CHAPITRE VI
LA GARANTIE DE LA LIBERTÉ POLITIQUE, C'eST l'oPINION.
Nous venons d'esquisser Tattitude respective ou plutôt l'histoire des castes et d'une nation en face de l'attentat monarchique , l'une le repoussant avec vigueur, les autres le subissant au point d'en demeurer anéanties ; à quoi cela tient-il? Le secret, s'il vous plaît, de cette fortune si différente et. si inattendue? Quelle est donc cette force nouvelle par où se défend le droit des peuples et même le droit de toute sorte? par où les protestants, entre autres, sont plus assurés aujourd'hui de leur culte qu'ils ne l'étaient autrefois avec leurs places de sûreté? C'est l'opinion. J'appelle ainsi l'accord des esprits sur toute chose qui intéresse les hommes : une force apparemment, car la pensée de tous peut devenir l'action de tous. Il n'est pas bien étonnant de la rencontrer parmi des êtres doués d'esprit, de sens moral et de sociabilité : le miracle serait qu'elle n'y fût pas. Absente, on se demanderait à quoi sert dans l'humanité ce don supérieur d'une pensée communicable et impulsive. Aussi n'est-ce pas , quoi qu'on en dise, une force nouvelle : pas plus que l'humanité et ses. éléments moraux, pas plus que la société et ses contacts, ses influences, ses projections. A ce titre, elle est immémoriale, et le monde est plein de ses œuvres qui se sont donné
carrière au profit de la chose publique , (Je la condition sociale. C'est elle qui a fait au genre humain les destinées meilleures dont il a pris possession, qui a relevé l'esclave, la femme, l'enfant, le débiteur, le serf, l'hérétique, l'étranger, autant d'êtres, ou de manières d'être qui étaient autrefois la faiblesse même. Comme ces opprimés, ces exploités eurent d'abord toute force contre eux, brutale, savante, officielle ; il faut bien croire que leur point d'appui fut ailleurs et de l'ordre purement spirituel, c'est-à-dire dans une certaine idée de droit et de vérité. Descendez de quelques siècles , et l'évidence est la même , quand l'idée du droit mûrissant devient peu à peu celle du droit commun, ce qui abolissait les castes , — puis , celle du droit national , ce qui bornait la royauté. Celte idée, avec ses menaces et ses proportions croissantes, n'en a pas moins prévalu dans tout l'Occident sur la force des patriciats et des dynasties : c'est là que nous en sommes. ••
Véritablement on est tenté de croire, à l'aspect de ce progrès, que droit et vérité ne sont pas de vains mots, niais des choses faites pour l'homme, qu'il y a une certaine affinité entre ces choses et notre esprit, un certain lien entre notre esprit et notre condition, notre destinée sociale. Parce que le droit et la vérité ne sont pas choses qui se voient et qui se palpent, ce n'est pa^ une raison pour en douter, quand elles inspirent des actes et deviennent des faits constitutifs du monde, tel que nous le voyons et le touchons.
jQue cette force de l'opinion soit surtout à l'usage et au profit des peuples, cela se conçoit de reste; elle fait
valoir en faveur des peuples un droit meilleur, une vérité plus large que celle des castes; elle a dans ce cas la solidité supérieure d'une base plus étendue et plus profonde.
SECTION PREMIÈRE
Des procédés par où agit la force de ropinion.
Je sais l'objection et même l'interjection qui m'attend ici. « Chimère, que cette puissance de l'idée 1 Montrezmoi donc un bûcher éteint, une hache émoussée par la foi d'un martyr ! Si vous tenez absolument au règne de l'idée, convenez du moins que cette idée est presque toujours inique et violente. Si l'intelligence et la conscience, sous le nom d'opinion, étaient ce qui gouverne le monde, d'où viendrait donc ce flot intarissable de noirceurs , de brutalités , de perfidies qui court et déborde à travers toute l'histoire? Vous \e savez bien, c'est ainsi que les hommes sont frères : de telle façon que si quelque part un peu de bien apparaît parmi tout ce mal, vous ne pouvez y voir sainement qu'un cas fortuit et extraordinaire, un caprice de la nature et de l'humanité, un fait aussi clair-semé, aussi infécond parmi les faits qui composent l'histoire, que les traits héroïques parmi la vie courante et les conduites privées. N'y comptez pas, ne vous y fiez pas dans vos jugements et dans vos espérances, à moins qu'il ne vous plaise d'être un mystique, un surnaturaliste doué de la foi aux miracles, ou
simplement un de ces logiciens qui concluent du particulier au général. »
Le fait est que je ne saurais me fier à autre chose, que j'y compte absolument , et cela sans admettre un grain de surnaturel. Expliquons-nous d'abord sur ce surnaturel qui n'est nullement nécessaire, quoi qu'on en dise, au triomphe de l'idée. Nous verrons ensuite de quel sophisme nous sommes coupable.
