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CHAPITRE IX

RiSUVi ET CONCLUSION.

Une nation ne peut-^tre libre, au dire de certains publicistes, que par l'entremise et dans la personne de localités indépendantes ou de classes privilégiées. Nous croyons, nous, qu'elle peut être libre directement et en son propre nom. Nous avons essayé de montrer que parmi nous le droit national trouve sa garantie comme son origine dans cette force toute morale qui s'appelle opinion^ et que ce droit n'a pas besoin pour vivre ou pour naître, d'une garantie faite et montée comme une arme, de quelque chose comme les places de sûreté à l'usage du xvi* siècle, ou comme les chômages dont disposaient les castes.

Un droit particulier, un privilège qui a pour tout appui moral la conviction et le dévouement de ses bénéficiaires, fera bien de chercher quelque appui matériel pour s'imposer à ses victimes, à ses exclus : et par parenthèse il ne trouvera rien qui vaille. Mais si nous parlons de telles choses en Occident, que \es droits humains, comme dit Augustin Thierry, ou comme on dit plus couramment, que les principes de 89, cette chose n'a pas plus besoin d'être défendue que d'être prouvée. Ici nous louchons le roc qui est sa propre base à lui-même, un fond qui saura bien entretenir et qu'il a su créer. Il y a

des choses évidentes et robustes par elles-mêmes*: tel est le droit universel, telle est l'opinion unanime, qui supporte ce droit. L'opinion qui est dans tous les esprits est une force, ou, ce qui revient au même, un ressort qui pèse impérieusement sur les organes et sur les forces.

Quand une idée en çst là, idée de jacobin ou d'inquisiteur, elle a toujours son bras séculier. Le monde, peuplé qu'il est d'une espèce intelligente, marche par l'esprit, rien que par l'esprit. En ses pires violences, torture, ergastule, bûcher, dragonnade, corvée, — il obéit toujours à une idée, et cette idée n'est jamais sans quelque assentiment et pour ainsi dire sans quelque complicité des victimes, en ce sens qu'elles seraient les bourreaux si elles n'étaient les victimes. Doutez-vous par hasard que les Juifs eussent, à l'occasion, brûlé les inquisiteurs? Les Juifs avaient fait leurs preuves en Judée. Le fait est que l'intolérance fut l'idée régnante pendant une longue et terrible enfance de l'humanité.

Une idée atroce, direz-vous : je le sais bien. Mais ce n'est pas pour cela précisément qu'elle régnait ; une idée peut être juste, et néanmoins, d'un empire, d'une diffusion irrésistible. Ce n'est pas le lieu de rechercher ce que vaut l'humanité, et si elle a, tout compte fait, plus d'idées vraies et saines que d'idées fausses et malfaisantes. 11 suffit de montrer ici que, parmi des êtres intelligents, un produit intellectuel comme l'idée est une puissance, une impulsion, et que la qualité de l'idée n'ôte rien à sa puissance : je rappelle, je nomme seulement une de ces idées — l'égalité devant la loi — dont la fortune s'est faite depuis peu et sous nos yeux pour ainsi dire.

C'est le bon plaisir de quelques esprits de nier la justice, comme idée humaine et comme faculté sociale : affirmant que tout au monde se traite et se résout par la force, soit par celle des muscles el des instincts qui composent l'individu, soit par celle des disciplines et des contraintes officielles. Telle est la théorie de Hobbes; et les penseurs catholiques, s'ils mènent logiquement leur dogme de la déchéance, ne peuvent guère s'éloigner de cette conclusion. Or, il me semble que c'est classer l'homme au-dessous de ce qu'il est et de ce qu'il vaut. Avec des instincts seulement, l'homme n'aurait pas la place qu'il occupe parmi les animaux ; car il en est parmi ceux-ci de paisibles, et d'inoffensifs, de moraux pour ainsi dire, par le don de l'abondante nature qui naît sous leurs pas : voyez plutôt ces troupeaux de buffles et de chevaux sauvages qui ruminent en paix dans les prairies inépuisables du Nouveau Monde. Mais nous, d'une condition misérable et dénuée, dont la vie est au prix de la lutte et de l'effort, nous serions de purs dévorants, si nous appartenions purement à l'instinct. Et ne croyez pas non plus que la force armée des gouvernements soit le seul frein des appétits individuels, le seul ciment des sociétés. Comment cette force aurait-elle prise, ou plutôt comment naîtrait-elle parmi les requins, parmi les loups de votre hypothèse? Vous supposez un troupeau, des bergers, des chiens parmi des êtres ainsi faits que les bergers mangeraient le troupeau, s'ils n'étaient au préalable mangés eux-mêmes par les chiens : une pure contradiction dans les termes.

