‹ La libertéChapitre 10 sur 45 · US · texte numérisé non relu

US

une certaine puissance sur l'esprit de l'homme : ce qui est sombre dans le monde physique n'est pas sans affinité avec ce qui est sombre dans le monde moral. Si nous pouvions rendre le jour perpétuel, il y aurait bien des vices de moins.

» Mais en faisant la. lumière dans nos rues, faut-il l'éteindre dans nos consciences ? Je ne le pense pas, et vous ne le croyez pas plus que moi, puisque vous voulez envoyer partout des nuées de précepteurs pour former la raison des populations. Mais la tâche de ces précepteurs sera rude, et l'effet de leur enseignement sera fort incertain ; car vous voulez qu'ils fassent comprendre aux populations que le vol et le meurtre, tout licites qu'ils sont en eux-mêmes, sont des actes d'extravagance « plus absurdes encorequ'ils ne son* odieux » .

» Si vous affranchissez le meurtre de ce qu'il a d'odieux, ce sera pis encore que de le mettre à l'abri de la pénalité, et je crains bien que la balance du calcul ne soit difficile à établir au profit du bien, quand ces deux éléments de détermination seront écartés ; mais ce moyen est si

peu pratique, permettez-moi de vous le dire, qu'il n'y a guère lieu de s'en occuper.

» Quant à vos autres moyens indirects, j'admets ceux qui consisteraient à rectifier autant que possible les opinions qui ont cours sur la guerre, sur le duel, sur les conquêtes et tous les abus de la force. Là, mon cher confrère, vous êtes dans le vrai, et vous y êtes avec éloquence. On ne saurait trop flétrir les abus de la force matérielle. Mais plus vous éprouverez d'horreur contre le meurtre régulièrement organisé, plus vous affaiblirez votre thèse : que le meurtre individuel n'est pas un crime et qu'il n'y a pas lieu de le haïr et de le punir.

» Je borne ici ma discussion sur le fond de vos idées ; mais ai-je fini de répondre à votre troisième lettre ? Je sens que ma tâche n'est pas remplie, car les sept colonnes qu'occupait cette lettre contiennent pour ainsi dire autant de propositions que de lignes.

» Puis-je suivre dans les airs toutes les fusées dont se compose ce feu d'artifice? Mon esprit et celui de mes lecteurs reculeraient devant

ce travail. Je ne l'entreprendrai pas; mais je veux cependant examiner quelques-unes de ces fusées éblouissantes, ne fût-ce que pour faire admirer à quel art elles ont dû leur éclat.

» Vous invoquez, mon cher confrère, un grand nombre d'autorités à l'appui de vos opinions. Tous les noms des grands penseurs qui ont éclairé l'humanité sont accumulés dans votre discussion comme pourôter à vos idées tout ce qu'elles ont de personnel et de singulier.

» Je pourrais vous répondre comme Pascal , notre maitre à tous dans la polémique : « Des » moines ne sont pas des raisons. » Mais je ne traite pas si légèrement les esprits méditatifs, cloîtrés ou non. Quiconque se consacre au travail de la pensée a droit à mon attention , car les esprits qui méditent ressemblent au lac profond. Ils réfléchissent le monde moral, et, quelque agité que soit le lac à sa surface, il est bien rare qu'on n'y voie pas quelque rayon de lumière et quelque reflet du ciel.

» Voyons donc si ces autorités que vous accumulez sont bien pour vous, comme vous le croyez .

9 Vous me citez Kant, disant :

€ Le droit se déduit de la raison; tout y est » de nécessité -logique ; la peine est le redresse- » ment d'une inconséquence logique. *

* C'est bien! Kant déduit tout de la raison , de la raison éternelle *, entendez- vous bien ,' de cette « raison que le raisonnement manifeste » , comme vous le dites vous-même. Le raisonnement, pour lui, est un instrument de déduction. Pour vous, il est la source même du droit, et le droit lui-même. Kant reconnaît la peine comme la conséquence logique du mal , et vous voulez abolir la peine. Kant est contre vous, et il est pour moi.

* Vous me citez de Maistre , exprimant cette pensée :

« Nulle erreur ne peut être utile, comme nulle » vérité ne peut nuire. »

* Cela prouve -t-il que de Maistre pensait avec vous que la liberté de l'assassinat était la vraie liberté? L'homme qui a fait l'apologie du bourreau serait bien étonné de se voir invoqué par vous en faveur de l'impunité du crime !

» Vous me citez Mœe de Staël, écrivant cette belle parole :

a On trouve dans les vérités étemelles des res- » sources contre les erreurs passagères. *

» Mme de Staël reconnaissait des vérités éternelles. N'est-ce pas au nom de ces vérités que je vous combats?

* Vous me citez cette pensée de Vauvenargues :

« Il n'y aura pas d'erreurs qui ne périssent * d'elles-mêmes, rendues clairement. »

» C'est bien ce que je crois, et c'est pour cela que je discute ; mais Vauvenargues ne dit pas que les crimes ne soientque des erreurs. Etquand ils ne seraient que cela, Vauvenargues ne dit pas qu'avant de périr d'elles-mêmes, ces erreurs n'auraient pas tué quelqu'un.

» Vos citations, mon cher confrère, n'ajoutent donc aucun poids à vos opinions ; je vais maintenant examiner succinctement quelques-uns des arguments que vous avez tirés de votre fond.

d Vous médites :

c Un homme est plus ou moins esclave, mais » il n'est pas plus ou moins libre. »

* Ainsi parle la méthode rectiligne, qui part de l'absolu pour arrivera l'absolu; mais la logique nous dit que ce qui est enlevé à la servitude est donné à la liberté.

» Vous me dites :

« La liberté relative n'est pas la liberté, c'est

* l'arbitraire tempéré.

