III. CRITIQUE. — MORALES INDÉPENDANTES
Il y a dans ce jugement, nous aimons à le croire, plus d'équivoque et de malentendu que départi pris.
Accordons, tout d'abord, qu'il est une juste et mùme Juiumnécessaire liberté de la Pliilosophie, et partant de la Te"?/ Morale, à l'égard de la Théologie révélée, que le moraliste peut et doit exiger. C'est une erreur condamnée par la Théologie elle-même, l'erreur fidéiste, de supposer la raison impuissante à édifier aucune science, par ses seules forces et sans le secours de la Révélation. Cette radicale impuissance de la Raison entraînerait, en effet, la ruine de la Foi chrétienne, qui s'appuie sur la raison, et lui demande de démontrer que les fondements de la foi sont raisonnables. Sans ces démonstrations préalables, notre foi, loin d'être raisonnable, comme l'Apôtre l'exige (1), ne serait plus qu'une aveugle crédulité. En sorte que nous pouvons, et que nous devons, soumettre notre foi au contrôle et aux exigences de la raison. C'est ce que font tous les théologiens catholiques, à la suite de S. Thomas et des grands Docteurs de l'Eglise, dans tous leurs traités de Théologie, notamment dans les traités préliminaires, de la Vraie Religion, et de la Véritable Eglise.
Que si la raison a ses lumières propres, elle peut et doit s'en servir pour édifier des sciences rationnelles ou de raison, entièrement distinctes de la Théologie, qui est une science d'autorité. hdi science de la Philosophie,notamment, a droit de se constituer à part, avec un objet propre, des méthodes spéciales, un but différent, et d'être autonome dans son domaine, comme le Concile du Vatican l'a de nouveau proclamé (2).
Aussi, nous-même ,à la suite de S. Thomas et des docteurs chrétiens, avons-nous usé de ce droit et de
(1) » Rationabile sit obsequium vestrum. n Rom., XII, 1. l'2) Conc.Valic, Cap. IV.
cette liberté, largement et sans scrupule, en édifiant la Morale rationnelle, comme les autres parties de la philosophie, sans recourir une seule fois, ni directement ni indirectement, à aucun argument théologique ou d'autorité divine. Nous n'avons admis aucune idée, aucune thèse qui ne fut agréée par la raison. Nos lecteurs nous en rendront facilement témoignage. Lumières C'cst sculemeut lorsque la raison a découvert et sciences recounu le grand fait de la révélation chrétienne, qui
limitro- i • m • •
plies, domine 1 histoire et le monde (1), et pris contact avec la science théologique qui en est l'interprète, que le rôle de la raison se trouve complété et circonscrit. Elle a désormais le devoir de tenir compte des vérités certaines de la théologie, comme de toutes les autres vérités découvertes dans les autres sciences limitrophes. De mèmeque sa métaphysique n'a pas le droit d'être en contradiction avec les vérités certaines des sciences ph3'siques,ni sa psychologie avec les vérités de la physiologie, ainsi sa morale ne peut contredire les vérités de la théologie morale.
En ce sens, il n'y a aucune science indépendante. La chimie est-elle indépendante des mathématiques ? La physiologie, indépendante de la chimie? On ne l'imagine même pas. Une vérité ne pouvant jamaiscontredire uneautre vérité, deux sciences limitrophes, la raison et la foi, ne peuvent être qu'en désaccord apparent : elles doivent finir par s'entendre. Ce n'est là, au fond, qu'une simple règle logique, et, en se soumettant à la logique, la raison n'a pas à craindre de s'humilier et de déchoir. Loin de là, elle s'élève et s'enrichit, car toutes les
(1) « La philosophie de Ihistoirfi s'évanouit pour ainsi parler devant la divinité de Jésus-Christ. L'histoire est toute divine, et ce qu'il y a d'universel en elle, c'est précisément ce cai-aclère de sa divinité. « Brunetière, Bévue des Deux- Mondes. 1«' a,oùt 1891.
