Mémoires de SaifU-Siman, t. IX, p
2. Oo ne peut plus , par crainte de redites , parler de la Bastille et des lettres de cachet. Nous nous boraerons à mentionner la
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commissaires , les accusés au criminel privés du ministère d'un avocat ' , les procédures secrètes , les condamnations en masse ', les exécutions sommaires après simple constatation de l'identité , les conGscations , Timpôt écrasant , la réglementation oppressai ve du travail et du commerce*, Toppression
iMtf écrite par le haron de Breleuil aux intendants , le 15 octobre 1784 , au sujet des lettres de cachet et ordres de détention. Cette lettre , qui a pour but de mettre un terme aux abus d*autorité, classe ainsi les personnes que Ton peut enfermer : 1* les fous ; 2* les débauchés et les dissipateurs qui n'ont point commis de délit prévu par les lois ; 3* les coupables dont il y a lieu de ménager les familles. Outre les prisons légales et les prisons d'État , le gouvernement avait encore à sa disposition des lieux de détention sans aucun caractère public. C'est ainsi que, pour éviter l'espèce de solennité d*un emprisonnement à la Bastille ou dans quelque autre prison officielle, on avait converti en prisons plusieurs maisons de santé de la capitale. Dans une assemblée des Chambres au mois de mars 1783, d'Esprémenil déclara qu'il y avait dans Paris vingt-deux maisons de cette espèce, et qu'il résultait de ses recherches que, dans l'année 1777, la population de ces prisons clandestines égalait celle des prisons régulières surveillées par Ibs magistrats.
1. Ordonnance de 1670, titre XIV, art. 8. Le premier président de Lamoignon , l'un des commissaires chargés de rédiger cette ordonnance , protesta avec énergie contre cet article, c Si le conseil a sauvé des coupables , ditr41 , ne peut-il pas arriver aussi qu'un innocent périsse faute dé conseil? Et ne vaut-il pas mieux absoudre mille coupables , que de faire périr un innocent î »
3. Au mois de juin 1686, on comptait déjà plus de six cents réformés au bagne de Marseille et à peu près autant à celui de Toulon, condamnés pour la plupart sur une simple décision du maréchal de Hontrevel ou de Lamoignon de Bâville. Le régime des galères était alors d'une extrême dureté, etc. • [Histoire des réfugiés protestants de Pranct, depuis la révocation de Fédit de Nantes ^ par Ch. Weiss, 1. 1, p. 99. Relisez tout le premier livre de cet ouvrage.)
3. Non-seulement lé roi , les ministres , les intendants et les parlements intervenaient dans les transactions entre vendeurs et acheteurs , mais on faisait presque à chaque règne des lois somptuaires.
absolue des consciences, les assignats et les banqueroutes I sont des armes qu'elle trouva toutes forgées. Elle n'eut que le triste privilège de les employer toutes à la fois dan^ un court espace de temps avec une sorte de furie sauvage , et de verser peul-étre plus de sang que n'en avaient fait répandre les dragonnades et la guerre des Cévennes.
Il fallait faire ce parallèle , parce qu'il faut rendre honmiage à la vérité , et parce que le* plus grand enseignement de l'histoire est le spectacle des horreurs où les hommes se laissent emporter, quand ils abandonnent ces grands principes de toute loi humaine, de toute société humaine, la liberté, la loi morale. Je n'ignore pas combien ce rapprochement peut sembler dur à ceux, qui jugent sans connaître , et pour ainsi dire par instinct. L'image de la Terreur est toute vive au milieu de nous; nous avons encore , dans nos vieillards à tète blanche , des échappés de ses prisons : nos rues sont pleines des enfants de ses victimes. Depuis soixante ans qu'elle est vaincue, tout le monde s'acharne contre elle, les uns parce qu'elle est la Terreur, et les autres parce qu'elle est la fille illégitime de la Révolution , et qu'ils espèrent déshonorer la Révolution en lui imputant les crimes mêmes qui l'ont tuée. Le
pour régler les vêtements , le nombre ûe plats qu'on pouvait avoir à son dtner suivant les conditions, etc. En 1597 , à rassemblée des notables convoquée par Henri IV , le tiers état demanda « qu'on renouvelât les anciennes lois somptuaires. >
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règne de Louis XY, au contraire » les favorites , le parc aux Cerfs, les roués de la régence , la question' et la Bastille , les lettres de cachet et les billets de confession , les dragonnades, les guerres religieuses, l'horrible nuit du 24 août , le bûcher de Dolet , la potence de Dubourg , sont bien loin de nous. L'indignation humaine ne remonte pas si haut, tout
1. n ne faut jamais oublier que la question fut abolie sons Louis XVI (la question préparatoire, le 30 août 1780, et la question préalable le 1** mai 1788). La question préparatoire faisait partie de l'instruction. Elle se donnait par Teau à Paris ; ailleurs, on employait les coins et les brodequins. La question préalable faisait partie du supplice ; les juges en déterminaient l'espèce dans Tarrôt. Lors du jugement de Ravaillac, une partie du parlement trouvant la question par le brodequin trop douce, proposa de recourir à la question usitée seulement à Genève, et qu on appelait la borate ou la leur' rière : c Question si pressante et si cruelle qu'il n'y a jamais eu de criminel à qui on Tait donnée qui n'ait été contraint de parler. » (L'Estoile, mai 1610). Les cçndamnés à mort étaient pendus, roués ou brûlés, selon les cas. On ajoutait divers accessoires au supplice principal, tels que Tamende honorable, le bâillon, l'écriteau, le poing coupé ou brûlé, la langue percée ou arrachée. Berquin , conseiller d'État, condamné au feu comme huguenot, et Vanini condamné au feu comme athée, eurent d'abord la langue percée d'un fer chaud. L'amiral Coligny, après sa mort, fut pendu avec des chaînes. Favras fut pendu ayant sur la poitrine un écriteau. Lally fut mené au supplice avec un bâillon. Ravaillac et Damiens furent d'abord appliqués à la question du brodequin, on leur brûla ensuite la main droite sur un feu de soufre, puis on les tenailla aux bras, aux jambes, aux cuisses et aux mamelles , et l'on versa sur les blessures du plomb fondu , de l'huile , de la résine et du soufre ; enfin, on les écartela à quatre chevaux , et l'on jeta aux flammes les tronçons de leurs cadavres. L'écartèlement de Damiens dura une demi-heure; l'extension des membres était incroyable : il avait perdu les deux cuisses et un bras, et il vivait encore. Quoiqu'il fût sorti à trois heures du palais de justice, le jour commençait à tomber, et les commissaires, pour épargner des torches , ordonnèrent de couper les principaux muscles du bras qui restait....
