‹ La libertéChapitre 6 sur 85 · août · texte numérisé non relu

août

3. Voyez M. de Tocqueville, V Ancien régime et la Bévolution^ \vr. I, chap. m. **

qui Tont suivie , et qui* ont triomphé dans la plupart des États , n*ôtent rien à cette vérité. L'Autriche a heau être encore despotique; l'armée firançaise, le code français > les idées révolutionnaires font couverte un moment; elle n'est plus elle*mème. Il en est ainsi partout. Cette date de 1 789 est la grande date de tous les peuples. Beaucoup d'institutions sont tombées à cette date ; celles qui ne sont pas tombées se sont transformées ; quelques-unes qui paraissent vivre y ne sont plus que des ombres. Dans la pratique de tous les peuples et dans la spéculation de tous les peuples , est la trace philosophique de la Révolution française. Les écrivains et les publicistes qui la combattent, la subissent malgré eux. Ils sont comme illuminés de ses éclairs. Ils ont beau crier contre elle à l'usurpation : on voit à leur langage qu'ils ne sont eux-mêmes que des révoltés.

Le malheur de la Révolution , c'est que les événements ont nui à la marche de l'idée. Les intérêts , comme il arrive , se sont jetés à la traverse des principes. Au lieu de poursuivre avec sérénité Tœuvre de la Constituante , des démagogues sont venus qui , ne sachant pas attendre , et désespérant de convaincre', ont remplacé le droit et la démonstration par la force. Aussitôt le caractère philosophique de la Révolution s'est effacé. Les luttes de parti ont énervé l'esprit public y les coups d'État et les usurpations se sont succédé , et les gouvernements n'ont pensé qu'à se maintenir , abandonnant tour à tour quelqu'une des

doctrines de rAssemblée constituante, à mesure qu'ils avaient besoin de consolider lei|r conquête et de s'armer contre la liberté. C'est le malheur des temps agités que l'individu se défie toujours du pouvoir qui se fortifie y et que le pouvoir s'efforce toujours de contenir l'essor de l'individu. On ne songe de part et d'autre qu'au parti , et non au pays. Â un moment, le drapeau libéral et révolutionnaire s'est trouvé dans les mains d'une bande de parvenus qui ne songeaient qu'à restaurer à leur profit les places, les honneurs» les privilèges , dont ils avaient violemment dépouillé les royalistes. Des représentants du peuple qui, pendant leurs missions, exagérant jusqu^à l'absurde, jusqu'au crime, la doctrine républicaine, avaient fait régner l'égalité par la terreur, se transformèrent en courtisans dans les salons du Directoire; ils devinrent comtes ou barons sous l'Empire, et prêchèrent la doctrine de la monarchie absolue. Le peuple, en voyant défiler ces sénateurs affublés de leur manteau de soie, se rappelait la carmagnole et l'écharpe républicaine. Encore si on avait rougi de ces conversions effrontées ! Mais on cherchait à les expliquer, à les justifier, à les glorifier ; on inventait d'incroyables sophismes pour montrer qu'on était toujours dans la révolution et dans la même révolution ; on commençait à préférer ouvertement l'habileté à la conscience , et à prétendre que le véritable homme politique jetait celui qui se maintenait aux affaires sous tous les gouvernements. On appelait cela servir le pays. Gè. n'était

pas la faute de Fouché s'il l'avait servi comme moine sous l'ancien régime , comme tribun sous la terreur, et comme duc d'Otrante sous l'Empire. Dans les Gent- Jours , presque tous ceux qui tenaient la tête de la société par leur position officielle donnèrent l'exemple de trois ou quatre apostasies en moins de trois mois ; on ne les comptait plus. Quand le sénats ce même sénat dont Napoléon disait : « Je n'avais pas même là peine de lui commander , il devinait jusqu'à mes désirs y » quand ce sénat courut avec empressement au-devant de l'invasion , ne songeant dans le malheur de la patrie qu'à stipuler la conservation de son argent^ il ne fut que conséquent avec la nouvelle doctrine qu*il avait déjà pratiquée et enseignée. Il restait au pouvoir et gardait ses dotations , par excès de dévouement patriotique ! Les gouvernements tour à tour chassés et rappelés étaient à peine plus scrupu* leux. Ils gardaient les mêmes ministres et les mêmes laquais. On en était quitte pour les frais d'une cocarde et d'une aune de galon. A quinze jours de distance le même homme envoyait les royalistes en prison , ou courait sus aux bonapartistes: Un chef de corps mettait son habit de gala, entrait dans une salle où il y avait la plupart du temps un crucifix et le buste fraîchement replacé d'un souverain , et après une exhortation énergique qui ne faisait ni rire ni trembler personne , car l'apostasie à force d'être vulgaire ne paraissait plus ni odieuse ni grotesque» il recevait pour Tempereur ou pour le roi , le serment

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des fonctionnaires, sauf à recommencer quinze jours après. Que de grands hommes, nous qui vivons, nous avons vu conduire au cimetière avec toute la pompe publique , entourés des hommages de la société officielle et des respects de l'opposition libérale, et qui seraient couverts d'opprobre si Ton mettait sur leur tonibeau , pour unique épitaphe , la liste et la date de tous leurs titres ! C'est par cette conduite et ces spectacles qu'on transforme la politique en une science d'expédients , et qu'on en bannit la morale.

