Michelet, le Peuple j p
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un demi-hectare de terre cultivée nourrit bien le laboureur. Nous qui n'avons ni armes, ni instincts naturels , nous ne pouvons pas tomber au niveau de la brute: nous sommes précipités bien au-dessous d^elle, dès que la société nous manque. C'est la raison qui nous rachète ; c'est l'immortalité ^ la liberté : faites de nous des esclaves de la faim /des animaux en quête d'une proie : que devenons-nous avec nos grands besoins et notre faiblesse? Il faut de toute nécessité que notre travail centuple la fertilité de la terre , pour que nous ayons le temps et les moyens d*être des hommes.
Maïs, nous dit-on, il ne faut pas raisonner comme si la société s'en allait avec la propriété. La société sera* propriétaire , et nous serons usufruitiers. Ce que chacun ne pourrait pas , et ne voudrait pas faire dans son isolement , la société l'ordonnera dans l'intérêt de tous. Elle pensera au lendemain. Elle prescrira de grands travaux; elle fertilisera, elle fera des réserves. Elle verra mieux l'intérêt général que n'auraient pu faire les propriétaires isolés , aveuglés par l'esprit de conservation et d'usurpation; ainsi les travaux seront mieux conçus. En outre, ils seront mieux dirigés, car la société ne sera pas pressée d'en finir; elle n'aura personne à tromper, puisqu'ellemême fera le travail, le recevra, en jouira. Les richesses s'accroîtront, et elleer seront mieux réparties; car au lieu de la propriété, qui est aveugle, et qui suit la naissance et toutes les chances aléatoires de
la vie, c'est l'État intelligent, c'est le souverain quel qu'il soit, citoyen ou prince, qui fera la répartition. Voilà la thèse. Elle est pitoyable.
L'Etat, dont on parle sans cesse, cette intelligence merveilleuse qui embrasse, comprend et dirige tout, qui n'a ni intérêt propre, ni préjugé, qui a toujours une autorité suffisante pour empêcher et pour prescrire , qui distribue la tâche et le salaire , sans embarras, sans injustice, sans erreur, et qui nous rend tous heureux à sî bon marché, sans nous connaître, et sans se soucier de nos aptitudes et de nos aspirations, l'État, après tout, n'est qu'un mot abstrait : il se personnifiera dans un prince, dans un magistrat, dans une assemblée. Voilà aussitôt l'intérêt particulier qui revient, et toutes les passions à sa suite, et l'ignorance, et l'indifférence; car dans cette immense communauté, personne ne poursuit un but prochain ; la récompense ne suit pas immédiatement le travail comme sous le régime de la propriété. Le grand travailleur n'est qu'une grande dupe. L'égoïsme consistait, dans la propriété, à ne travailler que pour soi; et il consistera, dans la communauté, à ne pas travailler du tout. Il ne s'agit pour personne de bien remplir sa tâche, mais seulement d'intriguer pour arriver au pouvoir. Oisifs ou laborieux , il n'importe; quiconque arrive au pouvoir, jouit du travail commun , et quiconque reste dans une condition privée, fût-il un héros ou un homme de génie, travaille sans jouir, ou ne jouit que sous le bon plaisir de ses
maîtres. Il y a tout profit, sous un tel régime > à déserter l'atelier et l'armée pour la place publique'; et quand on parle au peuple , dont il faut avant tout capter la faveur, la seule éloquence est de deviner sa passion et de la servir. Certes, la vie publique est bonne, mais avec la liberté, et quand la petite et la grande ambition ont d'autres débouchés que la politique. Ici, le souverain seul garde quelque chose de la nature humaine , le reste du peuple étant réduit à Tétat de machine. Qui désigne à chacun sa tâche? Le souverain. Qui prévoit et juge les aptitudes ? Le souverain. Qui distribue et surveille le travail? Le souverain. Qui emmagasine les produits pour les distrl* buer ensuite? Le souverain. Qui fait aux besoins et aux appétits leur part? Le souverain, toujours le souverain. Il faut supposer, quelle que soit son origine, qu'il connaîtra les choses et les hommes, qu'il aura toutes les aptitudes, et surtout qu'il sera incapable d'injustice. Il faut supposer aussi que les citoyens se passeront de choisir leur carrière, de se créer une méthode, de travailler à leurs heures, de s'intéresser à leur travail et aux produits de leur travail, de suivre dans la satisfaction de leurs besoins et dans leurs plaisirs, leur goût et leur fantaisie : hypothèses sans conséquences. Aucun ne se trompera , pamii ceux qui gouvernent; aucun ne souffrira, parmi ceux qui obéissent. Choisir son travail, ses relations, ses affec-
1. C'est en ce sen» queTh. Hobbes, parlant de la démagogie, Tap-^ pelle une aristocratie d'orateurs. (Corps politique, part. U, c. 2, § 5.)
