III. — CRITIQUE DES SYSTÈMES DE MORALE
qui est la favorite. Non, ce n'est plus là une science libre; elle n'est plus reine et maîtresse, elle n'est qu'une très humble servante.
Prenons encore pour exemple la morale de Kant. Après avoir nié la valeur des notions de la raison, ce philosophe était logiquement conduit à nier la valeur des notions etdesaxiomesdemorale.Maiseirrayé, il recule devant cette nouvelle ruine,quirépu;,Mieàsa conscience d'honnête homme. Alors il vole au secours de la morale, menacée par son propre système, et au prix de quelques concessions, pour ne pas dire de quelques graves mutilations, soit du système, soit de la morale, il essayera de les réconcilier tant bien que mal et de les faire vivre ensemble. Cette construction de la morale Kantienne n'a rien de commun avec la conception d'une science libre qui se respecte. Elle répond bien moins à la question : quelle est la vérité morale? qu'à cette autre question: comment se tirer d'affaire, sans causer trop de tort à la morale ; comment plier tant bien que mal la morale au système préconçu ?
Cette œuvre soulève donc contre elle, par ses origines mêmes et son point de départ, les plus légitimes défiances.
Une autre raison de défiance se tire des résultats p'"'?
conso-
lamentables où ont abouti tous ces nouveaux svstè- ''"^"f*
actuelles.
mes de morale, dont cliacun a eu la prétention, — non pas d'ajouter un nouveau progrès à la vieille morale, — ce qui eût été légitime ; — mais de la détruire et de la remplacer. Pour juger du peu de succès de ces aventures audacieuses, il suffirait de lire cet aveu d'un de nos plus éminents adversaires,constatant que jusqu'ici tant d'efibrts n'ont abouti qu'à la confusion et au chaos :
« Tout est remis en question, dit-il, aucun prin-
cipe ne paraît encore solidement établi ou du moins à lui seul suffisant, ni celui de Tintérêt personnel, ni celui de l'utilité' générale, ni celui de l'évolution universelle, ni l'altruisme des positivistes, ni la Initié et le nouveau nirvana des pessimistes, ni le devoir des Kantiens, ni le bien en soi et le devoir transcendant des spiritualistes ; la morale du libre arbitre et de l'obligation semble près de disparaître pour faire place à la <^ physique des mœurs », soit individuelle, soit sociale. On a écrit jadis des pages émouvantes pour montrer comment les dogmes religieux finissent ;on pourrait en écrire aujourd'hui de plus émouvantes encore sur une question bien plus vitale : comment les dogmes moraux finissent. »
Ce qui n'empêche pas notre brillant auteur de nous proposer, à la page suivante, un nouveau dogme moral : celui de « la morale future », ou de « la philosophie de l'espérance », tantôt, il est vrai, avec une modestie et une défiance qui nous touche, tantôt avec un ton dogmatique qui s'emporte jusqu'à traiter la foi chrétienne de « la plus monstrueuse absurdité et la plus monstrueuse immoralité », et le pape lui-même de « la plus fidèle image de Satan (1)». Nouvelle preuve que si les dogmes pouvaient finir, ils seraient bientôt remplacés et aggravés par ceux qui les auraient détruits.
Division Au milieu de ce pêle-mêle chaotique d'opinions
lèmes'par les plus diverscs, essayer d'imaginer un ordre et une
leurs , ^ . . . . "^ ,
con.in- classiucation rigoureuse, n est assurément pas très
UODS.
facile. Pourtant il nous faut l'essayer, pour donner de tous ces systèmes une vue d'ensemble qui ne soit pas trop confuse.
(1) Fouillée, CrUifjue des s;/sthiies, préf. p. V. XIII.
m. — CRITIQUE DÈS SYSTÈMES DF, MORALE 349
On pourrait, tout d'abord, les diviser et subdiviser au point de vue des conclusions morales où ces divers systèmes ont abouti. Tous, en elïet, ont dû finir par formuler leur loi morale, leur idéal moral, et ces formules sont des plus diverses et des plus contradictoires.
Les unes sont des formui(!s de morale égoïsle, les autres de morale altruiste, ou bien de morale mixte; d'autres enfin, faisant planer leur idéal au-dessus du bien particulier, soit égoïste, soit altruiste, ont exprimé de diverses manières le bien absolu.
La première catégorie contient le plus grand nombre de variétés. Le bien relatif de l'individu est, en effet, quelque chose de si variable, suivant les sujets, qu'il peut être entendu de mille manières.
Ce peut être le plaisir sensible et intellectuel qui est érigé en idéal, et nous aurons la morale épicurienne du plaisir : « recherche le plaisir, fuis la douleur » ; — ou bien un plaisir plus noble, les joies de la bonne conscience, et nous aurons la morale sentimentale de l'école écossaise : « recherche la paix de la conscience, fuis le remords ; > — ou bien les intérêts temporels, et ce sera la morale utilitaire : « l'intérêt avant tout; > — ou bien ce plaisir égoïste sera confondu avec le bonheur temporel, comme dans le système d'un vulgaire Eudémonisme : « sois heureux ; > — ou bien il sera confondu avec lajoie et la fierté de la beauté morale, comme le pensent M. Ravaisson et les partisans de l'Esthétique morale; et sa formule sera : « que ta conscience soit belle ».
La seconde catégorie de moralistes, substituant le bien des autres à son bien propre, l'altruisme à l'égoïsme, est surtout représentée par l'école positiviste de A. Comte ; sa formule est la suivante : « agis toujours pour le bien des autres ».
Ce désintéressement peu naturel et chimérique, à cause de son caractère exclusif, devait provoquer une conciliation des deux principes opposés, et fusionner l'altruisme avec un égoïsme bien entendu. C'est ce qu'ont essayé de diverses façons, Stuart Mill, et surtout H. Spencer, chef de l'école évolutionniste. Sa formule est celle-ci : « Agir pour soi et pour les autres : c'est l'intérêt de tous y>.
La dernière catégorie de moralistes, avons-nous dit, s'élève des biens relatifs aux individus jusqu'au bien absolu, mais par divers procédés. Pour Kant, le bien absolu, c'est l'observation de la loi pour ellemême : « agis par respect pour la loi » ; c'est la morale purement formelle. — Pour Descartes, le bien absolu est l'ordre arbitraire de Dieu : « obéis parce que Dieu est tout-puissant ; » — d'autres Cartésiens, mitigeant la formule autoritaire du maître, diront : « obéis parce que Dieu est bon ». — Nous avons nous-même, on s'en souvient, adopté une formule un peu différente : « sois raisonnable, > ou obéis à l'ordre raisonnable que ta raison proclame, parce qu'il est l'ordre établi par la Sagesse éternelle elle-même. Division Cette classification, logique en elle-même, et fort
par les , i . •
écoles utile pour élever le lecteur a une vue svnthetique des
philpso- " , ^
phiqiies. différents systèmes , n y met pourtant qu un ordre artificiel : car elle classe les conclusions des systèmes, sans égard pour les systèmes d'où elles découlent, et même en les isolant complètement de ces systèmes. Or, on ne peut pas, on ne doit pas juger d'un système de morale, uniquement par les conclusions où il aboutit d'une manière plus ou moins rigoureuse, mais par tout l'ensemble du système luimême. Cette classification n'est donc pas celle que nous allons suivre dans la discussion des divers systèmes de morale. Nous nous attacherons de pré-