OBJECTIONS
SECTION PREMIÈRE
L'opinion est une force qui aboutit aux révolutions.
Il faut songer aux objections, à celle-ci d'abord : « l'opinion est une force dangereuse ; justement parce qu'elle est sans limites prévues et sans armes consacrées par la loi, elle peut éclater en violences, en révolutions ! » Je conviens que cette appréhension n'est pas absolument sans cause. Que voulez-vous? on n'a pas encore imaginé de tribunaux pour les démêlés qui s'élèvent soit entre les peuples, soit entre peuples et rois. Ces grandes disputes ont une dernière raison qui ne sera jamais de l'ordre juridique. L'humanité n'est pas parfaite, ou du moins ne se perfectionne pas d'un coup. Il n'est pas clair que nous ayons trouvé la fin de tout mal politique en plaçant le pouvoir sur ses véritables bases et sous la garde de l'opinion. Il aura de la peine à s'y asseoir, à s'y tenir. Rien ne se dispute comme le pouvoir, d'où dépend une infinité de choses brillantes ou profitables. Il y aura là une phase d'épreuves, un labeur de transition et d'installation où abondera la pierre d'achoppement. Notez cependant que, si l'opinion a des voix légales et sonores comme la tribune, comme la presse, elle fera moins de
révolutions avec ce bruit et cet éclat qui la révèlent que si elle est réduite à se laisser entrevoir et deviner, comme au siècle dernier.
Il ne faut pas oublier d'ailleurs, en nous apitoyant sur nous-mêmes et sur les révolutions qui nous visitent aujourd'hui, que l'ancien régime avait ses guerres civiles. Cela durait encore au milieu du xvii** siècle, que dis-je ? à la fin même du grand siècle, dans les Cévennes, où Villars ne fut pas de trop pour terminer dix-neuf ans de guerre civile. On peut discuter sur la valeur respective des deux fléaux ; un esprit impartial les tiendrait peut-être pour équivalents, ce qui est reconnaître la supériorité de la société moderne, dès que sur un fond meilleur, celui du droit commun et du droit national, elle n'offre pas de pires accidents que la société d'autrefois.
Vous n'êtes pas convaincu, vous songez peut-être à ce qui s'est passé en 1848, après trente-trois ans d'un régime qui avait toutes les apparences de vie et d'acclimatation, alors que la période d'épreuves dont nous parlions tout à l'heure semblait heureusement franchie. Peine perdue, direz-vous ; cet appareil parlementaire qui semblait défier et désintéresser les révolutions s'écroula en un jour sous les coups d'une révolution... La vérité est qu'il périt par hasard, et le hasard ne se prévoit pas, ne se calcule pas, il fait irruption pai'tout. 11 ne faut pas dire* pour cela que ce régime commence et continue par les révolutions, qu'il en est vicié dans son essence, harcelé dans sa marche comme à ses débuts: il faut voir seulement qu'il y a des choses fortuites dans l'histoire. La chute dons nous parlons en est un insigne
exemple. Ce n'est pas que le gouvernement tombé fût sans reproche. Il avait une manière à lui d'entendre la politique extérieure. Cependant on ne peut pas dire qu'il prît le chemin de l'abîme où il s'est perdu : il avait sa grandeur, vivant comme il faisait avec le pays, à l'épreuve et au feu de toutes les attaques, sans pour cela le dégrader ni le violenter d'arbitraire, admettant d'ailleurs et portant toujours en lui de quoi se redresser un jour à la voix du pays. Je ne vais pas énumérer et détailler tout le hasard qui s'est accumulé à cette prodigieuse époque : je veux seulement dire que la hasard a ses droits qui sont ceux de la liberté humaine. Il peut bien y avoir du hasard dans les événements, puisqu'il y a de la fantaisie en nous, et, remarquons-le bien, une fantaisie qui doit être efficace jusqu'à un certain point : il y va de la dignité humaine ; l'homme ne serait plus un être moral, sujet à mérite et démérite, s'il n'était donné qu'à sa sagesse de fructifier, s'il était puni de sa déraison et de ses caprices par une impuissance immédiate. « Il n'y aurait plus alors de sa part que prudence ou folie , » comme dit très-bien M. de Maistre.
Je ne nie pas pour cela la philosophie de l'histoire, un si beau thème ! ni la Providence, c'est-à-dire les regards et les décrets d'en haut sur le monde moral. Je suppose seulement que les lois divines sont compatibles avec cette autre loi de la liberté humaine, par un procédé qui est une certaine somme d'effet permise à nos bévues et à nos scélératesses.
