‹ La libertéChapitre 7 sur 85 · Sénèque. De vita beata, cap. zy · texte numérisé non relu

Sénèque. De vita beata, cap. zy

dire de ce manteau de gloire les fautes et les crimes du début, et 1 on nous dit, on ose nous dire : « Cela était juste, malgré les prescriptions de la morale ordinaire, puisqu'on définitive cela a été grand. »

A l'aide de cette fausse maxime, des penseurs d'élite, qui ont eu le tort de considérer la philosophie non comme le principe, mais comme la conclusion de l'histoire (c'est grand'pitié quand le valet chasse le maître), ont entrepris de réhabiliter Louis XI, Richelieu, la Terreur, tous ceux qui ont fait de grandes choses par de grandes injustices. Certes,

Louis XI aux yeux de la morale était un fourbe et un traître. Il n'a connu ni l'amitié, ni la reconnaissance, ni la justice, ni l'humanité. Son premier acte politique a été de se révolter contre son père ; le grand but.de sa vie a été d'écraser la maison du bienfaiteur de sa jeunesse. Un serment, un parjure, ne lui coûtait rien. Il faisait accrocher un homme à la première branche venue, sans forme de procès, au gré de son intérêt ou de sa colère. Ses ministres passaient sans transition, de son conseil dans les cages de fer, dont il est l'inventeur. Il les y laissait pourrir. Cependant cet homme sans foi, sans justice, sans humanité, ce tyran, car jamais personne plus que lui ne mérita d'être flétri d'un tel nom, se verra réhabilité dans l'histoire, mis au rang des grands rois et presque des grands hommes, parce qu'à force de cruautés et de mensonges, il a pu ajouter quelques provinces à la carte de la France , ou parce qu'il a contribué,

dit-on, à fonder l'unité nationale en affaiblissant les grands vassaux. Richelieu a ta même fortune. Ne croyez pas qu'on le loue seulement de sa politique européenne, favorable à Tascendant de la France, ni de ses grands établissements à T intérieur : on lui sait gré 'du sang qu'il a versé et des lois qu'il a violées : tant on sent de tendresse pour l'injustice qui profite! Il est bien clair que Louis XIY, en réduisant les chefs des maisons féodales à n'être que des valets dans sa cour, a concouru, je ne dis pas à lunité, mais à la centralisation du royaume. Il est grand pour celai et même, dit-on, nécessaire ; car on ne s'arrête pas dans cette fureur d'amnistier, et on en vient jusqu'à bénir le despotisme comme un instrument de la Providence. Ces faux jugements sur l'histoire mènent tout droit à des conséquences immorales. Si Charles IX a eu tort de faire la Saint-Barthélemy, c'est parce que ce vaste égorgement n*a pas terminé les guerres de religion; bourreau, parce qu'il a échoué, grand homme s'il eût réussi. Même sentence sur Louis XIY. (Je ne parle pas ici du Louis XIY qui a vaincu et gouverné l'Europe, et qui a eu Golbert pour ministre; mais du pénitent du P. Tellier et de madame de Maintenon.) Louis XIY aurait eu raison de réVbquer l'édit de Nantes, si l'hérésie avait été dangereuse, et si les dragonnades l'avaient extirpée. Si la Terreur est maudite, c'est parce que son système et ses chefs ont trébuché dans le sang; car au fond, qu'était-élle, sinon l'application

en grand de cette doctrine de rimmolation de Ja justice à un intérêt public? En histoire le succès, en politique l'intérêt; même doctrine. C'est, sous prétexte de deux morales ^ la négation de la morale. C'est la morale chs^sée de la politique, qu'elle devrait gouverner en souveraine absolue. Peu, s'en faut, en vérité, que les théoriciens dont je parle ne nous convient à ad^iirer l'héroïsme des grands hommes qui ont tout sacrifié, et même la morale et la justice, à la splendeur d'un règne ou à la prospérité d'un peuple. Comme si un véritable bien pouvait jamais sortir du mal', ou comme si la première de toutes les grandeurs n'était pas celle du devoir accompli.

