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CHAPITRE VIII

L*BXCBS D'ADTORITé EN FRANCE N*EST PAS CONTEE LA COMMUNE, VAIS CONTRE L*INDIVIDU.

On accuse la révolution d'avoir dépouillé la société de ses institutions et de ses magistratures, d'avoir concentré tous les droits et tous les pouvoirs entre les mains de l'État , avec cette conclusion implicite que Tancienne société était sous quelques rapports supérieure à la moderne. Notre réponse, c'est que la révolution a créé plus de droits qu'elle n'en a détruit, c'est qu'elle a créé tout le droit possible et concevable, en constituant sur la ruine des castes l'individu et la nation. Oui sans doute on a parlé, on a promis en 89 plus qu'on n'a agi, plus qu'on n'a tenu, et tout l'effort des temps qui ont suivi n'a pu monter à la hauteur de cet évangile. Cependant, si certaines choses ont été simplement déclarées, promises, ou du moins n'ont pas encore tous les organes d'une vie imperturbable, d'autres ont été possédées aussitôt qu'énoncées. Les castes sont bien mortes. Conquis est le droit commun, ce qui est précieux; car cela ne veut pas dire simplement l'unité de la loi , mais l'équité de la loi en fait d'impôts, de peines, de garanties judiciaires, de successions, de libre concurrence, de libre admission aux emplois publics. Prenez bien garde que ceci est déjà une force de plus dans le monde moderne, une force à con-

séquences politiques. Ce qui se crée par là de richesse et d'indépendance, de lumière et de volonté,. est un titre et pour ainsi dire une candidature impérieuse de la nation à se gouverner elle-même. Quand une pyramide a de telles bases, elle peut bien être le tombeau des dynasties, mais non leur chose, leur propriété. On a difficilement raison d'hommes reconnus qui veulent être des citoyens ; on empêcherait plutôt des esclaves d'arriver à la qualité d'hommes.

Mais pourquoi donc cette insuffisance, cette défaillance des faits comparés au droit tel qu'il a été reconnu et arboré ? La raison en est simple, c'est que ce droit était immense, un type suprême et transcendant: liberté, égalité^ fraternité! Concevez donc quelque chose par delà ces dogmes ! Ce qui borne l'imagination doit rencontrer de furieux obstacles dans la pratique. C'est pourquoi, nantis de l'égalité, nous sommes en échec, en travail devant la liberté. Quant au troisième article de ce programme sans pareil, c'est le socialisme, pour l'appeler par son nom, dont les sectes parlent beaucoup et dont les gouvernements, sans en rien dire, sans le savoir peut-être, font œuvre incessante. . . Tout cela est ténébreux, hésitant, mal étreint, parce que encore une fois tout cela est immense. Jamais peuple n'embrassa de tels espoirs et ne les détermina en même temps d'un trait si vigoureux. Rien ne peut se comparer à un tel programme, si ce n'est peut-être ce plan d'études que Goethe a tracé de la main d'un étudiant allemand. Dieu, l'homme^ la nature, et qu'il admire avec Méphistophélès pour sa précision et son étendue !

LA LIBERTÉ POLITIQUE. 32i

Ainsi, soyons justes envers nous-mêmes: ce n'est pas notre effort qui est en défaut, c'est notre but, notre aspiration qui est peut-être en excès. On ne peut pas dire qu'il y ait de temps perdu, quand le christianisme luimême a proclamé, il y a dix-huit cents ans, la fraternité humaine avec les fruits que vous voyez. C'est déjà une insigne grandeur dans une société de s'attaquer à pareille œuvre. Certaines questions, encore qu'elles demeurent pendantes et irrésolues, témoignent plus en faveur d'un peuple que certaines solutions. Tout dépend des sujets.

Tout comme il est glorieux pour l'esprit humain de philosopher, sans conclusion possible, sur l'origine et la fin des êtres, de même c'est l'honneur d'une nation de marcher vers l'idéal du droit, qui est une des faces voilées de l'infini. La certitude, la sécurité, n'appartiennent qu'aux questions et aux biens secondaires. Si c'est là ce qui vous touche, il faut mettre un traité de procédure ou d'arithmétique au-dessus des Méditations de Descartes, au-dessus des Elévations sur les Mystères de Bossuet, ou bien encore il faut préférer le jury, qui est une partie secondaire et acquise de la souveraineté nationale, à cette souveraineté tout entière exprimée par le droit de la nation et de ses représentants.

