‹ La libertéChapitre 84 sur 85 · Horace , Sat.^ liv. If, sat. II, v. !02 et sqq · texte numérisé non relu

Horace , Sat.^ liv. If, sat. II, v. !02 et sqq

cœur à sa place, et qui se croit quitte envers l'humanité souffrante pour quelques sacs d*écus qu elle lui donne sans la regarder.

Est-ce à dire qu'il faut s'en remettre aux efforts in-r dividuels et renoncer à l'assistance publique? Non, puisque l'État a aussi des devoirs, et puisque la charité privée est en effet mal réglée, insuffisante. Que l'État donne d'abord ce qu'il doit donner , et qu'il donne ensuite tout ce qu'il peut donner. Sachons seulement que cela ne nous dispense de rien ^

L'État, dis-je; mais entre l'État et l'individu, il y a la commune. Voilà une des grandes occasions de la commune» un de ses grands rôles. Ce sera un noble spectacle quand il y aura entre toutes nos communes une émulation de bienfaisance, quand elles seront plus fières de leurs ouvroirs, de leurs hôpitaux, de leurs écoles que de leurs routes et de leurs monuments. Je ne puis oublier, je ne dois pas méconnaîti*e que l'association privée commence à se réveiller en France. Qu'elle soit deux fois, la bienvenue, si elle relève l'esprit public et si elle commence -à le relever en répandant des bienfaits ! En vérité, pourquoi tant d'inertie avec tant de misère? Pourquoi n'y a-t-il pas dans toutes les villes des asr^ sociations rivales : la belle rivalité, que de lutter à qui donnera le plus ! à qui se sacrifiera le plus ! Où ètes-vous, jeunes gens? Et vous, femmes, que faites-

1. Relisez le rapport de M. Thiers sur l'assistance publique.

VOUS de votre vie, et de votre cœur, et de vos larmes ? Âhl Dous nous défiona trop de nous-mêmes, nous ne savons pas vouloir, nous n'avons pas l'habitude de nous associer j l'habitude d'agir. C'est cela qui nous manque^ et non pas le cœur.

Au fond, les discussions passionnées qui s'élèvent si souvent contre l'ordre social ne roulent ni sur les malades ni sur les invalides. Il y jurait tout au plus là une question de degré; à quelque parti qu'on appartienne, on est toujours porté à rendre l'assistance efficace et généreuse, et quand on se retient, c'est pour un motif d'équité et d'humanité, pour ne pas décourager les familles de l'accomplissement d'un devoir filial, ni les travailleurs de la prévoyance. La querelle roule en réalité sur la misère des hommes valides. Les réformateurs radicaux demandent pour eux, comme un droit, que TÉtat intervienne pour faciliter Içur travail quand l'industrie privée leur en fournit, et pour leur procurer du travail dans les chômages L'assistance publique peut-elle aller jusque-là? Le doitelle? Voilà le véritable point du procès; sur tout le reste, on se mettrait d'accord.

Eh bien ! l'État, à défaut de la famille, doit l'éducation primaire et l'apprentissage, c'est-à-dire ce qui met l'homme en possession de son activité, ce qui le rend capable de faire vraiment œuvre d'homme dans le monde. Une fois armé par ce premier secours, le combattant doit subir ses chances, et l'État n'a plus envers lui que de ces sortes de devoirs qui, n'étant

pas de stricte justice, ne créent pas de droit. L'argent dont rÉtat dispose, il le prend dans la bourse de ceux qui possèdent, et ceux qui possèdent, possèdent par leur travail ou par le travail de leurs auteurs. Tant qu'il s'agit des victimes de Tordre social, il y a une dette d'équité : l'État frappe un impôt sans hésitation; c'est juste y c'est nécessaire; quand il faut venir en aide aux impuissants et acquitter la charge commune de Thumanité, rien de plus clair encore, les valides payeront pour les invalides. Mais s'il est question de corriger les mauvaises chances de la fortune, ou même, comme dans un grand nombre de cas, de grever le travailleur et l'économe au profit de l'oisif et du négligent, la propriété privée reprend tous ses droits, et l'État ne peut plus lui forcer la main par l'impôt. C'est à lui de prendre, dans l'intérêt commun, des mesures qui préviendront les crises ou en répareront les désastres. S'il va jusqu*à distribuer des secours individuels, ou à créer du travail (un travail inutile) dans un but d'assistance , il ne peut le faire que du consentement exprès des imposés, dans une mesure restreinte, pour ne pas donner une prime à la paresse et à l'inhabileté, et en conser-' vant la liberté de son action vis-à-vis de ceux qu'il secourt, parce que le devoir qu'il accomplit est un devoir d'humanité, et non un devoir de justice.