Oui, nous tenons par la puissance de l'idée, mais sans nier pour cela la force proprement dite et les effets qui lui appartiennent, soit en vertu des lois de la nature, soit par le fait de l'organisation. La force a des propriétés physiques et infaillibles; l'acier, dûment affilé, sera toujours piquant et tranchant; la poudre, sèche et comprimée, fera toujours explosion, lancera toujours le projectile ; une troupe, exercée de longue main au maniement des armes et aux mouvements d'ensemble, prévaudra toujours sur les foules confuses et désordonnées, quelque passion qui les soulève. Tant qu'il y eut des légions romaines, elles vainquirent les barbares : cela durait encore au v*' siècle, ou tel général en m triomphait d'Attila. Ainsi je ne compte pas sur l'idée pour émousser le fer, pour nïOuiller la poudre, pour intercepter au vol le commandement de : Feu^ pas plus que je ne crois à sainte Cunégonde faisant tomber les dents d'un chien qui la mordait en traître. Il n'est pas besoin d'être Voltaire pour accueillir avec circonspection des récits de cette nature. Mais, aussi vrai que l'idée n'est pas une cuirasse à reppusser les balles ni une trompette à faire tomber les murailles, il est en elle, il lui arrive parfois
de frapper les esprits, d'agir par les esprits sur les volontés, et par les volontés sur les organes qui manient le fer et le feu. Ainsi tombèrent les murailles de Malte et de la Bastille... tout naturellement, tout autrement que celles de Jéricho... parce que leurs défenseurs avaient perdu foi en leur idée, el parce que l'idée qui apparaissait en armes devant eux les avait moralement entamés et dissous.
Après cela, je conviens que la foi d'un martyr, qui est l'idée à sa plus haute puissance, n'arrête pas le bras levé du bourreau. Cependant considérez à l'œuvre, ou plutôt dans la variété de ses œuvres et de ses voies, cette force de l'idée. Elle ne fait pas seulement des martyrs, — chose sublime, — mais des apostats; des déserteurs, des traîtres, — chose inestimable, où gît le progrès : la meilleure chance du genre humain. On ne voit que cela, daignez vous le rappeler, parmi ces empereurs et ces consulaires qui se firent chrétiens , et le monde romain avec eux , — parmi tous ces moines qui firent la Réforme au XVI* siècle , — parmi tous ces nobles qui patronnèrent l'Encyclopédie, — parmi tous ces souverains ou ces hommes d'État qui affranchissent les serfs, les noirs,' les Irlandais. Qu'est-ce au fond qu'un réformateur? Un apostat qui réussit : auquel cas le monde lui épargne son nom et lui élève des statues.
J'ai hâte de le reconnaître, cette voie du progrès, voie officielle, n'est pas la seule : le progrès peut être conquis. Dieu me préserve de nier ou de décourager ce principe immortel, quoiqu*un peu absolu, que l'insurrection est le plus saint des devoirs.
284 LA LIBERTÉ POLITKJUE.
L'opinion, on ne saurait trop le dire, peut avoir des suites victorieuses dans deux cas, — non-seulement quand elle a gagné les forces officielles, ainsi qu'on vient de le voir, — mais aus^i quand elle a gagné le peuple où se trouve le nombre , et les classes éclairées où se trouvent les pouvoirs d'intelligence et de richesse. A ce prix ridée organise des forces ; en cet état elle peut prévaloir sur les forces officielles, préorganisées. Voyez plutôt la révolution anglaise de 1640, telle que nous l'avons racontée plus haut, ou mieux encore cette Pologne qui, sous le pied des Russes, se fait un gouvernement et une armée !...
Ainsi, pour croire à l'opinion, on ne croit pas au surnaturel, on ne révoque pas en doute les lois de la nature. Loin de là, on en fait tout au contraire acception et emploi. On suppose des idées parmi des êtres intelligents, la contagion de ces idées parmi des êtres sociables, le triomphe à certaines heures de l'idée vraie parmi des êtres susceptibles de progrès. Voilà toute la théorie de l'opinion et de ses prouesses. On ne peut pas dire que le merveilleux, le mystérieux, l'occulte soit nécessaire à cette série d'hypothèses ou plutôt d'observations.
SECTION IL
Si le triomphe de Topinion est une exception et un liasard dans ITiistoire.
Il n'est pas plus vrai de dire que j'argumente ici d'une exception, que je conclus du particulier au général. Il vous plairait peut-être de nier l'opinion et d'en
réduire les effets, les triomphes à la condition de quelques prodigieux hasards, attendu que le passé vous apparaît tout chargé d'abus séculaires , de violences immémoriales et permanentes, sillonné çà et là seulement par quelques coups de tonnerre contre les oppresseurs. Mais le passé n'a pas à beaucoup près cette monotonie, regardez-y mieux : l'erreur y décroît de siècle en siècle. Le passé, il est vrai, s'est amélioré lentement, pas à pas; mais cette façon est une loi de notre nature, ainsi que nous le verrons tout à l'heure: cette prudence, si l'on pouvait supposer ici quelque dessein, est très-avisée. En effet, ce qui nous semble un abus aujourd'hui ne l'a pas toujours été, et ce qui sera quelque jour un bienfait n'est peut-être qu'aventure aujourd'hui. C'est avec cette précaution qu'il faut lire l'histoire.
Prenez bien garde que telle institution, une iniquité maudite sur ses fins, débuta peut-être comme un bienfait. C'est ce qu'on pourrait dire et prouver, sans grand effort d'érudition, à l'égard soit de la monarchie absolue en France, soit du régime féodal, soit même de l'esclavage. Arrêtons-nous un peu sur ce point de l'esclavage, le moins évident, mais peut-être le plus certain de tous : il n'y a pas impiété à voir clair. Or, la vie faisait tellement question parmi les premiers humains, que la plupart troquaient volontiers la liberté contre la subsistance. L'aimable simplicité du monde naissant^ comme parle Fénelon , nous montre partout les hommes asservis les uns aux autres. Moïse défendant la chose parmi les Juifs la révèle par cela même. Il ne faut pas croire que l'esclave fût seulement le prisonnier qu'épar-
gnait la guerre. L'esclavage n'est pas un accident pour s'expliquer ainsi : — une perversion à coup sûr , quoi qu'en dise Aristote, qui croit à la maîtrise innée de certains hommes sur leurs semblables , comme à la supériorité de l'âme sur le corps, mais une des perversions les plus familières à la nature ou plutôt à la condition de l'homme, qui n'eut longtemps d'autre alternative que de servir ou de mourir.