D'une grande visée, d'une grande poursuite, il reste toujours quelque chose, un aperçu, un premier pas, et surtout un engagement pris par les consciences, pris à la face du monde, d'aller tôt ou tard jusqu'au bout. On peut^ préférer cette aventure, avec ses délais et ses chances , à telle possession moindre mais actuelle.

Comme c'est là, bien sur, le sentiment français, et que le sort en est jeté , il serait fort inutile de s'appesantir sur cette apologie. En attendant, quelques biens nous sont acquis. Dans notre appétit de l'idéal, nous avons mis la main sur certaines réalités précieuses et touché à certaines autres dont la trace est restée dans nos âmes et dans nos mœurs.

Certes, on ne peut pas dire que les ambitions de 89 aient passé tout entières dans nos lois, et ces lois imparfaites ne sont pas elles-mêmes à l'abri de toute éclipse. Cependant l'homme a été retrouvé, restauré dans ses droits, tandis qu'il ne valait auparavant que par la caste et dans la caste. En même temps, si le droit politique n'a pas pris racine parmi nous d'une manière aussi profonde que cette collection de droits individuels appelés le droit commun, s'il n'a pas fourni une carrière aussi sûre et aussi continue, cependant il n'a pas été la lettre morte des constitutions. Il a vécu, d'une manière convulsive, il est vrai, mais enfin il a vécu depuis 89 jusqu'au 18 brumaire. 11 en reparut de grandes lueurs sous la restauration : à ce moment, le citoyen et la nation reprirent leur droit, s'élevèrent à vue d'œil, et il ne paraît pas que la tutelle administrative ait été cette fatalité, cette malédiction inexorable alléguée par M. Royer-Collard. Sous ce régime furent élues, et la chambre qui fit les lois de 1819 où la presse relevait du jury, et celle qui renversa le ministère Villèle, et celle qui prévalut contre une dynastie. Rien ne montre à cette époque dans les communes et dans leurs. choix politiques un tel désir de plaire au tuteur qui octroie les

garnisons, les lycées, les routes, les ponts. Ce que pensait, ce que voulait le pays, il trouva moyen de le dire et de le faire, on le sait de reste : et comme le régime des communes n'y fut pas un obstacle, il faut croire que cette sujétion n'est- pas si lourde à porter ou si facile à exploiter qu'on la représente.

Ce qui vous inquiète pour le droit national, c'est la dépendance où vous voyez les communes, et d'une manière plus générale c'est la centralisation, où l'état vous apparaît avec une étendue et une plénitude de pouvoirs à tout supplanter, à tout écraser en fait d'êtres collectifs... Votre souci est mal placé : j'incline à croire que le mal n'est pas où vous le voyez, tandis qu'il pourrait bien être où vous ne le voyez pas : deux points qu'on voudrait expliquer clairement.

Et d'abord qu'est-ce donc que la centralisation pour en concevoir un tel ombrage ? C'est le gouvernement accommodé selon ce goût français d*unité qui paraît en toutes choses, religion, philosophie, théâtre, etc. Est-ce un goût dépravé, parce qu'il crée la tutelle administrative? Non, puisqu'il crée en même temps l'unité du droit national, l'unité des droits privés, l'unité de l'opinion publique : et cela est on ne peut plus significatif. Cela veut dire règne de la nation, unique souveraine, — déploiement des individus par l'exercice des droits reconnus à chacun, — armement de l'opinion, exaltée et concentrée dans une capitale.

Qu'importe ensuite l'unité du pouvoir, qui est simplement le pouvoir exécutif, et la force qu'il tire de cette conformation? Rien n'est compromis par là si ce

pouvoir rencontre au-dessus de lui et à côté de lui, pour le maîtriser dès son origine et pour le surveiller à chaque pas, cette môme circonstance, cette même puissance d'unité. Vous me montrez avec ennui cette tutelle des localités qu'exerce le pouvoir central en vertu de son unité constitutive* : il vous semble qu'au jour de l'élection politique elles en seront toutes subjuguées; mais ne voyez -vous pas cette puissance parallèle de Topinion dans une capitale, le poids des impulsions qui en descendent parmi les électeurs assemblés, le rayonnement des propagandes qui partent de si haut? Vous déplorez la chute de ces grands corps, dé ces grandes existences qui bornaient la royauté d'autrefois... Et moi, je vous montre sur ces ruines, au lieu de quelques privilégiés, le Français et la France restaurés chacun dans sa souveraineté respective , et s'appuyant pour vivre ainsi (aux accidents près) sur la force qui les a créés. Non, le mal français n'est pas l'unité du pouvoir; cette unité croissante n'est pas moins que la civilisation même et le plus grand trait de la raison politique qui se développe parmi les sociétés adultes. Un moment vient, je suppose, qu'il faut en finir avec les forces particulières oïl naît la guerre civile, avec les privilèges ou droits particuliers qui prennent la place du droit luimême, avec ces petites sociétés fortuites et incohérentes qui apparaissent à l'origine des plus grandes. Aucune nation, à aucun âge, n'est dépourvue des instincts d'ordre, de liberté, de sécurité : dès ses premiers pas, elle en crée ce qu'elle peut et comme elle peut, soit dans la personne du père, soit dans l'enceinte des cavStes et des

