‹ La liberté et le devoirChapitre 69 sur 205 · I. LA LIBKHTÉ. — LA LIBEKTK ET LES SCIENCES MODERNES · texte numérisé non relu

I. LA LIBKHTÉ. — LA LIBEKTK ET LES SCIENCES MODERNES

libre arbitre, c'est-à-dire des causes capables de produire des effets variables à leur gré, capables de se soustraire elles-mêmes aux liens nécessaires qui devraient les faire dépendre de leurs propres causes, c'en serait fait de l'ordre invariable de la nature; les séries de phénomènes éprouveraient sans cesse des déviations anormales sous l'influence du libre arbitre, la nature retournerait dans le chaos, et la science pourrait renoncer à rien prédire nia rien connaître de certain.

N'est-ce donc pas une illusion puérile de croire au 4.. oblibre arbitre de riiomme? N'est-ce pas une prétention J"'°°orgueilleuse et folle à cet être, si petit dans l'immensité de l'espace qu'il est à i)eine comparable à un grain de sable en face de l'océan, de se croire assez puissant pour venir briser à son gré la trame nécessaire des phénomènes cosmiques, et se soustraire lui-même aux lois de l'inexorable nécessité qui régit l'univers entier?

On le voit, nous n'avons pas cherché à affaiblir la force de l'objection des savants naturalistes ; elle se résume en deux mots : si tout est nécessaire autour de nous, tout est nécessaire même au dedans de nous.

Malheureusement une telle induction, malgré ea ^^ rigueur apparente, est contraire aux principes de la s"»""»»logique. De quel droit, en effet, induire des lois de la matière aux lois de l'esprit, de la physique à la psychologie? Vous avez interrogé, je le veux bien, tous les êtres corporels, depuis les soleils immenses qui roulent dans les espaces infinis, jusqu'à l'atome qui se meut lui aussi au sein de la molécule, comme dans un système planétaire infiniment petit, mais vous avez oublié d'interroger votre âme,, votre conscience, qui par sa nature spirituelle échappe aux lois

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des infiniment grands et des infiniment petits ; or cet oubli rend votre observation gravement incomplète, et ruine par la base la gigantesque induction que vous avez élevée.

Pourquoi attribuera l'esprit les lois nécessaires de la matière ? et pourquoi ces deux mondes des corps et des esprits, régis par des lois diiïérentes.ne feraientils pas l'un et l'autre partie d'un même plan, réunis harmonieusement dans une plus haute et plus vaste synthèse? L'hypothèse delà nécessité ne serait qu'un point de vue de la nature, point de vue qui demeure vrai, pourvu qu'il ne soit pas exclusif.

Gomme l'a très bien dit Voltaire : l'expression « tout est enchaîné clans la Natur e, y Qwiàh'Q uniquementque tout y est ordonné, et nullement qu'il n'y ait qu'un seul ordre possible pour tous les êtres, celui de la nécessité ».Une observation plus exacte et plus profonde de cette même nature va nous confirmer dans cette conviction.

Appel à Chaque espèce d'être est régie par des lois spéciales observa- et irréductiblcs les unes aux autres. Ce n'est pas des

lion plus ^

complète lois géométriques que l'on peut déduire les lois de la physique, ni des lois de la physique qu'on déduit celles de la chimie, ni de toutes les lois du monde inorganique que l'on déduit les lois organiques, ni des lois organiques que l'on tire les lois de la sensation, ni des lois de la sensation, ({u'on tire celles de la pensée ou de la volonté.

En outre, plus nous nous élevons dans l'échelle de ces êtres, plus nous constatons que les lois de leur activité se compliquent, et, parleur complexité croissante, tendent à Tindétermination. Les calculs de prévision de l'astronome et du mécanicien sont presque rigoureusement exacts ; ceux du physicien, et surtout du chimiste, le sont beaucoup moins ; ceux du biolo-

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giste ne soiUqu'appioximatifs, parce qu'ici l'activité spontanée commence à apparaître avec la vie ; que si on la suit dans ses développements supérieurs, de la sensation jusqu'à la pensée pure et à la volonté, le champ des prévisions diminue de plus en plus, et les calculs finissent par être complètement déjoués.

Cette échelle, savamment graduée, qui part de la nécessité la plus absolue pour aboutir à la liberté, après avoir parcouru tous les degrés de la spontanéité et de l'indétermination, est un fait si remarquable que, d'excellents philosophes, voyant la liberté dans les sommets, ont cru pouvoir proclamer la liberté et la contingence universelles, tandis que les déterministes, considérant surtout les degrés inférieurs, proclamaient au contraire la nécessité universelle.

Ce fait rappellera sans doute au lecteur l'histoire de la lorgnette qui grossit ou rapetisse les objets suivant le bout par lequel on les regarde, etlui démontrera que la sagesse du philosophe doit se tenir également à l'écart des deux excès : de l'universelle contingence, comme de l'universelle nécessité. Liberté et nécessité ne s'excluent pas, mais s'unissent dans la nature.

L'observation scientifique de la nalure bien conduite, n'est donc pas concluante contre la liberté.

Mais, me direz-vous, l'autre objection demeure ; oblétionavec la liberté, le cours invariable des phénomènes Pi-f'»'»"»

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menace à chaque instant d'être troublé, et la prévision «-^'ence. scientifique, partant la science elle-même, deviennent impossibl s.

L'objection serait surtout embarrassante pour ceux qui, d'Epicure jusqu'à M. Renouvier, supposent la liberté répandue partout dans la nature, à des degrésdivers, et jusqu'au sein des atomes. Il est cependant curieux de voir avec quelle souplesse M. Renouvier y répond.

« Tout d'abord, dit-il en substance, la science élève

son ambition un peu trop haut quand elle prétend à la prévision de tous les futurs. Est-il bien sûr qu'on puisse tout prédire? Croit-on sérieusement qu'un savant universel, possédant la connaissance adéquate des phénomènes qui constituent actuellement Funivers, serait à même de prévoir jusqu'aux moindres inflexions de la queue d'un chien, par exemple? S'il y a des gens qui aient une telle croyance, c'est qu'ils n'ont pas bien observé le jeu de la nature et celui de leur conscience. 11 faut l'admettre, en premier lieu, car c'est vrai dans tous les systèmes; chaque mouvement implique un surplus de réalité (un passage de la puissance à l'acte), chaque mouvement est partiellement nouveau. Par là même, chaque mouvement introduit dans la suite des phénomènes un facteur inattendu, qui suffit à dérouter tous les calculs. De plus, ce facteur se multiplie avec les phénomènes eux-mêmes : de telle sorte que plus il y a d'intermédiaires entre le moment actuel et l'événement futur à prédire, plus les chances de déviation vont s'accroissant (1). »

Rien de plus juste que cette observation. Alors même que QQ facteur nouveau ne viendrait pas toujours du libre arbitre, — ce qui est pour nous une exagération, — ce facteur nouveau existe dans toute évolution, dans tout passage de la puissance à l'acte, car l'acte est quelque chose de nouveau relativement à la puissance, au moins un état nouveau, alors même qu'on supposerait leurs entités équivalentes. Ce sont ces facteurs nouveaux dont la multiplication s'accroît sans cesse, avec le nombre prodigieux des phénomènes, et qui rendent forcément toute prévision scientifique approximative ou inexacte.

(1) Piat, La Liberté, I, p. 312.

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