II. LR DRVOIH. — LA FIN DERNIÈRE DE l'iîOMME
Du reste celle dépendance absolue de ma volonté et de tout mon élre à l'égard d'une volonté supérieure, n'est pas moins évidente dans l'ordre physique que dans l'ordre moral.
Lorsque io nie recueille dans la solitude intérieure N"'fc<>é.
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de mon âme, je sens clairement que je n'ai pas ton- .."i""^
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jours existé, et que je n'ai pu me donner à moi-même pi'y*'a"o. l'existence et la vie. Hier j'étais dans le néant, et aujourd'hui même une autre volonté ijue la mienne me soutient au-dessus de l'abime; je ne puis commander à mon gré aux battements de mon cœur; je ne suis point le maître de ma vie ni de ma mort: impossible d'ajonter un cheveu à ma tète, d'ajouter une seconde à celle qui sera pour moi la dernière.
Ma contingence est donc manifeste, je suis un être dépendant ; j'appartiens à Celui qui m'a créé et qui me donne la vie goutte à goutte, comme l'ouvrage appartient à l'ouvrier, comme le vase d'argile appartient au potier. Dieu lui-même, malgré sa toute-puissance, ne pourrait me soustraire un instant à cette dépendance, ni permettre un seul moment qu'un elFet fût indépendant de sa cause, une créature de son créateur : car ce sont là des relations essentielles.
Absolument dépendant dans l'ordre physicrue, il N'>";«''é-
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n'est pas étonnant que ie le sois aussi dans l'ordre .î*^"" moral. L'homme est sans doute une créature intelli- """■*'• gente et libre, mais cette liberté, bien loin d'être un signe d'indépendance, est l'image et la signature inimitable du divin ouvrier sur son ouvrage, pour en proclamer la propriété. Si à l'œuvre on reconnaît l'artisan, à notre volonté libre, on reconnaît la marque de l'intelligence et de la liberté suprêmes. Notre liberté porte donc en elle-même le signe de sa dépendance ; elle le sent, elle le voit, elle le proclame dans sa soumission volontaire au devoir, qu'elle ne peut
renier sans se mentir à elle-même ; elle est donc créée pour le devoir. Je ne crois pas qu'on puisse trouver une vérité mieux établie et d'une manière plus saisissante que celle-là. Après avoir tout nié, même l'existence du monde et de ses semblables, le sceptique est bien forcé de vivre et d'agir ; aussi bon gré, mal gré, doit-il s'incliner devant les nécessités de l'action, dont la première est de régler les actions par la loi du devoir. La prétendue impuissance de la raison se trouve ainsi contredite par la nécessité d'agir, puisqu'on ne peut agir et vivre sans penser. En sorte que la nécessité de l'action et du devoir devient ainsi la dernière barrière aux flots envahissants du scepticisme universel.
, I' Le Devoir est donc bien pour l'homme un but uni-
L homme ^
est créé versel, embrassant sa vie tout entière, puisqu'aucune
pour le ' ^ ^
Bonheur. (\q ges actions réfléchies ne peut s'y soustraire, mais est-il bien une fin dernière, ou seulement une fin subordonnée à unefin plus haute ? En d'autres termes, est-ce que le devoir nous est imposé pour le devoir, ou bien pour autre chose; est-il vraiment fin dernière?
Les partisans stoïques du « devoir pour le devoir >, ne manquent pas, même de nos jours. Mais avant de critiquer unedoctrine sisévèreetsi peuliumainC;, nous continuerons l'exposé commencé de la « bonne vieille morale ».
Interrogeons donc encore une fois la conscience humaine ; après nous avoir proclamé que l'homme est fait pour le devoir, elle nous attestera avec non moins d'évidence qu'il est fait aussi pour le bonheur, car toutes les inclinations de sa nature soupirent après le bonheur. Il est la racine de tous nos désirs, le principe
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et le moteur apparent ou caché de toutes nos actions, le point d'orientation de notre vie tout entière.
lnipossil)Ie à un ètreliuniain de se soustraire à cette loi de la gravitation universelle des Ames vers la ft'dicité parfaite. S. Thomas et S. Augustin l'ont redit après Aristote : Beati certo o)/ines esse volnmus (1). Ceux-là mt'ines, — et ils sont nombreux, —qui s'égarent et se trompent sur la nature du véritable bonheur, sont unanimes à le vouloir et à le rechercher ; les en éloigner serait leur faire violence.