s'efface dans rhistoire. Il n'y a rien que rhomme foule aux. pieds si aisément qu'un cadavre. S'il nous reste quelque chose des passions de nos pères , c'est la haine du privilège, haine vivace qui nous sauve de la renaissance de l'aristocratie, comme l'amour de la liberté , si nous savions le garder dans nos cœurs , nous sauverait de la résurrection du despotisme. Ce n'est donc plus que par le raisonnement, en faisant toucher du doigt les plaies de Tancien régime qu'on arrive à cette conclusion , que la Terreur n'a fait qu'appliquer des lois anciennes. Encore faut-il ajouter, pour être juste, que ces lois , qui trouvèrent sous la Terreur tant de ministres implacables , restèrent le plus souvent impuissantes sous la monarchie. La force , la volonté manquaient également pour les appliquer. Les lois étaient atroces, le gouvernement était humain ; il menaçait trop , dans l'espoir de n'avoir pas à punir. Triste système , qui entretenait l'illusion de la liberté., et qui, dans les moments de lutte ou de colère y ou quand il naissait un mauvais roi , remplissait les prisons et doublait les échafauds. Les princes , même aux plus mauvais jours , combattaient pour la limite de leur pouvoir, et non pour leur pouvoir lui-même : car jamais, fût-ce après Charles I**, la pensée d'être détrônés ne leur vint. Peut-être avaient-ils le cœur généreqx, même quand ils ordonnaient l'incendie du Palatinat et les massacres des Cévennes , même quand ils dévoraient la sub-
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stance du peuple pour leurs plaisirs deux fois adultères. Ils faisaient le mal par ignorance, le bien par bon cœur. Us n'écrasaient que ceux qu'ils ne voyaient pas. Le plus .malheureux d'eux tous , balancé entre ses croyances et ses instincts , avait en lui assez de vertus pour être un bon prince, si le ciel ne Tavait pas condamné à lutter contre une révolution qu'il ne pouvait ni aimer ni comprendre. Il ne m'en coûte pas d'amnistier les rois , comme , dans un autre ordre d'idées » je veux bien convenir que les chefs de la Terreur ont été excités par les périls de la Révolution, qu'ils ont cru de bonne foi que la paix, la liberté , la justice pouvaient naître sur un sol arrosé de sang , et qu'en fauchant les hommes autour d'eux , ils se comparaient à des généraux obligés de mitrailler une armée pour sauver un peuple. Le cœur humain a tant d'abîmes , qu'il faut être plein de miséricorde envers les acteurs du drame. Ce qui fait surtout la grandeur et l'utilité de rhistoire, c'est qu'en nous montrant les événements à distance et comme sur la scène , elle nous permet d'en apprécier froidement la portée et la moralité, sans que la pitié ou la colère trouble la sérénité de nos jugements.
Nous pouvons réfuter à la fois deux doctrines qui paraissent à des observateurs inattentifs, et qui sont en effet dans l'esprit et dans l'âme de ceux qui les défendent, l'opposé l'une de l'autre, parce que nous n'avons contre elles qu'un seul et même argument,
la liberté humaine. Nous pourrions disputer pied à pied contre chaque école, accorder ceci, refuser cela, nous enfoncer dans des labyrinthes ; c'est peine perdue que de se traîner ainsi dans les subtilités et les misères de la dialectique, quand on a pour soi un fait, un droit, une évidence. Niez-vous la liberté comme fait? Vous ne la niez pas, vous, absolutistes ou communistes de la monarchie, qui joignez presque tous des croyances religieuses à vos doctrines politiques, et qui savez que la liberté de Thomme est, avec la spiritualité , le point de départ du christianisme ; vous ne la niez pas, vous, révolutionnaires, infidèles sans le savoir à notre commun drapeau, et qui commencez par réclamer le droit pour arriver, hélas ! à la force. Et en vérité, qui pourrait la nier, quand toutes les consciences parlent, quand le genre humain se lève ? Est-il au pouvoir d'une misérable argutie d'école, conspuée par toutes les écoles, d'empêcher mes yeux de voir la lumière, et ma conscience de se sentir libre ? Oui,*vous êtes libres, nous disent les communistes, mais votre liberté ne vous vaut rien. C'est un jeu barbare dé Dieu ou de la nature qui vous a faits libres pour vous faire misérables. Nous corrigerons Terreur de Dieu, nous remplacerons le plan de la Providence par le nôtre. A cet esprit ardent, qui veut tout scruter et tout discuter, nous imposerons notre foi. S'il se révolte, nous le châtierons; s'il ne peut contenir sa force, nous l'abêtirons* S'il s'élève dans cette âme quelque amour qui contrarie notre plan, nous Tex-
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tirperons par la persuasion ou par la violence. Idiot ou homme de génie, nous plierons tout à notre volonté, nous enfermerons tout dans notre niveau. Nous organiserons la paix, nous ferons taire la résistance. Ce sera un grand spectacle ! Il n*y aura plus deux mondes, celui de la fatalité et celui de la liberté, car nous mènerons les âmes comme les lois physiques mènent les corps. La loi physique ne sera ni plus immuable ni plus forte que le pouvoir. Voilà leurs prétentions; voilà en deux mots le communisme, quelle qu'en soit Torigine et la forme.
Allons, Titans, essayez vos forces contre la liberté et la loi morale. Luttez contre mon instinct, contre mon cœur, contre les lumières et les ardeurs de ma pensée, contre ma volonté libre ; contre le plan que Dieu a décrété, contre la dignité qu'il m'a donnée, contre mon droit, contre le droit éternel. Rendez-moi heureux à force de me délivrer de moi-même. Et contestez entre vous pour savoir s'il ne me faut qu'un maître, ou s'il m'en faut des millions pour que ma félicité soit parfaite.