localités. Mais elle rejette ensuite, c'est par là qu'elle est grande, elle rejette ou réforme ces ébauches, ces campements , dont je n'excepte pas la famille , qu'il a fallu refaire, encore bien moins les communes, où avorte la nation, où l'individu lui-même, gouverné de trop près-, n'a pas tout son développement. Ainsi s'élève une société, faisant ses lois avec des idées, dès qu'elle a des idées, détruisant au nom du droit et de la nation qu'elle a conçus dans toute leur ampleur les brins de pouvoir et de garanties dont elle s'était contentée jusque - là. Telle est au surplus la voie naturelle du progrès. Par une destinée toute pareille, les patois et les dialectes locaux font place à une langue nationale. Et ceci est plus qu'un exemple : on voit là toute la puissance de fusion qui appartient aux similitudes morales parmi les hommes. Quand il existe quelque part des rapports d'esprit et de goût capables de créer l'unité de langage, on peut bien attendre du même fond l'unité de lois et de pouvoir politique. Or comment traiterez-vous ici de dépravation ce que vous tenez là pour un progrès évident? Maintenant, si l'unité politique, au lieu d'être œuvre de raison, est œuvre d'instinct tout comme l'unité de langage, elle n'en est que plus grande; si elle se fait en nous et sans nous, c'est qu'elle n'est pas humaine.

Ainsi l'unité du pouvoir, dont vous vous plaignez, n'est pas le mal dont vous souffrez. Ce mal est ailleurs. Il consiste dans l'intensité du pouvoir, — et cette intensité a tort non à l'égard des localités , mais à l'égard des individus, — et à l'égard de ceux-ci, non dans leurs relations civiles, mais dans leurs relations avec la puis-

sance publique. Nous regorgeons , nous crevons de règlements , dès qu'il s'agit de choses qui touchent ou seulement qui effleurent les intérêts du pouvoir. Ici notre tradition est mauvaise, ou plutôt la race elle-même est en faute , et nous apercevons dans toute sa laideur le revers de l'esprit français. Jusqu'à présent, nous n'avions vu que les côtés lumineux de la race, — ce qu'elle a de philosophique, par où elle comprend la justice comme la base des rapports humains, et la loi comme l'organe de la justice, professant ainsi l'empire de la règle et de l'ordre plutôt que le développement des individus, — ce qu'elle a de sociable, par où elle multiplie ces rapports qui sont la matière du juste et l'occasion des lois. Mais voici comment se déprave un esprit ainsi doué : dans son besoin de justice et de sanctions réglementaires, il prend l'alarme, il s'abaisse quelquefois à considérer le pouvoir exécutif comme l'unique gardien de l'ordre : et on le voit alors , cédant tous ses droits , prodiguer au pouvoir les lois d'exception , l'état de siège , les dictatures, la suspension de tous droits individuels. Comme si le pouvoir exécutif, avec l'arbitraire dont on le revêt, n'était pas aussi capable de troubler quelque jour la société que l'émeute, avec son bruit et ses licences! Comme si un pays libre n'avait pas dans ses lois ordinaires une arme suffisante contre le désordre des rues, un pays surtout qui a passé par le premier empire et qui en a gardé les codes, où respire la plus haute, la plus abondante police ! Rappelez-vous seulement que nous avons cent soixante-huit mille fonctionnaires pour nous dresser des procès -verbaux, et tous les maires.

tous les juges de paix , tous les commissaires de police , avec tout ce qu'ils ont d'adjoints et de suppléants, pour nous faire arrêter en cas de flagrant délié ^ lequel , par parenthèse, est celui qui se commet ou qui vient de se commettre : une définition sans bornes.