Il ne faut pas médire d'une institution parce qu'elle s'est mal comportée à cette épreuve du hasard , et sur-
tout il ne faut pas y renoncer. La passion et le hasard ont leurs jeux , qui dérangent tout. La banque la mieux conçue et la mieux conduite fera banqueroute un jour de panique où tous les porteurs de ses billets en voudront le remboursement. Si toute la population d'une ville affluait à son chemin de fer pour fuir un fléau ou pour courir à la fête voisine, le chemin de fer n'y suffirait pas avec le matériel le plus complet. Je le demande : serait-il spirituel de répudier pour cela les banques et les chemins de fer ?
SECTION H
Si Topinion est une force par eUe-mème, à quoi bon les institutions?
Ici je veux prévoir une objection ou plutôt un sarcasme, une réduction à l'absurde des idées qu'on vient de voir sur la puissance de l'opinion. — Puisque l'opinion exerce par elle-même un tel empire, puisque la pensée commune a des effets si éclatants et si infaillibles pour détruire ou pour créer, à quoi bon l'organiser? Pourquoi compliquer et embarrasser la vie sociale, la paix publique, de ressorts bruyants et explosibles ? Pourquoi instituer un système de disputes officielles là où suffirait, tantôt insinuante, tantôt impérieuse, la sève critique qui circule dans les esprits ? — Cette objection perd de vue que l'appareil parlementaire, que des conseils souverains et représentatifs de la nation ne sont pas seulement la garantie, mais la forme du droit national, l'expression de l'opiniou'publique. C'est chose nécessaire aujourd'hui,
moins peut-être pour défendre ce droit que pour manifester cette opinion, — un organe plutôt qu'un bouclier. Parmi les êtres en général, il n'est pas de faculté qui n'ait son organe. Qui est -ce qui respire par les pattes? Qui est-ce qui marche par la bouche ? Cela revient à dire que la nature approprie toujours les moyens à la fin, quelle que soit la sobriété classique de ses retisorts. Pourquoi en serait-il autrement parmi ces êtres appelés nations, quand elles en sont venues à vivre sciemment et à se gouverner elles-mêmes, quand la raison qui est dans chacun sert à la chose publique sous le nom d'opinion publique ? Pourquoi l'intelligence collective qui vient aux peuples n'aurait-elle pas son organe ? La plupart des constitutions, quand elles reconnaissent une force quelque part, l'érigent en pouvoir. Tel pays, ayant des classes supérieures douées de tradition et d'autorité morale, en a fait un élément politique qu'il a mis partout, dont il use dans les localités, comme au timon de l'État. Rien n'est mieux avisé. Il est mauvais d'abandonner des forces à elles-mêmes, sous prétexte qu'elles sauront bien trouver leur issue, leur aliment. A procéder ainsi envers l'opinion, on court le risque d'une privation ou d'une explosion, l'une et l'autre au grand dommage de la chose publique, tandis qu'en organisant l'opinion, on a quelque chance d'en profiter et de la discipliner. Politique à part , dans tout ordre de faits , quand une faculté a inventé ou perfectionné un organe, vous ne pouvez la retenir dans l'usage limitatif ou plutôt dans la sujétion de l'organe ancien et imparfait. Aujourd'hui que la locomotion, la destruction, l'échange des idées et des produits.
ont découvert des voies nouvelles, on ne peut pas dire au monde : Vous guerroierez sans poudre, vous commercerez sans monnaie de papier, vous circulerez sans vapeur et sans électricité, vous penserez sans journaux.
Or, de nos jours la liberté politique est partout autour de nous avec cet appareil de garanties et de discussions parlementaires qui vous paraît superflu. Étant donné que la liberté politique est un degré de vie qui est venu aux sociétés modernes, un article de civilisation en quelque sorte, comme les banques, les armées permanentes, les chemins de fer, les hôpitaux, etc., l'organe en est tout trouvé : c'est le régime représentatif, et même cet organe s'impose absolument à cette fonction, à ce besoin. La liberté ne peut avoir d'autre procédé parmi les hommes qui veulent se gouverner eux-mêmes et qui ne peuvent tenir sur une place publique. Il faut que toute liberté en passe par là , ce qui ne veut pas dire qu'elle se ressemblera partout; mais partout elle offrira ce même trait du mandat électif : tout comme une banque, une armée, qu'on trouve d'un bout à l'autre de l'Europe, présentent çà et là des conditions de régime fort diverses, sauf cette condition capitale et universelle de la monnaie de papier , de la permanence sous le drapeau.