Dans cette famine, peut-être était-il bon que la loi consacrât l'abdicatioa d'un homme au profit d'un autre homme. Peut-être, sans la force de loi donnée à cette convention, l'un (je veux parler du maître) ne l'eût -il pas accordée, et l'autre ne l'eût-il pas obtenue, auquel cas celui-ci était de trop au banquet de la vie , suivant l'expression fleurie d'un fameux philanthrope, et, convive indiscret, devait bientôt en disparaître.
Ainsi tel mal commença par être un bien. D'un autre côté, parallèlement à ceci, il ne faut pas perdre de vue que telle chose admise et consacrée de nos jours comme un lieu commun de civilisation fut peut-être à ses débuts une nouveauté hasardeuse, une raison prématurée. Sismondi, par exemple, vous dira que le duel judiciaire au moyen âge valait mieux pour établir le crime ou l'innocence d'un accusé que la preuve testimoniale, attendu qu'à cette époque , le témoin étant toujours à vendre, le riche eût été toujours impuni; mieux valait donc, dans cet état de mœurs, le hasard du combat, ce qui était l'impunité douteuse, au lieu de l'impunité certaine. Si l'observation de Sismondi est juste, ce dont je doute fort , il est certain que l'on osa > que l'on risqua
beaucoup le jour où l'on admit la preuve par témoins. 11 dut en être ainsi à l'apparition de maintes réformes, et surtout de la Réforme qui , touchant à Ta religion , seule lumière et seule autorité morale il y a quelques siècles, semblait ébranler toutes choses avec ce fondement des consciences. Mais peut-être avons -nous tort de prendre des exemples dans le passé, peut-être sommes-nous hors d'état de retrouver le vice ou du moins la menace qu'impliquait à son début telle chose entrée depuis des siècles dans notre moralité , dans notre raison publique. Jetons les yeux autour de nous. A défaut du passé , que nous ne comprenons plus , le socialisme des sectes nous offre la notion voulue d'idées tout à la fois progressives et perturbatrices, d'un germe de vérité trop pressé de naître.
Ainsi la même institution peut être jugée très-différemment, selon l'heure où on la regarde : vérité peutêtre en deçà de la renaissance, erreur au delà. Il faudrait donc en toute institution démêler au juste là durée du service, la durée de Tabus, et démontrer la longévité supérieure de l'abus pour pouvoir taxer de pur accident la puissance de l'opinion qui apporte la réforme et le progrès.
Qu'il y ait en somme plus de mal que de bien parmi les hommes, la question n'est pas là. Quel que soit le jugement à porter sur l'humanité et sur la manière dont elle remplit ses annales , une chose est claire : nous sommes perfectibles, meilleurs aujourd'hui qu'autrefois, ou plutôt, pour ne rien outrer, moins horribles sous le masque moderne qu'avec les traits antiques ou barbares.
Quand je dis perfectibles, j'entends par là que nous sommes capables non de perfection, mais de perfectionnement, et tela par une certaine aptitude au vrai, lequel se rencontre presque toujours avec l'utile. L'accord des esprits parmi des êtres aimantés de la sorte, le poids de la pensée ou du besoin qu'ils conçoivent tous ou la plupart, est ce que j'appelle opinion.
SECTION IIL
Pourquoi Topinion et ses œuvres ont-elles Pair d'une exception? - Loi de continuité.
Pourquoi l'œuvre de l'opinion, c'est-à-dire le progrès de la vérité dans le monde, nous échappe-t-il si souvent? Parce que la vérité dont nous sommes capables est purement relative, partielle, allant au plus pressé, laissant debout une bonne partie de l'erreur, ce qui fait qu'à distance, avec son peu de relief, elle se distingue mal et s'expose même à être méconnue.
Il y a de bonnes raisons pour que cet avènement du vrai soit en général une imperceptible insinuation : c'est que nous sommes sujets à une loi de continuité, tout aussi constante, toute aussi magistrale que la loi du progrès. Cela est capital et considérable à tous égards. DeMaistre, à genoux devant les ancêtres, devant le passé, a vécu d'une vérité qu'il eut le tort seulement de prendre pour toute la vérité. Le fait est que le passé nous lie : on ne voit rien quand on ne voit pas que la tradition
LA LIBEIRTÉ POLITIQUE. 289
nous a créés et nous gouverne toujours par quelque endroit. Ni la nature, ni l'histoire ne bondissent; elles, passent ou plutôt elles glissent d'un règne à l'autre par des nuances ménagées, par des transitions délicates. Dans l'histoire, cette loi paraît à ce que l'erreur ne s'abolit pas tout à coup, mais recule et s'efface peu à peu, exécutant une manœuvre que les fantassins appellent retraite par échelons. Un grand et bel esprit, qui ne pensait ni à cette métaphysique ni à cette tactique, a parfaitement exprimé la chose : // n'y a jamais eu un moment dans la Constitution anglaise^ dit Macaulay, où l'élément ancien ne l'ait emporté sur l'élément nouveau..., encore que cette Constitution- ait été refaite de fond en comble. Cela n'est, pas anglais, mais universel ; c'est le progrès humain ou plutôt la nature humaine prise sur le fait et illustrée de main de maître. Il n'y a que les sectes ou les révolutions pour oser une rupture avec lé passé, une solution de la continuité historique. De là sur elles tant de défaveur et d'impuissance. Si une révolution pouvait abolir le passé, la nôtre aurait eu cette grandeur parmi les hommes ou plutôt cette création parmi les dieux; mais, nous le savons bien maintenant, elle y a échoué, malgré des facultés du premier ordre pour détruire et pour improviser.