Dieu a fait l'homme libre, \& société ne doit pas le faire esclave. Il est absurde que l'industrie humaine s'emploie à dégrader la nature humaine. Ma liberté est certainement ce qui me rend l'image de Dieu et l'objet de ses complaisances. Toute doctrine spiritualiste s'attache à démontrer que Dieu, en me faisant libre, m'a choisi en quelque sorte pour coopérateur de son œuvre, qu'il m'a rendu capable de mériter, et
par conséquent de m' élever au-dessus de ma condition présente. Si ces pensées sont aussi justes que consolantes , la morale m'ordonne de conserver ma liberté comme mon bien le plus cher, et un ordre social qui violente ma liberté ou qui la détruit, offense la loi de Dieu et dégrade en moi son ouvrage.
Voyez bien ce que vous me prenez. Vous commencez par m'ôter toute intervention dans la direction des affaires communes. Je subirai donc le pouvoir, ce qui n'est pas un mal, et je neTexercerai pas, ce qui est contre mon droit et contre ma nature ; car l'égalité est mon droit, et ma nature m'inspire Tamour du pouvoir dans une sage mesure. Vous vous introduisez dans les relations de famille, ce qui ne peut avoir d'autre résultat que de les troubler ou de les détruire; car la famille est une œuvre complète, la plus complète, la plus admirable qui soit sortie de la main de Dieu. LÀ tout est réglé par la Providence même, qui n'a laissé rien à faire à Thomme. Le père a sa charge et son autorité; la mère, comme mère et comme épouse, a ses devoirs tracés, ses droits précis et incontestables. Tous les esprits sont frappés de l'évidence du devoir; tous les cœurs sont pleins des sentiments qui les rendent faciles. Ici, c'est la protection et la direction; là, le dévouement et la tendresse ; dans les enfants, c'est une habitude d'être aimés, et un besoin d'obéir. Le moraliste, qui veut décrire les éléments de la famille, n'a qu'à copier la nature; et le poète qui veut
ravir notre esprit et toucher nos cœurs^ n*a qu*à la copier comme lui. Il s'en faut tellement que la grande société, celle dont l'organisation (sinon l'institution) est humaine, ait le droit de modifier cette petite société, que c'est ici, dans ce petit monde, qu'est l'éter* nel modèle du philosophe. Voilà le sanctuaire où le devoir est toujours compris^ toujours obéi, toujours adoré. C'est une folie d'y porter la main, et cette folie est un sacrilège. Une fois entrés dans la famille, sans droit comme sans prétexte, vous allez plus loin, vous pénétrez pour ainsi dire jusqu'en moi-même. Vous portez vos lois et votre despotisme jusque dans ma conscience.' Dès mon enfance, vous choisissez des maîtres pour moi, sans consulter mon père; plus tard, vous me gênez dans le culte que je veux rendre à Dieu ; vous me prescrivez ce que je dois croire en morale, en religion, en politique; dans votre ardeur de réglementation, vous ne me laissez rien de moimême. Vous détruisez en moi, autant que possible, la créature pensante, en m'habituant à une soumission passive, en m'ôtant la libre disposition de ma pensée. Est-ce donc pour ce gouvernement intérieur que la société est faite? Nullement; la société n*est que la mise en commun des actions; tout ce qui se passe au for intérieur lui est étranger; votre intrusion dans mes pensées et dans mes sentimente est une usurpation, un acte de piraterie sauvage. En vain direz-vous que vous possédez la vérité, et que vous m'obligez, pour mon bien, à la connaître. Puisque
VOUS êtes un homme en dissentiment ay#te un autre homme, vous ne représentez que votre opinion. Persuadez-moi, c'est votre devoir : ne me contraignez pas, ce serait un. sacrilège. La seule arme que votre qualité de représentant de l'intérêt social vous donne contre moi, c'est l'intérêt social; or l'intérêt social peut gêner mes actions; il n'a rien à voir à mes peu* sées. Gouvernez le citoyen, puisqu'il le faut, pas plus qu'il ne faut : ne touchez pas à Thomme. Ce sanctuaire que vous envahissez en profanes, avec vos lois et vos sbires, est celui même que Dieu s'est réservé en moi. C'est là, dans ma conscience, que je me recueille loin de vous pour entendre sa voix. Si je sais qu'il y a une justice, c'est parce que j'en vois resplendir l'idéal au fond de ma raison, au-dessus du libre mouvement de ma pensée. Vous qui voulez, et qui devez représenter la justice, ne m'empêchez pas de la connaître!
Enfin vous me dépouillez virtuellement de ma
propriété , puisque vous vous en attribuez le haut domaine , et que je n'en dispose plus, que sous votre
bon plaisir. Mais d'où vient la propriété ? Du travail.
Voilà mon champ ; vous dites : il est à tous. Mais ce
champ n'est rien sans la culture. J'ai fait la culture ,
et vous me prendrez le fruit ? Vous consacrez donc
l'iniquité ; car moi , qui ai travaillé , vous m'ôtez ce
que j'ai produit, pour le donner à tel, qui n'a rien
fait. Oii bien, vous me laissez un usufruit viager; et
comme le maître qui héritait de son esclave , vous
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prenez à ma^mort mon pécule. Mais que deviendront mes enfants ? Quelle sera la perpétuité du travail ? Vous vous chargez y vous, État^ de répartir les fruits du travail, de diriger le travail , d'adopter les orphelins. Donc il n*y a plus ni homme ni famille. Mais étudiez donc un peu Thomme, voyez ce qu'il est,
entrez dans son cœur. Est-ce que j'élèverai mes enfants pour cette adoption banale de l'Etat ? Est-ce que rÉtat , toute abstraction à part , sera vraiment une femiille pour les orphelins? Est-ce que le distributeur de la riche9se commune sera vraiment impars tial? Est-ce qu'il traitera le fils de Jacquard comme le fils d'un voleur ? S'il fait des parts inégales, est-ce qu'il sera éclairé ? Est-ce qu'il sera juste ? Si ma manufacture ne doit pas être à mon fils , est-<;e que je la construirai ? Est-<se que je pousserai mon commerce, pour que ma maison soit en dissolution à ma mort ? Est-ce que leffort isolé sera possible dans ce système ? Non, dès que vous sortez de la propriété, soyez logique; monopolisez le travail avec le fruit du travail. Nous disions tout à l'heure que vous faites du monde une prison : vous en ferez d'abord un atelier, dont vous serez le maître, le contremaître, l'ingénieur, le commanditaire et le bénéficier. C'est donc une prison , comme nous le disions à bon droit ; car c'est vous qui dirigerez ms^ pensée et mon bras , vous qui me donnerez mon logement et ma nourriture , .vous qui serez le père de mes enfants. Mais quelle utopie ! Quel étrange système ! Platon
Ta pôvé un jour; jamais aucun peuple ne Ta pratiqué ; quand on s'en est rapproché dans les lois et dans les faits, on a du même coup arrêté le travail et le commerce , arrêté la pensée et le cœur de Thumanité. Et vous dites qu'il y a quelque part, dans la volonté de Dieu , ou dans la tradition , ou dans le suffrage universel quelque chose qui vous autorise à iîaire xl'un homme un automate , à lui retrancher l'amour paternel et l'amour filial, l'ambition, le désir de gloire , ce qui lui rend le travail aimable et la vie supportable ? Quel est donc le Dieu que vous invoquez , quelle est la nature que vous ave2 vue , quel est le cœur humain que vous avez sondé ? Tous les faits et tous les principes crient contre vous.
