;

* Ceci est sage et cela est fou.

» On devrait dire toujours :

» Ceci est logique et cela est inconséquent.

» La logique, quoi que vous en disiez, mon très habile contradicteur, est àla société ce que la ligne est à la géométrie. Concevez donc une ligne qui n ait pas deux extrémités?

» Soyons logiques.

» Ou l'intimidationpénale exerce une influence salutaire, ou elle n'exerce qu'une influence imaginaire.

» Si elle n'exerce qu'une influence imaginaire, quel sera le danger d'y renoncer?

» Si elle exerce une influence salutaire, il faut se hâter de donner raison à Diderot justifiant la torture et à de Maistre glorifiant le bourreau , contre Montesquieu et Beccaria vantant l'adoucissement des peines, mais n'osant pas conclure, n'osant pas en demander l'abolition.

• Cependant, ou l'adoucissement des peines n'est qu'une transition, ou elle est une inconséquence.

» II faut opter.

» Une lettre a des bornes qu'on ne peut franchir ; ces bornes m'obligent de m'arrêter ici, quoique je n'aie fait qu'effleurer la question de la liberté indivisible, d'où dérive la puissance individuelle. Toutefois, je ne clorai pas cette lettre, déjà si longue, sans y ajouter quelques mots sur le dernier paragraphe de la votre. Ce paragraphe est relatif à la puissance indivise, dont vous pen-

sez, mon cher confrère, que je n'ai pas fait la part assez grande.

» Kassurez-vous : simple, très simple sera le gouvernement de la chose publique à l'extérieur, lorsque la substitution de l'impôt volontaire à l'impôt forcé , et de l'enrôlement volontaire au recrutement obligatoire, aura mis fin à la barbarie de la guerre ; lorsque le principe de la réciprocité, aussi facile à appliquer entre peuples qu'entre individus, aura rendu superflus tous les traités, tous les tarifs, simplifié tous les rapports; lorsqu'il ne s'agira plus de combattre mais d'échanger, de vaincre mais de convaincre, de conquérir mais de civiliser.

» Depuis le commencement des siècles, qu'apprend-on aux peuples, et conséquemment aux hommes? On leur apprend à se battre, à s'égorger, à se piller. C'est la continuation de la barbarie. C'est cela maintenant qu'il faut leur désapprendre. C'est la mission de la civilisation.

» Vous me demandez ce que j'entends par ces mots : la civilisation !

» La civilisation est l'état d'une société qui

respecte à l'égal Tune de l'autre la vie humaine et la pensée humaine. La civilisation est proportionnelle à ce respect. H en est la mesure.

» Croyez, mon cher et honoré confrère, à la réciprocité de mes sentiments.

Emile de tiirardin.

A M. DE GIRAMHN.

« Mon très cher et très honoré confrère,

» Comment se fait-il que nous soyons presque d'accord quandnous raisonnons sur les principes, et que cet accord disparaisse quand nous raisonnons sur leur application?

» Vous voulez la liberté et je la veux aussi.

» Vous me concédez le pouvoir indivis, avec Thérédité rationnelle.

» Je vous accorde sans difficulté que la délégation, source de ce pouvoir, n'est jamais faite sans réserve.

» Mais quand il s'agit de l'usage de la liberté

et de Pexercice du pouvoir, les distances se refont entre nous. Vous voulez que la liberté aille jusqu'au droit d'attentat et que le pouvoir pu*blic reste désarmé devant elle. Vous voulez que les délits et les crimes disparaissent de la législation et même du langage; que la conscience humaine en soit totalement affranchie. Et moi je maintiens, à coté de la liberté, la justice, la morale et la conscience humaine, et la valeur des mots, signes représentatifs des idées universelles, puisque, dans tous les siècles et chez tous les peuples, les mots ont une valeur identique pour qualifier les mêmes actes de liberté ;

J'appelle un sot un sot, et Rollet un fripon ;

et vous appelez Rollet un innocent qui se trompe.

» Pour m'entendre avec vous, mon cher confrère, il faudrait me séparer du genre humain tout entier. Est-ce possible, quand ma conscience me dit que le genre humain a raison ?

» Votre lettre d'hier peut m'aidera comprendre notre dissidence et me fournir les moyens de la faire cesser.