Il faut donc admettre dans l'homme, outre les in-

stincts et comme renfort des gouvernements, cette lumière, cette impulsion de l'idée dont il était question tout à l'heure. Je m'explique mal : cette impulsion n'est pas seulement le ressort des gouvernements, elle en est le principe. Ce qu'il y a en nous de moral n'a guère d'autre emploi que de créer et de supporter les gouvernements, nécessaires qu'ils nous paraissent pour empêcher le mal dont nous sommes tentés, pour faire le bien dont nous sommes incapables. 11 faudrait dire encore, pour être équitable et complet, que la conscience a deux autres fonctions en nous, fonctions secondaires, il est vrai, le remords et l'éducation. Par éducation, je veux dire qu'il est en nous d'enseigner et même d'imposer quelquefois le bien dont nous avons l'idée mais non la force. Ainsi le premier, chrétien ou païen, qui douta de l'esclavage, n'affranchit pas pour cela ses esclaves, mais leur légua la liberté. — Et peut-être est-ce là le plus clair de la conscience humaine.

Ainsi le rôle de l'idée n'est pas niable. L'humanité n'a qu'un instrument pour s'améliorer, qui est son esprit à perceptions ou plutôt à expérimentations croissantes, par où elle saisit les rapports du juste et de l'utile, amende sa condition, maîtrise les forces physiques et affranchit l'esclave à mesure qu'elle asservit la ngtture. Cette histoire, je ne l'invente pas : celle de l'esprit est visiblement celle de l'humanité. L'opinion a toujours été cette reine du monde que saluait Pascal : ce gouvernement des hommes est immémorial, comme leur nature, comme leur sociabilité. Mais aujourd'hui l'opinion règne, avec des moyens de propagande tout-

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puissants, sur des esprits plus ouverts et mieux préparés; en outre, elle peut se donner carrière dans cette clémence des temps qui n'oblige plus une partie de l'humanité à moudre du grain pour l'autre, qui ne sacrifie plus dixhuit esclaves à parfaire les loisirs et les qualités d'athlète, d'artiste, de soldat qui constituaient chaque citoyen d'Athènes. L'opinion s'exprime de nos jours en vérités plus larges dont nul n'est déshérité : elle travaille, ayant restauré l'homme qui n'est plus une chose, à ce développement des droits humains : égalité devant la loi , équité de la loi, origine nationale de la loi, c'est-à-dire gouvernement des peuples par eux-mêmes.

Quand un peuple est parvenu à cette hauteur, ce n'est pas pour planter sa tente et contempler le paysage. Les questions abondent sous ses pas. Le droit de la nation une fois aperçu et dûment consacré, il faut pousser plus loin : il s'agit d'en fixer les garanties et d'en tirer les profits. Vous avez là en quelques mots tout un avenir de labeur et de rage, pour de nombreuses générations. Il faut remarquer en effet que ce dernier point ( celui des profits ) est l'affaire du socialisme dont nous avons quelque idée pour l'avoir rencontré de nos jours et pour l'avoir exploré depuis trente ans par l'organe des sectes. J'entends même dire que nous avons fait une révolution là-dessus, quoique le sens de cette révolution ne soit pas si clair pour tout le monde. La vérité est que nous parcourons, que nous ébauchons volontiers tous les problèmes, au lieu de les suivre jusqu'au bout et de les résoudre patiemment l'un après l'autre : ce que certains patriotes considèrent comme

l'écart véniel, peut-être même comme le droit de cet esprit philosophique et de cette brillante imagination qui distingue le peuple Français.

Quoi qu'il en soit, il faut revenir à cette heure et s'entendre à fond sur ce problème des garanties. Il n'y a pas de degré, pas de nature de droit qui ne veuille sa garantie ; point de garantie, cela veut dire arbitraire, insécurité. Or, c'est fort bien fait à nous d'avoir conquis le droit commun : c'est encore mieux d'avoir mis cette acquisition sous la garantie du droit national. Mais celui-ci, quelle en sera la garantie? Il se garantira luimême, dites -vous avec moi, il vivra par la même raison , par la même force qu'il est né, qui n'était pas une raison légale, qui n'était pas une force armée et musculaire.