Ceux qui traitent ainsi les droits et la liberté de l'homme n'ont qu'une excuse à la bouche ; c'est qu'ils nous arrachent , par cette domination , à l'anarchie où nous ne manquerions pas de tomber , et que l'organisation qu'ils imposent à la société est précisément celle qui convient le mieux à ses intérêts.
Admettons leur sincérité. Il faut en effet avoir une conviction bien robuste pour se charger ainsi du rôle de la Providence. Mais toutes les fois que ceux qui gouvernent répètent cette assertion , qu'ils possèdent la vérité absoli^e^ la conscience proteste. N'est-ce pas déjà un avertissement de voir le même fanatisme au service de doctrines si différentes ? Non, il n'y a pas de critérium absolu; et, par conséquent, il n'est
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jamais permis de contraindre. La seule force, la force bénie, c'est celle de la démonstration; elle seule est conforme à la volonté de Dieu et à la nature de i'homme. Quand même la force brutale serait en effet au service de la vérité , elle n*en serait pas moins condamnable. Certes, pour un catholique sincère, Louis XIY avait raison de désirer passionnément la conversion des hérétiques. Tout ce qu'il pouvait faire en exhortations , en prédications pour éclairer les dissidents, était Taccomplissement de son devoir comme roi et comme chrétien. Quand un protestant, éclairé par une discussion approfondie, reconnaissait sincèrement son erreur et venait, sans arrière-pensée mondaine* avec une foi entière, se réconcilier avec l'Église, c'était, pour la vraie religion, une heureuse et consolante victoire. Mais quand le roi , recourant à la force , dispersait les prêches , rasait les temples , dépouillait les huguenots, leur enlevait leurs enfants, mettait à mort leurs ministres , ou arrachait à leur faiblesse une participation hypocrite aut cérémonies et aux sacrements de son Église, qu'y gagnait la foi, qu'y gagnait le peuple ? Il n'y avait plus dans le roi qu'un crime, dans l'Égltse un scandale, et une souillure dans rame du prétendu néophyte , qui , même en confessant la vraie foi, mentait à Dieu et se rendait coupable de sacrilège. Voilà ce que vous faites, toutes les fois qu'oubliant la nature de l'homme vous faites reposer , comme M. de Maistre , tout Tordre social sur le bourreau. Le roi et le bourreau , dit-il : il a
raison, il se peint bien par ce mot, lai et son école. Rien n'y manquerait s'il ajoutait encore l'inquisiteur. Mais, dans la vérité des choses, ce n'est pas le bourreau qui soutient la civilisation, c'est l'apôtre.
Nous aurions beau jeu à discuter, l'histoire à la main , les résultats de ces grands systèmes. U n'y aurait qu'à faire le tableau de la France sous les dernières années de Louis XIY, sous la régence, sous Louis XV; car je ne veux pas même parler de la Terreur. La pensée de ces échafauds en permanence, et des malheureux qui, par fanatisme, ou pour sauver leur tète , provoquaient , exigeaient chaque jour de nouveaux assassinats , soulève le cœur. Voilà une France prospère , avec une guillotine sur toutes les places publiques , et un peuple occupé à se baigner dans le sang, ou à trembler de peur l C'était bien la peine, puisqu'on devait en venir là, de se débarrasser des favoris et des favorites , du livre rouge , de la Bastille y des lettres de cachet, de la taille et des seigneurs de villages ! 0 le peuple malheureux, qui n'a presque jamais su que quitter un joug pour un autre! Mais nous n'avons pas besoin, pour juger le communisme, de le voir àTœuvre dans l'histoire. Que peut faire ce pouvoir social, ce pouvoir unique, dans cette solitude qu'il s'est organisée au prix de tant de sacrifices , sans conseil , sans appui , avec un peuple sur les bras , et un peuple tout factice qui n'a plus rien de ce que la nature lui avaitdonné, un peuple
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de sujets où il n y a ni pères, ni mères , ni enfants, où tout le monde attend tout de lui , la yie du corps et la Yie de Tàme ? Il ne peut que gorger une aristocratie, ou promener partout un niveau sanglant^ selon son origine et sa nature. Et comment peut-on rêver que le suprême bonheur de l'homme sera de n'être plus un homme ?
