I. LA LIBERTÉ. — LA LIIJEKTÉ ET LA PSYCnOLOGlE
de faits et de circonstances demeurent inconscients, et n'en sont pas moins la cause secrète et ignorée de nos actions. Que de fois, par exemple, des sentiments inconscients d'antipathie ou d'amitié deviennent le mobile de mouvements spontanés, qui nous étonnent nous-mêmes, et que nous sommes les premiers à regretter ou à blâmer. « C'est souvent, disait Leib- lmi. nitz, dans des ])erceptions insensibles que se trouve la raison de ce qui se passe en nous, comme la raison des grands phénomènes de la nature consiste souvent dans les mouvements insensibles. > Et de cette théorie sur les pliénomènes de «petite conscience > ou d'inconscience, Leibnitz concluait que le sentiment de notre liberté pourrait bien venir tout simplement de l'ignorance des véritables causes qui nous déterminent. « Nous ne pouvons pas sentir proi)rement notre indépendance, dit-il, car nous ne nous apercevons pas.toujours des causes, souvent imperceptibles, dont notre résolution dépend. C'est comme si l'aiguille aimantée prenait plaisir de se tourner vers le Nord ; car elle croirait tourner indépendamment de quelque autre cause, ne s'apercevant pas des mouvements insensibles de la matière magnétique (1) .»
Nous retrouvons la même idée, avec des comparai- oaprès sons analogues dans Spinosa et Baile. Baile suppose ^ei qu'une girouette, qui aurait conscience de son mouvement sans avoir conscience du veut, pourrait se croire libre; et Spinosa, comparant l'homme à une pierre qui aurait conscience de sa chute, sans avoir conscience de la force attractive, écrit : « concevez que cette pierre, tandis qu'elle continue de se mouvoir, soit capable de penser, et de savoir qu'elle s'etlbrce autant qu'elle peut de continuer de se mouvoir. Il est clair qu'ayant
(I) Leibnitz, Théodicée, l" p., §41» (Janel. t. II, p. 134).
Buile.
ainsi conscience de son eiïort, et n'étant nullement indifférente au mouvement, elle se croira parfaitement libre et se sentira convaincue qu'il n'y a pas d'autre cause que sa volonté propre qui la fasse persévérer dans le mouvement. Voilà cette liberté humaine dont les hommes sont si fiers (1). >>
Et il conclut ailleurs : < Ainsi donc, l'expérience et la raison sont d'accord pour établir que les hommes ne se croient libres qu a cause qu'ils ont conscience de leur action, et ne l'ont pas des causes qui les déterminent (2). >
C'est au fond la même objection que nous retrouvons sous la plume de philosophes contemporains, MM. Ribot, P'ouillée, Wundt, Renouvier. etc. Le sentiment de notre liberté pourrait bien venir de «l'ignorance des motifs qui nous font agir > ; la conscience de notre indépendance pourrait n'être au fond que «l'inconscience de notre dépendance» (3). Première Nous aurlons trois réponses à faire à cette ars^umen-
reponse. ■■• ^
tation. La première c'est qu'elle n'est pas concluante. De ce que nous ne sentons pas en nous de cause nécessitante, nous ne pouvons sans doute pas conclure qu'il n'y en ait pas, mais notre adversaire a encore moins le droit de conclure qu'il y en a, et que notre liberté est illusoire.
Deuxième Eu sccoud licu, cIIg coufoud le domaine du cons-
rep oiise. '
cient etde l'inconscient dans notre âme. Que des causes inconnues et inconscientes puissent produire en nous des mouvements involontaires et irréfléchis, nous sommes les premiers à le reconnaître ; mais ces causes inconnues et inconscientes ne peuvent deve-
(1) Spinosa, Lettres XXIX et XXXIl.
(2) Spinosa, Ethique, prop. 2, Scholie. ^Saisset, UI, p. 115).
(3) Ribof, Psijcliolof/ic de l'attention, p. 149; Fouillée, La liberté et le déterminisme, p. 91; Wundt, Eléments de l'si/c/iologiephysiolof/ique. t. II. p. 450; Renouvier, Nouvelle monadologie, p. 138.
inc inse.