» La liberté réglementée n'est pas la liberté, » c'est la réglementation. »

» C'est très brillant; mais je pourrais dire également : la liberté du vol n'est pas la liberté ,♦ c'est le vol ;

j> La liberté d'assassiner n'est pas la liberté, c'est l'assassinat.

> Votre forme d'argumentation est donc un glaive à deux tranchants, sans valeur dans la polémique.

d Vous attaquez, par une argumentation spécieuse, cette définition de la liberté que j'ai opposée à la vôtre : « La liberté est le droit de faire

* tout ce qui ne nuit pas à autrui. » Ainsi, me dites- vous, on ne pourra pas attaquer l'esclavage, parce qu'on nuirait aux possesseurs d'es-

claves, ni les abus, parce qu'il y a des gens qui en vivent, ni l'hypocrisie, ni l'idolâtrie, parce qu'il n'y a pas de mal qui, dans un certain sens, ne soit le bien de quelqu'un. Que n'allez-vous jusqu'au vol et au meurtre, qui seraient aussi le bien du voleur et du meurtrier?

» Mais dans cette définition banale, comme vous l'appelez, la raison publique sous-entend le droit, dans la possession qu'il est interdit d'attaquer. En réalité, on ne nuit pas à un possesseur d'esclaves en détruisant une nature de propriété injuste, qui le rend odieux à l'humanité et trouble sa conscience quand il en a. On ne nuit pas à l'idolâtre en détruisant la superstition qui le dégrade, ni à l'hypocrite en le forçant à être franc et loyal ; pas plus qu'on ne nuirait au voleur de profession en le forçant à être honnête homme.

» En voulant nous prouver que le crime n'est pas punissable, vous arrivez à cette proposition, dont la portée est immense dans notre discussion :

« Qui n'a pas de raison n'a pas de liberté.

» Qui ne raisonne pas ou qui ne raisonne plus » est un enfant, un idiot ou un fou. »

* Que ferez-vous d'un idiot qui s'approprie le bien d'autrui et d'un fou furieux qui commet des meurtres ? Vous trouverez sans doute assez raisonnable qu'on les arrête et qu'on les enferme.

» Prenez garde, vous rétablissez par le raisonnement les tribunaux, les prisons et même la torture ; car on met aux fous la camisole de force.

* Je vois bien que vous rendez à là société, par votre logique, la sécurité que vous lui aviez enlevée. Mais que gagnera votre liberté absolue à ce qu'un assassin soit emprisonné à Bicêtre au lieu de l'être à Mazas?

* Vous le voyez, mon cher confrère, il est bien difficile à une intelligence humaine de sortir de la raison des choses. Quelle que soit la hardiesse de son vol, elle est ramenée du pays des chimères au monde des réalités sociales. En voulant nous donner une liberté excessive, vous nous feriez retomber dans l'arbitraire. J'aime mieux la li-

berté réglée par la Raison universelle et par la morale que celle qui s'en affranchit. Laissons les jurisconsultes juger les actes moraux et les médecins juger les maladies. Laissons les assurances nous indemniser des ravages causés parla grêle, et les magistrats nous préserver des voleurs, des faussaires et desgarrotteurs; et nous, publicistes, cherchons, dans la mesure de nos forces, à agrandir chaque jour la sphère de la liberté en forti- • fiant celle de la morale.

» C'est le seul moyen qui nous soit donné de servir l'humanité.

» Croyez, mon cher confrère, à tous mes sentiments affectueux et dévoués.

H. de Lourdoueix.

A H. DE LOLRDOUEK,

KÉDACTSUB 15 CHEF DE |» CUUMttC 4«

« Mon cher et très honoré confrère, "

» De notre controverse, aussi courtoise de votre part que de ma part elle est sérieuse, doit-il résulter finalement entre nous un accord quel • conque ou , au contraire , un dissentiment plus marqué? Sera-t-elle utile, sera-t-elle vaine? Conséquemment , devons-nous la continuer ou devons-nous la clore? Je la continue, parce que, s'il n'en doit naître aucun accord, il en jaillira du moins des éclairs, et qu'un véritable contra-

dicteur tel que vous est un avantage qui a manqué à ces graves et mémorables débats, où il a fallu y suppléer par un contradicteur imaginaire, tel que l'Etranger dans le dialogue de Platon sur la royauté, ou tel que le Sénateur dans le dialogue du comte de Maistre sur la justice humaine et la divinité du bourreau.

» Vous vous abusez , mon cher contradicteur, quand vous dites que, vous aussi, vous voulez la liberté ! Non, non , vous ne voulez pas effectivement la liberté. Entre nous, qui essayons d'aller au fond des choses, ce que vous voulez , ce que vous décorez du nom de Liberté, c'est l'Autorité, mais l'autorité restreinte, l'autorité éclairée, l'autorité bien intentionnée, l'autorité tutélaire , l'autorité héréditaire , l'autorité royale , l'autorité idéale, l'autorité, enfin, toujours protectrice, jamais oppressive, telle que votre esprit solitaire se plaît à la rêver , mais telle que le passé séculaire prouve, hélas! qu'elle n'a jamais existé.

* Tout pouvoir divisé périra. Ce qui a été justement dit du pouvoir impersonnel , de l'Auto-

rite, je le dis du pouvoir personnel, de la Liberté.

9 L'histoire est là pour l'attester -toute liberté qui n'est pas la liberté indivisible est une liberté imaginaire et précaire, une transaction, une transition. La liberté qui ne suffit pas à se protéger efficacement elle-même est une liberté mortellement menacée qui , pour échapper aux risques douteux du meurtrier, se livré aux coups certains du tyran ; une liberté de Gribouille, qui, pour éviter d'être mouillée, se jette dans l'eau. La prétendue liberté qui ne saurait exister sans l'intimidation et l'échafaud est la sœur jumelle de la prétendue vérité qui ne saurait exister sans l'inquisition et le bûcher.