Cela est vrai et même vraisemblable. Nous avons pour nous les principes et les précédents, les analogies. Mais la chose considérée de près parmi les nations les plus libres se complique étrangement, et vous allez voir que le droit national comporte un organisme tout prêt à se tourner contre lui. En effet ce droit que nous appelons volontiers souveraineté de la nation, gouvernement de la nation par elle-même, n'est pas précisément cela : ces définitions pèchent par outrance. A vrai dire la nation a des droits sur la fortune publique, qui sont des moyens infaillibles de faire prévaloir sa volonté: en ce sens elle est souveraine, mais enfin elle ne gouverne pas: on ne peut pas même dire qu'elle délègue à ses élus le gouvernement; tout ce qu'elle leur attribue, c'est le contrôle du gouvernement. Il faut bien dès lors qu'elle confie

toutes les forces avec toute la charge du gouvernement à telles personnes, à telles familles, lesquelles en général sont revêtues de cette magistrature à titre héréditaire. Soit, — mais ces dynasties, ne seraient pas humaines, si elles n'éprouvaient une forte tentation de secouer ou d'alléger ce contrôle, et par malice ou par violence, de substituer leur volonté à celle de la nation., Ce conflit est naturel : il n'y a pas de société libre où il n'ait parcouru toutes ses phases, tantôt brutal, tantôt astucieux. Puis dans certains pays l'accord s'est fait entre la dynastie et la "nation sous le poids et le progrès de l'opinion publique, la dynastie ayant été maîtrisée à la longue et réduite à la condition d'une gérance inôffensive, ou mieux encore d'un utile arbitrage entre les partis qui se disputent le pouvoir. Mais ailleurs il reste encore à s'entendre, et l'on se demande avec un incroyable malaise, avec un ennui véritable, sur quelle base pourrait bien s'établir l'équilibre du droit national et du service dynastique : s'il suffit qu'il existe des corps pour le contrôle du pouvoir exécutif, s'il n'est pas nécessaire d'en créer d'autres pour lui servir de contre-poids : si une société jalouse de ses droits et de son aplomb ne 'devait pas entretenir soigneusement, outre la force qu'elle confie à l'État, celle qui réside dans les êtres collectifs, dans les classes constituées. Remarquez bien, disent quelques docteurs, que toute grande chose s'appuie sur toutes les forces connues, publiques, individuelles, ou collectives. L'individu, quand il fait œuvre d'industrie, ne néglige pas d'ajouter à sa propre force celle de l'État et surtout celle des compagnies, des associations. Pourquoi le citoyen en

userait-il autrement, quand il s'agit de la liberté? Ce bien pris aux dynasties doit se retrancher et s'armer contre elles, recrutant la force partout où il y en a, non plus sans doute dans les castes et les ordres qui ont péri à jamais, mais dans les localités : un fond naturel et impérissable , un cadre toujours ouvert : il ne s'agît que de les restituer à elles-mêmes.

Nous verrons tout à l'heure combien cette présomption est excessive : en attendant je suis peu touché, je l'avoue, de certaines analogies. Il n'est pas vrai de dire que dans l'ordre économique toute chose s'appuie sur le concours de toutes les forces. Voyez donc l'agriculture, cette chose capitale et nourricière! et toutefois la chose du monde la plus limitée à l'acte et au sens individuel, la plus exclusive de tout concert, de tout labeur collectif! Sur quoi l'on pourrait dire qu'il est aussi naturel, h l'âge où la France est parvenue, d'être libre que de manger du pain, et que ces choses ont lieu d'elles-mêmes, ou du moins en vertu seulement de l'appétit et de l'effort individuel.

Cependant il né faut pas nier les corps ; ce serait là nier la force ou plutôt l'esprit, qui se développe volontiers dans les corps. Un grand rôle appartient dans toute société bien faite à ce produit plus ou moins décrété et plus ou moins spontané de toute ' civilisation : quelquefois même il la constitue tout entière. Les castes avec leur esprit qui était un orgueil, une arrogance, si vous voulez, ont fait beaucoup pour l'éducation du genre humain par la grandeur du type qu'elles lui ont offert, par l'excellence morale qu'elles ont rêvée.