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conquêtes des sciences voisines sont indirectement une conquête et un progrès pour la piiilosophie ellemême. Elle est comme illuminée de tons ces reflets du ciel et de la terre, elle est fortifiée dans ses défaillances, atFermie dans ses doutes ; elle voit plus haut et plus loin.
Or si la raison humaine, toujours courte par quelque endroit, a besoin d'être aidée et fortifiée contre sespropres faiblesses, c'est assurément dans lascience morale. L'histoire le prouve surabondamment.
Certes, ce n'est pas la pleine liberté dépenser ni Leç..os l'indépendance complète des cultes établis, qui ont rniloitt fait défaut aux plus grands génies de l'antiquité '"*'"'""^païenne , philosophes , orateurs, poètes ou savants d'Athènes et de Rome. Les philosophes grecs n'étaient point, comme ceux de l'Inde, de la Perse et de l'Egypte, des prêtres obligés de donner à leur enseignement moral un caractère religieux, et ils usaient de cette liberté. Xénophon et l'école d'Elée, Anaxagore et l'école d'Ionie, Euripide, Aristophane, et la plupart des penseurs avant Socrate, étaient déjà des incrédules, réfractaires aux fables mythologiques. Socrate jeta les premiers fondements d'une morale purement philosophique. Platon et Aristote complétèrent son œuvre, et, depuis eux jusqu'à Lucrèce, Epicure et Gicéron, la direction morale des consciences échappa aux Dieux de l'Olympe, pour passer entre les mains des philosophes.
Eh bien, tous ces grands penseurs dont s'honore l'humanité, ont-ils réussi à fonder une morale indépendante de toute idée religieuse, et à donner aux hommes une règle de vie ? Il est clair que non. Tout en louant volontiers les maximes élevées que nous
rencontrons çà et là dans les ouvrages de Platon, d'Aristote, de Sénèque, d'Epictète ou de Marc-Aurèle, nous avons le regret de ne découvrir nulle part dans leurs ouvrages un corps de doctrine morale, entièrement solide et complet. Que d'erreurs, que d'incertitudes et de contradictions, même sur les principes généraux ! La théorie même du devoir n'y paraît-elle pas un peu vague et flottante, et très incomplète (1) ? Que serait-ce si nous entrions dans la critique des détails !
Impuissante àfonder une doctrine morale complète, la philosophie n'a pas été moins impuissante à la faire régner sur les masses populaires, pas même sur les classes éclairées de la société. Les siècles les plus policés de la civilisation grecque et romaine, ont été les époques de la plus scandaleuse et abominable corruption, et même de l'inhumanité la plus révoltante. C'est le peuple d'Athènes, le plus policé du monde, qui vote sans scrupule regorgement de multitudes de prisonniers et le massacre de populations entières. C'est le peuple de Rome qui acclame, comme des jeux et des fêtes, les combats où les gladiateurs s'entre-tuent par milliers, et qui applaudit aux bêtes féroces dévorant les chrétiens dans les arènes sanglantes. Et ce déluge de boue et de sang, de servilités et de hontes, n'a pu être endigué et refoulé que par le
(1) Quoi qu'on en ait dit, il est impossible que les philosophes grecs, n'aient pas eu l'idée du devoir. C'était l'idée courante de tous les peuples, sans excepter le peuple grec. Les idées d'obligation, de responsabilité, de conscience, de culpabilité et de punition remplissent la littérature, la poésie, les institutions politiques et religieuses des Grecs. Nous en avons donné plus haut des exemples, qu'il eut été facile de multiplier. On doit seulement reprocher à la plupart de ces philosophes de n'avoir pas su, dans leurs systèmes, assez mettre en relief le caractère religieux du devoir en le rattachant à la raison absolue de Dieu. Mais ce caractère religieux du devoir, pour avoir été surtout mis en lumière par le christianisme, n'en demeure pas moins une idée naturelle et philosophique.