» Mon cher confrère, vous êtes sincèrement catholique; conséquemment , vous croyez en Dieu, au jugement dernier, au paradis, au purgatoire, à l'enfer. Sur quoi donc alors vous fondez-vous pour distinguer entre la liberté de faire, la liberté de dire, la liberté de penser, pour les séparer, pour limiter et condamner celle-là, pour ne pas limiter et ne pas condamner celles-ci ?

* Un père a trois fils et un domaine*

» Le plus jeune des trois fils, impatient d'hériter, se surprend parfois à penser que son père est doué d'une santé trop robuste et d'une existence trop longue ; l'avant-dernier, non moins impatient de jouir de la fortune qu'il convoite, ne se borne pas à le penser; il le dit à l'aîné , qui, plus impatient encore que ses deux frères et dépassant ce que le plus jeune a pensé, ce que l'avant-dernier a dit, abrège la vie de son père.

» La justice divine, à laquelle vous croyez, la justice divine à laquelle rien ne doit rester caché, ni actions, ni paroles, ni intentions, la justice divine distinguera-t-elle entre ces trois fils insensés? Je dis insensés, car ils auront empoisonné à sa source le désir d'avoir des enfants ; car ils se seront condamnés à la crainte perpétuelle, s'ils ont des enfants, que ces enfants, ressemblant à leurs pères, n'en souhaitent aussi la mort, ne l'avouent, ne la hâtent ? La justice divine distinguera-t-elle entre ces trois frères, condamnés par eux-mêmes à la peine de se défier constamment chacun l'un de l'autre, car, complices de fait, ils ne seront plus frères que de nom;

- loi —

ils n'auront plus de garanties réciproques ; ils n'auront plus de sécurité mutuelle ; ils n'existeront plus que pour se craindre, se haïr, se mépriser.

» Ma conclusion, devançant votre réponse, est celle-ci : Ce que la raison interdit de faire, elle interdit de le dire ; ce qu'elle interdit de faire et de dire, elle interdit de le penser. •L'être raisonnable n'a donc pas la liberté de penser ce qu'il ne se reconnaît pas la liberté de dire-; il n'a pas la liberté de dire ce qu'il ne se reconnaît pas la liberté défaire.

» Qu'un obstacle empêche une source de jaillir , elle ravine : c'est ce que fait pareillement l'homme que la force empêche de faire ce qu'elle ne l'empêche pas de dire, ou qu'elle empêche de dire ce qu'elle ne saurait l'empêcher de penser. Il se venge delà force par l'adresse ; ce qu'il n'ose faire ouvertement, il tente de le faire ténébreusement. Il s'exerce à rendre impunissable et à faire passer sous le déguisement ce qui paraîtrait monstrueux et serait puni sans masque. Il change le vol en fraude ; il le diversifie, Fassou-

plit, .le rend insaisissable et presque méconnaissable ; il n'affronte pas la pénalité, il l'élude.

» Je demande donc à la raison, ce centre de gravité de l'homme marchant dans sa liberté , plus que vous ne demandez à la force, car la raison seule peut former des hommes sincères, des hommes logiques; la force ne forme que des hommes dissimulés, des hommes inconséquents. « La force ne peut persuader l'homme, elle ne » fait que des hypocrites », a dit Fénelon.

» Je demande à la raison , cette culture de l'homme par l'homme , non-seulement la condamnation du meurtre et du vol, mais encore la condamnation de toute pensée de vol, de toute pensée de meurtre , demeurât-elle à l'état de simple intention, tandis que la force croit avoir tout fait quand elle a emprisonné le voleur et guillotiné le meurtrier.

« Tous les êtres ont leurs lois : les bêtes ont » leurs lois, l'homme a ses lois », a dit Montesquieu. De ce que je demande à la raison cette loi de l'homme, loi naturelle, loi de sa supériorité relative, loi de sa souveraineté sur la matière;

de ce que je lui demande d'affranchir l'homme de toutes les lois factices , dites lois positives , vous tirez cette conclusion que j'admets « en de- » hors de l'homme une raison indépendante de » l'individu , puisque son" raisonnement le con- » duit à la connaître et lui sert à la démontrer » ; j'admets, sans entrer dans la distinction scolastique entre l'objectif et le subjectif, j'admets l'existence de la raison ni plus ni moins que j'admets l'existence de la vérité, de la force, du mouvement, de la chaleur, de la lumière.

» Comment lalumière se prouve-t-elle? Par ellemême, par l'impuissance relative de l'ombre dissipée.

» Comment la chaleur se prouve-t-elle? Par elle-même, par l'impuissance relative du froid

» Comment le mouvement se prouve-t-il? Par i lui-même, par l'impuissance relative de l'immol tnlité rompue.

» Comment la force se prouve-t-elle? Par ellemême, par l'impuissance relative de la résistance

! minette.

» Comment la vérité se prouve- t-elle? Par elle même, par l'impuissance relative de Terreur dé montrée.

» Comment la raison seprouve-t-elle?Parelle même , par l'impuissance relative du raisonne ment réfuté.

» Donc, ce que le raisonnement est impuissanl à réfuter et ce qu'il est tout-puissant à démontrer, voilà ce que je nomme la raison. La raison, c'est le droit du plus fort Immatériellement , comme la force est la raison du plus fort matériellement. Le droit du plus fort logiquement me suffit pour condamner sans appel le meurtre e1 le vol.