Un peuple ainsi gardé pourrait s'en tenir là; mais que penser de la force et de l'habileté des gouvernants alors qu'ils crient misère dans ce luxe oriental ? Le premier venu^ disait M. de Cavour, gouvernerait avec l'état de siège. Robert Peel aima mieux émanciper l'Irlande catholique que de la retenir par ce moyen sous la loi des anciennes incapacités. Je demande la permission de rappeler et même d'étaler cet épisode d'histoire contemporaine avec les mœurs étranges qu'on y verra. C'est à n'y pas croire ; mais aussi bien c'e§t d'un peuple libre, libre et ordonné tout à la fois , et qui ne l'est peut-être que par là. Voici le fait :

Vers 1828, les catholiques faisaient rage en Irlande avec leur association obéie comme un gouvernement, et surtout avec le nombre , l'armement et la terreur des meetings dont ils couvraient le pays. Les réprimer était le droit du gouvernement : à cet égard , les légistes de la couronne , dûment consultés , faisaient une réponse unanime et affirmative. Seulement la répression n'aurait pas lieu sans coup férir ; il y aurait bataille et mort d'hommes. « Or, ajoutaient ces honorables légistes, les individus ayant souffert quelque dommage, ou leurs amis en cas de mort, auront le droit, qu'on ne peut leur contester, d'attaquer le gouvernement devant une cour de justice pour savoir si le rassemblement était, oui ou non,

dans le cas particulier, une réunion illégale. Et comme la question pourrait être soumise à des jurys d'Irlande, ainsi que cela est arrivé en Angleterre dans l'affaire de Manchester et d*autres cas analogues, nous croyons bien faire en appelant l'attention du gouvernement sur ce point spécial, et sur la marche qu'un procès surgissant dans un cas semblable pourrait suivre en Irlande ^. » L'avis parut bon, et le gouvernement britannique émancipa l'Irlande : un gouvernement, notez bien ceci, qui était un cabinet anglican et tory , c'est-à-dire fait contre l'Irlande. Cela est grand. J'honore et j'admire profondément ces hommes d'État pour tant de choses qu'ils bravaient : l'Église, la couronne, leur ca^te, leurs électeurs... Quelle richesse de mépris! Quel don et quel droit de gouverner !

Elle n'est pas claire de tout point cette consultation qui leur parut si décisive : il est vrai qu'elle n'était pas faite pour nous. Mais enfin vous y voyez nettement ce fait capital , ce prodige dont le continent n'a pas la moindre idée : un gouvernement qui répond de ses actes et qui en répond devant des juges , — même quand il s'agit d'actes qui intéressent la paix publique, — même devant les juges ordinaires, devant le jury, devant le pays enfin exerçant la souveraineté des jugements !

11 est bien entendu aujourd'hui d'un bout à l'autre de l'Europe que les gouvernements sont responsables, et cette responsabilité a lieu en effet. Seulement, quand

1. Voyez les Mémoires de sir Robert Peel, tome I«', p. 240, dans l'excellente traduction qui porte le nom d'un publiciste émineht de la Belgique, M. Emile de Laveleye.

elle n'est pas organisée par les lois avec détermination expresse des personnes et des cas où elle s'applique, elle est nulle ou violente, et voici ce qui arrive : les gouvernements demeurent longtemps impunis , — quinze ou vingt ans, je suppose, — malgré maint écart ; puis ils sont punis un beau jour et une bonne fois ; on les brise comme verre , on tes culbute , on les proscrit. C'est le cas des révolutions, qu'il ne faut pas détailler avec trop de complaisance, vu leur injustice, qui est de mettre à mal tout le monde, les innocents comme les coupables, et pai'ce que le plaisir qu'on y prend est sujet à de fortes expiations. Un pays civilisé pourrait adopter d'autres façons. • Les Anglais nous donnent à ce propos un grand exemple, mais qui n'est peut-être pas pour plaire à tout le monde, ni même pour être compris de tout le monde. Aussi veuxrje l'analyser et le proposer dans tous ses détails à notre étonneRient, à notre scandale. Oui, sachonsle bien, il y a un pays où les chefs militaires ayant fait acte de répression peuvent être traduits en justice comme homicides, — où ils appellent en garantie à côté d'eux le gouvernement dont ils ont reçu les ordres , — où celui-ci vient expliquer au juge qu'il a entendu exécuter les lois, — où le juge peut décider que la loi n'a pas été exécutée mais violée, qu'un crime a été commis sous couleur de répression légale , un crime dont le gouverner ment ou ses agents doivent porter la peine. Il ne faut pas vous voiler la face : une société peut vivre avec ces mœurs, et même prospérer de la manière la plus enviable. Vous savez bien que le pays où se passent ces choses énormes n'en est pas moins très-ordonné , très-