Non- seulement la communauté ne doit rien à titre de dette aux valides que les chances du travail ont maltraités, ou qui ont succombé par leur propre faute, maiselle

doit prendre garde de ne pas créer un mal général en guérissant des maux particuliers. C'est ce qui arriverait inévitablement, si les valides pouvaient compter sur d'amples secours, dès que la détresse viendrait les atteindre. Cette sécurité ôterait son aiguillon au

travail; ce serait une prime assurée à la paresse : il serait déplorable d'avoir employé les ressources communes à un pareil résultat, d'avoir prélevé sur l'épargne, produit du travail, la solde et l'encouragement del'oisiveté. Au moyen âge, les moines ouvraient les portes du couvent à certaines heures, et donnaient à tout venant de l'argent, des habits, de la nourriture; ils soulageaient bien des misères sans doute ; ils en créaient peutrètre autant qu'ils en soulageaient. La moitié de ces mendiants auraient pu labourer et féconder cette terre sur laquelle ils pesaient^ grâce à cette distribution inintelligente des ressources communes. L'aumône donnée aux valides désintéresse le travail, et par conséquent le diminue ; une aisance excessive donnée aux invalides et aux vieillards, décourage l'épargne, et nuit au sentiment de la famille. On s'en repose sur la société : sur la sportule, sur l'hôpital, sur le dépôt de mendicité, moitié hôpital moitié prison. Le vagabondage devient une condition sociale, avec son triste cortège d'impuissance et d'apathie. Si la bienfaisance privée est tenue de mesurer ses bienfaits, afin de les étendre ; de guérir les maux inévitables, de manière à ne pas produire un mal moral par la guérison d'une misère physique :

combien ce devoir est encoye plus sérieux pour l'assistance publique, qui distribue un argent prélevé sur les besoins de la communauté? Le devoir de donner n'est pas plus impérieux, que celui de donner à propos. On peut dire en maxime générale que si l'assistance publique agit de manière à faciliter le travail et l'épargne, elle diminue les n^isères privées, et augmente la masse du travail commun ; et que si elle agit de manière à faciliter l'oisiveté et, l'incurie, elle crée plus de misères qu'elle n'en soulage, et diminue le travail commun, et par conséquent le capi« tal commun. Cette redoutable fonction sociale, selon la manière dont on la dirige, peut créer des ouvriers, de la richesse, de la liberté; ou des mendiants, et de l'esclavage. Il faut avoir des hôpitaux, mais surtout il ne faut jamais oublier qu'une école primaire, uneécole d'apprentissage, une caisse d'épargne, rendent plus de service qu'un hôpital. Les sectaires qui disputent le salaire du laborieux sous le prétexte que l'égalité des besoins crée l'égalité des droits, commettent un vrai sacrilège quand ils invoquent le nom du travail, dont ils sont les éternels ennemis.

Sans doute, il est profondément douloureux de penser que le luxe côtoie la misère. Chaque siècle apporte de nouveaux raffinements aux jouissances des riches; la misère se ressemble toujours à elle-même. Elle s'appelle le froid et la faim. En sortant d'une de ces caves où les villes manufacturières entassent des familles dans l'humidité et les ténèbres, non pour y

vivre, mais pour y moimr lentement, si Ton entre dans un palais aux vastes et joyeuses fenêtres, aux tentures splendides, Tâme se sent plus oppressée de cette magnificence que de ce dénûment; elle ne peut voir sans effroi ces deux conséquences extrêmes du principe de la propriété ainsi rapprochées. C'est Texcuse des théoriciens qui ont pris à tâche d'ébranler cet éternel fondement des sociétés humaines , et c'est leur arme la plus redoutable. Ils n'ont pas même besoin d'être éloquents pour nous troubler et nous faire frémir; une liste de chiffres leur suffit, la statistique d'une ville industrielle. Quand vous passez dans les rues de Manchester, approchez>vous du soupirail d'une cave, et voyez au fond toute cette famille épuisée et grelottante ; ceux-là sont les heureux. Il y a derrière eux, une autre cave, où pénètre à peine un rayon du jour ; et une autre encore plus loin, ô mon Dieu, un cachot où Ton n'oserait pas jeter un assassin! Et pourtant ils travaillent! Et il y a des parcs de plaisance, en Angleterre, où l'immense ville de Manchester entrerait tout entière avec ses usines et son peu pie de travailleurs affamés ! Ouvrez à Londres les tables de mortalité, et vous verrez qu'à White- Chapel, où grouille l'infime populace, la vie humaine a deux fois moins de durée que dans le quartier des lords ! Quand on étale de pareils contrastes sous les yeux de ceux qui souffrent, on ne peut raisonnablement compter qu'ils resteront calmes, en pleine possession de leur jugement et de leur cœur. Tous les

jours de la vie, on calomnie pour bien moins la Providence.