» Vous prétendez que je suis inconséquent 3 parce que je considère comme n'ayant pas ou n'ayant plus sa raison l'individu qui va, par 1< meurtre ou le vol, droit au but que se propose s* haine ou sa convoitise. « Trouvez donc, me dites! » vous, trouvez donc à lui opposer une considé » ration quelconque qui ne soit pas puisée danj » une obligation morale méconnue par lui et d^ » clarée sans valeur par vous-même, puisque vom

»ôtez toute criminalité au vol et au meurtre! » Trouvez donc, pour condamner sa géométrie , » un argument qui ne détruise pas la vôtre ! »

» Je vous réponds : Choisissez, par voie de supposition, dans toutes les prisons du globe, le malfaiteur le plus habile à se justifier; faites-lui prendre contre moi la défense du vol , et vous verrez si je serai embarrassé, à prouver « à » l'homme qui veut de l'argent, et qui se déter- » mine à le prendre dans la poche de son voisin, » que son raisonnement est erroné, que son moyen » n'est pas en rapport direct avec son but. »

» Un voleur ne vole pas uniquement pour voler ; il vole pour posséder. Si votre voleur trouve qu'il a eu raison de prendre dans la poche de son voisin l'argent qu'il désirait faire passer dans la sienne, il se condamne conséquemment lui-même à donner raison au voleur qui agira à son égard en vertu du même raisonnement. De quelque subtilité que votre voleur soit doué, il sera contraint de confesser son inconséquence ou son absurdité.

» Si votre voleur, ayant tort logiquement, pou-

vait avoir raison mathématiquement, qu'est-ce que cela prouverait? Cela prouverait uniquement que, hérissée de lois pénales et comptant trop sur l'intimidation, la société imprévoyante a laissé subsister contre elle le calcul des probabilités au lieu de le mettre de son côté; cela prouverait l'imperfection , cela prouverait l'impuissance d'une société qui, pour appui , préfère la force à la raison . Funeste préférence ! car la force, c'est le nombre : or, il peut arriver tel jour où la force numérique soit en pleine possession d'ellemême. Ce jour-là, ne serait-ce pas l'ignorance qui ferait la; loi? ne serait-ce pas la barbarie qui l'appliquerait ? N'est-ce pas pour s'être endormie trop longtemps l'oreille surl'échafaud que, le surlendemain de 1789, la France s'est réveillée la tête sous la guillotine? En prévision de ce risque , qu'après trois révolutions dans un demi-siècle, on ne saurait taxer d'imaginaire, trouvez donc un autre frein social que la raison humaine, ce frein naturel? En prévision de ce risque, qui a sa place marquée au rang des probabilités, comment les civilisés, qui sont les plus forts immatérielle-

ment, mais les plus faibles numériquement , ne s'appliquent-ils pas sans relâche à joindre à la force immatérielle qu'ils ont la force numérique qui leur manque? En d'autres termes, comment, pour grossir leurs rangs et conjurer le péril, ne s'appliquent-ils pas , à tout prix et par tous les moyens , à diminuer le nombre des barbares, le nombre des hommes incultes? Je ne le comprends pas, je ne l'ai jamais compris. Mais qui prévoit de trop loin s'expose à marcher seul : c'est ce qui m'est arrivé sous trois régimes différents et sous plus de vingt ministères, tous aveuglés par l'optimisme. Avoir raison trop tôt n'eût été qu'un mince inconvénient , si malheureusement je n'avais eu raison trop vite, ce qui a fait dire stupidement que ce que j'avais prévu, je l'avais préparé; que ce que j'avais annoncé, je l'avais

» Aussi ce qui vous rassure, mon cher confrère, est précisément ce qui m'eflfraye ; le droit de punir, qui vous paraît une arme nécessaire, me parait une arme dangereuse , très dangereuse , à iloi de laquelle on ne saurait trop tôt renon-

cer pour en prendre une autre moins défectueuse.

» Mais d'abord ce qui se qualifie ainsi de droit est-il un droit?

» Si tous les hommes sont frères , ainsi qu'on nous renseigne dès l'enfance, ainsi que vous devez le croire, quel droit un homme a-t-il d'en punir un autre?

» Si c'est un droit, où se puise-t-il? Pourriezvous me le dire ? Vous le chercheriez en vain dans TÉvangile; vous ne l'y trouveriez pas. Tendre l'autre joue à qui vous a frappé, c'est décontenancer le fort, c'est l'adoucir, c'est le désarmer; rendre le bien pour le mal, c'est dérouter le méchant, c'est l'étonner, c'est le dominer ; ce n'est pas les lapider, ce n'est pas les punir.

» Si ce n'est pas un droit, comment le fait s'explique-t-il? Il s'explique efe je l'explique par la barbarie; il s'explique et je l'explique par l'impuissance des sociétés primitives à se constituer et à se consolider autrement que par ce moyen sommaire.

» L'homme ne punit pas la cheminée qui fume et qui chauffe mal ; il cherche pourquoi elle fume,

et c'est en la perfectionnant qu'il finit par l'empêcher de fumer.

» L'homme ne punit pas la chaudière qui éclate et donne la mort ; il cherche pourquoi elle a éclaté et ne se repose qu'après l'avoir rendue moins sujette aux explosions.

» L'homme ne punit pas la tuile qui tombe et qui blesse ; il cherche pourquoi elle a tombé et apprend ainsi à l'agrafer plus solidement, etc., etc.

» Pourquoi l'homme civilisé, l'homme ingénieux, l'être immatériellement supérieur, prendrait-il moins de peine pour façonner à son image l'homme barbare, l'homme dangereux, l'être immatériellement inférieur, qu'il en prend pour empêcher la cheminée de fumer, la chaudière d'éclater, la tuile de tomber? Pourquoi tant de soins donnés, tant d'efforts employés au perfectionnement des choses défectueuses? Pourquoi si peu de soins donnés , si peu d'efforts employés à la culture des hommes incultes?

