I. LA LinEBTÉ. — LA LIBEKTK ET LA MORALE
somption de liberté. La responsabilité fataliste, au contraire, se fonderait sur une certitude d'absence de liberté, elle est donc aussi déraisonnable que l'autre est légitime.
L'explication déterministe des notions de récompense ou de châtiment était encore facile à trouver, ou plutôt elle avait déjà été alléguée par tous les fatalistes des âges antérieurs. Pour Jacques le Fataliste t la récompense était l'encouragement des bons, et le châtiment, l'efTroi des méchants(l)>.On,pour être plus exact, — car on pourrait se demander s"il reste encore pour les fatalistes des hommes bons et des hommes méchants, — la récompense est l'encouragement des bonnes actions, le châtiment est Fépouvantail dont le législateur entoure les mauvaises. Ainsi lorsqu'on veut dresser un chien de chasse ou tout autre animal, on ajoute quelque flatterie à l'action que l'on veut obtenir de lui, et quelque bonne correction à l'action que l'on veut lui faire éviter. Grâce àla répétition des actes, on crée une association d'images entre telle action et la douleur qui l'accompagne, telle autre action et le plaisir, afin que l'instinct et l'habitude bientôt automatique fassent fuir les premières et accomplir les secondes.
Tel est tout le secret du dressage animal. Il joue certainement un grand rôle dans l'éducation de l'enfant, nous le reconnaissons volontiers. Chez l'homme adulte, la peur des gendarmes, comme on dit, ou l'espoir d'une récompense pécuniaire ou honorifique sont encore de bons conseillers, qu'on aurait tort de dédaigner dans le gouvernement des hommes. Mais comment soutenir sérieusement que tout soit là, et que cette explication suffise, soit à l'analyse totale des
(1) Œavres de Diderot, VI, p. 283.
Le cbâ-
limeot et la recoin pente.
notions de récompense et de châtiment, soit à la conduite de la vie morale !
Le mérite Le châtiment renferme dans sa notion autre chose démérue. que d'êtrc un épouvantail, un obstacle matériel à l'accomplissement d'une faute ; c'est aussi sa juste punition, après qu'elle a été commise malgré la voix de la conscience, c'est l'expiation d'une volonté coupable réclamée par la justice divine, c'est le paiement d'une dette morale. Voilà ce que tout le monde entend par châtiment, et ce qui le justifie aux yeux de tous. En sorte qu'il serait déraisonnable et injuste de l'appliquer à un malheureux qui ne serait pas un vrai coupable, mais seulement une victime de la fatalité.
Vous me répondrez qu'on le châtie, non parce qu'il est coupable, mais pour l'utilité du grand nombre, pour donner un exemple aux autres, ou pour les protéger. Ainsi, ajoutait Spinosa, « celui à qui la morsure d'un chien donne la rage est assurément excusable, et cependant on a le droit de l'étouffer ». Je vous réponds que châtier un innocent sera toujours une cruauté barbare et une injustice.
Du reste, la sanction de la loi naturelle ayant bien moins lieu dans cette vie que dans l'autre, la raison alléguée n'existe plus. Il n'y a plus lieu, en effet, dans l'autre monde, où toutes les âmes seront arrivées au terme de leur destinée, de faire des exemples terribles et salutaires pour prévenir de nouvelles fautes, puisqu'elles ne seront plus à craindre. La justice divine est donc entièrement supprimée dans cette étrange morale, où je ne vois plus que des sanctions terrestres établies par les hommes. La peur des gendarmes, la prison , l'amende, la potence : c'est tout ce qui nous reste pour fonder la morale et l'honnêteté sur la terre: encore les a-t-on travestis, ces ministres de Dieu