Qu'est-ce donc que le vrai bonlieur? Il nous im- Q<i'esi-cc
que le
porte d'être fixés au pins tôt sur la signification de ce ••«niienr? mot mystérieux, et de recherchtM- quel est l'objet qu'il désigne.
Le bonheur par fait, nous disent les philosophes, à la suite de Boece, est la possession assurée et tranquille d'un bien, capai)le de rassasier tous nos désirs et à la portée de tous les hommes de bonne volonté (2).
Il est clair, en elfet, que si ce bien ne pouvait rassasier pleinement les aspirations de l'homme.il serait incapable de faire son bonheur parfait ; — que si sa possession loin d'être paisible et assurée, était troublée et incertaine, l'anxiété et le trouble qu'il produirait dans l'Ame empoisonneraient son bonheur ; — enfin, un bonheur qui ne serait pas à la portée de tous les hommes, et qui pourtant serait la fin dernière de
(1) s. Augustin, de Trinit.y 1. 13, n''4.— Cf. Aristolo, Mor. Sic, I. [, ch. 4, § 8 ; liv. I, ch. 10, § 7 ; liv. X, ch. 6, § 1. « Le bonheur est la fin de toutes les actions de l'homme » (H. S. H.). — S. Thomas, Sum. t/ieol., P 2ic, q. 13, a. G, etc.
(2) « Status omnium bonorum agp;regatione perfeclus ». Boetius, Consolât, phil.^ m, 2. — « Nominc beatitudinis intelligitur ullima perfectio rationalis seu intellectnalis nalurœ ». S. Th., I-'', q.(J2, a.l. — « Beatitudo est perfeclum et sufticiens bonum, omne malum excludens et omne desiderium implens». S. Th., la 2», q. 5. a. 3. — « Beatiis est qui hnbet omniajjuîe vuit ». S. Augustin, (^/<? 7 r*?ii/rt/e, i. 15, cap. 5.
tous les hommes, ne serait que chimère et contradiction.
A la lumière de cette définition, examinonsles biens incapables de procurera l'homme le parfait bonheur. Procédant pai' voie d'élimination, après avoir vu oîi il n'est pas, nous découvrirons plus facilement où il doit être.
11 n'est Les sensualistes et les épicuriens, anciens et moles biens dernes, ont placé le bonheur de l'homme dans les
corporels. . , . i i i • i . .
jouissances que donnent les biens du corps, soit intérieurs,comme la santé, la force physique, la volupté, soit extérieurs, comme les richesses, le luxe de la table ou des habits, etc.
Mais cette conception grossière du vrai bonheur mérite à peine une réfutation. Les biens du corps, étant inférieurs à ceux de l'âme, doivent être subordonnés, loin d'être une fin dernière. A quoi bon les richesses, par exemple, si l'on n'a ni la paix de la conscience, ni les joies de l'amitié, ni l'estime des honnêtes gens ? or ces biens ne se peuvent acheter. Les biens corporels sont donc insuffisants à rassasier les plus nobles aspirations de notre âme ; s'ils étourdissent les sens, ils laissent l'esprit et le cœur vides et affamés ; loin d'exclure tout mal, comme l'ignorance et le vice, ils les favorisent au contraire ; enfin ils ne sont ni stables, ni exempts de sollicitude, ni à la portée de tous, car il ne suffit pas de la bonne volonté pour être riche ou bien portant.
Ni dans Molus o'rossière, saus doutc, mais non moins er-
cerlains , , , . . ■ . i • i r»
biens de rouee, est 1 opinion de ceux qui, a la suite de Zenon, placent le vrai bonheur dans les biens de l'esprit, soit extérieurs comme l'honneur, la gloire, le pouvoir ; soit intéi-ieurs comme les biens intellectuels et les joies artistiques.