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triomphe définitif de l'idée religieuse et chrétienne.
Seule, la religion chrétienne a pu relever tant de ruines, purifier les mœurs et réformer les lois, donner au monde un code très complet et très parfait de morale, et, tout en gardant ce qu'il y avait de bon dans les sociétés antiques, opérer la merveilleuse et bienfaisante transformation après la((uelle l'humanité soupirait. Impossible à tout homme de bonne foi de nier l'immense progrès accompli par la morale chrétienne, et par elle seule, dans l'humanité tout entière.
Malgré cette leçon de l'histoire, la même tentative U'.«"« de morale sans la Religion, a été reprise par nos con- iHUtoire
-, cootAin-
temporains, mais cette fois sans excuse, car au lieu p<<raine. de vivre en plein paganisme, au milieu des légendes absurdes ou scandaleuses des dieux de l'Olympe, ils vivaient au sein du Christianisme, c'est-à-dire de la religion morale incontestablement la plus pure et la plus élevée que la terre ait jamais entendue, et dont l'efficacité avait été éprouvée par dix-huit siècles de luttes et de triomphes.
D'abord la grande Révolution française, après avoir fait table rase du trône et des autels, essaya de fonder sur la seule raison le règne de la vertu. On proclamait bruyamment les nouveaux droits de l'homme, l'affranchissement des peuples, la liberté, l'égalité, la fraternité, la solidarité universelle de tous les humains. Or, qu'a produit ce grand effort des ancêtres « géants >, appuyé sur la force publique et le gouvernement de la Terreur ? Au dehors, des conquêtes sanglantes et stériles ; en dedans, des luttes fratricides, des orgies sanguinaires, des hontes et des ruines. Puis, après ces flots de sang et de boue, le débordement de licence et de corruption du Directoire : en tout cela rien de commun avec le règne tant prôné de la vertu.
Un peu plus tard, les Saint-Simoniens, — parmi lesquels on comptait des hommes de grande valeur, qui firent bénéficier le nouveau parti de leur talent et de leur crédit, et séduisirent la portion la plus intelligente de la jeunesse de nos grandes écoles, — essayèrentàleurtourde fonder un«nouveau christianisme», qui devait faire le bonheur de l'humanité. Leur morale,inspirée par un naturalisme sensualiste et par le romantisme, réhabilitait la chair et les passions, essayait même de proclamer Tamour libre... Après de grotesques extravagances, tout finit en cour d'assises par la condamnation d'Enfantin, aussi solennel que ridicule dans son rôle de Père suprême.
Encore plus éphémère, la « religion de l'Humanité », dont Auguste Comte se fit le fondateur et le Grand- Prêtre, mais qui n'eut jamais de fidèles.
Quant aux autres philosophes du même siècle, qui, sans fonder de religion nouvelle, ont essayé d'inventer une nouvelle morale : positivistes, évolutionnistes,criticistes, néo-criticistes, pessimistes, néo-bouddistes, libres-penseurs indépendants, ils ont abouti, comme on l'a longuement démontré dans cette étude, à produire une telle anarchie dans les doctrines, que les plus éminents penseurs ont définitivement proclamé la faillite delà nouvelle science. Et voici que les « âmes sont en détresse, les familles se dissolvent, les foyers s'éteignent, les peuples se troublent, les races s'appauvrissent, une lourde angoisse pèse sur toute cette génération que le doute a mordue » (1). Impuis- Gomme contre-poison, la morale des plus éminents
sance de .. '■ t ^, ■ ■ • .1
la philo- spiritualistes, séparés du Christianisme, reste inde-
sophie
séparée, cise ct inefficacc sur les âmes. Indécise, elle hésite non seulement sur des questions de morale particu-
(1) p. Didon, Conférences de IS7S.
