‹ La libertéChapitre 57 sur 85 · Séance du Ik avril · texte numérisé non relu

Séance du Ik avril

Celui qui étudierait avec soin toutes les doctrines communistes depuis Platon jusqu'à Babeuf, et depuis les esséniens jusqu' aux mormons , y trouverait toujours, à travers les différences introduites par le génie des créateurs et le caractère des peuples et des époques, bette grande et fondamentale analogie, qu'elles aboutissent à la négation la plus absolue de la liberté. La raison en est toute simple : on commence jgar réduire Tindividu à ses propres forces en le dépouillant; et la seule société possible pour lui dans cet état , c'est une société où il joue le rôle d'esclave.

La propriété est l'arme principale de la liberté ; voilà pourquoi une doctrine, vraiment libérale, doit s'attacher à rendre la propriété stable et accessible.

Stable , car une propriété précaire n'a aucun des caractères ni des avantages de la propriété ; accessible, car la propriété n*est légitime que comme fruit du travail , et à condition que le travail puisse toujours la conquérir.

Dans une société bien organisée , il est toujours possible d'arriver à la propriété par le travail , et toujours facile de conserver la propriété quand elle est acquise. Ces deux points de vue de la question , conservation sûre, acquisition facile, ne doivent pas être séparés : car si la conservation n'est pas sûre , il n'importe pas d'acquérir ; et si l'acquisition n'est ^ pas facile , à la condition du travail , bien entendu, la conservation n'est plus qu'un privilège. L'erreur de ceux qui ont voulu servir les prolétaires

en allaquant la propriété, a consisté à détruire un bien dans la main de ceux qui en jouissent, sans le communiquer à ceux qui en sont privés; tandis qu'il fallait au contraire fortifier la propriété dans son essence, pour la rendre utile et durable; et, par de bonnes lois, en faciliter Tacquisition à tous ceux qui peuvent et savent agir. Toute doctrine vraiment libérale doit se résumer en deux mots : « Sécurité de la propriété , liberté du travail. »

Entrons dans un couvent de stricte observance. Voilà un moine; la communauté dont il fait partie a des terres bien cultivées, de grands bois ombreux, des cloîtres magnifiques , une église décorée de tableaux de maîtres , un trésor où les reliques sont enchâssées dans l'or ; mais le moine n'a que la vue de toutes ces richesses ; pour lui, il ne possède rien, pas un pouce de terrain, pas une obole. Il est comme un cadavre à la disposition du supérieur et du chapitre , comme un bâton dans la main du voyageur. L'habit qu'il porte est à la communauté : on le lui prête , il ne se l'approprie pas , même par l'usure. Il n'a pas sa place au chœur et au réfectoire ; il n'a que celle où l'appelle chaque jour la volonté de son supérieur. Il fait , outre le vœu de pauvreté , celui de renoncement et d'obéissance : c'est un même vœu , mais aggravé. La pauvreté , c'est ne posséder ni terre , ni argent , ni habit , ni maison , ni meuble , ni nourriture; le renoncement, c'est ne pas se posséder soi-même. Ce moine aurait

quelque chose à lui s'il pouvait vouloir, ou même si , ne pouvant vouloir, il pouvait penser. La même discipline qui règle ses heures, ses pas, ses mouvements , et qui met sur sa bouche le sceau de Télernel silence , impose à son esprit un symbole et un formulaire. Même pour sa prière, chaque syllabe lui est comptée. Par cette guerre faite à la liberté au moyen de la pauvreté , apprenons à connaître les liens intimes de la liberté et de la propriété : < Être soi, » ce mot les résume Tune et Tautre.

(c Ce chien est à moi , c'est là ma place au soleil , voilà rimage de l'usurpation de toute la terre. » Pascal a beau dire , il ne parle là que de Toccupation et de la prescription , les deux modes les moins respectables d'acquérir , proprietatis gradus infimiAS. C'est un consentement général , fondé sur un motif d'ordre public, qui transforme en propriété, après une certaine durée , la possession de bonne foi , propriété justifiée par l'utilité générale, et créée en quelque sorte de toutes pièces par la loi. Mais audessus de cette propriété purement légale, avant elle, il y a des propriétés constituées par la nature , et que la loi ne doit ni ne peut attaquer ou restreindre.