Quelque chose manque aux peuples qui n'ont point passé par là.

Aujourd'hui même toute chose nouvelle qui paraît dans une société fera bien d'adopter ce régime, de s'incorporer en quelque sorte, pour accomplir sa fonction de plus haut, pour y porter l'honneur, le moral qui se crée parmi des hommes appuyés les uns sur les autres, responsables les uns des autres et dépositaires d'une tradition imposante. En France les travaux publics, une si grande chose de nos jours, sont confiés à un corps ; et cela est bien avisé. Il faut souhaiter à l'enseignement primaire la même fortune, c'est-à-dire un corps d'instituteurs pour un service qui ne le cède en rien à celui des ingénieurs, en ce temps de suffrage universel. A cet égard on pourrait citer quelques ébauches récentes, d'un grand sens et de quelque effet, mais dans les limites d'un budget scandaleusement borné.

Cela entendu, il ne faut pourtant pas demander aux corps plus qu'ils ne contiennent, plus qu'il n'y a dans l'âme dont ils sont faits.

Chacun d'eux a des qualités particulières, professionnelles en quelque sorte, dont l'ensemble fait le caractère et la fortune d'un pays. Mais aucun ne représente à lui seul la patrie, la civilisation tout entière ; et surtout ce n'est pas un groupe d'intérêts subalternes, un personnage borné comme celui des corps territoriaux, .qui sera jamais le cjiampion et le garant d'une si grande chose que la liberté politique. Pourquoi ce corps aurait-il à lui seul, ou plus que les autres, la passion libérale ou la passion patriotique ? Je parle à dessein

du patriotisme, quoiqu'il n'en soit pas précisément question ici : j'en parle comme d'une analogie pour nous éclairer sur le reste. Est-ce que jamais, dans les grands périls du territoire, l'héroïsme éclata dans quelque foyer local ? Est-ce que l'étincelle a brillé sur chaque point où se trouvait un groupe, une commune ? Non vraiment ; le feu était dans les âmes, et la machine de guerre, contre les coalitions fut la levée en masse décrétée au chef-lieu du gouvernement et de l'opinion.

Une localité est un corps, un être, une force, si vous voulez, et le sol franbais en compte, comme cela, un 'peu plus de trente-six mille. Mais songez qu'il s'est découpé ou plutôt qu'il s'est agrégé ainsi, avant que la France fût née, avaïit qu'elle eût une âme, avant qu'elle fût nation et patrie ; de sorte que ces êtres, ces corps ont des intérêts et des sentiments bornés de fort près , ceux d'une société rudimentaire , d'une ébauche de société. Ce qui les a déterminés à naître , on le sait au juste : c'est un besoin élémentaire de sûreté ou peut-être simplement un besoin humain de société, c'est la fertilité d'une plaine , la proximité du manoir, d*un cours d'eau, d'un pacage, d'une forêt; de là, des biens, des intérêts , des usages particuliers , un être enfin qui s'appartient à lui-même et qui commença par se suffire à lui-même. Mais comment cette tradition en ferat-elle un citoyen, un patriote? Dans les limites qu'on vient de voir cette tradition est puissante, mais elle ne monte pas plus haut que l'essence de l'être local, que ses causes premières et finales dont nous pouvons nous rendre compte distinctement : on n'en peut pas dire au-

tant par parenthèse de tous les êtres, à commencer par l'homme. Ne demandez pas plus à l'être local qu'un fort sentiment de vie et de propriété. Il existe à ce point que • vous ne sauriez le défaire, mais vous ne sauriez non plus l'exalter et l'organiser au delà de son point de départ qui est étroit, qui le retient terre à terre, et de sa composition qui est d'éléments divers, si ce n'est niême d'éléments hostiles. Avec de telles bornes il ne sera jamais au niveau, au service de certaines aspirations. Je doute que la fin justifie les moyens : h. coup sûr, elle ne les fortifie pas. Ce qui est petit est impropre *à ce qui est grand : ce qui est épars est impropre à ce qui veut ensemble et concert. Quand vous aurez mis bout à bout trente-six mille personnes à proportions et à vues étroites, vous n'en tirerez jamais une somme quelconque d'héroïsme, ou simplement une volonté générale et résolue.