» Je m'explique :

» Si, d'accord sur les principes, nous ne nous entendons pas sur leur application, c'est que, pour aller des principes à l'application, nous suivons deux méthodes différentes. Laquelle est juste, laquelle est fausse? C'est la première question à dégager pour arriver à un rapprochement.

» Vous commencez votre troisième lettre en constatant cette différence entre nos deux méthodes; vous donnez tout l'avantage à la vôtre, et cela est bien naturel; mais je défendrai la mienne, dussiez- vous dire aussi que j'ai mes raisons pour cela. Votre méthode consiste à transporter la géométrie dans la politique.. Pascal a cherché avant vous si la dialectique pouvait prendre cette forme, il a échoué dans cette tentative : c'était cependant un grand géomètre et un grand écrivain.

» La géométrie, mon cher confrère, est une science mathématique, et la politique est une science morale. La première opère sur des êtres matériels et inorganiques, sur une nature brute et inerte ; la seconde agit sur des êtres organisés

et vivants, spirituels et libres; cette distinction essentielle a bien son importance ici.

» Le géomètre qui tire une ligne droite n'a donc à s'occuper que de la rectitude de son tracé. En est-il de même du publiciste? Les molécules qu'il traverse ont du sang et des larmes pour accuser, non pas seulement les écarts de son crayon, mais encore sa rigidité impitoyable.

» Je vais plus loin, au risque de me perdre un moment dans les abstractions où le sujet m'entraîne.

» Peut-on voir une rectitude géométrique dans un raisonnement poussé à l'extrême à travers le monde des idées? Non sans doute, car on n'est pas géomètre par cela seul qu'on tire une ligne droite à travers l'espace. La géométrie, comme son nom l'indique, sert à mesurer la terre; elle la mesure par la loi du triangle, dont l'angle est le principe, et l'angle suppose deux lignes qui se joignent et se servent mutuellement de point de départ. Il ne suffit donc pas qu'une ligne soit droite pour avoir une valeur géométrique, il faut encore qu'elle s'appuie sur une autre ligne.

» Or, je vous le demande : sur quelle ligne vous appuyez-vous pour tirer de l'idée de liberté toutes les déductions absolues que vous m'opposez? Est-ce sur la ligne du devoir? est-ce sur la morale, sur la justice, sur la raison universelle? Non ; votre rectitude inflexible n'a nul souci de toutes ces choses assez mal traitées par vos déductions. Vous les violez même évidemment en ôtant au crime soji nom ; en le déclarant impunissable, vous partez del'idée de liberté pour conduire directement cette idée à travers toutes les autres, voulant qu'elle soit à son arrivée aussi absolue qu'à son point de départ; et vous en faites un instrument de destruction pour les autres principes. Ainsi agissent, laissez-moi vous le dire, les absolutistes de l'autorité, qui détruisent la liberté, les absolutistes de l'égalité qui détruisent la propriété, les absolutistes de l'unité qui détruisent la diversité, les absolutistes de la raison humaine qui détruisent la divinité, ceux du spiritualisme qui nient la matière, et ceux du matérialisme qui nient l'esprit. Tous ces hommes pratiquent ce que vous appelez la rectitude géo-

métrique.. Ils croient porter l'évidence dans les esprits ; ils n'y portent que le trouble ; ils croient faire naître des convictions, ils soulèvent des protestations; ils se croient forts, ils ne sont que violents.

y Cela est si vrai, mon cher confrère, que pour faire triompher votre idée de liberté rectiligne, vous êtes obligé de nous composer toute une philosophie, tout un ordre social nouveau, une morale nouvelle ; de changer tous les rapports des hommes entre eux, toutes les lois divines et humaines, et jusqu'à la valeur des mots du langage usuel : le tout pour tomber vousmême dans des contradictions singulières; comme l'éclair qui, malgré saforce de projection, ne dessine dans le ciel que des zigzags; car l'électricité elle-même a besoin d'un conducteur.

» 0 inconséquence des grands esprits! Vous n'admettez de raisonnement vrai que celui qui part d'une idée, en lui sacrifiant toutes les autres, et vous taxez d'ignorance et d'erreur, même d'idiotisme et de folie, le malfaiteur qui, faisant abstraction de la justice, de la morale, de la re-

ligion naturelle et révélée, va droit au but que sa passion lui a montré en prenant les moyens de l'atteindre.