Notre jugement est si faible , et nous avons tant de peine à pénétrer jusqu'à la nature des choses, que nous nous sentons comme poussés malgré nous à les estimer par leurs conséquences, à peu près comme nous . en croyons les hommes sur parole, ne pouvant pas lire dans le fond des cœurs. Il n'y a pas d'esprit que ne fasciné le mot de victoire. Et pourtant, qu'est-ce qu'une victoire ? C'est la pluie tombée à propos ; c'est le vent qui aurait pu souffler au midi, et qui a soufQé au nord. On dit : « Bonnivet fut un mauvais général, car il conseilla la bataille de Pavie. » On pourrait peut-être dire : « Condé fut un mauvais général , car il livra la bataille de Roeroy. » Mais, soit;

1. ^Avdfpo) yàp XjP^M' ^^^^ ^^ *^ «l'^^'^ ti^jfffObW dXvtOèc ou|i.6vivai xox^. (Arist. la Politique, livre VI, chap. x, g 5. Trad. franc, t. Il, p. 2450

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laissons les vaincus subir toute leur défaite , pourvu ' qu'en calomniant leur génie, on n'attente ni à leur honneur ni à leur vertu. La loi morale existe par sa propre force ; et rien ne peut me grandir ou me flétrir, de ce qui ne dépend pas de ma volonté libre ^

Les apologistes du succès sont de deux sortes. Il y en a qui admettent la justice , et Tautorité universelle et absolue de la justice; mais ils soutiennent que la justice serait violée, si Dieu permettait icibas, même pour un temps, le triomphe d'une mauvaise cause. Ainsi la théorie du succès ne s'introduit chez eux que de seconde main. Les charmes qu'ils prêtent à la victoire et à la force ne sont qu'un éclat emprunté. D'autres, meilleurs logiciens, quoique tristes moralistes, vont plus loin dans la même thèse. Us ne se croient pas obligés de soutenir cette absurde gageure que toute cause qui réussit doit être juste. Au lieu de transformer la justice pour l'accommoder au succès, ils la limitent, ils lui font sa part. Ils lui tra« cent sa sphère d'action , afin de pouvoir se passer

^poEvepbv 8pov lourov oùx dfv noTE Aé^oijAcv, àTX* d^(iu^io€7)Ti{at(jtov ic£p\ xoXfiiv

Ixt-criSeupirciyv xa\ (ijj , v(x7]v Te xa\ ^rcov XéfovTEc \»ji^Ç. 'AXXà 7cep\ o^oS

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défaites et des victoires dont il est difficile d'assigner la cause. Ne

nous servons donc point des batailles gagnées ou perdues comme

d'une preuve décisive de la bonne ou de la mauvaise disposition des

lois : c'en est une preuve fort douteuse.... Voyons plutôt ce qu'il

nous faut penser de chaque institution en l'examinant en elle-même,

et en mettant à part les défaîtes et les victoires. » (Platon , les LoiSj

liv. 1, p. 638 A, traduction de M. Cousin, t. VU, p. 37.)

d'elle- dans les occasions solennelles. Pour ceux-là, rintérètn'apas besoin de s'appuyer sur un sophisme et de prendre un faux air de vertu. Il ne vit pas d'une vie d'emprunt , « mole sua stat. » Il tire son droit de lui-même, ou plutôt, il est au-dessus du droit. Il est la raison d'État, n Salus populi, suprema lex^ »

Mais la forte et simple loi de la justice éternelle condamne avec une égale énergie ceux qui regardent le succès comme le signe de la justice, et ceux qui le regardent comme l'absolution de l'injustice.

Ni si haut, ni si bas. Le succès n'appartient pas

toujours aux justes , et il ne justifie jamais les cou-

pables. Voilà la vérité, sans faiblesse et sans exagération. Après l'avoir constatée, après avoir établi fermement qu'il faut estimer les choses humaines par la morale, non par le profit, il est consolant de pouvoir ajouter qu'en thèse générale, et malgré des exceptions éclatantes , c'est la cause juste qui réus* sit. La Providence permet parfois le triomphe du mal y pour que nous ne puissions douter de la vie à venir , et pour que nous apprenions à nous attacher uniquement à la morale; mais gardons-nous de prendre Texception pour la règle , et de fournir une excuse aux âmes faibles en proclamant le divorce éternel du succès et de la justice. La vertu peut servir avec Epictète, ou régner avec Marc Aurèle. Ne faus-

1. c Regio imperioduo sunto; iique praeeundo, judicando, consulendo, praetores, judices, consules appellantor.... OlUs salua populi suprema lex esto. » (Cf. Cicér., De leg. lU, iii.Tr. fr., t. XXVII, p. 210.)