» Me direz- vous qu'il y a des hommes qui naissent tellement vicieux que ce serait en vain qu'on tenterait de les corriger? Gardez-vous, mon cher

contradicteur, de me faire cette réponse avant d'en av)ir calculé toute la portée; car, si vous admettiez qu'il y a des hommes qui naissent moralement difformes comme il en est qui naissent difformes physiquement , je vous demanderais pourquoi deux poids , pourquoi deux mesures ? Je vous demanderais pourquoi rendre les uns responsables de leur difformité morale, lorsque l'on ne rend pas les autres responsables de leur difformité physique? pourquoi punir ceux-là lorsqu'on ne punit pas ceux-ci? Je vous demanderais pourquoi ne pas donner au malpensant, au maldisant, au malfaisant, les soins qu'on donne au malportant et au contrefait? pourquoi ne pas traiter l'esprit comme on traite le corps? pourquoi ne pas soumettre le premier aux mêmes études que le second? Pourquoi la psycologie ne marcheraitelle pas de pair avec la physiologie? Pourquoi continuer à punir au lieu de chercher à guérir? pourquoi s'appliquer à réprimer au lieu de s'ingénier à réformer ?

> Telle 6st la tendance des hommes à punir que, s'ils le pouvaient, ils traduiraient Dieu à

leur barre, l'accuseraient d'homicide, parce que, diraient-ils, la mort est son œuvre ; l'accuseraient d'attentat à la propriété, parce que la faute, diraient-ils, en est à lui, si la foudre a incendié la maison, si la grêle a dévasté la vigne, si la pluie a inondé le pré ou si la sécheresse.a brûlé le champ. Telle est la tendance des hommes à punir que, vous le savez, chez les Grecs, le Prytanée jugeait et condamnait les animaux lorsqu'ils avaient concouru à quelque meurtre ; que plus tard, au moyen-âge et même dans les quatorzième, quinzième et seizième siècles, on faisait le procès aux chenilles, aux rats, aux mulots qui commettaient des dégâts et à tous les autres animaux qui avaient tué ou blessé hommes, femmes ou enfants. L'information se faisait contradictoirement ; on nommait à la bête un curateur ou un avocat pour là défendre: En 1313, un taureau indompté s'étant échappé, et ayant rencontré un homme, le perça de ses cornes. Cet homme ne survécut pas à'ses blessures. Charles, comte de Valois, sur les terres duquel cet événement avait eu lieu, avait or-

donné d'arrêter le taureau et de lui faire son procès. Les officiers du comte de Valois se portèrent sur les lieux, prirent les informations requises, et, après avoir constaté la vérité du fait et la nature du délit, ils condamnèrent le taureau à être pendu. L'exécution eut lieu aux fourches patibulaires de Moizy-le-Temple. En 1497, une truie, qui avait mangé le menton d'un enfant du village de Charonne, fut condamnée par sentence du juge à être assommée. On ordonna en outre que ses chairs seraient coupées et jetées aux chiens. Les condamnations de ce genre se comptent et pourraient se citer par milliers. Déjà l'homme a renoncé à juger, à condamner, à punir l'animal ; pourquoi ne renoncerait-il pas à juger, à "condamner, à punir son semblable?

» Si j'insiste, comme je le fais, sur la nécessité pour l'homme civilisé de renoncer au droit de punir qu'il s'est attribué, ne croyez pas, mon cher confrère, que ce soit, de ma part, amour des vaines discussions ou disette de questions fécondes ; loin de là, les questions me débor

dent et les discussions me détournent de mes études; si j'insiste sur l'abolition de toute pénalité légale, c'est que cette abolition est fondamentale, c'est qu'elle est clé de voûte, c'est qu'il est aussi impossible de diviser ce qui est indivisible : — liberté de faire, liberté de dire, liberté de penser, — qu'il est impossible de fermer les portes à la domination quand on les a ouvertes à l'intiftiidation ; c'est qu'en tous temps et en tous pays, la pénalité légale a été l'école de la servitude, l'échelle de l'usurpation, l'arsenal de la tyrannie.

» Comment, avec le bourreau à la base, empêcher le tyran au faîte? Réfléchissez-y. Point de bourreau sans peines; point de peines sans lois ; point de lois sans un pouvoir assez fort pour les faire exécuter. S'il est assez fort pour les faire exécuter, comment, en admettant qu'elles soient justes, l'empêcher de les violer, de les fausser, de les éluder? Sans la force,, avec la force, contre la force, qu'est-ce que la loi? Je vous laisse le choix des preuves; prouvez-moi que je me trompe, je désire sincèrement me tromper, quand

je crois que la liberté humaine, «ans l'impunité légale, ne saurait exister définitivement ; je vous en prie , prouvez-moi que liberté et pénalité sont deux termes dont l'un n'est pas la négation de l'autre ; je vous en supplie, prouvez-le-moi et ne vous bomez plus à m'appeler « absolutiste de » la liberté, » qualification qui, d'ailleurs, ne me blesse point et que je ne repousse pas. Pourquoi la repousserai-je? Est-ce ftia faute si la logique ne se scinde pas? Ai-je inventé la liberté? Puis-je l'empêcher d'être elle-même? Puis-je empêcher que les trois angles d'un triangle soient égaux à deux droits? Après m'avoir rappelé que « la géométrie est la mesure de la terre » par la loi du triangle, dont l'angle est le prin- » cipe, et que l'angle suppose deux lignes qui se » joignent et se servent mutuellement de point » de départ, » vous ajoutez qu'il ne suffit pas « qu'une ligne soit droite pour avoir une valeur » géométrique, qu'il faut encore qu'elle s'appuie » sur une autre ligne ; » puis vous me demandez « sur quelle ligne je m'appuie pour tirer » de l'idée de liberté toutes les déductions ab-

» solues que je vous oppose? Est-ce sur le de- » voir? Est-ce sur la morale? Est-ce sur la jus- » tice? Est-ce sur la raison universelle? »

» Je vous réponds :

» Je ne m'appuie ni sur la raison prétendue universelle, ni sur la justice, ni sur la morale, ni sur le devoir, je n'en ai pas' besoin ; car la liberté n'est pas rectiligne, elle est triangulaire. Elle a trois côtés, trois angles :

Liberté de faire.