» Vous me dites : « La preuve que le meur- » tre et le vol sont des erreurs, c'est qu'il n'y a » ni un vol ni un meurtre qui se puissent, ni en » aucun temps, ni en aucun lieu, justifier par ,» le raisonnement; » cela est vrai du raisonnement qui se puise dans les principes de justice, dans la loi morale, dans la conscience, oette lumière que Dieu a plaoée dans le oceur del'homme comme la lampe dans le sanctuaire. Mais éteignez cette lampe, et prouvez, si vous le pouvez, à l'homme qui veut de l'argent et qui se détermine à le prendre dans la pocke de son voisin, que son raisonnement est erroné, que son moyen n'est pas en rapport direct avec son but. Trouvez donc à lui opposer une considération quelconque qui ne soit pas puisée dans une obligation morale méconnue par lui et déclarée sans valeur par vous-même, puisque vous ôtez toute criminalité au vol et au meurtre. Trouvez, pour condamner sa géométrie, un argument qui ne condamne pas le vôtre !

> Pardon, mon cher confrère, de traiter si mal votre méthode ; mais je fais plus ici que défendre la mienne, je défends mon principe, qui est la légitimité universelle; je défends le droit et la. justice; je défends la société et l'humanité; je défends même contre vous — remarquez-le bien, je vous prie — la vie et la propriété de l'individu que vous invoquiez contre moi dans votre première lettre.

» Je viens maintenant à la méthode que je pratique : vous m'aiderez vous-même à l'exposer.

» Je trouve, en effet, dans votre lettre cette pensée : « La liberté, c'est le pouvoir de la Eaison * démontrée par le raisonnement. »

* Vous admettez donc qu'il y a en dehors de l'homme une Raison indépendante de l'individu, puisque son raisonnement le conduit à la connaître et lui sert à la démontrer.

» Si cette concession n'est pas dans votre volonté, elle est dans votre phrase, et cela me suffit.

» Cette Raison , que tous les individus peuvent connaître, est donc universelle. Si elle est

universelle, elle n'est pas seulement de tous les lieux, elle est de tous les temps, ou plutôt elle est supérieure aux temps et aux lieux : elle est éternelle.

» Si elle est éternelle , elle est donc la vérité absolue ; le raisonnement individuel qui la contredit n'est donc pas raisonnable ; il est donc entaché d'erreur et de fausseté.

» Maintenant, qu'est-ce que la Raison, indépendamment de la faculté de raisonner?

» Qui dit Raison dit un ensemble de rapports nécessaires entre des principes nécessaires, dérivant tous d'une source unique, source divine assurément ; car là où sont l'éternité et la vérité absolue, là est la divinité.

> La source des principes étant unique, il ne peut y avoir entre leurs conséquences ni contradiction ni antagonisme.

» Les lois , les rapports dont se compose le monde intelligible, sont représentés dans toutes les langues humaines par des mots. Les rapports de ces mots entre eux doivent être les mêmes que les rappotf s des idées entre elles.

> La dialectique, qui est la connaissance des termes dont se compose chaque dialecte et des rapports de ces termes, toujours correspondants aux lois et aux idées dont se compose la raison divine, est donc le grand instrument du raisonnement humain. Cet instrument est si puissant qu'il oblige ceux qui veulent nier Dieu à le confesser (1); ceux qui voudraient nier la Raison, à la déclarer.

» La logique, qui est la force des mots, est aussi la force de la Raison . Toute déduction d'une idée vraie qui détruit une autre idée vraie n'est pas logique; car on ne peut tirer d'un mot un antagonisme qui n'est pas dans les choses : voilà ce qu'on doit avoir présent à la pensée quand on discute. Il ne faut pas, en raisonnant, détruire l'unité de la Raison ! Du moment où , en théologie, vous déduisez de l'idée de la Grâce la négation du libre arbitre, vous n'êtes pas dans la logique ; du moment où, en politique, vous déduisez de l'idée de liberté la négation de l'autorité, vous n'êtes pas dans la logique.