Tout cela, fût-il. revêtu de force et d'indépendance, ne se haussera jamais à comprendre et à servir une grande cause. Ne comptez pas sur le fiel des coteries, sur la vendetta des classes, pour cimenter quoi que ce soit. Ces choses pitoyables auront plus de force, au régime que vous leur destinez, mais sans acquérir jamais celle de sentir et de vouloir quelque chose en commun, surtout une chose élevée et dispendieuse, une occasion, une réquisition de sacrifices comme la liberté. Ce que les localités ont de naturel et de robuste n'a rien de commun avec la liberté. Ce qu'elles ont de délibérant n'est qu'un rapport superficiel avec les formes seulement de la liberté, formes de tout intérêt collectif traité par voie de mandat. Sous ce rapport les communes sont une

école de liberté au môme degré qu'une loge de francsmaçons, qu'un bureau de marguilliers ou qu'une assemblée d'actionnaires.

Vous pouvez bien faire de la commune quelque cliose de souverain : vous n'en ferez jamais rien de grand, rien qui vaille et profite à la liberté. Le bénéfice de cette souveraineté sera nul pour les hautes fins que vous vous proposez, et le mal, le risque en sera incalculable partout ailleurs, — mal sur place, je veux dire: immolation des minorités qui n'auront de recours nulle part, — mal extérieur et général, quand cette souveraineté de petitesse et de malices prétendra se répandre au dehors et se faire sentir dans les affaires publiques. Elle aura cette ambition, soyez-en sûr : quand on est un pouvoir chez soi, par l'indépendance de toute action centrale, quand on est un pouvoir dans l'État par le suffrage universel, c'est pour s'exercer et régner. Donc, il plaira aux localités de gouverner la France, de la faire à leur image et de lui donner leur âme à respirer. L'affreuse aventure pour ce glorieux pays qui ne vit pas seulement de pain ! Quelle réduction ! quel empoisonnement ! Finis Galliœ...

Dieu nous préserve de cette expérience ! Dieu nous épargne le jour ou l'esprit du* gouvernement français sera celui des gouvernements locaux, où la tradition des hommes d'État , où la pensée des grands esprits, où l'émotion des foules généreuses qui s'allume dans une capitale, sera priniée et supplantée par le souffle qui vient des communes.

Rappelez-vous donc qu'il y a vingt ans l'esprit

légiste VOUS semblait trop court, trop borné pour gouverner la France. 11 n'y avait qu'une voix là-dessus ou plutôt une dameur, que nous avons tous entendue ou poussée. Mais cet esprit est un aigle sans bornes, comparé à' celui des communes. Au moins ce n'est pas l'espace qui lui manque : il a devant lui toute la pensée du législateur à parcourir, à pénétrer ; et si par hasard il a des ailes , il peut les déployer à cette poursuite. Quant à l'esprit municipal, qui ne peut délibérer sur le principe de l'Église, de l'école, de la route, de la garde nationale, du cadastre (autant de dépenses imposées par la loi) , il a pour tout aliment le détail des choses. Il ne touche et ne remue que vétilles; son essence ne porte pas plus loin. Et Dieu sait comme il les maniera avec despotisme et vexation ! Cette menace est la plus grave de toutes. Car si la race et les mœurs ont une dépravation, une infirmité parmi nous, c'est celle du règlement, subi ou même invoqué avec trop de patience, trop de complaisance. Or, de ce côté tout ira s'aggravant avec des communes souveraines.

Dans une localité, on gouverne comme on hait, avec passion, avec véhémence ; et ces gouvernements de colère ont pour police tous les yeux de l'envie, pour objet la vie quotidienne dans toutes ses prises et ses occasions. Si la liberté, comme dit Sieyès, est i7icompatible avec la domination successive des partis^ . . . que dire du règne permanent des coteries, ce dard suspendu sur toutes les existences, cette intrusion dans le tissu de nos habitudes et de nos conduites ? C'est le propre des petits États démocratiques d'être furieusement gouvernés,

parce que sur un petit théâtre toutes les distances des classes se traduisent en haine de personnes, en jalousie d'existence , et parce que la démocratie convertit ses mauvaises passions en mauvaises lois. C'était ainsi dans la Grèce antique, dans l'Italie et dans la Flandre au moyen âge; c'est ainsi de nos jours aux États-Unis. Une commune n!est pas pour déroger à cette tradition ou plutôt à cette nature des choses. Sous les lois d'un grand pays qui la redressent et la contiennent, elle est impuissante pour le mal ; restituée à elle-même, chargée de sa propre discipline, elle retrouvera toute ea malfaisance organique.