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lière, comme le duel et le suicide, que certain manuel d'instruction publique ose justifier, ou bien sur certains cas de honteuses passions, objets de son indulgence et de ses excuses, — mais encore elle hésite sur des questions fondamentales de morale. Elle ne sait nous dire avec sûreté et précision quelles sont nos origines et notre destinée ; d'où nous venons, où nous allons; (|uelle voie, quel idéal il nous faut suivre; comment s'opéreral'union avec Dieu dans la vie future, ni comment on doit la préparer ici-bas par la prière, la vertu et l'expiation.
Le Christianisme, au contraire, a sur toutes ces questions des réponses claires et nettes, si simples à la fois et si raisonnables, qu'on a pu dire qu'il n'enseigne rien que la raison n'ait déjà découvert, ou pressenti, ou attendu avant l'Evangile ; rien qu'elle n'ait reconnu, après la publication delà bonne nouvelle, comme parfaitement raisonnable et conforme aux aspirations les plus hautes de l'esprit et du cœur de l'homme.
« Il y a un petit livre, écrivait Joulfroy, qu'on fait apprendre aux enfants, et sur lequel on les interroge à l'Eglise. Lisez ce petit livre qui est le catéchisme. Vous y trouverez une solution de toutes les questions que j'ai posées, de toutes sans exception. Demandez au chrétien d'où vient l'espèce humaine, il le sait; où elle va, il le sait ; comment elle y va, il le sait. Demandez à ce pauvre enfant, qui de sa vie n'y a songé, pourquoi il est ici-bas et ce qu'il deviendra après sa mort, il vous fera une réponse sublime, qu'il ne comprendra pas, mais qui est admirable. Demandez-lui pourquoi le monde a été créé, à quelle tin... pourquoi les hommes parlent plusieurs langues, pourquoi ils souffrent, pourquoi ils se battent, et comment tout cela finira, il le sait. Origine du monde,
origine de l'espèce, questions de races, destinée de l'homme en cette vie et en rautre,rapports de l'homme avec Dieu, devoirs de l'homme envers ses semblables, droits de l'homme sur la création, il n'ignore de rien, et quand il sera grand, il n'hésitera pas davantage sur le droit naturel, sur le droit politique, sur le droit des gens, car tout cela sort, tout cela découle,avec clarté et comme de soi-même, du Christianisme (1). »
Et ce n'est pas seulement par la claire précision et la popularité de ses réponses que la morale chrétienne l'emporte infiniment sur les morales spiritualistes, c'est encore et surtout par son efficacité pratique. Elle seule, en éclairant les esprits, gagne les volontés, reforme les mœurs : ce que n'a jamais pu faire un système philosophique.
Puissance Après uous avoir fait comprendre la laideur et la Religion malignité du péché, révolte sacrilèore contre notre
chrétien- . , ^ . . • -.
ne. souverain Maître, suprême ingratitude envers notre premier bienfaiteur et Père, malheur aussi redoutable pour l'âme infidèle que la honte, l'esclavage et la mort, — la Religion chrétienne réussit à nous faire craindre le péché comme le plus grand des maux, et à nous faire pratiquer les vertus opposées, avec une délicatesse de conscience inconnue des anciens, et dont l'amour de Dieu est le mystérieux secret.
Elle seule a le don merveilleux de préserver les âmes de la contagion du siècle, et de conserver en elles, pure et immaculée jusqu'à la mort, cette fleur délicate de l'innocence baptismale. Et, ce qui n'est pas moins admirable, après la chute, elle sait relever le pécheur, quelle que soit la profondeur de l'abîme où il est tombé, le purifier par les larmes et le sang
(1) .lOLiffroy, Du problème, de la Destinée humaine.
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du repentir, créer en lui une vertu nouvelle et le réhabiliter à ses propres yeux, comme aux yeux de Dieu. Elle a ses héros de la pénitence, aussi bien que ses héros de la vir<,Mnité.