Non , quoi que vous fassiez , vous êtes condamnés à rimpuissance. On ne fonde rien de grand , rien de stable, rien d'utile en dehors de la nature. La politique ne fait pas les hommes , elle les prend tels que la nature les lui donne, et elle en use'. Laissez*nou8 la liberté, puisque nous sommes des créatures libres. Ses périls , qui sont réels , pe seront jamais aussi grands que ceux de votre despotisme. Dieu a pourvu à tout, utopistes, et ne vous a rien laissé. C'est au père et à la mère qu'il a confié l'éducation des enfants s il a mis pour cela dans ie cœur des parents un instinct tout-puissant de dévouement et de tendresse , et dans le cœur des enfants un respect, une confiance, une amitié qui rendent l'ens^gnem^nt fécond et l'obéissance facile. A chacun de nous il a donné la garde et le soin de sa propre vie , l'intelligence de sa destinée et les moyens de Taccomplir à ses risques* Notre responsabilité fait notre grandeur, et fonde notre espérance. Il nous a, non pas condamnés, mais
1 . 'OoTccp Y^tp xai àvOpc&nouc où icoift* i) noXitix^, dDJlà Xa6oS90c icapÀ xijç ^6oM0(XF^«( a&torc (Arist., la PoUtiqw, liv. I, chap. ni, ( 21. Trad. fr., 1. 1, p. 59.)
i52 INTRODUCTION.
appropriés et destinés au travail, et pour cela, il a distribué à chacun des aptitudes spéciales, qu'un père voit se développer dans Tintiinité des rapports de la famille, dont un fonctionnaire étranger et indifférent ne sera jamais juge. Il a voulu, en nous inspirant de^s goûts très-vifs de diverse nature, que le travail en certains cas pût être attrayant par luimême; et quand le travail ne devait être qu'un effort pénible, il y a attaché des compensations, des satisfactions propres à nous inspirer le courage. Tantôt c'est la gloire que le travail rapporte , tantôt la puissance, tantôt le bonheur de personnes aimées, tantôt la satisfaction large des besoins de la vie. Cette organisation est complète , parfaitement appropriée à son but; il faudrait être aveugle pour la méconnaître. Comme nous étions destinés à vivre en commun , Dieu a aussi pourvu à nos rapports. Il nous a laissés maîtres de nos actes; mais il a écrit en caractères éclatants dans notre conscience nos droits et nos devoirs, pour que notre liberté fût gouvernée, dans l'intérêt de tous, par la loi de la justice. Que vous reste-t-ilà faire, à vous, socialistes, à vous, gouvernements, à vous philosophes? Vous n'avez rien à créer, vous n'avez qu'à suivre. Le but est écrit, la loi est donnée, et les ouvriers, et les mobiles. Appliquez-vous à éclairer les intelligences, à développer les principes de la morale, à fortifier la liberté, à faciliter le travail ; soyez les auxiliaires de la nature et dé la Providence; rendez tous les efforts plus faciles en écartaot les obsta-
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des, en empêchant les conflits, en prêchant, en encourageant Tassociation volontaire, la fraternité volontaire. Vous concourrez ainsi aux vues de la nature et au bonheur de Thomme. Mais si vous venez avec votre système d'unité absolue vous substituer à cette organisation qui n*est pas humaine et à laquelle on ne peut toucher sans crime; si vous étouffez tous ces instincts, ces penchants, ces affections, qui sont à la fois le stimulant et la récompense de nos efforts; si vous enchaînez , au hasard de votre réglementation, chaque intelligence à un but et à une méthode, sans consulter, sans connaître ses goûts et ses aptitudes , attendez- vous de cette humanité de votre façon un résultat meilleur, que si vous aviez respecté le vœu manifeste, Timpulsion de la nature? En changeant la fonction et la destinée de vos sujets, leur donnerezvous des affections nouvelles en place die celles que vous étouffez ? Vous vous trompez sur tous les points: vous n'obtiendrez pas la régularisation que vous rêvez, parce que la nature humaine se révolte; vous n'aurez que des ouvriers languissants, parce que nous aimons à travailler selon nos goûts et nos méthodes; vous vous tromperez à chaque instant sur les aptitudes spéciales, qu'un père même éclairé par l'amour paternel et par une étude continuelle méconnaît quelquefois^ les produits de la fabrique n'égaleront pas ceux que nous avons. aujourd'hui, et qui vous paraissent insuffisants. Et quand vous les aurez emmagasinés, monopolisés , empècherez-vous vos fonction-
naires d*ètre des pillards et des égoïstes? Par quelle giace du ciel doniierez-vous à vos distrifouteiirs la justice et la perspicacité sans lesquelles votre société ne sera que la pire des anarchies, une régularisation violente et injuste ? Si par impossible vous réussissiez à résoudre ces insolubles problèmes , qu'auriez-vous fait pour nous? Cet accroissement de fruits, cette absence de lutte, voilà donc le bonheur? Mais le bonheur n'est pas une utopie , c'est un fait. Il résulte de la satisfaction légitime des besoins et des affections. Pour que nous soyons heureux, il faut que nous puissions aimer une femme, des enfants, un ami; que nous puissions mériter et obtenir la^ reconnaissance et l'estime; que nous soyons payés d'un sacrifice volontaire, que nous arrivions par la force de notre génie à découvrir une loi , une vérité, une méthode nouvelles; il faut que nous entrions dans un monde où jamais nous ne pénétrerions à votre suite, dans le monde de l'idéal qui est notre vraie patrie ; il faut en un mot que nous soyons des hommes et non des machines. Vous voulez, sincèrement, nous rendre heureux, et vous nous ôtez d'abord l'instrument et comme l'organe du bonheur, la liberté ! Quelle est Taccumulation de trésors ou de sensations délicieuses qui remplacera jamais, pour une âme droite, le plaisir de se mouvoir librement dans le monde , de choisir ses relations et ses affections, d'accomplir vaillamment une tâche difficile , mais aimée, de se reposer du travail en rêvant pour son activité -de nouvelles con-
GHAP. III. — L'AUTORITÉ. 255
quêtes, de gagner par une lutte acharnée Testime des honnêtes gens et l'approbation des esprits d'élite ? Le ▼rai bonheur , et en quelque sorte l'essence de la vie, c'est d'agir. Le reste n'est qu'un rêve qui nous berce. Apprenez que tout ce que vous ôtez à notre activité spontanée, à notre liberté, vous Tôtez à notre bonheur. Sacrilèges envers Dieu dont vous mutilez l'œuvre, envers nous dont vous dégradez la nature, vous n*avez pas même l'excuse de nous rendre heureux sur cette terre.