Voilà pourtant les seuls corps doués aujourd'hui de quelque vie réelle, de quelque individualité !

Concluez que nous n'avons plus, et que nous ne pouvons faire reparaître nulle part les grandes existences , les pouvoirs imposants qui tiendraient en échec le pouvoir exécutif, qui sauraient au besoin abriter la nation et ses droits souverains. Ce rempart de l'ordre moral, nous n'en ayons plus la substance , — ayant fait une nation de ce qui était castes , ordres , compagnies , — ayant constitué l'État avec tous ces pouvoirs égarés et disséminés jadis, — ayant imposé la discipline d'une loi meilleure et uniforme à toutes ces localités qui jadis avaient quelque possession d'elle-même.

Cela entendu, un seul point reste à débattre, savoir : s'il ne conviendrait pas de créer pour la sûreté du droit national quelque organisme officiel , force armée , censure, asile, citadelle, pontife, corps d'élite?

On voudrait ne rien omettre en cette étude et pro-

céder avec méthode , avec épuisement du sujet; c'est pourquoi l'on hasarde cette question, cett€ hypothèse, la plus insoutenable de toutes et qui soulève un monde d'objections. Je n'en ferai qu'une ; c'est que s'il existait dans une société libre un personnage ou un corps avec une autorité qui en fît un arbitre efficace entre la nation et la dynastie, ce corps serait la puissance, la souveraineté même, et que l'on aurait tout d'abord à chercher des garanties contre ces prétoriens de la liberté.

On ne remonte pas indéfiniment l'échelle des garanties, pas plus que celle des axiomes. Il faut bien s'arrêter à quelque chose en fait de sûretés comme en fait de preuves. Ce quelque chose^ c'est l'individu, tel que l'opinion le cimente et l'agglomère , l'opinion, cette force toute française qui a fait ses preuves, consilio maniaque, dans des occasions fameuses et instructives.

Tout comme l'opinion est le grand juge , elle est le grand exécuteur de certaines œuvres; et, pour l'un comme pour l'autre office, elle a, elle ne peut avoir que l'individu, agrégé et organisé par le lien de l'idée commune sur le sol généreux d'une capitale.

Si les peuples se figurent, en constituant leur droit sur eux-mêmes , qu'ils vont trouver quelque institution capable de leur en répondre et de le garder, de le garantir sans qu'ils s'en mêlent, ils ont là une illusion peu digne de l'âge où la liberté vient aux peuples. C'est l'affaire de chacun de garder la liberté qui est le bien de chacun. De même que l'individu est la substance sociale , le bénéficiaire de tous les avantages et de tout l'honneur que récolte une société progressive, l'héritier

OU le juge de tous les pouvoirs qui appartenaient aux anciennes forces,... il est le gardien et le champion de ces nouveautés. A lui de défendre ce qu'il a conquis ; à lui le soin et la peine des chosjBS dont il a la jouissance : le cas d'ailleurs a été prévu par les principes de 89 (nul ne récusera cette autorité), proclamant, comme on sait, d'une manière un peu absolue peut-être , que l'insurrection est le plus saint des devoirs.

Mais ce n'est pas une solution que vous nous proposez là, c'est une aventure !

J'en tombe d'accord ; mais il n'y a pas de solution au monde, si vous entendez par là une vérité faite comme une jouissance, où le monde s'arrête et se repose. Il n'y a pas plus de solutions politiques qu'il n'y a de dénoûments dans la vie privée, dans le train des choses réelles et particulières. La précision , la plénitude des dénoûments n'appartient qu'aux fictions de la scène et du roman ; et c'en est la partie faible , remarquezle bien, l'art n'y trouvant pas à copier la nature. Dans le monde , tel qu'il s'est toujours comporté, les choses s'enchaînent et se poursuivent sans relâche, l'aventure est sans fin , l'intrigue sans issue , et nous donnons à la Providence le spectacle d'un devenir perpétuel.