C'est d'abord la propriété de ma personne : mon esprit, ma volonté. Je suis maître de la pensée que je crée, du jugement que je prononce, du rapprochement que j'établis entre mes idées par des moyens logiques, ou selon les caprices de ma fantaisie;

maître de la direction de ma pensée, que je puis occuper à la recherche du vrai, du beau, ou de l'utile; maître de ma croyance, jusqu'à ce que je sois vaincu par Tévidence naturelle. Je suis maître aussi d'arrêter ou de prolonger ma réflexion , de la porter sur tel objet , de produire une action ou de m'y refuser, de la prolonger, de la modiûer ; d'adopter, de suivre un plan de conduite. Tout cela, dites-vous, c'est ma personne, c'est moi-même ? non; ce qui me constitue, c'est la volonté et Tintelligence; mais les actes de la volonté et de l'intelligence sont en moi , sans être moi ; ils sont mes créations , mon bien le plus intime et le plus cher. Si ma pensée se traduit en paroles , si ma volonlé produit un geste , ces deux mouvements physiques, qui contiennent et expriment un mouvement interne, m'appartiennent encore de plein droit; ils sont à moi d'un droit si absolu, et d'une telle évidence, qu'il semble qu'on se joue en les revendiquant. Voilà donc des propriétés que je possède si réellement , que personne n'oserait ni en contester ni en démontrer la légitimité. C'est la li- ' berté , dit-on , ce n'est pas la propriété : erreur ; la propriété n'est que la liberté qui se prolonge. Il n'est pas étonnant qu'elles soient étroitement unies, puisqu'elles ont une même origine et un même but.

Penser, vouloir, agir, et manifester sa pensée par un geste; faisons un pas déplus, modifier par ce geste une substance externe ; tout cela n'est en quelque sorte que l'expansion de la personnalité ; cepen-

398 Là famille.

dant voilà une substance différente de moi, et qui est atteinte. Je frappe, pour ainsi dire, à mon empreinte, cette substance dans laquelle et par laquelle ma volonté, ma pensée s'expriment. Elle devient mon œuvre^ non dans sa matière , car il n*y a que Dieu qui crée ; mais dans sa forme : elle devient du même coup ma propriété. G est la nature qui veut cela; ma conscience crie; la loi n'y peut rien. Quiconque me prendra cette œuvre de ma pensée et de mes mains commettra une spoliation.

Une œuvre quelle qu'elle soit, livre, statue, cabane; mais commençons par le commencement, c'est-à-dire par les besoins de mon corps.

Il faut manger : le fruit qui pend à cet arbre, sur cette terre qui n'appartient à personne, et que personne n'a cultivée, apaisera ma faim : je le cueille ; il est à moi. Je tends un piège à cet oiseau qui vole audessus de ma tète : il y tombe; il m'appartient. Si un autre homme me le dispute, sans raisonner, presque sans penser, par une intuition immédiate, je sens qu'on viole mon droit, qu'on attente à ma propriété, à ma liberté, à ma personne, car voilà les trois choses que le mot de droit embrasse. Ce n'est pourtant là que l'occupation, le droit de premier occupant. Personne n'avait de droit sur cet objet, et personne par conséquent ne pouvait m'empêcher de le prendre. A présent que je l'ai pris, personne ne doit me l'ôter, puisque le droit de revendication n'appartient à personne.

Cette propriété est légitime, uniquement parcequ^elle ne blesse aucun droit. En voici une qui est légitime, parce qu'elle est le droit lui-même.