Mais il né s'agit pas d'exciter les passions; il s'agit de savoir ce qui est vrai et ce qui est juste. Ces misères sont réelles , affreuses, redoutables; Tbumanitéy la prudence , commandent impérieusement d'y remédier; les riches n'ont pas de devoir plus pressant, l'État ne doit pas avoir de sollicitude plus ardente. S'il y a des hommes assez durs pour calomnier la misère y assez ignorants des conditions de la vie pour croire qu'on ne tombe jamais que par sa faute, assez rigoureux dans le maintien d'un droit impitoyable pour refuser à l'État le droit d'avoir des entrailles, ce n'est là, grâce , à Dieu, qu'une minorité infime; la société tout entière repousse, condamne ces désolantes exagérations ; elle se porte avec une ardeur * chaque jour croissante vers toutes les améliorations que le cœur conseille et que la raison approuve. Elle perce des rues, elle assainit les ateliers et les logements, elle fonde des- hospices, elle ouvre des écoles et des asiles, elle distribue des outils^ du crédit; elle couvre d'or toutes les listes de souscriptions que la bienfaisance lui présente. S'il y a plus encore à faire, comme je le crois, comme c'est ma foi , s'il reste à généraliser Tinstruction , à faciliter l'apprentissage, à émanciper le travail de .quelques prohibitions désormais inutiles et par conséquent injustes , la loi n'est pas immuable ! Il n y a que les principes fondamentaux de la société qui ie

5i0 LA FAMILLE.

soient. Il ne faut pas écraser un principe sous Tiniquité des applications qu'on en a faites. Aujourd'hui même, dans les États à esclaves, un planteur a des hommes dans ses troupeaux. Est-ce un argument contre la propriété ? non ; mais contre la loi , qui a étendu le droit de propriété à ce qui ne pouvait être vendu ni acheté sans sacrilège. Nous ne défendons pas toutes les lois; il y aura toujours parmi les hommes un pouvoir législatif, parce que leurs institutions auront toujours besoin d'être améliorées. Nous disons seulement que la propriété en elle-même, dans son essence, indépendamment des diverses législations , que la propriété transmissible est juste , équitable , nécessaire à la liberté , au travail; et nous en concluons que , quand l'État distribue sous-le nom d'assistance l'argent de ceux qui possèdent à ceux qui ne possèdent pas, il fait un don, quoi qu'on en dise, et non une restitution. Nous opposons le droit du travailleur à ces réclamations passionnées, qui ne veulent voir dans la propriété qu'une usurpation, et dans l'Etat, que la force mise au service d'une spoliation, une féodalité nouvelle plus oppressive que l'ancienne.

C'est à ces prétentions folles que la raison répond avec assurance : Non, la propriété n'est pas une invention des législateurs. Les législateurs la consacrent et la garantissent; mais c'est la justice, c'est la nature qui la fonde. La propriété est le fruit légitime du travail; elle en est la représentation, l'expression;

CHAP. II. —LA LIBERTÉ DU CAPITAL. 5il

elle en est le stimulant, elle en est Tinstrument nécessaire. C'est violer la justice éternelle que de violer la propriété. C'est ôter à rouvrier son œuvre, au travailleur son salaire. C'est couper Tépi que le labou^ reur a semé, chasser Tarchitecte de la maison qu'il a construite ; c'est arracher à l'orphelin les fruits de la sollicitude et de la tendresse paternelle. C'est outrager la liberté dans sa source, car c'est en arrêter le développement et en voler le produit. C'est mettre Thumanité au hasard entre l'état sauvage et le despotisme ; en tous cas, e'est la livrer pieds et poings liés à la force, car c'est faire du pouvoir central le maître de notre travail, de notre vie privée; c'est lui mettre dans la main le cerveau et le cœur de chaque homme. Le droit de propriété est trois fois sacré, trois fois inviolable, car il représente le travail, la liberté et la famille.

Vous ne nous opposez que l'égalité et la faim. La faim! c'est un argument cruel; nous verrons si vous avez seul le droit de vous en servir. L'égalité I c'est un grand mot, aussi grand que la liberté. L'égalité, cela ressemble à la justice ! Mais voyons quelle est votre égalité. C'est l'égalité de Procuste. Une égalité mathématique, par conséquent oppressive, car elle est contre nature ; l'égalité entre Newton et un idiot, entre un travailleur et un débauché, entre saint Vincent de Paul et un assassin^ ! Une égalité chimérique,

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