(1) L'athée dit : Dieu n'est pas, c'est-à-dire L'ÊTRE M'EST MS. — L'athée a reconnu L'ÊTRE. Il s'est démenti lui-même.

• Le dialecticien véritable et le logicien sérieux doivent chercher dans les profondeurs de la Raison éternelle les ordres d'idées où des principes qui leur paraissent contradictoires s'accordent et s'harmonisent ; c'est dans les hauteurs du monde intelligible que les intelligences divisées peuvent se rapprocher et s'unir.

* Ma méthode pour raisonner en politique est donc celle qui tient compte de l'existence simultanée des principes nécessaires. Loin de les sacrifier à un seul d'entre eux , je cherche à les concilier, ou plutôt à m'accorder avec eux. Je m'efforce , autant que ma faiblesse peut me le permettre, de mettre ma raison imparfaite en rapport avec la Raison universelle et éternelle.

> La justice , la morale, la liberté, l'autorité, Tordre, l'amour, voilà pour moi des lois qui me lient et me soutiennent; elles me prêtent leur force logique ; si j'en abandonnais une seule, je ne me sentirais plus dans la vérité.

» Vous êtes donc, mon cher confrère, dans une grande erreur quand vous croyez que je dénie la bonté, la légitimité de la logique dans les discus-

sions politiques ; et ce n'est f)as sans étonnenient que j'ai lu cette apostrophe dans votre lettre :

« La logique, quoi que vous en disiez, est k la » société ce que la ligne est à la géométrie. »

» Où donc ai-je dit le contraire? C'est précisément ma pensée que vous exprimez si bien dans ce passage. C'est ma méthode de discussion que vous définissez en opposition à la vôtre.

» Oui, je crois que la logique est l'instrument du raisonnement politique, comme la ligne, ou plutôt le triangle, est l'instrument du raisonnement géométrique ; non qu'il y ait une rectitude et une ligne droite dans la logique , mais cette ligne imprégnée de la lumière, de la force et de l'amour qu'elle puise dans le foyer des vérités éternelles, ne détruit que l'erreur et le mal, et ne sert qu'au triomphe du bien.

» Je me suis laissé aller bien loin, mon cher confrère, dans cette discussion de nos deux méthodes, parce que je vois dans leur différence la cause principale de* nos dissentiments.

* Il ne me reste que bien peu d'espace pour aborder le fond de votre lettre et ce qui constitue

votre système politique. Je remets donc à demain cet examen ; mais je veux bien vous le dire dès aujourd'hui : dans le système que vous exposez, tout n'est pas désaccord entre nous.

» J'admets, par exemple, que les moyens directs employés par la législation pour combattre le vol et le meurtre ne paraissent malheureusement pas suffisants pour en préserver la société, et qu'il faudrait, par des moyens indirects, suppléer autant que possible à ce qu'il y.a d'inefficace dans l'action des lois pénales. Ainsi, l'instruction saine des masses doit être l'objet de la sollicitude des gouvernants. Non-seulement dans le système pénitentiaire tous les problèmes ne sont pas résolus, mais d'autres questions également importantes ont été mal posées' et mal comprises, ne serait-ce que celle des colonisations. Je ne combattrai donc pas toutes vos critiques sur certaines inconséquences qui subsistent dans la civilisation moderne, et vous me trouverez tou? jours avec vous pour en signaler la portée funeste sur l'éducation des populations ; mais où je ne pourrai vous suivre, c'est dans le conseil que

vous donnez d'abandonner les moyens directs en faisant l'essai des moyens indirects , et de renoncer à qualifier du nom de crimes et de délits des attentats qui ont bien réellement ce caractère, et qu'on ne pourrait déclarer innocents et impunîssables sans violer la morale et la raison. * Vous voulez, mon cher confrère, combattre la barbarie par de nouveaux développements de la civilisation. Je le veux aussi; mais convenez que ce serait pn singulier moyen pour civiliser les masses que de détruire en elles le sens moral, en leur disant que le crime n'existe pas et qu'il n'y a pas d'acte de liberté qui puisse être coupable en lui-même. Si cet enseignement était donné par les gouvernements et les classes éclairées , ne craindriez- vous pas de voir la dépravation et les attentats prendre des développements tels que tous les moyens indirects seraient sans aucune valeur pour empêcher la société de périr? Vous croyez que ce serait la civilisation qui serait victorieuse; mais, si elle détruisait la morale , elle abandonnerait le combat, et ce serait la barbarie <iui prévaudrait.