Pour les individus, il y a une manière d'en finir bien connue. Comme les. sociétés ne meurent pas, malgré certaines apparences d'agonie, elles ignorent ce qui seul peut s'appeler une solution. Quelle est donc la secte qui • a divisé l'histoire en époques critiques et en époques organiques? Tout est crise dans la vie des peuples ; ils n'achèvent rien , ils ne se reposent jamais sur quelque

œuvre accomplie et définitive. La destinée qu'on leur a toujours connue, c'est l'angoisse des poursuites, la succession des mécomptes, le médiocre et le précaire à tout propos^ et l'imperfection même des ruines les plus justes. A chaque jour, son nœud qui se débrouille par quelque biais, par quelque expédient du jour et de l'heure, — d'où naît une difficulté nouvelle, — tel est le traitement des complications qui ne nous quittent pas un instant. Et nous appelons cela, dans notre incurable naïveté, une solution !

En tout cas,, ce n'en est pas une que de parler comme on fait, communes souveraines, localités indépendantes. Quel spécifique, quand le règlement coule à pleins bords , quand tout est police sur nous et autour de nous ! Allez-vous traiter ce mal en instituant de nouvelles machines à règlement, en ouvrant de nouvelles sources de police? Émanciper la commune, c'est déchaîner l'intempérance de pouvoir qui dort en elles à cette heure. Voilà , au lieu de liberté , toute la fin que vous atteindrez par ce moyen , c'est-à-dire un surcroît de gouvernement, outre tout celui qui émane du centre et dont le poids vous semble déjà incommode, intolérable.

N'en finirons-nous pas avec ces ombres qui nous ont fait tant de fois l'illusion de la liberté l Vous pensez peutêtre qu'en toutes choses il faut payer tribut à l'imperfection humaine , et qu'ici la chose mérite bien d'être poursuivie et conquise à tout prix. Mais regardez donc notre route avec tous ses écarts ! Il me semble que les heures perdues et aveugles sont nombreuses derrière

nous. A quand donc la lumière ? Songez que nous avions pris pour la liberté — tantôt le droit aux places : c'était l'article 1*'' de notre première Constitution, celle de 91 , — tantôt la gloire des conquêtes , — tantôt la pairie viagère*, — tantôt le suffrage universel. Ne trouvez-vous pas que la mesure est comble, et que nous avons épuisé toute cette façon, tout ce préalable de bévues qui défend les approches de la vérité ? Allons-nous • maintenant prendre pour la liberté quelque chose comme une réforme de douanes ou une réforme de communes?

Le pouvoir à relever, ce n'est pas la commune; — qu'importe cette gestion de petits intérêts par de petites passions? — c'est l'individu, dans cet organe de l'esprit, par où nous entrons en commerce avec Dieu et avec nos semblables : la seule force humaine pour conduire toutes choses ici-bas, et surtout la chose publique.

Ne la prenez pas pour une force qui excelle à détruire : son œuvre est surtout de fonder. Vous ne voyez qu'elle, — soit à la source du progrès, lequel est un ordre meilleur,— soit à la base des gouvernements, dans ce pacte dont vivent les nations avec tout ce qui les a touchées, servies, illustrées, fût-ce une caste ou une dynastie. Mais aujourd'hui, je vous prie bien de le remarquer, aujourc^hui la puissance de l'esprit tient à sa liberté. 11 en est de cet organe comme de tout autre , s' atrophiant dès qu'il n'a plus l'aliment auquel il est habitué, la fonction pour laquelle il est fait. L'esprit baisse dans une société moderne à laquelle sont défendues les hautes critiques; il se borne dès qu'il est borné,

et tombe au-dessous même de l'exercice qu'on lui laisse. Or, cela ne peut être indifférent à personne, gouvernements ou sociétés. C'est en vain qu'un gouvernement ferait de grandes choses sous les yeux d'une société éteinte. Nonmortui laudabunt te, a, dit lé roi prophète. Ces choses n'étant plus comprises, le fondement des dynasties, qui est un fondement moral, se déroberait sous les plus spécieuses et les plus entreprenantes.

Page*.