L'homme est un mélange de grandeur et de fiaiblesse. Il sent sa grandeur dans le développement de sa force ; la fiattigue l'avertit de la limite de ses facultés. Lorsqu'en poursuivant une découverte, il voit sans cesse l'horizon s*élargir, et que sa force inté* rieure, au lieu de s'épuiser et de décroître, acquiert à chaque pas plus de facilité et de puissance, il sent dans son âme une douceur et une sérénité qui relèvent au-dessus des misères et des limites de ce monde. Si tout à coup, après un dernier effort, des espaces inconnus et immenses se découvrent à lui tout brillants des splendeurs de la vérité, il a dans cet éclair un avant-goût du bonheur qui nous est promis, et que le christianisme exprime bien par ces paroles : Voir Dieu face à face. Dieu lui-même, à qui seul appartient le bonheur, qu'est-il, sinon la toute-puissance actuellement exercée, ou comme dit avec énergie saint Thomas, un acte immanent, actus immanens? Le bonheur, ou la plénitude de la vie, c'est Texercice
le plus parfait de Factioa la plus parraite, et par conséquent de Faction libre ^
Résumons cette discussion en quelques mots. On la i^trouvera du reste à toutes les pages de ce livre.
Qu'estrce que le communisme?
C'est toute doctrine qui substitue la vie en commun . à la vie individuelle.
Pour que l'organisation de TÉtat soit communiste, il n'est pas nécessaire qu'elle nous fasse asseoir à la même table, vivre sous le même toit, travailler dans le même atelier. Le communisme n'est pas dans ces formes extérieures de Tassociation ; il est dans la loi. Si la loi m'ôte le gouvernement de moi-même pour m obliger de travailler, de penser, de faire tous les actes de la vie d'après une règle, la loi est conmfiuniste. Au surplus, pour nous faire une idée nette du communisme, nous n'avons pas besoin d'un grand effort d'imagination. Il y a de petites communautés organisées jusque dans la société la plus libre. Une caserne est une communauté, parce que le soldat porte un uniforme^ mange à la gamelle, dort à la chambrée, se lève et se couche au coup de la baguette,
1. Atorfurf^ Si Ivriv, oTa re ^ ^(orv), f&ixpbv jj^iNW ^(itv. 09rci> yàp dil -2xstV6 loTiv. 'Hpi^ (jiv yàp iSâverrav • hni xa\ ifiw^ ^ Ivépycta Toârou- xal Bià TouTo lYpiJTOfotc, aXo^aiç^ vdi)9ic, {iSiotov. c Dieu possède le bonheur parfait dont nous ne jouissons que par instants ; il le possède continuement, ce qui nous est impossible. Jouir pour lui, c'est agir; et voilà pourquoi veiller, sentir, penser, est pour nous le plus grand plaisir. » (Aristote, Métaphysique^ liv. xii, chap. vu. Traduction de M. Cousin, p. 199 sq.)
fait Teiercice, tourne la tête à droite, à gauche, lève le bras, avance la jambe au commandement de ses chefs et suivant le règlement. Un couvent est aussi une communauté, quoique le moine vive seul entre les quatre murs d'une cellule, parce que la règle, et non sa volonté, détermine toutes ses actions, tous ses mouvements; parce qu'elle l'oblige à réciter ce psaume dans telle posture, à telle heure ; parce qu'elle fixe ses vêtements, sa démarche ; parce qu'elle le dépossède entièrement de lui-même, pour le donner comme une propriété, comme une chose à son supérieur. Celui qui a dit « un couvent, ou une caserne, » était aussi communiste que Babeuf.
Bien loin que cette chimère de la vie en commun^ qui réussit dans un couvent, grâce au renoncement religieux, et dans une caserne, grâce au grand prévôt et à la loi martiale, puisse être réalisée en grand, on peut dire qu'elle est une exception contre nature. Il est dans le plan de la Providence qiie nous soyons libres, que nous restions libres ; nous aimons naturellement à disposer de nous-mêmes ; nous ne sommes heureux qu'à cette condition. Les grands biens, la grande abondapce, la profonde sécurité qu'on nous promet pour le jour où la communauté sera établie, quand ils seraient aussi assurés qu'ils sont chimériques et impossibles, ne nous consoleraient jamais de la liberté perdue. Personne n'a le droit de nous priver de notre liberté, c'est-à-dire de nous mutiler, de nous dégrader, de nous ôter le caractère le plus es-
sentiel de l'humanité. Nous-mêmes nous n'avons pas le droit de renoncer à notre liberté. Elle est notre bien, mais un bien inaliénable, comme la vie, qu'il ne nous est pas permis de jeter loin de nous quand nous en sommes fatigués. L'idéal de la société humaine est précisément Topposé du communisme ; car c'est une société maîtresse d'elle-même, et dans laquelle chaque citoyen naît et demeure maître de soi* Maintenant que les principes sont rétablis, et les droits de la liberté revendiqués, qu'allons-nous faire? Devons-nous, en haine des communismes, demander à la fois, le même jour, toutes les libertés, réduire le pouvoir social à néant, remettre non-seulement à l'homme le gouvernement de l'homme, mais à la so* ciété tout entière le soin et le devoir de se garder sans délégation et sans représentation ? C'est bien ici qu'il nous faut imiter Platon, qui créait d'abord un monde idéal, et qui, après l'avoir décrit avec complaisance, daignait descendre au milieu de nous, et compatissait à nos faiblesses, en permettant au fait d'atténuer langueur des principes. Si la société était composée de philosophes, capables de discipliner euxmêmes leur liberté sous le joug de la loi morale, et dignes par conséquent de n'avoir pas de maîtres, je dirais : Restons ce que Dieu nous a faits, dans la plénitude de notre nature et de nos droits. Le devoir et l'amour seront le seul lien de la société humaine. Chacun veillera sur soi et sur ses frères avec une sollicitude égale. Il y aura entre les hommes une ému-
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latioQ de sacrifices. On n'aura pas d'autre ambition que celle d'être appelé à rendre le service le plus périUeux et le plus difficile. Malheureusement il faut reléguer ces rêveries dans les plaines fortunées de V Atlantide \ L'homme dont je parle, et qui sans le secours de la loi écrite, sans l'intervention du magistrat, jugeant lui-même sa capacité et son devoir, règle sa propre vie selon la morale, et contribue avec em^ pressement au bonheur commun, fût-ce auprix d'un sacrifice, est bien Thomme ; je le vois, je le reconnais; mais c'est Thomme éclairé, infaillible, sans mauvaises passions conmie sans erreurs. Le, mal moral existe : donc il faut un pouvoir social, une loi qui exprime la loi naturelle, un pouvoir qui la fasse respecter, et qui dompte, au besoin, les passions ennemies.
n y a donc certainement une part à faire à l'autorité, nous accordons ce point aux communistes. Mais ils veulent que l'autorité absorbe la liberté, ou tout au moins que l'autorité domine, et ne laisse à la liberté qu'une petite place par faveur, la plus petite place possible. Nous disons au contraire que la liberté est le drqit et la règle, que l'autorité ne doit paraître dans le monde que comme une conséquence de l'infirmité humaine; qu'il faut lui faire une place* strictement mesurée sur le besoin qu'on a d'elle, qu'elle est légitime dans cette mesure et seulement dans
* 1. Voy. le préambule dn.Timée de Platon«
cette mesure. Voilà les tendaDces opposées des deux doctrines.