* Voilà les terribles chances que vous nous conseillez de courir. C'est à y regarder à deux fois , vous en ponviendrez , et ce conseil .vaut bien la peine d'être examiné à fond.

» Vous croyez avec une ferme confiance que le progrès incessant de la civilisation pourra rendre les attentats et les crimes moins nombreux qu'ils ne le sont aujourd'hui. Cette foi dans Tinconnu ne se trouve que dans les âmes généreuses; elle est digne de louange, parce qu'elle est un hommage implicite à la sagesse du gouvernement providentiel qui nous conduit depuis le commencement des temps vers un but situé audelà des horizons de l'humanité. Pour faire l'œuvre divine, nous n'avons pas besoin d'être dans le secret de cette œuvre; il nous suffit d'avancer avec l'amour du bien dans le cœur. Tout homme qui marche sert le progrès. Il n'y a que les stationnaires qui soient des ouvriers inutiles. Quant aux rétrogrades, l'histoire de ces soixante années suffirait à nous prouver que les bénédictions de Dieu ne sont pas sur eux.

» Mais cette foi que nous avons dans la sagesse

divine doit-elle nous faire abandonner la sagesse humaine ?

* Ce serait folie d'agir ainsi.

* C'est cependant ce conseil que vous donnez aune société troublée et menacée par la hardiesse — je pourrais dire par la témérité — de ses tentatives. Après les théories socialistes de Saint- Simon et de Fourier, après Ylcarie de Cabet, après la centralisation du travail dans l'Etat par M. Louis Blanc, et les banques d'échange de M. Proudhon, vous voulez que nous renoncions aux moyens directs de répression, que nous déclarions le vol et le meurtre innocents, que nous brûlions nos Codes, nos catéchismes et nos livres de morale ; que nous abolissions les tribunaux et •lue nous démolissions les prisons, et tout cela parce que la liberté, telle que vous la concevez, ne comporte aucune restriction, aucune règle !

» Mais d'abord votre théorie de liberté est-elle juste? C'est là une première question, etla preuve qu'elle ne Test pas, c'est que vous êtes obligé, pour la défendre, de sacrifier la propriété et le droit à l'existence de tous les individus, car lors-

qu'un seul d'entre eux est livré aux meurtriers, tous le sont.

» Mais cette théorie, fût-elle aussi vraie qu'elle me paraît fausse, comment donc pourriez-vous croire que la société fût obligée de s'immoler elle-même à une théorie absolue ? Est-ce que pour elle le principe le plus absolu n'est pas la nécessité de son existence ?

p Votre argumentation pour la conduire à ce suicide est résumée dans ce passage de votre lettre :

« Si la société ne tuait pas le meurtrier, si elle n'arrêtait pas lfe voleur, y aurait-il plus de voleurs et plus de vols, plus de meurtriers et plus de meurtres? Toute la question est la. »

» C'est donc à une question que vous voulez que la société se sacrifie? Je vous remercie pour elle!

» Vous ajoutez :

« Je crois fermement que, loin de s'en accroître, le nombre des voleurs et des meurtriers ne tarderait pas à diminuer, parce que... plus le risque serait grave

et manifeste, et moins chacun hésiterait à payer la prime nécessaire pour le conjurer à tout prix et par tous les moyens les plus efficaces. »

>Le remède est-il aussi clair, aussi certain que le danger?

* Quand tout le monde, effrayé du déchaînement des meurtriers et des voleurs, s'empresserait de payer sa prime d'assurance contre les risques de vol et de meurtre, que feriez- vous de l'argent, si vous vous êtes ôté les moyens directs d'arrêter les malfaiteurs et de les punir? Emploierez-vous cet argent en moyens indirects, en construction de réverbères et de chemins de fer? Prenez-y garde , la compagnie d'assurance qui ferait un emploi si incertain des primes de ses clients n'en augmenterait pas le nombre.

* C'est ici le lieu, mon cher confrère, d'aborder cette idée d'introduire dans le gouvernement des sociétés les données et les combinaisons qui servent de base aux compagnies d'assurances, et de tout réduire, dans la politique et dans la morale , à des risques qu'on peut couvrir par des primes.