CHAPITRE I". — De la nécessité des êtres collectifs, de leur rôle, de leurs services, et particulièrement des communes dans leur rapport avec la liberté ......... 1

CHAP. II. — Description des pouvoirs locaux en Angleterre 10

Section i". — Les comtés. 10

Section ii. — Les bourgs 32

Section m. — Les paroisses 40

Section iv. — Des pouvoirs locaux en Ecosse et en Irlande 53

Section v. — Les pouvoirs locaux ne sont pour rien dans la liberté politique de la Grande-Bretagne : ces pouvoirs, comme cette liberté, ont pour organe Taristocratie et pour &me la race. ... 61

Section vi. — Ce qu'est devenue l'aristocratie en France 68

CHAP. III. — Examen du principe des races. Est-il vrai que tout s'explique, en tout pays, non par la race, mais par les lois et le gouvernement? 75

• Pages.

Section i^. — Examen de cette doctrine qu'un peuple est actif à proportion de ce que ses lois et son gouvernement sont inertes. 75

Section h. — Du cas où Tactivité des gouvernements annule celle des peuples. — Est-ce le cas de la France? — Comment on découvre le naturel d*un peuple, la race. — Humeur sociable , esprit philosophique, qualités de race parmi nous; qualités différentes de la race anglo-saxonne * 85

Section m. — Comment les qualités de la race suscitent parmi nous un gouvernement à grandes attributions. — Différence à cet égard de la race individualiste, c'est-à-dire anglo-saxonne.... 100

Section iv. — Effets de race parmi nous : comment sont réglementées les' relations des hommes entre eux , des individus avec la société, des citoyens avec le pouvoir : illustration prise de

notre justice administrative 113

Section v. — D'un effet particulier de la race, qui est le communisme 125

Section vi. — Causes générales qui tempèrent l'esprit des races :

action de ces causes en France et en Angleterre 134

Section vu. — Si l'individualisme vaut mieux que le centralisme... 145

Section vni. — Résumé et conclusion : vice de la race qui serait

aggravé en France par l'émancipation des pouvoirs locaux.. . . 151

CHAP. IV. — Si des communes libres pourraient fonder en France la

liberté qu'elles n'ont pas fondée en Angleterre iCO

Section i'*. — Condition des communes en France sous l'ancien ré* gime, en 89, sous le régime parlementaire et pendant nos

révolutions récentes 162

Section ii. — Indifférence générale et essentielle 'des communes au sujet de la liberté politique : apathie des communes anglaises dans la lutte contre Charles I*"" I''^

Section m. — Inaptitude essentielle des communes et de l'esprit

qu'elles développent , en matière de gouvernement 192

Section iv. — Si des communes libres seraient une école de liberté

politique. — Réformes à faire dans notre régime* local; effet borné de ces réformes 205

Section v. — La politique est absente des communes .\ 215

Section vi. — Effet subversif qu*aurait la liberté locale avec le suffrage universel 228

CHAP. V. — D*un service indirect que la liberté locale rendrait peutêtre à la liberté politique, en bornant la centralisation 245

Section I'^ — La centralisation, comme tutelle des localités, est bornée par le règne d'une capitale. — Examen d'une opinion de M. de Tocqueville et de M. Guizot 248

Section ii. — La centralisation, comme substitution de l'État aux castes et aux compagnies , est bornée par le droit national. — Examen d'une opinion de M. Royer-Collard 263

Section m. — Leque] vaut mieux , pour faire échec au despotisme,

du privilège ou du droit national 274

CHAP. VL — La garantie de la liberté politique , c'est l'opinion 279

Section i". — Des procédés par où agit la force de l'opinion 281

Section ii. — Si le triomphe de l'opinion est une exception et un

hasard dans l'histoire 284

Section m. — Pourquoi l'opinion et ses oeuvres ont-elles l'air d'une

exception? — Loi de continuité 288

Section iv. — Application de ces principes aux événements de

juillet 1830 292

Section v. — L'opinion est la seule force qui soit à l'usage de notre

pays et de noti^ époque 204

Section vi. — Insuffisance des anciennes forces à défendre l'ancien

droit 301

CHAP. VII. — Objections; 307

Section i'"''. — L'opinion est une force qui aboutit aux révolutions. 307

Section ii. — "Si l'opinion est une force par elle même, à quoi bon

les institutions? 310

Section m. — La liberté locale fortifierait Topiftion 313

CHAP. VIII. — L'excès d'autorit«5 en France n'est pas contre la commune , mais contre l'individu ; 319

CHAP. IX. — Résume et conclusion 336

lAUlS. - IMl'IilMKRlK D lî 1. CLAYK, U U B S A l N T- B B N O IT, 7.

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