» Donc, elle est un triangle. Par la liberté, comme par le triangle qui sert à mesurer la terre, je mesure l'humanité avec la même exactitude, la même certitude. La liberté est ma mesure. Je ne prends pas le contenu pour le contenant ; je ne me sers pas de la raison prétendue universelle, de la justice, de la morale, du devoir,

qui varient selon les lieux et les temps, pour mesurer la liberté ; je me sers, au contraire, de la liberté géométrique pour mesurer le devoir, la morale, la justice, la raison prétendue universelle. Supprimez la liberté de faire, le triangle conserve son sommet, mais il perd sa base. Ce n'est plus le triangle.

» Toutefois, rassurez-vous, Phomme ayant la liberté de faire ce qu'il a la liberté de dire, ce qu'il a la liberté de penser, n'a pas plus la liberté de tuer, de voler qu'il n'a la liberté de penser, de dire, de faire que 2 et 2 égalent 5. Qu'on lui apprenne à raisonner comme on lui apprend à compter ! Qu'on lui apprenne à se gouverner comme on lui apprend à obéir ! Meurtre et liberté, vol et liberté, sont des mots qui ne sauraient s'accoupler ; ils se heurtent, se contredisent, s'excluent, parce que la liberté étant le raisonnement, ainsi que je crois l'avoir péremptoirement prouvé, est la condamnation souveraine du meurtre et du voL Désormais, mon cher confrère* dites le meurtre, dites le vol, comme je dis la force, comme je dis la loi ; mais ne dites plus,

, — 147 — cela n'est pas. digne de vous, la liberté du vol, la liberté du meurtre ; elles n'existent pas, elles ne sauraient exister, pas plus sous le régime de l'impunité légale, attaqué par vous, que sous le régime de la pénalité légale attaqué par moi.

j> La liberté, étant le raisonnement, est la logique du bien.

p Le raisonnement étant le calcul, la liberté comporte donc la précision d'une science exacte; elle peut conséquemment s'enseigner et s'appliquer comme telle.

» Voilà ce que je soutiens.

* Qu'importe ensuite que le meurtre et le vol se nomment crimes ou qu'ils se nomment erreurs, si l'évidence, ce châtiment, ce redressement naturel de l'erreur, est plus efficace que la potence, ce châtiment., ce redressement social du crime!

» Mais laissons là les mots, quelle qu'en soit cependant ici l'importance, et venons-en aux moyens.

* L'expérience est faite du régime de la pénalité légale. Ce que produit ce régime, on le

sait ; c'est à la fois votre avantage et votre désavantage sur moi dans cette controverse.

» L'expérience n'est pas faite du régime de Timpunité légale, de la substitution du frein de la raison au frein de la force, de la destruction de la barbarie par la civilisation, de l'extinction du risque par l'assurance. Ce que produirait ce régime, on ne le sait pas encore ; c'est à la fois aussi mon désavantage et mon avantage sur vous dans ce débat.

» Oui, vous l'avez dit, ce que je rêve, ce que je cherche, ce que je veux, c'est la transformation de la société, se nommant l'État, en une vaste assurance mutuelle contre tous les risques susceptibles d'être prévus, prévenus, combattus, anéantis, amoindris, répartis, réparés ; c'est la transformation de l'impôt forcé et improportionnel au service rétribué en prime volontaire et proportionnelle au risque spécifié.

> Vos objections, que je vais transcrire, sont celles-ci :

« Mais, quand on se sera empressé de payer sa prime d'assurance contre les risques de vol et de

meurtre, que fera-t-'on de l'argent, s'il n'est pas employé à arrêter les malfaiteurs et s'il ne sert pas à les punir? »

» A cette première question, à cette première objection que vous m'adressez, je ne puis que vous répéter ce que déjà je vous ai répondu : on emploiera l'argent à prévenir les risques de meurtre et de vol en supprimant les risques d'ignorance populaire et de barbarie relative. Tout homme inculte étant considéré comme un péril social, tout homme qui naîtra recevra la culture nécessaire au plein développement de sa raison. Il n'y aura plus d'hommes incultes. Ne sera-ce pas de l'argent bien employé? Ne sera-ce pas de l'argent mieux dépensé que celui qui sert à apprendre aux hommes à s'entretuer en prévision du risque de guerre et d'invasion, risque si facile à anéantir ?

« Le payement de la prime d'assurance aura-t-il pour effet de détruire le risque contre lequel on se sera fait assurer ? »

> A cette seconde objection, je réponds en

mitonnant que vous me la fassiez encore, vous un contradicteur sérieux, vous un contradicteur de bonne foi et de haute intelligence, qui devez dédaigner de vous arrêter aux objections super- , ficiellesde la foule ignorante. Oui, le payement de la prime d'assurance aura pour effet, sinon d'anéantir absolument le risque, du moins de le réduire considérablement, si la prime centralisée et élevée à la plus haute puissance n'est pas détournée de son cours et reçoit l'application que je viens d'indiquer.