80D8 pas rhistoire pour fausser la morale. Ne disons pas que le succès a pour condition nécessaire Finjustice, afin de trouver dans cette prétendue nécessité le prétexte d'une nouvelle morale qui ne serait que la négation de la morale. N'augmentons pas à plaisir le nombre des victimes pour appuyer une inconséquence sur un mensonge. Tenons-nous à égale dis« tance de ceux qui, glorifient le succès, et de ceux qui nient le progrès.

flaH iepjeur» à Ui ■•■gme pM* re»p«rter , et c'est ee qal cea- ■tltwe le

Ce qui grandit à nos yeux le nombre des défaites de la vertu, ne serait-ce pas Tindignation qu*un tel spectacle nous inspire? Quand le succès et la vertu vont de compagnie, cela nous semble tout uni et tout naturel, c'est Tordre même des choses; mais les exceptions nous arrêtent, elles nous émeuvent, elles nous épouvantent. Elles restent dans nos souvenirs comme des points de repère sinistres; et ces grandes injustices qui ne sont que d'éclatantes et funestes exceptions , dénaturent pour nous le caractère de toute Thistoire.

D'ailleurs , est-on bien sûr de ne pas se tromper d'une autre manière, en confondant la fortune des hommes avec celle des principes? Voilà, par exemple, dans Athènes, Ânytus et Socrate aux prises. Qu'estce qu'Ânytus? Un prêtre des faux dieux de la Grèce,

exerçant pour quelque profit un sacerdoce méprisé, prêchant une théogonie à laquelle il ne croit pas, et qui trompe tout au plus la lie du peuple : homme sans honneur, sans considération , sans vertu y sans talent, qui attaque dans Socrate la sagesse et le désintéressement poussés jusqu'à Théroïsme. Qui remporte dans cjBtte lutte? C'est Ânytus, si vous regardez les hommes ; c'est Socrate , si voué regardez les principes. Oui, c'est Socrate, car le lendemain du jour où il a bu la cigu6, Platon et Âristote peuvent parler librement dans Athènes , et la postérité leur appartient. Descendons dans l'histoire, traversons quatre siècles. Voici le plus grand de tous les vaincus : Jésus-Christ crucifié. Les fidèles qui pleurent au pied de sa croix infâme , croient-ils que tout soit fini avec sa mort ? Ils pleurent ! mais cette défaite d'aujourd'hui est le plus grand de tous les triomphes dont l'histoire ait gardé le souvenir. La persécution de l'idée chrétienne commence à cette croix, et elle dure quatre siècles. Dans ces prétoires où les apôtres sont traînés les mains liées, dans ces cachots où ils luttent contre la faim, dans ces arènes où on les expose aux bétes, dans les catacombes où' ils cachent leurs mystères et leurs espérances , croient-ils donc le Christ vaincu , parce qu'ils meurent? Attendez encore, et vous allez voir luire la première aurore de k liberté. Comment sera-t-elle saluée dans le monde? Apparemment par des cris de joie? L'esclave qu'on veut afiEranchir va porter en

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triomphe ses libérateurs ? Hélas ! les déraites sont de tous les jours, et le succès n'arrive qu'après bien des siècles. Il coûte des siècles d'attente, il coûte du sang; mais il arrive.

Quand une cause est juste, il faut tôt ou tard qu'elle triomphe*. Voilà le vrai, le définitif ^ Cela n'empêche pas l'obstacle d'exister. L'obstacle, il y en a de toutes sortes : Tignorance , la force brutale, l'espace, le temps, tout ce qui nuit, tout ce qui arrête. Ceux qui font un si grand étalage des succès de César croient que César est quelque chose , mais César n'est rien, 11 n'y a que le principe , il n'y a que l'idée qui importe. Prenez l'histoire par ce côté-là, et vojus ne verrez pas de si fréquents di-vorces entre le succès et la justice.

L'unique, règle de la liberté , c'est le devoir ; la loi constante, la loi consolante de l'histoire, c'est le succès de la cause juste. Il ne faut pas remplacer l'avertissement de la conscience par un système et regarder le succès comme (e signe de la justice; et il ne faut pas, même en succombant, douter de la vertu , et du triomphe futur de la vertu. Si la bataille dure longtemps , Tarmée qui sera victorieuse le soir , peut perdre des soldats à toutes les heures de la journée. Loin de se nuire , ces deux doctrines ,

^opTu^v. c Non, certes, la vertu ne ruine pas celui qui la possède, la justice n'est point un poison pour l'État. » (Arist., Politique , livre Ul, chap. VI, g. 1. Trad. fr., t. I, p. 263.)

nées de laïnême pensée, se fortifient Tune Tautre; car la première donne de la sûreté à la décision , et la seconde de la douceur au sacrifice.*

