‹ La liberté et le devoirChapitre 23 sur 205 · LA LIBËRTB ET LA MORALE · texte numérisé non relu

LA LIBËRTB ET LA MORALE

l'intelligence sera le seul titre au respect, à moins de n'estimer que la force, la richesse et le succès. Mais quel moraliste voudrait mesurer la valeur d«'s UMieur

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hommes a leur force, a leur richesse et a leur succès ? On ne peut les mesurer davantage à leur seule intelligence. Car si le degré d'intelligence était la seule mesure du respect, les plus intelligents devraient dominer les intelligences moyennes, et asservir les gens les plus simples d'esprit. Bien loin de voir régner l'égalité des droits pour tous les hommes, nous verrions rétablir des castes privilégiées, qui au nom de leur supériorité intellectuelle et des droits de l'hérédité, réduiraient à un nouvel et pire esclavage l'immense majorité du genre humain. Ce serait le règne des scélérats les plus intelligents.

Avec le libre arbitre disparaîtrait donc ce qui fait la valeur et la dignité humaine, en même temps que ce qui fait le progrès et l'honneur de la civilisation moderne, à savoir le respect dû à la liberté de l'homme, agent du devoir individuel et social : liberté inaliénable, imprescriptible et radicalement égale dans tous les hommes. Aussi, pour conclure, reprenant un mot célèbre sur- la croyance en Dieu, nous dirions volontiers : On grandit dans la mesure où l'on croit au Devoir et à la Liberté ; on diminue avec cette noble croyance ; on s'anéantit quand elle s'éteint.

En face des conséquences ruineuses de leurs doctrines, qui, en bouleversant et rendant impossible toute vie morale, individuelle et sociale, se trouvent ainsi réfutées par une sorte de réduction à l'absurde, les philosophes déterministes ont varié dans leurs moyens de défense, et changé plus d'une fois de tactique, ce qui prouve la gravité de leur embarras.

Réponse

des

anciens

délermi-

nisles.

Au XVIIP siècle, les Diderot, les La Mettrie, les Helvétius, avouaient ingénuement la rigueur logique de toutes ces conséquences pratiques, et les acceptaient avec un courage cynique.

Ainsi Diderot, dans un de ses romans, écrit pour vulgariser ces désolantes doctrines, n'hésite pas à dire de son héros, Jacques le Fataliste : « la distinction d'un monde physique et d'un monde moral semblait à Jacques vide de sens.... Il ne connaissait ni le nom de vice, ni le nom de vertu ; il prétendait qu'on était heureusement ou malheureusement né. Quand il entendait prononcer les mots récompenses ou châtiments, il haussait les épaules... Il croyait qu'un homme s'acheminait aussi nécessairement à la gloire ou à l'ignominie, qu'une boule qui aurait la conscience d'elle-même suit la pente d'une montagne ; et que si l'enchaînement des causes et des effets qui forment la vie d'un homme, depuis le premier instant de sa naissance jusqu'à son dernier soupir, nous était connu, nous resterions convaincus qu'il n'a fait que ce qu'il était nécessaire de faire (1) ». Seulement, pour rassurer le lecteur, que de telles énormités pourraient justement effrayer, Diderot se contente d'ajouter que pratiquement : « Jacques se conduisait à peu près, comme vous et moi ».

Ainsi pour soustraire la vie humaine aux conséquences désastreuses de ces doctrines, les fatalistes ont un moyen bien simple : se conduire à peu près comme s'ils n'étaient pas fatalistes, séparer soigneusement par une cloison étanche la théorie et la pratique, dédoubler la conscience humaine ; penser d'une manière et agir d'une autre, tout doit être ainsi sauvé par une heureuse inconséquence ! Ce divorce serait-il

(1) Œuvres de Diderot[(éd. Brière), t. VI, p. 283.

LA LIBEKTÉ. — LA LIBEKTÉ ET LA MOHALB 41

possible, au moins à peu près, suivant la réserve ingénieuse de Diderot, il n'en serait pas moins la condamnation définitive d'une théorie que la pratique dément, puisqu'il faut la renier pour vivre et agir humainement.

Nos déterministes contemporains ont habilement Nouvelle changé de tactique. Ils ont cherché l'accord positif de '"d^"' l'action avec la théorie déterministe, et se vantent ^Til^'' déjà bruyamment de l'avoir trouvé. Ils ont découvert,, paraît-il, que la morale peut fort bien se passer de la liberté. Que les notions de devoir, de mérite et de démérite, de récompenses et de châtiments, la vertu et le vice, l'éducation de la volonté, en un mot la science et la vie morale toute entière se passaient à merveille de l'idée de liberté. Bien plus, comme si de telles prétentions n'étaient pas assez étranges et assez ouvertement paradoxales, on est allé jusqu'à insinuer que la force du devoir et de la loi morale était même beaucoup plus grande encore dans l'hypothèse déterministe que dans la théorie de la liberté. En sorte que la liberté, bien loin d'être le fondement premier delà morale, comme on le croyait autrefois, en serait devenue tout à coup la contradiction et la ruine (1).

Ces sophismes courent le monde, depuis que des littérateurs et nombre de beaux esprits leur ont prêté le charme et la fascination d'un style magique. Une multitude de consciences en sont ébranlées, et l'on n'est plus admis à les traiter dédaigneusement comme des extravagances. On leur doit une réfutation sérieuse et approfondie.

L'explication de la responsabilité par les détermi- La

responsabilité.

(1) Cf. Stiiart Mill, Lu philosophie de Hamillon. c. 26. — Taine, Cours de Philosophie. Catéchisme positiviste, p. 14(>. — Guyau, Esquisse d'une morale sans obligation 7ii sanction. — Lévy Bruhl, Thèse sur l'idée de responsabilité. — Fouillée, Liberté et l^étenninisme.

nistes était une des plus aisées. Nous distinguons, en effet, avec tous les spiritualistes, une responsabilité morale au for interne, et une responsabilité matérielle ou légale, indépendante de la première, au for externe. Ainsi, qu'on ait volontairement ou involontairement porté tort au prochain, peu importe, le code vous déclare civilement responsable et tenu à réparation.

Nos déterministes n'avaient qu'à user de cette seconde notion. C'est ce qu'ilsse sont empressés de faire. La responsabilité n'est pour eux que l'expression de la solidarité universelle. Que ma bonne ou mauvaise action soit libre ou non, elle est à moi, en moi, elle est pour ainsi dire une partie de moi-même ; je suis lié à mes actes, je ne puis m'en séparer, je dois donc me les attribuer, j'en suis responsable, et responsable aussi de toutes leurs conséquences, c'est-à-dire du bien ou du mal qu'ils ont produit.

Mais il suffit d'un peu de réflexion pour découvrir combien cette assimilation de la responsabilité fataliste à la responsabilité légale est supeiTicielle et inexacte. Pourquoi la loi civile me déclare-t-elle responsable, sans examiner l'état de ma volonté? C'est que cet examen du fond de la conscience et de ses replis les plus cachés est d'ordinaire impossible au juge humain. Seul le juge divin peut prétendre au discernement des consciences. Si le juge civil admettait l'excuse banale : je ne l'ai pas fait exprès ! il ne punirait jamais, et la loi ne serait plus qu'une menace dérisoire et sans autorité. Le tribunal civil est donc forcé de présumer d'ordinaire la liberté du coupable ; mais cette présomption légale cesse dès que la folie ou toute autre cause analogue est évidente, et le prévenu est déclaré aussitôt irresponsable.

La responsabilité civile est donc fondée sur une pré-

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