Quand la liberté politique a pris cette forme, quand l'opinion est organisée de la sorte, elle produit un effet précieux, qui est l'accélération du progrès : elle a des ailes pour suivre l'essor des esprits, pour apporter la récompense aux générations qui ont eu la peine et l'effort, ce qui est inestimable. Autrement l'opinion triomphe
sans doute à la longue, et l'humanité recueille tôt ou tard son héritage de progrès, mais à cette condition du temps qui esj, terrible pour les hommes. Or laissez-moi penser non-seulement à l'humanité, mais aux hommes , qui n'ont guère eu jusqu'à présent que le temps de souffrir et de mourir. Dans le peu de durée départi à ces pauvres êtres, tout dépend pour eux de l'allure. du progrès ; vive et rapide, elle vaudra à des générations entières le triomphe de Lafayette , ou tout au moins la vision suprême de Moïse.
Ainsi nulle combinaison n'est supérieure au hasard, nul régime n'a l'assurance d'y échapper, pas même celui de l'opinion organisée et représentée. Encore moins peut-on dire que ce régime de l'opinion s'établira sans la violence et l'angoisse des épreuves. Cependant il n'est qu'un tel régime pour faire droit au genre humain, pour lui apporter sa destinée avec la participation dont il est digne , et du train dont il a besoin. Mais ici reparaissent les partisans de la liberté locale avec 'des espérances et des raisons prises dans l'ordre d'idées même où nous raisonnons.
SECTION III
La liberté locale fortifierait l'opinion.
« L'opinion, disent-ils, c'est le concert des idées d'un peuple, c'est le poids de ce que nous pensons chacun sur la chose publique, accru et multiplié sans doute
à certaines conditions de contact et de groupement; mais enfin la base de l'opinion publique, c'est l'idée individuelle : or tant vaudra l'esprit de .chacun , tant pèsera l'opinion. Si vous voulez mettre la force dans l'opinion, mettez-la d'abord dans les hommes. Ce principe admis, qui est évident, peut-on nier qu'un certain exercice des droits locaux ne soit une culture désirable des esprits, un moyen d'entretenir et de féconder la pensée politique d'un pays, de fortifier enfin l'opinion en fortifiant l'individu, et justement à cet endroit du gouvernement de la nation par elle-même, qui s'illuminera d'une singulière évidence dans un pays pratiquant le gouvernement de la commune par elle-même? La liberté n'y saurait périr, étant partout. N'est-ce pas là, n'estce pas ainsi qu'on créera des obstacles invincibles à tout attentat sur la liberté du pays, à toute invasion d'un despotisme quelconque , populaire ou monarchique? »
Voilà une objection posée contrairement à toutes les règles de l'art. On prête là aux idées que l'on se propose de combattre la force de l'ensemble, le poids de l'accumulation, au lieu d'isoler et d'aborder séparément chacune d'elles, ainsi que l'enseignent les tacticiens de la chose. Peu m'importe : je ne fais pas œuvre d'art ou de secte, mais une étude sur un sujet où quelques esprits éminents croient apercevoir la liberté. Or telle est la grandeur de cette idée, ou même simplement de ce qui en fait l'illusion, qu'il convient de faire beau jeu aux doctrines portant cette étiquette, et de les déployer dans toute leur apparence. On est bien obligé néanmoins.
comme on ne peut tout dire à la fois, de détailler, d'analyser cette objection pour y répondre.
Pour commencer par la fin, qui ne nous arrêtera gu'ère, il me semble que vous comptez sur des communes libres pour fonder dans le pays une liberté impérissable, supérieure à tout attentat, d'où qu'il vienne. C'est à quoi il est fort naturel de penser ; mais encore y faut-il pourvoir par un juste remède et non par un expédient malavisé , où l'on oublierait et le mal réel et le seul traitement qui s'y applique. Or je réponds que ces grands coups se portent ou se parent dans une capitale et non ailleurs, c'est-à-dire là seulement où se trouve la tête des partis et du gouvernement. Une révolution, un coup d'État, une insurrection, qui ne frappe pas là, frappe et expire dans le vide ; la province ne sait qu'avorter; c'est ce qui parut en ISIS. J'ai vu certaines villes aller jusqu'à expulser les commissaires du gouvernement provisoire, sans pousser plus loin. Ce n'était pas que la colère leur manquât, une colère unanime ; seulement, après quelques efforts pour rattacher à elles les villes et les campagnes voisines, elles sentaient bien vite leur isolement, leur inanité, le peu qu'elles pesaient à côté de Paris. Mais je prends mal mes exemples. Le plus grand souvenir, la preuve sans réplique à cet égard, c'est ce qui se passa en Algérie à la même époque, où se trouvait une armée de cent mille hommes sous un fils de roi digne de cette armée, laquelle néanmoins estima l'aventure au-dessus de ses forces.