Comme le progrès avec cette allure est un redressement de l'erreur, qui en laisse toujours subsister quelque chose , nous ne le voyons pas toujours : il chemine et s'accomplit néanmoins. Ainsi, l'ancien régime vous apparaît peut-être d'un bout à l'autre comme une simple énormité. Quel progrès toutefois que la vénalité des of-
fices, vers le xvi* siècle et peut-être auparavant! C'était la puissance publique mise en vente, au lieu de demeurer un droit purement royal ou nobiliaire ; c'était la noblesse offerte k la richesse , c'est-à-dire au travail ; c'était enfin udb plus large ouverture des castes, en attendant leur abolition. L'amélioration n'est pas douteuse , encore qu'elle laissât intact le principe du mal , le privilège en ses formes les plus criantes,
Qu' on nous permette de ressentir, peut-être de satisfaire encore quelques curiosités à ce sujet.
Quelle est donc cette loi de continuité qui inflige ainsi au progrès une allure de reptile ? Est-ce la chaîne de notre corps attachée à cotre esprit, le poids de notre condition sur nos rêves? ou bien est-ce quelque impuissance de l'esprit lui-même? Je croirais volontiers à l'une et à l'autre solution. D'une part il est évident que nous pouvons concevoir plus de bien-être, de justice, de beauté que nous n'en pouvons produire et déployer avec notre travaif appliqué à notre théâtre et même à notre personnage; il est clair que notre condition n'a pas les ailes de notre intelligence, de notre imagination, ce qui retient terre à terre, dans un sillon péniblement prolongé, l'amélioration dont nous sommes capables.
Mais d'autre part il ne faut pas trop présumer de la hauteur où s'élèverait l'esprit parmi nous, s'il était livré à tout son essor. Voyez-le donc en certains cas où rien ne le gêne du côté des réalités à vaincre! Comme il se contient et se modère par une circonspection volontaire ou naturelle ! Je veux dire que nul n'est novateur de toutes parts ; qu'il n'est personne qui ne goûte, qui
ne retienne la tradition par quelque endroit ; que de nos jours , par exemple , les plus progressifs en littérature ne Tétaient guère en politique, et que les plus avancés en politique s'arrêtaient volontiers devant le socialisme.
Mais il est une solution autrement péremptoire, c'est que la continuité fait partie du progrès. On pourrait se passer de regarder en nous et autour de nous pour rendre compte de cette loi, qui se justifie par son énoncé même. Qui dit progrès dit par cela seul continuité ; le passé est la matière nécessaire du progrès. En effet, dès que vous supposez un être non continu, vous suppose? un être qui n'est pas progressif, qui est autre, qui est nouveau; c'est un cas de création et non de progrès. Or, il y a peut-être eu une création ; mais parmi les choses une fois créées , avancer c'est durer ; autrement ce ne sont pas elles qui avanceraient , mais d'autres choses qui paraîtraient.
Quelles que soient les causes qui nous mesurent le progrès avec tant de parcimonie, le progrès est indubitable , et l'opinion est son ministre, son prophète. L'opinion a ses temps d'arrêt, ses éclipses, ses bornes, qui sont celles de l'esprit humain ou plutôt de l'éducation sociale, qui tiennent quelquefois à la grandeur des fins poursuivies ; par exemple, quand il s'agit de créer le gouvernement par les gouvernés... On n'aborde pas là d'un seul coup de rame ; puis, quand on y touche, on se demande si ce port vaut mieux que la tempête ; pour parler sans figure, on hésite longtemps entre ses ennemis et ses auxiliaires... Cependant l'histoire est là, d'un témoignage irrécusable, impérieux, nous révélant à côté
des causes qui nous humilient celles qui travaillent sans relâche à nous améliorer et à nous élever ; nous montrant l'homme qui commence par être une chose, un bétail, un morceau d'hécatombe, un gibier même, et qui finit par être reconnu dans la plupart de ses traits. Qu'est-ce après cela que de passer citoyen? Un grand pas sans doute, moindre cependant que tous les cheminements qui nous ont porté jusque-là, en présence de ce défilé. Ainsi l'on arrive à cette conviction , fort honorable pour notre espèce, que l'esprit mène le monde, mené lui-même par la vérité, qui l'illumine à rayons rompus sans l'éblouir.
SECTION IV
Application de ces principes aux événements de juillet 1830.
Il n'est pas besoin de dire si l'opinion est une force, avec les origines et aux conditions qui viennent d'être expliquées.
Or, cette force est le^ garantie du droit national, qui est la garantie lui-même des droits individuels. Tout pose, comme on le voit , sur cette base de l'opinion ; mais cette base est capable de tout porter. Pourquoi, ayant créé le gouvernement du pays par lui-même, ne saurait-elle pas défendre son œuvre? pourquoi ne vaudrait-elle pas, avec l'appui des lois, ce qu'elle valait, isolée de cet appui ? Il ne s'est encore rien passé qui nous autorise précisément à douter de cette force... et,
dès lors, nous pouvons résoudre la question que nous avons posée plus haut : lequel est préférable du droit national ou du privilège, pour épargner le despotisme à une société ?