Le plus grand bienfait de Dieu et la plus chère consolation de la vie, c'est cette souveraineté paisible et incontestée de la conscience morale, en dehors de nos dissensions et de nos systèmes. Dans nos temps agités 9 où les petites révolutions se succèdent dans la grande , à quoi voulez-vous attacher vos espérances? Les partis mêmes se divisent et tombent en poussière. Les hommes politiques 8*entr'égorgent dans un même parti comme des forçats rivés à la même chaîne. Ce ne sont que défections, trahisons. Cl^acun s'élève un autel. Le dévouement devient suspect, parce qu'il profite. Les hommes vantent leurs sacrifices pour en être payés. Ils s'avancent pour qu'on les loue. Ils rampent pour arriver au commandement. On risque d'avoir aidé une ambition en croyant donner sa vie pour une idée. On croit au dévouement , à la vertu , à la fermeté des convictions; et l'on se voit soudain réveillé par d'abominables apostasies. Ceux qui restent fidèles à leur parti , plus honnêtes sans doute , ne restent pas toujours fidèles à leurs idées. Ils se promettent de profiter de leur chute pour changer de conduite et de principes s'ils reviennent au pouvoir. En dehors de la politique , l'anarchie est la même : il n'y a pas de grande école ni de grande passion dans les arts ; la philosophie est entraînée par une sorte de mode vers

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un panthéisme mal défini : triste refuge pour des âmes tourmentées; en histoire^ on sacrifie tout à ]*érudition , souvent à une érudition nécessairement stérile , et si l'on fait encore un peu d'histoire gé« nérale, c'est pour plier les faits et les théories aux exigences de partis sans grandeur. Ces dernières années ont yu éclore , à défaut d'école , une petite secte d'esprits ingénieux , subtils et indifférents qui se font gloire de tout connaître, de tout critiquer et de n'être gênés par aucun préjugé , c'est-à-dire au fond par aucune croyance; qui extraient , pour ainsi dire , la quintessence des systèmes et les réduisent à une sorte de poésie dont ils aiment le sens général sans y adhérer trop expressément j et sans prendre d'ailleurs aucun souci des détails : épicuriens de la science^ qui jouent avec les idées, et rendent le scepticisme contagieux en l'entourant de l'appareil de l'érudition et des charmes du style , et en lui donnant , par intervalle , à force d'éclectisme et de belle indifférence j les apparences et l'air d'autorité d'une doctrine.

Le remède à cette misère des écoles , à cet abaissement des systèmes , à cette invasion de l'indifférence y c'est-de se rattacher avec énergie à la morale, et à cette élite de cœurs généreuii: , d'esprits vaillants, écrivains, hommes publics, vieillards éprouvés dans les luttes de la vie, jeunes hommes aux convictions ferventes, qui, divisés sur des points de détail, s'accordept sur l'honneur et sur la vertu, et sont au

milieu de nous , par leurs mœurs plus encore que par leurs doctrines, comme une protestation vivante contre les envahissements de la corruption et du scepticisme. Â leur exemple , à leur suite , ravivons dans nos cœurs les mâles doctrines du stoïcisme, épurées par la pensée chrétienne. Prenons le devoir pour règle de nos jugements et de nos actes. Dans la vie privée, aimons-le surtout quant il vient accompagné dé sacrifice, parce qu'il est alors plus sûr et plus grand. Datis la vie publique, jugeons tout , décidons de tout par cette lumière : Futilité, le profit, même l'utilité la plus générale ne doivent venir qu'après. Exagérons la probité : c'est une belle sorte d'exagération , dont on n'a pas encore abusé. Sachons préférer à certaines victoires une noble défaite. Comptons sur Tavenir; introduisons l'immortalité dans nos calculs. Si le sentiiHent de l'immortalité pénètre dans cette société, on s'y accoutumera du même coup aux longues échéances. Nous ne sommes pas de simples usufruitiers, si notre âme est immortelle, si notre cause est éternelle. Creusons stoïquement le sillon dans lequel les révolutions pourront ensevelir nos os , mais avec la pensée que la récolte ne sera pas perdue.

Quand même il serait vrai que le devoir fât en tout temps un sacrifice pour les hommes et pour les peuples , il faudrait encore embrasser le devoir, parce que tout est préférable à une prospérité mal acquise. Même dans l'absurde hypothèse de la séparation constante du succès et de la justice , c'est la

justice qui serait la bonne part. Heureux les peuples, heureux les hommes 'qui n'ont pas à rougir de leurs succès I La loi est la loi ; il faut en tout temps lui obéir, coûte que coûte. C'est n'être pas assez honnête que d'avoir seulement hésité devant un devoir austère. Celui qui ne sent pas dans sa conscience qu'il préférerait mille fois le rôle de Caton à celui de César doit se défier de son cœur I

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