Cette soumission absolue,* implicite, que rencontre toute chose accomplie à Paris , n'est que de nos jours.
Autrefois on tenta la résistance; mais il faut voir comme on échoua ! en 93 par exemple , où se passèrent des choses peu connues dans leur détail et qui valent la peine d'être rappelées. On l'a peut-être oublié , mais à cette époque les localités étaient souveraines dans toute la force du terme , et cela en vertu, de la loi du Ik décembre 89, laquelle, instituant partout des administrations électives, et pour la commune et pour le département, n'avait mis nulle part des agents du pouvoir central pour en imposer les lois et les mesures. Les intendants n'existaient plus, les préfets n'existaient pas encore , et, pour le dire en passant, c'est aux mauvais souvenirs laissés par les intendants qu'il faut attribuer cette prodigieuse omission de la grande assemblée. Elle entendait bien du reste que l'administration eût le roi pour chef, et descendît de là jusqu'à la dernière localité. Elle s'en est expliquée d'une manière formelle dans les instructions annexées à la loi du 14 décembre 89 : seulement elle oublia d'armer le principe qu'elle posait. En fait, nul lien n'existait alors pour' rattacher et soumettre les extrémités au centre. 11 me semble que cette incohérence était une parfaite souveraineté répandue dans les départements. Or, tandis qu'ils étaient ainsi livrés à eux-mêmes, il se passait au centre tout ce qui pouvait les en aliéner, les en arracher avec horreur : la commune de Paris, le club des jacobins, avaient subjugué la convention et régnaient par la terreur ; le sang coulait à flots, un sang innocent, car rien ne prouvait le crime des condamnés dans cette violation qu'ils souffraient des saintes formalités de la justice. Là-dessus on vit l'insurrection de soixante -dix
départements : M. Thiers les a comptés. Quinze départements tout au plus restèrent fidèles à Paris,... qui n'en triompha pas moins.
Telle était la situation : à Paris les crimes les plus provoquants, en province la souveraineté la plus complète, laquelle toutefois, avec cette faveur inouïe des circonstances et des consciences, ne put prévaloir sur la capitale. Ne comptez donc pas sur les départements pour retrouver et pour relever ce que Paris a perdu, pas plus la liberté qu'autre chose ; à Paris seulement se font et se défont les gouvernements, bons ou mauvais. Tel est l'enseignement qui ressort de notre passé : quant à l'histoire d'Angleterre, nous l'avons interrogée déjà sur ce sujet, et nous avons vu que la révolution de 1640 ou plutôt que nulle révolution anglaise n'eut jamais rien de local dans ses origines et dans sa fortune.
Ainsi vous ne pouvez présumer que la liberté, compromise à Paris, renaîtrait dans les communes, si elles étaient libres ; mais cette liberté communale n'auraitelle pas d'autres avantages considérables? Ici est la plus vive insistance de l'objection que nous avons posée plus haut ; ici on nous parle des communes , non plus comme refuge et citadelles de la liberté dans le cas d'un attentat monarchique, mais comme prêtant un concours permanent et régulier au gouvernement du pays par lui-même, au franc jeu d'institutions libres.
On n'aurait garde de répéter ici ce qu'on a déjà dit plus haut sur la médiocrité de l'esprit communal ; mais il faut appliquer à cette objection la réponse directe et particulière qu'elle mérite.
Oui, sans doute, les individus vaudront plus , s'il y a plus de pouvoirs répandus dans les communes ; mais cette amélioration est purement de Tordre privé , sans aucun accroissement du citoyen et de cette partie de sa pensée qui concourt à l'opinion publique sur la chose publique. Je comprends, j'ai prévu tout le premier cette série de vœux et d'idées : fortifier l'opinion qui est la garantie de la liberté ; pour cela, fortifier l'individu qui est le fond de l'opinion; pour cela, lui livrer les gestions locales ;.. . mais encore faudrait-il que ces gestions eussent en elles quelque politique, ce qui est une pure chimère, vu qu'il leur manque la grandeur des intérêts , la hauteur des principes, l'art et la nécessité des transactions.