Non seulement elle proclame sans défaillance tous ernSdi* les devoirs de la vie sociale, même les plus difficiles : p*^"'!»»la sainteté du mariage, le jjardon des injures, l'amour des ennemis, le respect absolu de l'honneur et du bien d'autrui, le support de la soulTrance, de la pauvreté, des pires adversités de la vie, mais encore elle a la vertu de les faire pratiquer aux hommes de bonne volonté.
C'est à elle que revient l'honneur des unions chastes et fécondes, la multitude des mariages réhabilités, les restitutions volontaires des biens mal ac(iuis, les réconciliations entre frères ennemis, le pardon des martyrs à leurs bourreaux, les résignations héroïques aux souffrances et aux malheurs immérités, enfin toutes ces vertus ignorées du monde antique, notamment la divine charité, ou la passion du sacrifice de soi-même pour ses frùres. Les aumônes et les largesses volontaires ne suffisent pas à l'esprit chrétien, il faut aller jusqu'à se donner soi-même et sa vie, pour le soin spirituel et matériel des enfants, des pauvres, des vieillards, des orphelins, des malades, des incurables, des victimes de la guerre ou des épidémies. De là ces multitudes d'hôpitaux, d'asiles, d'orphelinats, d'écoles, (le maisons de bienfaisance de toute sorte, pour tous les mauxde l'ànie etdu corps, qui ont surgi detoute part, sur le sol chrétien, et qui ont relevé et consolé l'iiumanité de l'implacable égoïsme des temps antiques. Que l'on compare ces innombrables institutions chrétiennes avec les rares essais de la philanthropie laïque, et l'on verra où se trouve l'efficacité pratique de la morale.
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Secret de celte
Un libre penseur voulut, un jour connaître le ressort
puissance dc Cette passiou du sacrifice de soi-même, qui soutient le courage de nos liémïques filles de la charité ou de nosmissionnaires,et la bonnereliç^ieuseinterroffée lui répondit en lui montrant l'autel et letabernaele, source infinie du sacrifice. Oui, c'est la foi en la parole du divin Maître qui a dit : « Quiconque veut veniraprèsmoi, qu'il se renonce lui-même, qu'il porte sa croix et me suive (i)»: et cette autre parole : « je vous fais un commandement nouveau, c'est de vous aimer les ans les autres, comme je vous ai aimés (2) » ; oui, c'est cette foi qui, seule, peut mettre au cœur la passion de la divine charité ; les philosophes les plus indépendants en ont dû faire l'aveu, et le proclamer. « La foi, nous ditTaine, est une grande paire d'ai-
penseurs." Ics, ludispensable pour soutenir l'homme au-dessus de lui-même... Sitôt que ces ailes défaillent ou qu'on les casse, les mœurs publiques et privées se dégradent... Ni la raison philosophique, ni la culture artistique et littéraire, ni même l'honneur féodal et chevaleresque, aucun code, aucune administration, aucun gouvernement ne suffit à la suppléer dans ce service. Il n'y a que lui (le christianisme) pour nous retenir sur notre pente natale, pour enrayer le glissement insensible, par lequel, incessamment et de tout son poids originel, notre race rétrograde vers les basfonds » (3).
Aveux des libres
(1) Luc, XVII, 10.
2) Jean, XIII, 34.
(3) Taine, Origines de la France contemporaine, XI. p. 146, — « Le Christ parti, rien n'éclairera notre abîme, et nous entrevoyons bien les lugubres avenirs, les âges noirs qui vont commencer après la mort des grands rêves célestes, les démocraties tyranniques et cffroj'ables où les désolés ne sauront même plus ce que c'est que la prière. » (Pierre Loti).— « Une longue enquête sur les maladies morales de la France actuelle m'a contraint de reconnaître à mon tour la vérité proclamée par des maîtres d'une autorité bien supérieure à la mienne :
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Si ce recul dont parle réiiiinenl historien, et cette lamentable décadence n'est pas encore irrémédiable pour notre nation, ce n'est pas la faute des nouvelles morales et du désarroi des intelligences qu'elles ont produit. Heureusement, tandis qu'une réaction chrétienne très manifeste se produit dans l'élite de la société, la grande masse du peuple ignore les nouveautés siibtileset raffinées delà libre pensée. Elle demeure indilTérente ù ces controverses théoriques, et elle continue, en vertu de l'impulsion acquise, à suivre les habitudes et les mœurs façonnées par l'idée chrétienne.