Il ne faut pas écouter ici les défenseurs aveugles de l'autorité , qui déplacent la question et parlent d'un pouvoir inquiet de sa durée , gêné par des. formalités et des lenteurs, servi par des agents qui mesurent leur obéissance , sans moyens suffisants pour récom- * penser et pour punir , obligé de demander son budget et de justifier ses dépenses, manquant d'initiative dans les circonstances imprévues ^ serviteur de la volonté populaire au lieu d*en être le guide, incapable également de se faire respecter et de faire respecter la loi. Toutes ces belles maximes portent à faux, car nous ne demandons pas d'énerver le pouvoir, mais de le restreindre. On ne peut pas, sans contradiction, reconnaître que l'autorité est nécessaire, et en même temps la désarmer. Qu'elle soit donc forte, pourvu qu'^elie soit définie. Que rien ne lui manque pour l'exécution de la loi , et que tout lui manque au contraire pour l'usurpation et l'oppression. Elle y gagnera en moralité, et, quoi qu'on en dise, en durée, car tout ce qui est excessif est éphémère. Les plus grandes choses de ce monde ont été «faites , et sont faites encore tous les jours par des pays libres. La tyrannie est si peu de chose ^ qu'elle n'est pas même un des ingrédients de la gloire.
Mais dans quelle mesure le pouvoir est-il nécessaire? En d'autres termes, quelle place la liberté peut-elle laisser au communisme ?
Puisque la liberté est le droit, et que Tautorité n'est légitime qu*à condition d'être nécessaire ^ et dans la mesure de sa nécessité , nous devons demander d'abord pourquoi l'autorité est nécessaire.
Or, elle est nécessaire , parce que les hommes ne sont ni assez éclairés ni assez justes.
De là deux conséquences : la première , c'est que l'autorité a deux fonctions différentes : contraindre les- hommes à la justice; les éclairer sur leurs intérêts.
La seconde conséquence ^ c'est que l'autorité doit décroître proportionnellement aux progrès de la raison et à ceux de la moralité humaine.
L'autorité pourrait être absolue^ si l'homme était radicalement incapable de se conduire ^ et elle pourrait être supprimée si tous les hommes étaient capables de comprendre leur devoir et de lui obéir.
Des deux attributions de l'autorité» l'une^ qui consiste à rendre la justice obligatoire, s'exerce par l'action répressive; l'autre, qui a pour objet d'aider les hommes à faire ce qu'il est de leur intérêt de faire, s'exerce par l'action préventive.
L'action répressive de l'autorité n'est jamais contraire à la liberté. A la rigueur, la loi répressive peut survivre à son utilité, puisque dès qu'elle est inutile, elle est inactive. Si l'on exige que la peine soit proportionnée au délit , c'est parce que l'autorité n'a le droit de punir que dans la mesure du tort qui est fait à la communauté , et parce que toute loi écrite étant
l'expredsion de la loi naturelle , doit avoir en même temps le caractère d'une contrainte et celui d'un enseignement; et s'il vaut mieux abroger une loi répressive quand elle est devenue inapplicable ou inutile, c'est pour ne pas surcharger les codes, pour ne pas donner le spectacle d'une loi tombée en désuétude quoique toujours subsistante, et pour éviter de Toumir à l'usurpation des armes \ à la tyrannie une excuse. Mais je le répète, le danger ne vient pas, ou vient rarement de la loi répressive.
C'est Faction préventive de l'autorité qui est véritablement un empiétement sur la liberté , puisqu'elle remplace la volonté ou l'appréciation du citoyen dans ses propres affaires par la volonté et l'appréciation du magistrat. L'action préventive, dans le communisme absolu , embrasse tout. Ces gouvernements tout d'une pièce , où la métamorphose du citoyen en sujet, et de l'homme en automate est complète, ne se rencontrent guère que dans les livres ;*mais partout où, dans une loi spéciale, l'État dépossède les citoyens du gouvernement de leurs propres affaires ou de leur propre personne , sans une nécessité absolue, il fait en cela du communisme, et se rapproche , suivant son origine , de l'utopie de Thomas Hobbes , ou de celle de Babeuf.
Il est donc clair que l'autorité ne doit s'ingérer de régler l'activité individuelle, que quand cette activité est notoirement incapable de se diriger elle-même , sans produire dans la société un trouble profond;
et (pi'elle ne doit se charger d'une fonction , que quand cette fonction est indispensable , et ne peut être exercée ni par les individus, ni par Tassociation libre et volontaire. Pour quiconque est convaincu de l'identité de la politique et de la morale , ou ^ pour parler plus généralement, de l'universalité et de la légitimité de la loi morale, ces principes ont la même évidence que les axiomes géométriques.
J'ajoute encore que non-seulement l'autorité doit se retirer à mesure que la civilisation avance, mais qu'elle doit travailler elle-même à préparer sa retraite. C'est dans ce sens et dans cette mesure qu'elle est un oi^ane du progrès.
Plus un État est libre ^ et plus l'autorité est limitée; plus l'autorité est limitée , plus il est indispensable cpi'elle soit forte. Nul État ne peut se dire libre , si l'autorité n'y est pas dans l'impuissance d'usurper, et les citoyens dans l'impuissance de lui résister tant qu'elle se renferme dans les limites de son droit.