— no —

* Cette idée, dont l'originalité vous-appartient et qui semble occuper dans votre esprit une place dominante, ne se présente dans notre discussion que d'une manière incidente. Il sera donc difficile à nos lecteurs, comme à moi, d'en apprécier la valeur, et je crois vous rendre service en vous avertissant qu'elle aurait besoin d'être expliquée.

* S'agit-il de l'appliquer à l'impôt, en ce sens que la contribution de chacun de nous serve, en effet , à nous garantir contre les isques d'anarchie, d'invasion du territoire, d'inondation des fleuves, d'attentats contre les propriétés et les personnes, cette idée n'aurait rien d'inacceptable, et l'innovation ne serait que dans les mots.

» Nous sommes tous pour Y impôt volontaire, puisque nous disons, avec nos pères, que € l'im- » pot n'est légitime que lorsqu'il est consenti par » ceux qui le payent. * C'est sur ce principe que nous nous sommes fondés, Genoude et moi, pour demander le vote universel.

> Mais, si vous entendiez que la prime d'assurance pût avoir pour effet de détruire le risque contre lequel on se fait assurer; qu'ainsi on

n'aurait pas besoin de combattre le mal ; qu'on lui aurait voté même son caractère et son nom , par cela seul qu'on aurait porté son argent au caissier de la compagnie , alors nous cesserions non-seulement de nous accorder, mais de nous eomprendre.

* Comment ! parce que je me serais fait assu rer contre le risque d'assassinat, l'assassinat ces serait d'être un crime? Si j'étais tué par un as sassin, ce ne serait plus un mal ni pour lui, ni pour la société, ni pour.ma famille? On indem niserait mes héritiers, direz-vous , et , le dom mage étant réparé, personne n'aurait rien à dire Le mort, assurément, ne réclamerait pas ; mais croyez-vous que sa famille se tiendrait pour consolée? Y a-t-il un rapport possible entre une somme d'argent et la somme d'affection que nous portons aux êtres qui nous sont chers? Voudrieztous nous ramener à la loi des Francs-Saliens, où tous les crimes étaient tarifés?

> Et ceux qui craindraient d'être assassinés à leur tour par la liberté des meurtriers, pensezvous que leur anxiété cesserait parce que la com-

pagnie d'assurance aurait fidèlement rempli son engagement envers les parents des victimes tombées à leurs côtés?

> Si Tindemnité fixée pour un dommage détruisait la criminalité de Pacte qui produit ce dommage, on ne devrait donc pas poursuivre Tîncendiaire d'une maison munie de la plaque? Si votre idée était juste et vraie, le nombre des incendies aurait diminué depuis que les assurances se sont généralisées : c'est le contraire qui a lieu, nous dit-on. Si Ton cessait de punir les incendiaires, croyez- vous que ce nombre n'en serait pas plus grand encore?

» Vous ne voulez pas que l'assassinat soit un crime du moment où il deviendra un sinistre ; mais l'action d'incendier une propriété par haine ou par vengeance est-elle moins méchante parce que l'effet de cette action a pris le nom de sinistre dans la langue bureaucratique des assureurs?

j> Le contrat qui se fait entre une compagnie et des individus, pour réparer en faveur de ceuxci certains dommages accidentels, n'a rien de

commun avec la morale. Ces contrats sont des spéculations industrielles bonnes au point de vue de l'économie sociale ; la morale ne condamne pas les assurances ; pourquoi les assurances con» damneraient-elles la morale?

» Si les assurances contre l'incendie, la grêle et les naufrages, les assurances contre les épi* démies et même contre la mort n'empêchent ni les maisons de brûler, ni les vaisseaux de sombrer, ni le choléra, ni la mort, comment donc entendez-vous que les assurances contre l'assassinat et* le vol préservent les citoyens d'être assassinés et volés?

» Voilà, mon cher confrère, ce que vous ne ferez jamais comprendre à vos lecteurs, malgré tout l'esprit et toute la verve que vous dépensez dans cette thèse.