Mieux vaut, dirons-nous, le droit national, parce qu'il a au suprême degré cette puissance de l'opinion, laquelle est pour lui au même degré qu'il est pour tous, — tandis que la caste n'a que sa propre opinion, rare et bornée comme son droit, qui est le droit de quelquesuns. Le droit national se défendra du même fond qu'il est né, par cette énergie de l'opinion qui a fait ses preuves, soit en détruisant les castes, soit en triomphant des dynasties. Rappelez-vous seulement ce que sait faire l'opinion, exaltée et concentrée dans une capitale ! Elle est ce qui modère, contrôle, dirige les gouvernements et même les détruit à l'occasion. Vous ne pouvez prendre ce qu'elle a fait en 1830, après tant de signes de vie et de force, pour un pur accident, une oasis. C'était le jeu d'une force naturelle, l'application prévue d'une loi. Seulement la loi fit explosion, et c'est là le mémorable, l'extraordinaire de la chose. On pouvait refuser l'impôt; mais, au lieu de cette procédure, on aima mieux en finir sur l'heure et tirer l'épée. Cela honore une race entre toutes, cela classe un peuple tout d'abord parmi ces peuples héroïques, classiques, élèves de l'antiquité, qui la surpasseront quelque jour dans l'estime de l'avenir, dans l'éducation de la jeunesse, par la beauté des prouesses et des exemples, comme sujet d'éloquence ou d'imitation. En attendant, ceci montre aux contemporains la force qui est propre au droit na-
tional et qui lui pousse à l'heure voulue. Il n'a pas d'armes apparentes ; on ne lui voit ni machines de guerre, ni citadelles , ni champion déclaré dans ce champ clos d'une capitale où pouvoir et partis se rencontrent face à face. Cependant, vienne la provocation, il tombe en garde de toutes parts , il a des coups dont on ne se rerève pas ; sans compter qu'il n'excelle pas moins aux négociations. Seulement sa diplomatie est en quatre mots , la plus haute moquerie connue , un persifflage ^dont rien n'approche : // est trop tard... et les rois s'en vont. Il est permis de les regretter; pour ma part, je ne les charge plus. J'ai voulu marquer seulement d'un trait léger comment l'opinion sait recruter des forces , comment elle excelle à trouver des armes ou à les faire tomber.
SECTION V
L'opinion est la seule force qui soit à l'usage de notre pays et de notre époque.
Cette puissance de l'opinion, puissance naturelle et régulière , qui a charge du progrès humain , qui a ses racines au plus profond de nous-mêmes, dans une certaine communion de l'homme avec la vérité, est en outre un organe particulier au pays et aux temps où nous vivons. 11 n'y en a plus d'autre nulle part pour défendre les institutions , pas même en Angleterre. Mais s'il y a au monde un domaine qui lui soit départi , où elle ait
. toute son action et toutes ses prises , c'est la France. Ajoutons que s'il y a une œuvre , lin fruit naturel de Topinion en France, c'est la liberté.
Où prenez-vous , nous dira-t-on , que la France ait ce privilège inouï de se gouverner par l'opinion, c'est-àdire d'ignorer ou de borner l'empire de la force , l'empire du hasard , et de vivre d'esprit en quelque sorte ? Je prends ceci où je le trouve , c'est-à-dire dans le plus grand trait de notre histoire et de notre naturel , dans ces facultés de l'esprit que nous eûmes toujours prédominantes, accusées entre toutes, au point même d'exercer au dehors cette magistrature déplorée par M. de Maistre. Quand un peuple a certains dons assez riches pour l'expansion et le débordement, il y paraît d'abord chez lui, à son propre fait. De là parmi nous deux grandes choses, — sociabilité, prépondérance d'une capitale, — qui tiennent d'une manière directe à notre tempérament d'esprit.
Il n'est rien comme la sève des* intelligences pour déterminer le contact, la rencontre des personnes. Que faire d'idées vives et abondantes , si ce n'est de les échanger ? Or, cet effet d'esprit, dont le nom est sociabilité, devient cause à son tour, la cause qui attù:è les hommes, qui les groupe dans certains rendez -vom y et finalement qui forme une capitale. Comme c'est là qu'aboutissent les intelligences, c'est là aussi qu'elles ont leur centre d'action, leur foyer de propagande, élaborant et mûrissant les idées de toute sorte , les idées politiques surtout : c'est de là qu'on voit partir ces grands courants de l'opinion, ces grandes projections de
l'intelligence , qui maîtrisent tout , , qui contiennent l'avenir, qui préparent les faits dans les âmes et les événements par la culture assidue des causes morales.
Que la France soit le pays des idées , il y en a certaiiies traces notables qui ne sont pas d'hier. Un savant écrivain a raconté cette renaissance intellectuelle qui, dès le XI* siècle, éclata en France et charma l'Europe. Tel autre esprit, du point de vue de l'Espagne, arrive aux mêmes aperçus que M. Littré, et, contrairement à l'opinion commune, reconnaît la France dans les drames, dans les chants qui retentissent au delà des Pyrénées, par exemple dans le Romancero du Cid. L'idée française n'est précoce que parce qu'elle est puissante, et cette puissance est celle de son propre fonds. « Où donc est écrite votre loi salique? disait un étranger narquois à Jérôme Bignon. — Es cœurs des Français, » répondit Bignon. On sait que la coutume de Paris régna longtemps, je crois même qu'elle passa les mers (c'était le droit commun des colonies) , avant d'être rédigée.