De même que le père de famille conduit d'abord son enfant impuissant par la lisière , pour le liûsser ensuite courir en liberté ; et de même qu'il lui prescrit dans les premiers temps son travail et ses méthodes , et l'habitue peu à peu à lutter tout seul contré les difficultés, et à chercher une solution sans secours et sans guide , jusqu'au moment où^ reconnaissant dans son fils un égal , il renonce au pouvoir, et ne garde plus que le droit de se dévouer et de se sacrifier; de même le pouvoir social cherche plutôt à créer des ci-
toyens cyne des sujets; il n'exerce la tutelle préventive que dans Tenfance des sociétés ; il se préoccupe moins de régler les effets, que de féconder et de fortifier les causes; il sait que le développement de l'activité libre et spontanée est le vrai fondement de la puissance des États ; et il travaille de toute sa force à se rendre inutile. La même règle gouverne souverainement les individus et les empires; et cette règle tient en deux mots : Conserve intacte ta liberté; obéis uniquement à la loi naturelle.
s. Plan et dlTlston de« tr«l« llvrea «nlvuts.
Jusqu*ici nous avons considéré l'homme en société, sans distinguer entre les sociétés diverses auxquelles rhonmae appartient.
n y a trois sortes de sociétés : la société domestique , ou la famille ; la société politique , ou l'État ; la société religieuse 9 ou la science.
Les rapports réciproques de l'autorité et de la liberté sont différents dans ces trois ordres de sociétés. L'autorité domine dans la famille; die s'efface chaque jour de plus en plus dans l'État , à mesure que la civilisation fait des progrès; elle s'évanouit complètement dans la science. La pensée de l'homme cherche la vérité et la proclame avec une indépendance absolue.
La Convention nationale pensa un moment que, dans un État libre, l'autorité maritale et l'autorité
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paternelle devaient être détruites; c'est le contraire qui est le vrai. La liberté n'est jamais contre nature. Il est contre nature que le citoyen ne soit pas libre dans rÉtat , et que le père ne soit pas maître dans son foyer.
Quels sont les éléments de la famille ? Le père , la mère, Tenfant : trois éléments semblables, mais inégaux. Ces trois êtres, réunis par le plus fort de tous les liens , ont chacun des besoins et des facultés différents. Ils ont donc aussi une mission différente ^ C'est parce que la nature a voulu que le père gouverne la famille, qu'elle a fait de Tamour paternel le plus énergique et le plus indestructible des sentiments.
Tout change dans la société politique. Là tous les citoyens sont égaux ou ne diffèrent que par le talent , * et la vertu, qui peuvent être constatés, mais ne peuvent pas être prévus. Ceux qui ont constitué la société politique à l'image de la société domestique ont fondé leur doctrine sur deux hypothèses grossièrement er-
1 . Koà ^àp "f^aix^K ^PX'i xa\ t&cvoiv * â)ç IXsuOépaiv [th d^pfofv, o& rbiv oMn Si Tpdicov -rijc ipX^() ^^^ ^uvaixbc \ih noXiTixiôç, réxvmv 8à PaaiXixîôc ib {jiv Y^Ep df^^cv f^ti ToO OijXcoc {jYe^ixcGTepov, juà rb TcpcoGdrEpov xol lé- Xciov Tou veioT^pou xa\ àtsXouc. c L'administration de la famille repose sur trois sortes de pouvoirs : celui du maître, celui du père et celui de répoux ; on commande *à la femme et à Tenfant comme à des êtres également libres , mais soumis toutefois à une autorité différente , républicaine pour la- première et royale pour les autres. L'homme, par sa nature, a le commandement sur la femme, et Tétre âgé et mûr, sur les êtres plus jeunes et dont le développement n'est pas encore complet. > (Arist., Polit, ^ liv. I, chap. v, j 1. Trad. fr., 1. 1, p. 69.)
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renées ; la première, c'est que la supériorité de force et d'intelligence qui appartient au père dans la famille appartiendra héréditairement dans l'État à une caste privilégiée, tandis que les membres de la caste inférieure naîtront, comme Tenfant, incapables de se protéger et de se conduire ; la seconde , c'est que le pouvoir du chef sera ^ comme celui du père , tempéré et sanctifié par l'amour.
Relâcher les liens de la famille, exagérer les droits de l'autorité politique , ce sont deux attentats contre la liberté de Thomme , car ce sont deux attentats contre la nature humaine ^
Que fait le communisme ? Il détruit l'autorité du père et la liberté du citoyen. Il prend le monde à rebours.
Une société politique libre est celle qui respecte les rapports naturels de la société domestique et de la société religieuse.
1 . c Comme les hommes ont renoncé à leur indépendance naturelle pour vivre sous des lois politiques , ils ont renoncé à la communauté naturelle des biens pour vivre sous des lois civiles.
c Ces premières lois leur acquièrent la liberté , les secondes , la propriété. Il ne faut pas décider par les lois de la liberté qui, comme nous Tavons dit» n*est que l'empire de la cité, ce qui ne doit être décidé que par les lois qui concerçent la propriété. C'est un paralogisme de cÛre que le bien particulier doit céder au bien public : cela n'a lieu que dans les cas où il s'agit de l'empire de la cité, c'est-à-dire de la liberté du citoyen : cela n'a pas lieu dans ceux où il est question de la propriété des biens , parce que le bien public est toujours que chacun conserve invariablement la propriété que lui donnent les lois civiles. > (Montesquieu, Esjprit de» Lois^ Ûv. XXVI, chap. zv.)
Elle laisse le citoyen maître de sa famille , de sa propriété et de son travail.
Elle le laisse maître de sa foi. Elle ne se place pas entre lui et la vérité, entre lui et Dieu. Elle n'ajoute pas des entraves forgées de main d*homme aux difficultés que lui crée la faiblesse native de Tintelligence humaine.
J'entre dans la famille : tout y respire l'autorité, le respect, Tamour. Sur* la place publique, l'égalité reparaît. La loi, consentie par tous, ne doit opprimer personne. Elle n'est redoutable qu'aux méchants. Elle est le bien commun : elle n'appartient pas plus i celui qui l'applique qu'à celui qui la subit. Elle n'est légitime qu'à condition d'être nécessaire, et dans la stricte mesure de sa nécessité. Obligé, dans mes actes » de me conformer à la loi , parce que la liberté d'action a besoin de Tordre, je suis, pour ainsi dire, débarrassé du reste de l'humanité quand je me recueille en moi-même pour étudier la nature et les principes des choses. Là, mon commerce est avec Dieu , et je ne reconnais plus d'autorité étrangère. Telle est la liberté. Nous allons l'étudier à tous ses degrés, et à tous ses degrés, la voir aux prises avec le communisme.