Mais lorsque la toute-puissance légale aura vulga risé par les écoles sans Dieu, et infusé dans le sang des générations nouvelles le poison subtil de la morale libre, nous en verrons rapidement les lamentables effets. Lorsqu'on aura enseigné à la jeunesse que l'homme est libre de toute soumission à Dieu, de toute crainte des sanctions éternelles, et que les préceptes du Décalogue sont toujours discutables, vous verrez que, nonobstant les théories de la sympathie ou de l'intérêt bien entendu, la morale privée sera dissoute, les égoïsmes se heurteront violemment, et la morale publique chancellera sur ses bases. La barbarie païenne avec ses raffinements de débauches, de violences tyranniques et d'inhumanité, cette barbarie que l'idée chrétienne a refoulée et vaincue, reviendra, sous la forme du socialisme ou de l'anarchisme ou de quelqu'autre « tyra unique et effroyable démocratie», plus envahissante et plus terrible, armée de toutes les inventions de la civilisation moderne. L'histoire reverra les invasions des barbares, et enre-
Balsac, Le Play et Taine, à savoir que pour les individus comme pour la société, le christianisme est à l'heure présente, la condition unique «t nécessaire de santé et de guérison.» Paul Bourgel, Préface de ses œtwres, 1900.
gistrera la décadence, jusqu'à l'effacement final, de nations civilisées. Car Dieu, pour châtier ces nations infidèles qui se séparent de lui n'a pas besoin de se servir du miracle, il n'a qu'à les laisser faire ; elles trouveront dans leur éloignement volontaire des sources de la vie, leur propre châtiment.
Et voilà comment, tout en prouvant l'utilité sociale de la morale chrétienne, nous en prouvons indirectement la vé^nté et la bonté, car ce qui nous est indispensable,pour vivre et atteindre notre fin individuelle et sociale, ne saurait être faux, illusoire et mauvais. C'est la vérité, et non le mensonge, qui est source de vie pour l'être raisonnable : elle est à la fois < la voie, la vérité et la vie >.
Ne séparons donc pas, par une erreur criminelle, ce que la nature a uni : la Morale et la Religion. Loin d'être des rivales, elles sont des sœurs amies, faites pour s'entendre et pour vivre dans une indissoluble union. Selon le mot célèbre de Cousin, plus vrai que jamais : « elles sont les deux alliées immortelles » (1).
(1) Autres auteurs à consulter sur les Morales indépendantes ; Cousin, Cours cV histoire de pkil. morale ; A. Comte, Beligion de lave nir ; Enfantin, Morale ; Boutroux, La philosophie de Ch. Secrélan; Abbé de Broglie, La Morale sans Dieu ; Coignet, La morale indépendante ; Thamin, Education et Positivisme ; A. Croiset, Confér. sur l'éducation morale dans V Université (1900-1901) ; Joly, La France criminelle ; Buisson, La Religion, la. Morale et la Science ; Izoulet, La Cité moderne ; Bourgeois, Solidarité ; Fonsegrive, Solidarité, Pitié, Charité ; P. Roure, Doctrines et problèmes ; H. Tivier, Au paya des systèmes ; Faguet, Politiques et Moralistes, 3^ série, 1900 ; De Brémond d'Ars, La vertu morale et sociale du Christianisme ; Ed. Rod, Les idées morales du temps présent ; Le sens de la vie ; Brunetière, Discours de combat ; Science et Religion ; Solidarité ; Education et instruction, etc.
A noire Cher Fils Albert Farges, prêtre de Sainl-Sulpice, Paris.