De même qu'on voit en ce pays des lois obéies qui ne sont pas lois écrites , on y voit des personnes et des classes exercer une grande action sur la marche du gouvernement sans être des pouvoirs publics. Au XVIII* siècle, la noblesse n'était plus un ordre dans l'État , un ordre du moins convoqué et écouté : toutefois son influence fut considérable comme élément de l'opinion, comme patronage des idées nouvelles, et de l'inquiétude, de la curiosité d'esprit qui aboutirent h 89. — Nous tenons là un cas étrange entre tous, et qui vaut la peine qu'on s'y arrête.
Jamais h noblesse n'avait fait parmi nous le même personnage qu'en Angleterre où elle s'appuyait sur le peuple et stipulait pour lui. Ce n'est pas elle qui revendiqua, c'est Colbert qui institua parmi nous une protection du laboureur et de ses instruments de travail analogue à ce qu'on trouve dans la grande charte. Gomme pouvoir public , elle ne pourvut , elle ne veilla qu'à ses intérêts de caste, à ses prérogatives et à ses profits. On sait que ce pouvoir parut pour la dernière fois aux états généraux de 1614, et ce fut pour répudier par la voix de son président certaine comparaison des deux ordres à deux frères, qui avait échappé à l'orateur du tiers état. M"* de Motteville a rapporté les propres termes de cette objurgation, et l'on ne saurait en imaginer de plus hautains, de plus absolus en doctrine et en orgueil... Or à un siècle de là environ florissaient le marquis de Mirabeau, famirfe^ hommesy et tant d'autres, pleins du même langage, qui dirent leur dernier mot, qui abdiquèrent, comme on sait, à la nuit du 4 août.
Cela est merveilleux. Qui pourrait dire par oii passent les âmes pour virer de la sorte? D'où descendentelles sur les esprits, ces langues de feu qui vont brûler l'erreur jusque dans son gîte immémorial, l'erreur même des intérêts? D'où vient qu'à certains moments les fils ne continuent pas leurs pères? La tradition, qui est une loi tout aussi certaine que le progrès, comment s'interrompt-elle? Pourquoi y a-t-il dans tel cas l'attraction et dans tel autre la répulsion des exemples?
On peut soupçonner deux choses dans le cas particulier qui nous arrête : l'action de la vérité sur les intel-
ligences, et la sécurité parfaite dont jouissaient les abus. Ils ne croyaient pas s'ébranler en s'avouant, en s'accusant ; si ancienne était leur possession , et si indestructible d'apparence î Ils cédaient naïvement à Tattrâit d'une vérité qui leur semblait exempte de péril. Sans insister sur cette considération un peu superficielle peut-être, sans chercher^ des raisons plus profondes qui feraient digression, supposé qu'on les trouvât, je veux seulement remarquer ici l'aptitude particulière des esprits français à bondir par delà les grossièretés visibles et officielles, à subir ou à constituer des pouvoirs d'opinion. Cette qualité est partout; mais elle éclate dans le rôle de la noblesse française au dernier siècle, dans ce personnage qui, sans être public, fut tout-puissant. N'est-ce pas le fait d'un peuple tout intellectuel, vivant d'esprit, étrangement sensible aux idées , et qui doit appliquer cette force partout , jusque dans la manière d'acquérir et de défendre le droit politique ?
Ainsi ce pays est fait de telle façon qu'il comporte l'opinion comme puissance dominante, l'opinion ayant prise partout sur une race à base intellectuelle. La liberté politique en France ne saurait tenir à telle caste, à tel privilège, à telle force particulière et physique pour ainsi dire , mais à l'opinion , à une force générale et morale. Ou la liberté a cette base parmi nou5, ou elle n'en a aucune. Chez un peuple d'esprit, la liberté est un progrès intellectuel, l'acquisition d'une idée entre autres , et la victoire de cette idée ^ sa consécration par les lois, sera une victoire d'opinion. Remarquez bien l'incomparable puissance de cette idée. Si l'on néglige
les accidents et les apparences, on s'aperçoit qu'elle est la seule où le peuple et les grands se soient entendus. En 89, les cahiers de tous les ordres concluaient au gouvernement représentatif, et le peuple, avec ses intérêts , avec ses appétits , n'a jamais dérogé à cette passion des intelligences. Les masses peuvent trouver leur compte au pouvoir absolu,' c'était du moins le sentiment de la plèbe romaine; il n'est pas clair qu'elles le trouvent au gouvernement du pays par lui-même, s'il y a un pays légal à certaines conditions étroites de propriété. Quoi qu'il en soit, jamais en France elles ne prirent parti pour le pouvoir absolu; toujours elles ont prêté leur force aux grands coups qui le détruisaient.