policé, très-réputé pour tous les articles de civilisation; mais ce qu'on y voit le plus , c'est le sentiment de la légalité , c'est l'ordre existant par lui-même en quelque sorte et debout dans les consciences. Je ne puis me défendre de soupçonner dans ces mœurs l'action du gouvernement et de ses exemples. Qui sait? le droit ainsi observé au faîte de l'État est peut-être ce qui donne le ton à cette société où l'on ne voit ni révolutions, ni assassinats politiques , et ceci est à considérer pour tout le monde. — Tel gouvernement, tel peuple !

Les peuples et les gouvernements ont sans doute une action réciproque par où ils se déterminent les uns les autres, et ne peuvent différer sensiblement ; mais la plus grande somme d'action est avec les gouvernements, parce qu'ils ont pour eux la force et le prestige , l'autorité de toute sorte. Or, cette influence officielle est la corruption même , et la plus profonde qui puisse pénétrer un peuple , quand les gouvernements , ces organes du droit , qui manient au nom du droit la troupe , les juges, l'échafaud, abusent de tout cela pour leur bien propre, érigé en salut public et en loi suprême. Un peuple mis à ce régime aura peut-être encore la vertu de se révolter ; c'est tout ce qu'on peut en attendre : il n'aura pas celle de modérer sa révolte. Et la faute en est aux gouvernements : ils ont les aventures qu'ils méritent et des rebelles à leur image. C'est pourquoi telles révolutions ont eu lieu de nos jours, aussi différentes de l'an de terreur 93 que le gouvernement de juillet et même que le gouvernement de la restauration différaient de l'ancien régime.

Le droit fait le droit , tout comme il y a les entraînements de' l'abîme ; mais cette leçon vient surtout des gouvernements, instituteurs des peuples, qui doivent enseigner la justice en la pratiquant aussi bien qu'en l'imposant. Parmi nous, ils sont les premiers coupables, avec leurs exemples et leurs déclamations, du travers national qui est de demander l'ordre à tout prix et d'abdiquer les droits du pays à tout propos , à la moindre alarme, entre les mains du pouvoir exécutif. Ceci, je le répète, est la dépravation que comporte l'esprit français. Maintenant croyez-vous tjue l'on y remédierait en dispersant le pouvoir, en brisant son unité, c'est-à-dire en abolissant la centralisation? Est-ce que le même préjugé ne ferait pas le même abus de chaque fragment de souveraineté? La centralisation du pouvoir n'a rien de commun avec ses excès, et la dissémination du pouvoir dans les localités ne serait nullement une gjstrantie de sa modération. En France, le pouvoir n'a pas besoin d'être central pour se permettre ou pour qu'on lui permette une infinité d'usurpations. La preuve en est dans tous ces arrêtés de police municipale, dans tous ces règlements d'octroi municipal qui essayent si volontiers la tyrannie et l'exaction. Le gouvernement et les tribunaux ont fort à faire pour réprimer ces entreprises malfaisantes, pour les annuler ou les traiter comme nulles. Parmi des gens où telle est la notion et la tendance du pouvoir, vous le couperiez en mille morceaux qu'il reparaîtrait sur tous les points avec les mêmes instincts , rencontrant chez les gouvernés le même concours d'obéissance. C'est de ce côté que

nos mœurs et nos lois sont à déraciner, à transfigurer.

Onze gouvernements, tout compte fait, se sont succédé en France depuis soixante-quinze ans, chacun apportant sa pierre à cet échafaudage qui encombre nos libertés, chacun créant sa mesure de défense et de vengeance, née d'un accident ou d'un besoin particulier, aucun n'abolissant l'œuvre mauvaise de ses devanciers..., à telles enseignes que je me demande si la loi des suspects a été expressément abrogée, ou bien encore certaine loi sur les prisons d'État qui date de 1809. — Peu importe, direz-vous ; nous n'en sommes plus là. — Soit, c'était une hyperbole; mais nous avons encore dans toute leur vigueur, et cette loi de l'an via qui fait le fonctionnaire inviolable ou du moins irresponsable, et la loi sur la détention des armes de guerre , et la loi dite de sûreté publique^ et tant d'autres lois qui se dressent devant, nous dès qu'il s'agit de discuter, de se réunir, de colporter, de correspondre, d'imprimer, d'afficher, d'enseigner et même de prier...