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de la rdlcfen witarelle.

Cet oubli momentané des principes serait doublement malheureux, si, en même temps qu'il abaisse le caractère national, il venait en aide aux théories de ceux qui ne veulent voir dans la Révolution que des violences, et dans la société moderne, qu'une lutte entre les intérêts, que ne gouverne aucun principe fixe. La société, en quittant le joug des religions d'État pour entrer en possession de la liberté n'a pas pu et n'a pas voulu se soustraire à la loi naturelle , sans laquelle la liberté ne serait ni souhaitable ni réalisable, et dont l'autorité s'étend avec le même empire sur les citoyens et sur les États. De même qu^en rappelant les droits de la liberté politique nous demandions à nos adversaires s'ils étaient fatalistes, car il n'y a que des fatalistes qui puissent excuser et

supporter la servitude, nous n'avons rien de plus à faire pour établir contre eux la suboi*dination absolue de la politique à la morale , que de leur de* mander s'ils reconnaissent, oui ou non, pour le for intérieur, l'existence de la loi naturelle. Si je puis pren-* dre impunément la vie, les biens et l'honneur de mon voisin , c'est-à-dire en d'autres termes , s'il n'y a pas de morale et si l'ensemble des préceptes qu'on décwe de ce nom ^n est qu'une création de l'intérêt social, alors, je le reconnais, l'homme est un loup pour l'homme, cr homo homini lupus, > et les chefs des peuples n'ont rien à respecter. Mais si la loi naturelle existe, si elle est écrite dans nos consciences par la même main qui a constitué notre être et fondé l'univers , il n'y a pas de sophisme au monde qui puisse soustraire les diverses communautés humaines à cette éternelle loi de l'humanité. On peut sortir d'une religion positive, mais on ne peut sortir de la religion naturelle , sans sortir de l'humanité en même temps. Le premier caractère de la^ loi morale, c'est son universalité* Elle ne serait paa obligatoire, si elle n'était pas universelle. Elle oblige, évidemment tout le monde en même temps que moi*même. Je la subis^ et je l'impose. Dès que vous faites acception des temps, des lieux, des personnes, la conscience proteste, la loi est violée. On me dit : « Tu ne tueras point! » J'entends cela parce que la règle est univers selle et absolue; mais si on vient soutenir que cette règle est bonne pour moi et non pour un autre,

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qu'elle est obligatoire aujourd'hui, sur ce coirt de terre, et qu'elle perd ailleurs son empire, elle n'est plus à mes yeux qu'un mensouge dont on veut leur* rer mon esprit, une injuste entrave imposée à ma li* berté. Tu ne voleras point! Que ce soit la règle, pourvu qu'elle nous enchaîne tous à jamais. Je veux bien vivre et mourir dans la pauvreté. Je veux bien que mon enfant manque de nourriture et de remède à la porte du riche. J'accepte la loi , si c'est une loi. Si c'est une convention et une imposture, je la foule aux pieds. On ne se sacrifie qu'à ce qui est éternel.

N'est-ce pas insulter au bon sens, à la logique, à l'humanité, que d'imposer une loi à l'homme quand il est seul, et de l'en affranchir quand il s'associe à d'autres hommes? Si je dirige ma vie privée par mon intérêt sans tenir compte de la loi morale, je serai condamné, je serai infâme; et si Ton me donne à gouverner le corps social et que je )e gouverne d'après les mêmes principes, je serai absous? La morale des grands rois sera la même que celle des voleurs de grands chemins? On pendra ceux-ci, on adorera ceux-là, et ce sera bien? 11 y aura je ne sais quel méprisable sophisme, déguisé sous le nom de raison d'État, qui aura plus* de force aux yeux d'un grand pays, aux yeux de la postérité, que la justice? Non, s'il y a un Dieu, et s'il y a une morale, il ne se peut pas que la morale ne soit immuable* La France a trente-six millions d^hommes; la Grèce en a à peine un million; Athènes était une bourgade. Ëst^e que

les chefs de cette petite république athénienne jouissaienti pour si peu, de l'impunité ? Que les défenseurs de la raison d*État nous disent combien il faut être d'associés pour avoir le droit de se railler de la vérité et de la justice.

C'est pitié de voir des hommes prendre et quitter une doctrine au gré de leurs passions , sans comprendre à quel point ils se dégradent. Tel qui con-^ damne la doctrine des deux morales, et dont la parole est sacrée dans les transactions privées, fera un parjure politique sans hésitation. Tel homme de bien qui sacrifierait sa fortune plutôt que de faire tort à un concitoyen, votera dans une assemblée pour spo* lier tout un peuple, et aura la conscience tranquille. Cependant, vienqe l'émeute, vienne la révolution, et vous les entendrez tous invoquer le droit, parler de justice et de sacrifice. Ils se souviennent de Dieu alorsy comme Timpie dans un naufrage.