Quand tels sont les origines , les précédents et les mœurs de l'opinion en tout pays et principalement en France, on peut bien croire que cette puissance n'est pas près d'abdiquei* ou de déchoir aujourd'hui. Le fait est qu elle a grandi : son règne a profité de tous les accès que lui offrent la culture et l'ouverture supérieure des esprits, ce qu'on pourrait appeler le spiritualisme croissant des sociétés modernes. 11 n'y a que l'opinion désormais pour gouverner le monde. Comme elle a su l'améliorer, il lui appartient de le maintenir en l'état où elle l'a mis : c'est par là qu'elle est la garantie suffisante, en tout cas la garantie unique des droits qu'elle a créés, droits des hommes, droits des peuples. 11 ne faut pas s'y trompeir, l'opinion fait toute la liberté des peuples libres, là même où vous croyez apercevoir pour leur défense des forces disséminées, des organes spéciaux. C'est l'illusion que vous fait la Grande-Bretagne ; mais en y regardant
mieux, vous ne verrez là d'autre fonds que l'opinion pour supporter ce majestueux ensemble de droits privés, locaux et publics. Tel est le véritable rempart des citoyens et du parlement, des libertés individuelles et de la liberté politique. S'il plaisait par hasard à la reine d'Angleterre de licencier le parlement et de gouverner comme Catherine la Grande, elle échouerait, je suppose ; mais il faut voir comment, ou plutôt devant quel obstacle : car la reine d'Angleterre dispose absolument de la force armée, tout comme un tsar, et le parlement est sans action sur cette force. Vous me direz qu'il y a dans ce pays des communes, des localités souveraines ! Peut-être ; en tout cas , ces communes n'ont ni murailles ni garnisons. Vous songez sans doute aux comtés où se trouvent une police, une milice aux ordres des juges de paix et des lordslieutenants ; mais n'oubliez pas que la couronne peut révoquer ces magistrats et en chercher d'autres qui soient à sa dévotion.
Il ne se rencontre donc nulle part une force régulière, un organe attitré pour avoir raison d'une fantaisie despotique, comme celle que nous avons supposée. Bien entendu que cette fantaisie périrait misérablement. Les chefs de l'armée n'obéiraient pas; l'aristocratie, dépossédée de ses fonctions locales , les garderait; en tout cas , ces fonctions ne trouveraient pas de preneurs. Finalement la souveraine perdrait la couronne, convaincue d'avoir perdu la tête ; mais dans toute cette aventure je vous défie bien de voir autre chose que la puissance de l'opinion. Le fait est que ce pays, d'une liberté fameuse, ne s'est pas réservé de force expresse, de
garde ni de citadelle pour défendre ses droits : il n'a pas dispersé la souveraineté; toutes les forces de l'État sont à leur place , c'est-à-dire dans une seule main ; mais l'opinion est à son poste, le sentiment du droit national est partout, comme le sol, comme l'atmosphère, une condition de vie. C'est là-dessus qu'il faudrait passer pour atteindre les droits du pays , et cet obstacle est invincible.
Ainsi les forces particulières qui composaient l'ancienne société ou plutôt qui gardaient les privilèges d'autrefois ont péri partout; elles ont péri en France plus expressément, plus visiblement que partout ailleurs: voilà toute la différence ; les débris mêmes en ont disparu parmi nous. A la place de ces forces et pour l'œuvre qu'elles faisaient a paru l'opinion publique, remplaçant l'esprit de corps au même titre que le droit commun remplaçait le privilège, et que les services publics succédaient aux castes. Un seul droit, un seul peuple, un seul État sous le gouvernement de la nation souveraine, voilà où nous en sommes. Et tout cela doit durer par la force des idées qui l'ont créé, ou rien ne le fera durer.
SECTION VL
Insuffisance des anciennes forces à défendre l'ancien droit.
De nos jours, quand l'opinion ne suffit pas à défendre un droit, rien n'y sufiSt. Cette force vous paraît-elle insuffisante? Vous plairait -il de retourner de quelques
siècles en arrière, qmx places de sûreté^ aux chambres mi -parties y aux apanages et aux gouvernements de province ? Alors prenez votre parti de refaire tout l'ancien régime, dont vous ne pouvez restaurer les forces sans les abus ; brisez l'unité des lois françaises ; abdiquez le droit commun ; ressuscitez les forces qui divisaient l'ancienne France. Cela fait, il ne vous manquera plus que les droits individuels et le droit national, pour le salut desquels vous faites cela. Quand vous aurez les garanties, les choses à garantir vous auront quitté par cela même ; car, vous ne songez pas sûrement à une telle contradiction que de retenir l'égalité devant la loi, et de ranimer en même temps les forces qui n'existaient qu'à la condition du privilège, de l'inégalité.
Il faut opter entre les forces d'autrefois et les biens d'aujourd'hui. A ce propos, je vous prie instamment de remarquer que ces forces d'autrefois étaient médiocres, qu'elles ont découvert et trahi tous les droits qui s'y appuyaient, ecclésiastiques, nobiliaires ou parlementaires: nulle histoire n'est plus authentique. L'Église elle-même y a son rôle de victime : Louis XIV la viola dans ses biens quand il lui plut de s'attribuer les revenus des abbayes, prieurés, évêchés, qui se trouvaient vacants, et qu'il ne tenait qu'à lui de laisser vaquer ; c'était ce qu'on appelait le droit de régale. Il y eut même à ce sujet tel évêque poursuivi, exilé, condamné à la peine capitale par le parlement de Toulouse^. Les protestants ne purent
4 . Voyez les Mémoires de rinlendant Foucault et rexcellente introduction qu'y a mise M. Baudry.