« L'encaissement d une somme d'argent qui sera une indemnité sera-t-il une consolation, et y a-t-il un rapport possible entre une somme d'affection qui aura été douloureusement blessée, et une somme d'argent qui sera spécialement payée ? »

» A cette troisième objection, je réponds que l'objet principal de la prime d'assurance contre le risque d'ignorance populaire et de barbarie relative est moins de payer une indemnité après le meurtre que d'accomplir tous les progrès nécessaires pour que la pensée de meurtre, parais-

sant de plus en plus barbare, trouve de moins en moins accès dans la tête d'aucun être sociable, et que l'idée de tuer son semblable, par avidité ou par cruauté, ne vienne pas plus que ridée de le manger. J'ajoute que, bien qu'il paraisse difficile d'établir le rapport entre une somme d'affection qui aurait été douloureusement blessée et une somme d'argent spécialement payée, on n'en voit pas moins très souvent, trop souvent peutêtre, des familles attaquer judiciairement en instance , en appel et jusqu'en cassation , des compagnies de chemins de fer, à l'effet d'obtenir d'elles les dommages-intérêts les plus considérables possibles à raison de parents tués dans une rencontre ou dans un déraillement de convois. La crainte pudibonde d'un rapprochement avec la loi des Francs Saliens n'arrête nullement ces familles, ce qui indiquerait que l'idée d'une compensation pécuniaire, si incompatible qu'elle paraisse avec un deuil d'héritiers, ne choque pas autant que vous le supposez les cœurs affligés. Si la nature humaine est ainsi faite, c'est elle qu'il faut accuser; ce n'est pas moi.

'* Est-ce que les assurances contre les incendies , contre les naufrages, empêchent les maisons de brûler, les vaisseaux de sombrer? Les assurances n'ont— elles pas pour effet déporter les esprits à l'insouciance plutôt qu'à la prévoyance ? »>

» A cette quatrième objection, je réponds : Est-ce que l'assurance telle qu'elle existe, opération de compagnies qui se bornent à répartir le risque, est le dernier mot de l'assurance telle qu'elle peut et doit être, attribution de l'Etat et transformation de l'impôt? Si les maisons, si les navires que l'on construit maintenant sont moins sujets aux incendies, aux naufrages que les navires, que les maisons que l'on construisait autrefois on n'a qu'à marcher devant soi dans cette voie naturellement indiquée du perfectionnement des choses, et l'on arrivera pareillement à rendre de moins en moins probables les risques, de plus en plus rares les sinistres, dont la diminution continue , sinon l'anéantissement complet, sera la raison d'être de l'Etat. Sous le régime de l'Etat assureur et de l'Individu assuré, la pré-

voyance individuelle consiste à payer sa prime proportionnelle. Cela suffit pleinement quand l'Etat est la prévoyance organisée, c'est-à dire quand il applique à l'organisation de la prévoyance toutes les ressources qu'il appliquait h l'organisation de la force. L'intérêt de l'Etat assureur et l'intérêt de l'Individu assuré étant identiques, l'assurance par l'Etat ne saurait être assimilée à l'assurance par les Compagnies.

« S'il faut renoncer aux moyens directs , qui sont la répression et l'intimidation pénale, parce que ces . moyens n'empêchent pas tous les crimes, par voie de conséquence ne devra-t-on pas renoncer aussi aux moyens indirects, qui seraient l'assurance et la prévoyance sociale, puisque ces moyens ne conjureraient pas, eux non plus, tous les risques? »

» A cette cinquième objection, je réponds que si j'ai élevé la voix contre les moyens directs, ce n'est pas seulement parce qu'ils sont insuffisants, mais surtout parce que la pénalité légale me paraît ralentir le progrès social, la civilisation laissant alors agir l'intimidation au lieu d'agir elle-même, l'effet qui se montre étant plus facile

à atteindre que la cause qui se cache. Je crois à. la civilisation, cette grande école mutuelle de tous par chacun et de chacun par tous, une puissance que je ne crois pas à l'intimidation, cet enseignement arriéré du bas âge des peuples. Là, mon cher confrère, est le différend entre vous et moi : faites qu'il soit possible de concilier efficacement la pénalité légale avec la prévoyance sociale; faites que celle-là ne paralyse pas celleci, et il ne m'en coûtera point de cesser d'être exclusif. Mais si l'incompatibilité résulte de la nature des choses, ne vous en prenez qu'à elle.

« Pour former la raison des populations, que ferez-vous? Enverrez-vous des nuées de précepteurs chargés de faire comprendre aux populations que le vol et le meurtre, légalement impunis, sont rationnellement interdits? »

» A cette sixième objection, je réponds que point ne serait besoin d'envoyer la nuée de précepteurs dont vous pariez ; pour les rendre inutiles, il suffirait d'établir l'inscription universelle : «Compte ouvert à tout enfant qui naît » dans la Commune, grand-livre de la population

» de chaque Etat, grand-livre où chaque homme » a sa page, laquelle s'appelle Inscription de »vie(i); » il suffirait de rendre indispensable à chacun cette inscription dévie, cette police d'assurance certifiant l'époque et le lieu de la naissance, le lieu de la résidence, attestant l'identité, servant de passeport, de carte électorale, de livret de profession, etc., etc., rédigée de telle sorte qu'aucun renseignement nécessaire n'y soit omis, portant avec elle-même son propre contrôle, car elle est visée chaque mois par le percepteur, et une place est réservée au juge de paix pour y consigner telle attestation que le porteur de ladite inscription de vie peut être requis de produire.

» Ainsi un individu que vous ne connaissez pas ou que vous ne connaissez qu'imparfaitement, se présente-t-il à vous, soit pour nouer des relations d'intérêts, soit pour obtenir de l'ouvrage, soit pour vous emprunter de l'argent, soit pour

(1)Voir cette Inscription de vie dans le volume intitulé 17mpôt; voir le livre troisième, Y Inscription universelle, dans le volume intitulé la Politique universelle.

vous louer un logement, soit pour se placer chez vous compie homme à gages, etc., etc., vous lui demanderez de vous justifier, par son inscription de vie, qu'il mérite votre confiance. «L'in- » scription universelle, en immatriculantrhomme » et en lui ouvrant, dans la Commune où il est » né, un compte constamment tenu à jour, rend » les recherches aussi faciles et aussi certaines » qu'elles le sont devenues lorsqu'on s'est avisé » de placer au coin de chaque rue le nom de la » rue, au-dessus de chaque porte le nom de la » porte, ou sur l'enveloppe du chaque lettre le » nom du destinataire, le nom de l'état, le nom » de la ville, le nom de la rue et le numéro de la » maison (1). V inscription de vie, ou police d'as- » surance générale et spéciale, qui est à l'impôt » converti en assurance ce que l'essieu est à la » roue, ce que le gond est à la porte, devient l'axe » sur lequel tourne la société. L'inscription de vie, » l'inscription individuelle et universelle n'a pas » seulement pour objet la perception de l'impôt

(l) Politique universelle , page 44.