Je prends du blé sauvage dans ma main; je le sème dans un sillon que j'ai creusé, et j'attends que la terre, aidée de la pluie et du soleil, fasse son œuvre. La récolte qui croîtra, est-elle mon bien? Où serait-elle sans moi? Je l'ai créée. Qui le niera ? Pourquoi Rousseau viendra-t-il dire que les fruits sont à tout le monde? C'est mon arbre, car c'est moi qui ai choisi et coupé le plant sur un sujet vigoureux, moi qui ai connu la place où il pourrait jeter de profondes racines, moi qui ai creusé et remué la terre, moi qui ai arrosé, protégé, émondé le jeune arbuste. Je l'ai créé, après Dieu, pour m'en abriter et me nourrir. Est-ce le fruit seulement qui est à moi ? c'est le sol. Ce n'est pas une moisson que j'ai produite; c'est une fertilité. Cette terre ne valait rien et ne donnait rien ; quelques plantes inutiles croissaient au hasard entre les pierres; j'ai fouillé le sol, j'ai apporté de loin de la terre friable et fertilisante, je l'ai réchauffée par un engrais; je l'ai aménagée pour les pluies, j'ai conduit sur elle un ruisseau : à présent, grâce à mes sueurs, elle est fertile pour de longues années. Cette fertilité est mon œuvre, comme la moisson ; elle est ma propriété, comme la moisson. Le fruit est à moi ; la terre est à moi. Les fruits qui sont à tout le monde sont ceux que la terre porte d'elle-même, sans le travail de l'homme. La terre n'était à personne ; en la

fertilisant, je Tai rendue mienne. Suivant Locke, même dans les produits du sol utilisés par Thomme, les neuf dixièmes au moins, et dans la plupart les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de la valeur doivent être attribués au travail humain ^ Si Rousseau nie la propriété, c'est qu'il nie le droit du travail, le droit de l'ouvrier sur son œuvre '•

On a peine à comprendre cette négation. La moisson est le salaire de mon travail. J'ai travaillé : je possède ; c'est la racine même du droit. Je vois, par ma raison, que cela est juste, et je le sens aussi; car l'intuition de la justice est toujours accompagnée d'un sentiment très-fort qui nous y attache. Quel est l'homme qui ne connaisse son droit sur son œuvre, sur son salaire ? Quel est celui qui se la voie arracher, sans crier à l'injustice? Quel est le corsaire qui ne se sente coupable en mettant la main sur l'œuvre d'autrui ? Le miel n'est pas au frelon, mais à l'abeille. J'aurai passé des mois à la chaleur du jour, courbé sur cette dure terre, pour lui faire porter des épis ; et vous qui êtes resté pendant mon travail, nonchalamment assis à l'ombre et à la fraîcheur, vous vien^ drez récolter quand mes épis seront mûrs ? Ni la justice, ni la nature ne le permettent.

1. Roscher , Princ: d*éc. poL, trad. par M. Wolowski, 1. 1, p. 107.

2. c Les sages qui connaissent les temps anciens ont décidé que le champ cultivé est la propriété de celui qui le premier en a coupé le bois pour le défricher, et la gazelle celle du chasseur qui Ta blessée mortellement. » (Lots de JUanou , liv. IX, slance kk. Traduction de Loiseleur-DesloDcbamps).

GHAP. II. — LA LIBERTË DU CAPITAL. 401

On peut rapprocher de la propriété gafi;Dée par le travail, la propriété accumulée par Tépargne. Vous et moi, oous avons le même revenu et les mêmes besoins : vous satisfaites largement vos besoins, et vous y ajoutez même le superflu ; moi au contraire, qui * veux assurer mon avenir ou celui de mes enfants, je me refuse le superflu, et je me restreins mêfne dans mon nécessaire : je fais donc chaque année une épargne, tandis que vous consommez vos ressources. Cet argent est à moi ; je puis le donner : c'est comme si je donnais mon sang. La société ne peut s'enrichir des souffrances que je m'impose. Je me serai ôté le pain de la bouche pour nourrir mes enfants, et la communauté viendrait après ma mort les frustrer de cette part de ma substance ? On ne saurait soutenir cette pensée. L'argent qui vient de l'épargne représente mes privations, comme celui qui vient du travail représente mes fatigues. Partout et toujours je trouve la propriété identifiée avec la personnalité.