» Au fond, les assurances sont un jeu de hasard, jeu dont les chances sont calculées sur des tables de probabilités à peu près certaines pour les assureurs, mais qui n'empêchent jamais le mal et ne peuvent le réparer qu'en partie après qu'il a été commis.

» Que des armateurs qui ont mis leurs capitaux en ôommun pour équiper un navire soient indemnisés de la perte de leur argent et de leurs marchandises si ce navire fait naufrage, cela empêchera-t-il que les matelots et les passagers n'aient été livrés aux horribles angoisses d'une submersion ? L'Océan rendra-t-il aux familles éplorées les victimes qu'il aura englouties, et l'humanité tout entière cessera-t-elle de frémir d'épouvante en lisant les récits de cette catastrophe, parce que des négociants, bien paisibles dans leurs hôtels confortables, auront encaissé le prix intégral de leur navire, et qu'on leur aura payé toutes leurs planches et jusqu'au dernier cordage ?

» Avez-vous entendu dire qu'après un sinistre de ce genre, les compagnies d'assurances maritimes et les armateurs aient pris des mesures pour rendre les vaisseaux plus solides ? Pourquoi voudraient-ils diminuer la probabilité d'accidents sur lesquels s'établissent la spéculation des uns et la sécurité des autres? Le système des assurances, dans les cas qui dépendent de la

puissance humaine, au lieu de porter les esprits à la prévoyance, les porte à l'insouciance. Comment donc appliquer ce système au gouvernement des sociétés, dont le devoir est de combattre le mal dans ses causes et d'en diminuer les effets?

* Il y a, dans les accidents qui menacent perpétuellement Thumanité, une nature d'intérêts que les assurances sont absolument impuissantes a sauvegarder, et ces intérêts sont précisément ceux qui nous touchent de plus près : ce sont les intérêts d'existence de chaque individu ; c'est notre vie elle-même, en péril sur terre comme sur mer dans notre lutte contre les éléments et contre la perversité humaine, plus dangereuse pour nous que les fléaux physiques.

> Vous le savez si bien, mon che« confrère, que, tout en confondant dans votre dialectique les mots de risques et de primes, qui appartiennent aux sciences économiques, avec les mots de liberté et de pénalité, qui appartiennent à la science politique, vous voulez que la société emploie toute son intelligence, tous ses moyens de

persuasion et d'instruction pour empêcher les crimes de se multiplier.

* Je n'ai point d'objection assurément contre cette extension de la prévoyance sociale, et je marcherai volontiers à votre suite pour vous aider à rendre les hommes meilleurs tant par les moyens indirects que par les moyens directs , à cette condition toutefois que vous ne commenciez pas par abolir la morale et par détruire dans l'esprit des masses les sentiments de justice qui sont la base même de l'état social. Car ma raison me dit que si je brise les freins d'un convoi emporté à toute vapeur, il me sera bien plus difficile encore de le modérer et de l'empêcher de dérailler.

* Les moyens directs, dites- vous, n'empêchent pas tous le* crimes : donc il faut abandonner ces moyens et se confier uniquement aux moyens indirects ; mais ces derniers moyens — vous le reconnaissez — n'auraient pas une efficacité plus complète.

* Si j'adoptais votre première conclusion, la conséquence logique de votre aveu, c'est que

nous ne devrions employer contre la multiplication des meurtres et des vols ni les moyens directs, ni les moyens indirects. Je ne raisonne pas ainsi. Je dirai : Si les moyens directs sont insuffisants, joignons-y encore les moyens indirects.

* Et encore me réserverai-je la discussion de ces moyens.

* Je crois, comme vous, mon cher confrère, que la lumière est bonne, et non-seulement la lumière intellectuelle, mais encore la lumière physique. Je ne me borne pas à dire avec vous : « Multiplions les réverbères ; * j'appelle de mes vœux la lumière voltaïque. Il y a dix ans que je demandais à l'illustre Arago, ce grand vulgarisateur de la science, — et je lui donne ce nom comme un titre de gloire, car la vulgarisation est un degré de réalisation, — je lui demandais donc d'attacher au front des monuments de nos cités ces segments de soleil qui, en dissipant les ténèbres, rendraient plus difficile la profession des voleurs. La nuit n'est pas seulement favorable à la perpétration des crimes, elle inspire ks mauvaises pensées. La loi des harmonies a

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