» forcé transformé en prime volontaire, Yinscrip-

» tion de vie a encore un autre effet : c'est de don-

» ner le moyen d'abolir toutes les peines afflicti-

» ves La pénalité est d'origine servile. A Kome,

» le citoyen libre qui avait encouru la servilité

» de la loi était déclaré esclave de la peine.

» Servurn pœnœ... La justice humaine, qui tient

» dans ses mains une balance et un glaive, n'y

» doit plus tenir qu'une balance. Elle doit peser ;

» elle ne doit plus frapper. L'infaillibilité seule

» possède ce droit supérieur. Or, la justice hu-

» maine, qui a condamné Jésus à mourir crucifié,

y> peut-elle se croire et se prétendre infaillible?

»La justice humaine, ce jpur-là, n'a-t-elle pas

» signé à tout jamais la condamnation de la jus-

» tice pénale?. . . Constater le fait sans même qu'il

» doive être besoin de le qualifier crime ou délit,

» c'est punir le coupable ; car c'est le vouer, se-

» Ion l'indulgence ou la rigueur des temps et des

» pays, au blâme, au mépris, à l'exécration. La

» peine ne doit pas aller au-delà, ni rester en deçà.

> Alors le châtiment du crime commis, c'est le

» crime constaté; le bourreau du criminel, c'est

» le criminel lui-même. Le magistrat reçoit con- » tradictoirement les témoignages contraires et »les pèse; dès qu'il les a pesés, sa mission est » remplie, son œuvre est terminée ; il a constaté » le fait, il ri a pas condamné V homme. L'homme » n'est plus jugé par l'homme, l'homme n'a -plus » d'autres juges que sa conscience, son pays, son » siècle. Constater le crime commis doit être dé- » sormais son seul châtiment, châtiment plus ter- » rible que celui qui consiste à le punir ; mais » de la rigueur de ce châtiment le coupable ne » pourra s'en prendre qu'à lui-même : s'il le » trouve trop dur et trop long, ce sera son affaire » de chercher comment, ayant commis la faute, » il pourra l'expier, la réparer, se la faire par- » donner. En donnant pour unique châtiment au » crime commis le crime constaté, que fait la so- » ciété? Elle oblige ainsi le coupable à fuir au » bout du monde le lieu de sa faute ; elle l'oblige, » non par un texte de loi, mais par l'impossibilité » absolue de s'envelopper dans l'ombre ; elle lui » inflige un supplice égal à celui qui consistait, » avant l'ordonnance de 1H70, à écrire sur le

» front du coupable la peine qu'il avait encourue, » car à toute porte inconnue à laquelle il frappe- » rait pour demander asile, et quelque acte civil » ou politique qu'il voulût accomplir, il lui serait » demandé d'exhiber son inscription de vie, ce » qu'il n'oserait faire. Expatriation publique pour » cause de honte publique! Quelle admirable » peine, et comme celle-ci relèverait une nation »à ses propres yeux d'abord, et ensuite aux » yeux de tous les autres peuples ! (1 )»

» Mais je ne me bornerais pas.à instituer l'inscription universelle, je constituerais encore la Commune et la Corporation sur les bases que j'ai indiquées (2) et qu'il serait trop long de rappeler ! ici.

« Que ferez-vous de l'idiot qui se sera approprié le bien d'autrui ou du fou qui aura commis un meur-

(1) Politique universelle : La Justice universelle. — Chapitre 1er . Organisation judiciaire. — Chapitre H : Bétonne pénale.

(2) Politique universelle. Livre IV : Le Suffrage universel. -Chapitre I : Exercice de la Souveraineté. — H- Composition et division de l'État. — III. Constitution de la Commune. — IV. Constitution de la Corporation.

tre! Si vous l'arrêtez, qu'y gagnera votre liberté à a que le malfaiteur soit renfermé à Bicêtre au lieu ai l'être àMazas? »

> A cette dernière objection, la seule grave que, selon moi, vous m'ayez faite, je vous réponds que, sous le régime de l'impunité, je ferai de Tidiot et du fou ce que, sous le régime de la pénalité; vous en faites dans tous les cas où l'idiotisme et la folie ont été médicalement constatés. Dans les autres cas douteux, je mettrai le malfaiteur, objet de la réprobation générale, dans la nécessité de solliciter lui-même, comme une faveur, son expatriation pour cause de honte publique et de réprobation universelle.

» Si, quoique sommaire, cette réponse est trop longue, prenez-vous-en un peu à vous-même, moh cher confrère, car il y a des objections que vous ne vous fussiez pas donné la peine de me faire si vous eussiez pris la peine de feuilleter, àmsl&Politiquc universelle, le livre VI, qui traite de la justice universelle, de l'organisation judiciaire et delà réforme pénale, et de déployer dans

l'Impôt l'Inscription de vie ou police d'assurance qui y est annexée- Vous dites, il est vrai, que l'idée de substituer le régime de l'assurance au régime de l'intimidation ne s'est présentée dans notre discussion que c d'une manière incidente; * [en conviens , mais il était impossible que cette idée ne s'y présentât pas en y réclamant une grande part, puisqu'elle est la base sur laquelle j'asseois la liberté, que faute de cette base solide, j'ai déjà vue tant de fois s'élever à demi, et s'écrouler toujours avant d'atteindre le faîte.

Emile de Girardîn.

Page 1