Non-seulement j'ai pour moi, ouvrier, le droit,

mais j'étends ii mon œuvre quelque chose de l'amour

que j'ai pour ma personne. J'aime la chose que j'ai

créée; et par extension, la chose qui est à moi, avec

laquelle j'ai vécu, qui me rappelle mes efforts, ou

seulement mes pensées et mes sentiments, sur laquelle

je me sens un droit absolu, et qui est, par là même,

une partie de ma force. L'amour de la propriété est

une extension de Tégoïsme, comme la propriété est I 26

une extension de la personnalité; mais cet égolsme est juste dans sa mesure; il est nécessaire ; un homme doit se conserver et se défendre ^ Si les communistes avaient raison, la nature aurait tort ; car certainement elle nous a faits pour aimer la propriété ; et c'est par là que la mortification la plus sensible, celle qui coûte le plus à notre cœur, c'est la pauvreté volontaire, qui nous renferme, pourainsi dire, en nous-mêmes, dans notre nudité, dans notre isolement, et nous retranche tous les liens que nous établissons par le moyen du droit avec les substances étrangères. Le sentiment de la propriété est si vif, qu'il s'éveille en nous, même pour un objet ravi au possesseur légitime. Je suis un voleur de grand chemin, et un voleur sans scrupule ; je pars la nuit avec ma bande, à main armée ; je dévalise un convoi ; je remplis mes poches d'un or auquel je n^ai aucun droit évidemment. Que •quelqu'un vienne me le prendre ! non-seulement, je me défends^ mais je m'indigne. Ce n'est pas une contradiction ; c'est un instinct. "" Si nous étions livrés à nous-mêmes, le droit serait-il

1. ''Eti ^ xa\ Ttpbç ^Boy^v djjuSOTjTov Soov StORpépci tb vo(ji(Çeiv fSidv Tt - (Jj Y^p o5 [xdkrjv •rijv TCpbç oMn ourbç îy(zi ^tXiaev fxaaroç • iXX' Icxt toOto ^pu9tx^ ' xh hï ^{XauTQiv 'eTvai ^iyexoti BixaCuç. 02m Itti tk louto fiXsx* lourbrt», àX)Jk xh ftôeX>x>v i) ZtX ^iXetv, xaOdnep xai tïn ^iXo^^fiorov. c Du reste , on ne saurait dire tout ce qu'a de délicieux Tidée de la propriété. L'amour de soi, que chacun de nous possède, n'est point un sentiment répréhensible ; c'est un sentiment tout à fait naturel , ce qui n'empêche pas qu'on blâme à bon droit l'égoYsme qui n'eu est que l'excès, comme on blâme l'avarice, quoiqu'il soit naturel à tous les hommes d'aimer l'argent. « ( Arist. , Polit, , liv. IV, chap. ii , 8 6. Trad. fr., t. I, p. 105.)

assez fort pour assurer à l'ouvrier son salaire, au cultivateur sa moisson et son champ ? Non certes; le droit serait combàttti par la cupidité et le besoin. L'idée de droit est en nous ; mais elle a besoin d'être cultivée et développée; elle a besoin ' surtout d'être soutenue par quelque force. Beaucoup de philosophes sont partis' de là pout* faire de la propriété une convention purement humaine ' et pour répéter avec le

poëte : '

Nam propriae telluris herum natura neque illum, Nec me, nec quemquam statuit *.

En parlant ainsi, ils ont confondu ce qui garantit ou réglemente la propriété avec ce qui la fonde. Le droit est par lui-même ; mais il a besoin d'être armé. Les fruits deviendraient la proie du plus fort et du moins scrupuleux, si le droit était désarmé. Le travail serait inutile par l'incertitude du résultat. Ce serait la guerre, le règne de la force. Mais le droit a vaincu la force, en établissant une police. Les homme&se sont associés pour garantir à chacun par la puissance de tous, le fruit de son travail, c'est-à-<lire la propriété et la liberté. La propriété et la liberté, c'est déjà le droit, mais le droit impuissant; la société, c'est le droit armé : la force collective mise au service du droit individuel, de la propriété et de la liberté individuelles. Ainsi la loi naturelle fonde la propriété, et la loi

1. Hobbes, Liviaihan^ 24; Montesquieu, Esprit des Lois^ XXVI, \v.

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