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Je sais bien que Fon dit quelquefois que la justice même et l'intérêt se confondent quand il s'agit de l'intérêt de la société. C'est une proposition bien générale, et qui est à bon droit suspecte, car elle a servi à couvrir bien des infamies. Sans doute on peut prétendre que Dieu étant bon, il fait bien tout ce qu'il fait; qu'ayant jeté la société humaine sur la

terre, il la conduit et la dirige lui-même à travers le temps; que Tintérét de Thumanité ne peut pas être différent de son devoir ; et que , le genre important plus que l'individu , chacun de nous peut être sûr de faire ce qu'il doit, quand il se sacrifie au bonheur de la famille humaine. Mais la question est de savoir s'il nous est loisible de quitter ainsi le principe pour la conséquence , et si nous avons été faits pour connaître aussi infailliblement la conséquence que le principe. Or, il n'en est rien, et il suffît de regarder en nous-mêmes pour nous en convaincre. Prenons d'abord la notion du devoir que chacun de nous trouve au fond de sa conscience. Quel est le caractère propre du devoir? N'est-ce pas d'être impérieux, et 9 pour ainsi dire j invincible? 11 entraîne si visiblement le sentiment d'obligation , que c'est à ce signe surtout que je le reconnais. Le devoir est ce que je ne puis pas ne pas faire, ^ns me dégrader , sans sentir le remords. J'ai beau entasser les sophismes au profit de mes passions : dans l'exaltation même de mon plaisir, le devoir parle, et il m'arrache à la volupté coupable. Un sentiment contraire et tout aussi énergique naît spontanément de l'exercice du devoir : un sentiment de paix et de force. Je me sens dans l'ordre , en Taisant le devoir ; je me sens à ma place, je sens que je deviens meilleur, plus grand, plus digne de Dieu. Le devoir accompli est, comme la vérité découverte , une prise de possession de Têtre. Le devoir violé, comme Terreur, est un amoindris-

sèment y une déperdition de la force humaine. Voilà le devoir. Qu'est-ce que l'intérêt? Moins que rien si je le prends en lui-même : un fait, un accident; rien de général et d'universel. Il se compose de tous nos désirs y de toutes nos affections, troupe indisciplinée qui ne devient vraiment puissante que sous le joug de la justice. S'il s'agit de nous , l'intérêt change tous les aspects et nous change nous-mêmes; s'il s'agit jde l'ensemble , il n'arrive jamais qu'à des systèmes dont la valeur dépend de la force de notre esprit 9 de la nature de notre âme. Chaque homme rêve le bonheur de l'humanité en songeant à soi ; et les plus désintéressés nous rendent au moins dupes de leurs goûts et de leurs rêveries. Même quand l'intérêt est légitime y il n'en résulte rien pour lui^ sinon qu'il n'est pas nécessaire de le combattre. Et cette légitimité, qui n'est qu'une vertu négative , où la puise-t-il ? Dans la justice ; car c'est uniquement parce qu'il ne la blesse pas qu'il est légitime ; de sorte que ce n'est pas lui , l'intérêt , qui est le principe, mais la seule justice, reine et maîtresse de toute action et de toute liberté. Le devoir n'est pas un conseiller , c'est un maître. La volonté évidente de Dieu est que nous nous soumettions sans cesse à lui , dans nos sentiments, dans nos pensées, dans nos actes ^ dans l'ordre des choses privées et dans la vie publique : c'est la lumineuse colonne vers laquelle doit tendre sans cesse l'humanité , comme un navire guidé vers un phare au milieu des orageSé u In regno nati

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sumus : Deo parère libertas est^ » Âttachons-Dous donc, il le faut, à la loi morale telle que la conscience nous la montre. Â elle seule. Il est impie de la rejeter; il est dangereux et funeste de Tinterprêter. On ne doit ni limiter lautorité de la mo« raie y comme ceux qui veulent la chasser de la politique, ni l'assujettir à un système comme ceux qui, sous prétexte que la justice s'accorde avec l'intérêt commun, prennent l'intérêt commun pour règle et pour étoile, préférant 1er chances si souvent trompeuses d'un calcul à Tinflexible et inviolable avertissement de la conscience. Si une fois nous calculons, si nous pesons les chances, au lieu d'obéir purement et simplement à la loi, la passion aura beau jeu avec nous; elle se glissera dans nos raisonnements, elle nous fera voir avec ses yeux. Nous viserons à la profonde politique. Nous n'aurons plus ni assez de sens, ni assez de cœur pour rester simples et justes. La fameuse doctrine de la glorification du succès a une parenté étroite avec celle des deux morales. Touchons-la en passant pour la flétrir. Elle n'est que la théorie des deux morales transportée de la politique dans la philosophie et dans Thistoire. De même qu'en politique on abandonne la règle morale sous prétexte qu'il sortira de cette violation du devoir un grand avantage pour l'État, de même en histoire toutes les fois qu'un grand but est atteint, on couvre pour ainsi

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