La gloire humaine, le pouvoir et les honneurs qui
Tespril.
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en sont parfois lus effets, (quoiqu'ils soient plus précieux (jue les biens matériels, ne sauraient i)Ourtant constituer le vrai bonheur. Trop souvent ce bonheur et cette gloire sont mensongers, soit qu'ils reposent sur de fausses vertus et tle faux mérites, soit qu'ils n'expriment qu'une admiration feinte ou une sincérité douteuse. Lors même qu'ils seraient sincères et mérités, tout leur prix vient du mérite réel dont ils sont le signe et la reconnaissance puljlique; c'est donc dans le vrai mérite qu'il faudrait chercher le bonheur, plutôt que dans un de ses efTets accidentels et extrinsèques. Aussi les âmes nobles cherchentelles à être vertueuses plutôt qu'à le laisser paraître, et font-elles plus de cas du témoignage de leur bonne conscience que des apphiudissements des hommes.
Du reste, rien de moins certain et de plus éphémère que la gloire de ce monde. L'opinion des foules est d'une mobilité qui déconcerte les pronostics des plus habiles, et qui tient dans une perpétuelle inquiétude aussi bien ceux qu'elle exalte que ceux qu'elle abaisse, dans son flux et son reflux quotidien. Bien fou qui voudrait lier son bonheur aux caprices de ses faveurs; celles-ci du reste ne sont pas à la portée de tous, et bien petit est le nombre des favoris qui peuvent y prétendre. Elles ne sont donc pas le vrai bonheur, fln dernière de tous les hommes.
L'école stoïque, qui place le vrai bonheur dans les e*»-»»
dans la
biens spirituels intérieurs à l'âme, tels que la science «ience et la vertu, s approche davantage de la vraie solution, venu» sans l'atteindre toutefois.
La science humaine, telle qu'un seul esprit peut espérer l'acquérir sur cette terre, est si limitée et si pleine de ténèbres, qu'on a pu dire justement que plus nous devenons savants, plus nous prenons conscience de l'immensité et de la profondeur de notre igno-
rance, à ce point qu'on a vu les plus grands génies, comme Newton, finir par dédaigner leur propre savoir, pour s'abîmer et s'anéantir devant les profondeurs insondables de la science infinie de Dieu. La science humaine est donc incapable de rassasier l'esprit de Thomme, et de faire le vrai bonheur d'une élite d'intellectuels, à plus forte raison du vulgaire qui ne peut y prétendre.
A la vertu, au contraire, tous les humains pourraient et devraient prétendre; mais hélas ! que de difficultés, que de luttes au dedans et au dehors : et ce combat perpétuel est-il vraiment cette vie bienheureuse que cherche notre cœur ? Ah ! sans doute, ce combat pour la vertu, d'une àme luttant contre ellemême, triomphant de ses propres défaites et grandissant au-dessus d'elle-même, est d'une noblesse et d'une grandeur incomparable. S'il a un côté pénible qui ne sourit pas à la nature, il n'efi"raie, avouons-le, que cette partie de nous-même que nous traînons avec nous et malgré nous, ce qu'il y a de vulgaire, de bas, de déréglé dans notre nature déchue, tandis qu'il attire au contraire tout ce qu'il y a en nous de généreux, de pur et d'élevé. Quels ont été nos jours les plus heureux, sinon ceux où nous avons lutté et souffert pour le devoir et la vertu ! Nécessiié Cependant, ne craignons pas de le reconnaître : ce autrëvie. boulieur dc la bonne conscience, ces larmes de joie au milieu des épines du devoir qui ensanglantent notre vie, ne sont pas encore la vie bienheureuse, loin de là, mais seulement un avant-goùt et un prélude des joies éternelles, une préparation à la vie véritable.
Ici-bas, la solution de l'énigme redoutable resterait incomplète, car la sanction de lajusticeetdela bonté divines, soit pour les bons soit pour les méchants, y est à peine ébauchée; il faut qu'elle se prolonge au