lions y cacher sa vie, diriger ses propres affaires, aimer ses enfants d'un amour exclusif, les suivre dans leurs débuts avec anxiété, étudier leur cœur, guider leur esprit, développer leur sens moral, créer pour eux un patrimoine, avoir sa valeur propre et son rôle original dans la communauté , participer au pouvoir dans une juste mesure pour garantir son indépendance , chimères que tout cela! Il vaut mieux que la propriété périsse, et que lé citoyen ne soit qu'un ouvrier de l'atelier commun , un convive delà table commune. Cet assujettissement absolu, cette immolatioti du moi sont indispensables à notre bonheur, sans que l'humanité s'en soit doutée jusqu'ici. Nous n'avons ni le droit, ni le besoin d'être libres ; nous croyons aimer la vie séparée , le foyer domestique, la terre que nous avons fouillée , l'outil auquel notre main s'est habituée : autant d'illusions. Nous nous trompons sur nos droits et sur nos plaisirs. Il y a un homme qui connaît mieux que nous notre génie , notre force, notre cœur; c'est Babeuf. Il mènera l'humanité comme un caporal autrichien mène son escouade : agenouillez- vous , levez-vous, marchez en avant, tournez la tète à droite, mangez à la gamelle! Il nous délivrera du fardeau de nous-mêmes. Étrange bizarrerie ! Les communistes prennent le même chemin , pour nous rendre heureux en ce monde , que saint Ignace de Loyola pour mortifier ses disciples , et leur faire gagner le ciel par la pénitence. Prenez garde que, dans le communisme^ le com-
munisnf)e absolu est seul logique. Il faut aller, comme Platon , jusqu'à supprimer la famille. C'est grand dommage qu'il n'ait pas réussi , malgré ses efforts, à supprimer la différence des sexes. Toute concession faite à l'inégalité ramène la propriété à sa suite. Toute la nature humaine. rentre dans la société humaine par cette brèche , quelque petite qu'on la fasse. Accordez-vous la propriété viagère ? aussitôt voilà des riches et des pauvres. Donnezvous la propriété complète, mais exactement mesurée , tant d'acres de terre par tète de citoyen ? vous ne ferez pas qu'un sol ne soit pas plus ingrat que l'autre , ni un ouvrier moins bien portant ou moins habile. Vous ne saurez où placer les femmes, peu propres aux travaux fatigants, exposées à l'attaque» incapables de se défendre, condamnées à l'impuissance pendant les meilleures années de leur vie , et pour lesquelles il ne peut y avoir d'autre égalité que le mariage, où elles trouvent les soins et la protection dont elles ont besoin , avec des fonctions appropriées à leurs aptitudes et à leurs goûts. Mêmes difficultés si , renonçant à la propriété géométriquement répartie , vous vous bornez au salaire. Le salaire sera-t-il égal , ou inégal ? Le salaire égal , c'est la plus désastreuse des combinaisons économiques et la plus criante des injustices morales. Essayez de rétribuer également un manœuvre, qui gagne de l'argent dès le premier jour, et un ouvrier habile, qui fait dix ans d'apprentissage ! Ce n'est là que la
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moindre difficulté. Entreprenez-vous, au contraire , de mesurer le salaire d'après les besoins ? Que Dieu vous assiste dans la tâche gigantesque d*estimer tous les besoins et de proportionner tous les salaires ! Que ferez-vous, à ce compte , du mérite et du démérite? c'est un principe avec lequel il faut compter : quand vous le banniriez de la république , il resterait vivant dans le cœur de Tbomme. Quoi ! le même traitement pour l'assassin et pour le sauveur? pour Newton et pour un idiot? une société sans peines et sans récompenses ? une société qui prendra le métier à tisser des mains de Jacquard, et lui interdira de s'en servir? une société qui dépouillera violemment le laboureur de la moitié de sa récolte pour en gratifier un débauché , un oisif ? Cette égalité des salaires , soit qu'elle tienne ou non compte des besoins, est la pratique même de l'iniquité; c'est la spoliation du fort par le faible , du travailleur par l'oisif. Vous ferez donc malgré vous des salaires inégaux, et, par conséquent, des citoyens inégaux : au bout de quelques jours vous aurez des riches et des puissants ^ Je vois bien ce que vous avez perdu à
l. c II ne fallait pas une révolution sans doute pour apprendre à l'univers que l'extrême disproportion des fortunes est la source do bien des maux et de bien des crimes ; mais nous n'en sommes pas moins convaincus que l'égalité des biens est une chimère. Pour moi je la crois moins nécessaire encore au bonheur privé qu'à la félicité publique. Il s'agit bien plus de rendre la pauvreté honorable que de proscrire l'opulence. > (Robespierre, séance de la Convention du 2k avril 1793. )
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remplacer la propriété par des salaires ; je ne puis voir ce que \ous y avez gagné. Vous avez perdu la liberté, que vous faites profession de dédaigner; et l'égalité y à laquelle tous sacrifiez toutes choses , vous échappe.
Vous parlez^ et même trop souvent, du bonheur, comme s'il était l'unique but de Thomme^ comme s*il dépendait uniquement de Tabondance extrême ,
Divitiis homines an sint virtute beati ' ,
et comme s41 ne tenait qu'à vous de nous le donner. Est-ce que votre système va nous enrichir? est-ce qu'il va nous purifier ? Qu'espérez-vous ? En toutes choses, et surtout en politique, il faut toujours considérer Vautre côté** »
Le bonheur que les communistes nous promettent ti6ndra-t-il à une plus grande production et à. une meilleure répartition de toutes les choses nécessaires à la vie ?
Ou bien à la suppression de ces inégalités sociales qui , en satisfaisant l'orgueil et l'ambition de quelques-uns , condamnent le grand nombre à l'humiliation et à l'obéissance ; de ces âpres compétitions dont la richesse est l'objet ; des crimes , des mauvaises