tenir derrière les murailles de La Rochelle et de Montauban , qui leur appartenaient , ni la Fronde à Bordeaux , oii elle s'était réfugiée dans la personne d'une héroïne. A propos de murailles, il y eut un temps, qui durait encore au commencement du xvii* siècle, •où la France était couverte de forteresse féodales et municipales. Noblesse et communes avaient leurs remparts, leurs garnisons, et se gardaient militairement, ainsi qu'il appartient à des personnages qui se piquent de souveraineté ; mais Richelieu en eut bientôt fait des ruines. Il leur déclara tout xi'abord une guerre d'édits, de voies de fait, et môme d'opinion. Guerre aux châteaux ! c'est à peu près ee que criait « la déclaration du 31 juillet 1626 pour le rasement des villes, châteaux et forteresses non situés sur la frontière. » Yoilà qui est étrange, et le premier mouvement est de n'y rjen comprendre ou même de n'y pas croire. Ne serait-ce pas là une de ces vaines ordonnances, comme il n'en manque pas sous l'ancien régime, — oii le roi n'était obéi que quand il le voulait et le témoignait absolument, ce qui ne lui arrivait pas toujours, ■: — et qui restaient lettre morte devant l'inertie des parlements, du clergé, des gouverneurs de province ? U y en a un exemple frappant à cette époque même, le code Michaud, avec ses règles démocratiques sur l'avancement militaire, tombé en désuétude dès sa naissance. Ici pourtant le cas est tout autre. La chose dite est chose faite, et même avec acclamation : les coups suivent la menace et pieu vent de toutes mains. Quand Richelieu envoya l'intendant Machault dans le Languedoc exécuter ses édits et raser les donjons, celui-ci trouva
des auxiliaires partout. « Chacun courut à sa haine, dit M. Henri Martin, les campagnes aux châteaux, les villes aux citadelles. »
Peu après, la noblesse vit tomber sous le coup des mesures ou sdus la concurrence des créatures royales ses deux privilèges consécutifs, celui de commander les armées et celui de ne pas payer l'impôt. Sa dernière réclamation se fit entendre aux états généraux de 1614 : une plainte amère contre la création des offices, parce que c'était vendre la puissance publique, laquelle appartenait de droit à la noblesse, et parce que certains offices conféraient l'anoblissement. On n'en vit pas moins, pendant toute cette époque, un avènement d'hommes nouveaux, une ascension du tiers état qui ne le cède guère à ce que nous avons vu de nos jours. La seule nuance à noter, c'est que l'anoblissement était toujours la condition, quelquefois préalable, plus souvent ultérieure de ce progrès. L'État faisait alors moins de façon avec les privilèges authentiques et séculaires de la noblesse qu'il n'en fait aujourd'hui avec les privilèges de telle compagnie de notaires ou d'agents de change qui est d'hier, qui aurait besoin d'être accrue dans son personnel pour les nécessités du public, mais à laquelle il n'a garde de toucher. Quant à l'immunité fiscale, on sait que les vingtièmes, vers la fin du xvii^ siècle, furent imposés à tous, nobles ou roturiers.
Ainsi procédaient les derniers Bourbons, niveleurs s'il en fut, fondateurs de droit commun et d'égalité, précurseurs de 89; il ne leur restait plus qu'à tomber.
Pans cette grande destruction de l'ancienne société,
LA LIEERTÉ POLITIQUE. 305
OÙ ils s'employèrent avec tant de zèle, un seul pouvoir nous apparaît, se conservant mieux que les autres : c'est le parlement, soit par la nécessité de sa fonction, soit que l'on vît dans la magistrature une dernière image de ces états généraux qui n'étaient plus convoqués, soit plustôt parce que cette caste, la dernière en date, était au XVIII® siècle en voie de formation et dans sa force ascendante. Ceci mérite en effet quelque considération. Au XVII® siècle encore, un fils de marchand pouvait acheter une charge au parlement, comme fit le père de Fouquet; mais cent ans plus tard le parlement ne se recrutait que parmi les parlementaires. Il avait la sève de tout ce qui grandit: la croyance en soi-même, l'ardeur aux conflits, la fermeté des ressentiments, avec cela une probité pécunaire qu'on n'a jamais contestée, une certaine austérité de mœurs, et les plus beaux restes de christianisme, celui de Port-Royal. La lutte où il vivait, contesté et contredit de tous côtés, par la cour, par l'Église, par la noblesse, maintenait le parlement à cette hauteur, en cette vitalité.
Peut-être faut-il dire d'une manière générale que dans notre pays ce qui s'élève vaut mieux que ce qui est éleyé. Paysan et bourgeois, chacun dans son effort pour monter à l'échelon supérieur, déploient de rares qualités; mais, une fois guindés et classés au plus haut, cet effort s'arrête, et rien ne ressemble parmi nous à ce sentiment de la chose publique, à ce patronage local, à ces œuvres de philanthropie et de charité qui distinguent l'aristocratie anglaise. Si ce soupçon était fondé, il y aurait là de notre part quelque infériorité morale,
très-visible à ce signe d'une ambition qui se repose dans les familles, dès qu'elle n'a plus pour objet quelque avancement direct et personnel.
A l'exception près du parlement, — et encore qui lutta plutôt qu'il ne triompha, pour ses prérogatives plutôt que pour le bien public, avec plus d'entêtement que de lumières, ainsi qu'il le fit bien voir à Turgot ; — sauf cette exception, dis-je, les anciennes forces étaient venues à rien aux approches de 89, ou plutôt depuis Louis XIV et Richelieu. Au regard du monarque, elles avaient le droit pour elles, un droit fondé sur des titres qui valaient bien ceux de la royauté et que néanmoins elles furent impuissantes à défendre. Après un long déclin, elles s'écroulèrent tout à coup, et la société moderne perdit là peu de chose. Elle a mieux aujourd'hui pour défendre les bases où elle s'est assise, elle a cette force que nous avons vue à l'œuvre, détruisant tout en fait d'abus, créant tout en fait de droit: l'opinion.