II. LE DEVOIH
fendu, il n'y aurait plus de science morale, et la liberlé elle-même deviendrait un privilège inutile. Pour se laisser aller à son caprice, comme l'oiseau dans les airs, ou le fauve dans la forêt, pas besoin d'idéal, ni de faculté pour le poursuivre: l'appétit sensible de l'animal, l'instinct, nous aurait amplement sufïi.
La liberté nous élève plus haut, elle nous introduit dans la sphère de l'activité raisonnable, l'ordre moral, qui a son principe et sa règle dans le devoir. Le
^1 , • -1 . Devoir ;
Cet ordre moral pourrait donc se résumer en un An..iy»e seul mot : le devoir, principe régulateur de la liberté, qo^re Mais ce devoir est lui-même complexe, car il porte, a la fois, sur la fin et sur les moyens, sur les objets matériels de nos actes et sur les intentions formelles de la conscience. Aussi, pour l'étudier plus à fond, distinguerons-nous ces quatre principes constitutifs de l'ordre moral.
Il y a d'abord deux principes extrinsèques à notre activité raisonnable : une fin dernière à atteindre, et la loi qui règle les moyens pour atteindre cette fin. Puis deux principes intrinsèques et constitutifs de nos actions morales : la bonté ou la malice matérielle de ces actes provenant de leur nature même, et la bonté ou malice formelle provenant de la conscience ou de l'intention de l'agent.
Ainsi nous retrouvons dans l'ordre moral quatre causes régulatrices de la liberté. Au dehors de l'action, une cause finale et une cause exemplaire ; au dedans, une cause matérielle et une cause formelle, qui en sont les principes constitutifs.
Notre plan est d'exposer et de justifier, d'abord pian et directement, dans une partie positive, ces quatre fon. ci..*sùjei. déments de la « bonne vieille morale de nos pères > ; puis indirectement, dans une partie critique, par la réfutation des nouvelles morales, qui tentent vaine-
ment de se substituer à l'ancienne, et dont les luttes retentissantes ont fait jusqu'ici plus de mal que de bien à rhumanité : les morales empiriques, les morales idéalistes, enfin les diverses morales dites indépendantes, soit de toute idée métaphysique, soit de l'idée de Dieu, soit du devoir, soit de l'idée religieuse et chrétienne.
Ce dernier chapitre nous élèvera tout naturellement de la morale naturelle jusqu'à la morale chrétienne, et jusqu'au seuil de l'ordre surnaturel. Nous constaterons ainsi que la morale est bien m la chaîne d'or et de diamant » qui relie l'homme à son Dieu.
La fin dernière de l'homme.
Il est impossible à tout homme, savant ou ignorant, i.nheureux ou malheureux, pourvu qu'il ait commencé '"dVu* à réfléchir et à prendre la vie au sérieux, de ne pas ''"'^"°"' s'occuper de sa fin dernière. S'il se recueille un instant, s'il se met en face de ces années passées qui ont fui comme un songe, en face de ce présent qui lui échappe alors qu'il voudrait le fixer, en face de cet avenir mystérieux et inconnu qui s'étend devant lui bien au delà de la tombe ; la première pensée qui surgira dans son âme anxieuse, la première question qu'il se posera sera fatalement celle-ci : Que suis-je'i D'où je viens''^. Oh je vais'? Pourquoi ce passé, ce présent, cet avenir? Pourquoi suis-je en ce monde? Quel est le but de mon existence? Serions-nous jetés au hasard dans le tourbillon de la vie, par quelque destin aveugle et malfaisant, ou bien avons-nous un but déterminé à atteindre, et quel est ce but?
Problème redoutable, qui exige impérieusement NécesMtc une solution moralement certaine ; s'il était insoluble, soiu"iio*n. il jetterait le trouble et l'incertitude la plus pénible dans nos âmes, projetterait sur toute notre vie une ombre triste, mélancolique, qui assombrirait nos joies, et ajouterait à nos maux présents le désespoir.
Il nous faut une solution vraie, car si elle était fausse, nous nous tromperions de but et nous courrions à notre perte. Si au contraire nous trouvons la vraie solution, elle deviendra le point d'orientation de notre vie tout entière; comme un phare lumineux, elle éclairera nos pas, re'dressera notre marche, corrigera nos errements, et encouragera nos généreux efforts.
Enfin, il nous faut une solution scientifique, c'està-dire raisonnable et raisonnée, comme il convient à notre nature, et non pas seulement pratique, comme la foi du charbonnier.
Secours Mals pour atteindre à une solution raisonnée et ''^de""* méthodique, il ne faut négliger aucun des secours de sciences, uotrc raisou, aucune des certitudes déjà acquises dans les difi"érents domaines des sciences et de la philosophie. Aucune des lumières de la raison et du cœur ne doit être négligée: il n'est pas trop de «l'homme tout entier», pour atteindre à cette pleine connaissance de la destinée de Thomme.
Or, à la triple question posée, il a été déjà fait des réponses partielles :
Que suis-je ? — C'est la physiologie et la psychologie qui nous ont déjà répondu, en éclairant le mystère de notre nature complexe, matérielle et spirituelle, mortelle et immortelle: corps et âme.
D'où je viens? — C'est la cosmologie, et surtout la théodicée, qui nous ont répondu, en nous découvrant les origines du cosmos et de l'homme, et en nous démontrant la nécessité d'un acte créateur et conservateur.
Où je vais? — C'est la morale, qui va achever de nous éclairer sur nos fins dernières, mais à la condition, toutefois, de tenir compte des lumières déjà fournies sur les deux premières questions par les sciences que nous venons de nommer : Physiologie et Psychologie. Cosmologie et Théodicée. Vouloir isoler ici la morale des sciences limitrophes ou auxiliaires, et des solutions acquises par ces sciences, serait bien mal entendre l'autonomie delà morale, et la réduire à l'impuissance de vivre. Autant vaudrait-il retrancher à l'homme, l'air qu'il respii»e, la lumière qui le guide et le réchauffe, le pain qui le nourrit, le sol qui