Voilà les scandales, les énormités ! Je sais bien que les gouvernements revendiquent plus de droits qu'ils n'en exercent ; ainsi les lois de septembre ont été à peine appliquées. Quoi qu'il en soit, c'est trop qu'ils aient entre les mains un fonds de dictature légale, et qu'en un jour de colère ils puissent aller prendre dans une loi oubliée de quoi sévir à tort et à travers.

Si la France pouvait être ridicule , elle le serait par là, mais seulement par là. Qu'importe en effet que le pouvoir central , quand vient à lui quelque affaire de commune pour un besoin d'emprunt ou d'impôt , y re-

garde autre chose que l'emprunt ou l'impôt , qu'ayant près de lui pour ses propres travaux des corps savants, il consulte ces corps sur la route ou la construction projetée par la commune? Le mal n'est pas grand, ou du moins il n'est pas peut-être sans compensation. Qu'importe encore que l'État intervienne pour réglementer les rapports infinis et nouveaux qui s'élèvent chaque jour entre les citoyens, à propos d'industrie surtout, entre maîtres et ouvriers, entre gérants et associés, entre public et transporteurs? Ici TÉtat ne fait autre chose que son office élémentaire d'arbitre et de justicier ; mais il pervertit et empoisonne tout quand il détourne à son profit, quand il dirige contre les efforts de l'individu , contre les facultés du citoyen, les pouvoirs qu'il tient de la société pour elle-même et pour des œuvres de providence publique.

Parmi les anciens partis, il n'en est aucun qui n'ait été gouvernement à son tour, et l'on peut regretter que nul n'ait usé de son passage aux affaires pour réformer ces excès de pouvoir, ces lois malfaisantes qui infestent notre passé. L'occasion perdue reviendra-t-elle à ces personnages? les trouvera-t-eflle plus prévoyants, plus soucieux de la liberté quand ils n'en auront plus besoin ? Je le crois de tout mon cœur. A tout hasard, j'ose leur suggérer que, le cas échéant, leur premier devoir sera de mettre en pièces le Bulletin des lois, d'en exterminer au moins certaines pages , et non. pas de faire une loi nouvelle sur les communes. Le personnage à restaurer, c'est l'esprit de la France, dans des organes tels que la tribune et la presse, et dans tous les exer-

cices, dans toutes les industries qui en sont les auxiliaires.

' L'étrange idée que de rêver communes sur un sujet tel que le gouvernement de la France par elle-même ! Je me demande si l'on a bien pesé tout ce qu'il y a sous ce peu de mots. Voici le problème dans la complication et pour ainsi dire dans la. contradiction de ses termes : il s'agit d'impulsions et de disciplines, pas moins que cela, pour trente-six millions d'hommes, inégaux, divers et même furieusement hostiles les uns aux autres. Ce n'est pas tout. Cette impulsion et cette discipline, il s'agit de les puiser dans ces hommes eux-mêmes et non plus, comme autrefois, dans quelque pouvoir extérieur à la société : race conquérante, dynastie. Église. Fut-il jamais pareille énigme? C'est pourtant là que nous attend la civilisation ! A ces replis où s'enveloppe la chose, ajoutez certaines épines toutes françaises : — un pays oîi nobles et prêtres, ces guides naturels des peuples, sont frappés d'une défaveur immémoriale et bien acquise; — une nation monarchique, dit-on, mais où telles dynasties contestent le droit national, tandis qu'elles sont contestées elles-mêmes par la nation ; — un peuple couronné de droits qui lui laissent toute sa misère ; — à chaque pas, des intérêts délicats et sensitifs, tout matériels qu'ils sont, dont la vile utopie est le pouvoir absolu. . » Une nation voisine n'a pas pris moins de deux cents ans pour résoudre ce problème, en mettant de côté pour cela roi et peuple (faites-moi la grâce de remarquer ces deux éliminations, je n'en rabats rien) , en y employant ses hautes classes constamment recrutées et fortifiées, instruites par une

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expérience patrimoniale, des classes d'état en quelque sorte, nées et élevées pour gouverper comme pour vivre. Espérons que cette manière d'être libre n'est pas la seule, puisqu'elle n'est pas à notre usage; mais ne croyons pas non plus ouvrir une école de gouvernement, une gymnastique de liberté, en faisant décider surplace les questions de chemins et d'écoles : rien ne peut tenir lieu d'un cheval pour apprendre i'équitation.

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