AU LECTEUR
Je dédie cet opuscule à tous les esprits honnêtes qui aiment la vérité et qui la cherchent sincèrement. Je ne l'ai point fait pour les gens passionnés, pour les hommes de partis. Il s'adresse uniquement aux chrétiens dévoués de cœur à l'Eglise et qu'une étude un peu approfondie de ces difficiles matières préservera plus efficacement des erreurs qui ont cours aujourd'hui.
Cet opuscule est un petit préservatif, tonique et fortifiant, contre l'épidémie qui atteint tant d'esprits d'aiJ leurs honnêtes. C'est une exposition de doctrine très-simple, et, si je ne m'abuse, tout à fait conforme à la saine théologie et à l'esprit de l'Eglise. Comme la question de la liberté touche à tout, et comme noire temps a vu naître, à son sujet , une foule de théories non moins erronées que dangereuses, il me semble très-important d'avoir, sur ce point de doctrine, de solides principes et des lumières précises. C'est là ce que j'ai tâché de résumer en ces quelques pages. Elles auraient pu ôlre écrites il y a trente ou quarante ans; mais comme la vérité est de tous les temps, la vérité sur la liberté est bonne à dire aujourd'hui comme hier, comme
avant-hier; au dix-neuvième siècle comme au moyen âge.
Tout le monde croit connaître la question de la liberté; au moins, tout le monde en parle. Est-ce parce qu'on l'a étudiée? Hélas! on n'en parle que parce que tout le monde en parle, et parce que, de nos jours surtout, on ne peut guère n'en pas parler. De longues études, des discussions très- sérieuses, m'ont convaincu que, parmi ceux-là môme qui en parlent le plus, il y en a bien peu qui se donnent la peine d'approfondir ce grave sujet. Pour moi, sans me flatter d'avoir levé toutes les difficultés, je puis du moins me rendre le témoignage d'avoir cherché la vérité avec grand amour et sans parti pris, et d'apporter ici aux difficultés qui se présentent ordinairement une solution capable de satisfaire et la foi et la raison.
Je demande au lecteur sa bienveillance et son attention la plus sérieuse; et, au bon Dieu, sa meilleure bénédiction pour le cher lecteur et pour le pauvre auteur.
2 février 1869, en la fête de la Purification de la Très* Sainte ,Vierge.
Sur «lual terrain il Mt néoesMire de porter et de
Avant tout, il faut bien s'entendre. Nulle part peut-être, il ne se rencontre autant de malentendus, que dans les discussions relatives à la liberté.
Parlons-nous de la liberté à des rationalistes, à des libres-penseurs? ou bien, est-ce entre chrétiens, entre catholiques que se traite la question? la discussion devra être tout au* tre; car, chez le libre-penseur, le mot de liberté n'a pas du tout le même sens que chez le catholique. Dès lors, point de base commune; impossible de raisonner.
Le libre-penseur porte et maintient la discussion sur le terrain de la simple raison et de l'ordre naturel; et franchement, on ne peut lui
i . . LA LIBERTÉ.
demander autre chose. Le catholique, au contraire, unit nécessairement la lumière de la foi à celle de la raison. Tordre surnaturel à Tordre naturel; or, ni la foi, ni Tordre surnaturel ne font autorité pour son adversaire. 11 n'y a pas moyen de s'entendre, et c'est ce qui arrive dans les débats publics auxquels nous assistons depuis bientôt un siècle.
Qu'on le sache bien : la grande question de la liberté, telle du moins qu'elle est posée dans le monde moderne, est une question essentiellement relative, qui ne peut se résoudre directement et par elle-même. Pourquoi cela? Parce qu'elle est subordonnée à la solution d'un autre problème encore plus fondamental, à savoir la connaissance certaine de la vraie destinée de Thomme et de la société. Avant tout, il faut examiner et résoudre cette question-là; sans quoi on bâtit sur le sable, on attelle la charrue devant les bœufs, on tente Timpossible.
Or, personne ne le contestera, la religion chrétienne apporte au monde, sur le problème de la destinée de Thomme et de la société, une solution très-précise, très-catégorique et trèsabsolue ; solution telle que si elle est vraie, elle est seule vraie.
Donc, avant de discuter sur la liberté avec qui que ce soit, il faut s*enquérir si celui à qui Ton parle est catholique ou non. S'il Test, la
discussion peut commencer à coup sûr; et, si de part et d'autre on est sincère, on pourra bientôt s'entendre. S'il ne Test pas, il faudra, si Ton ne veut perdre son temps et sa peine, lui prouver préalablement les trois grandes vérités qui portent l'homme et le monde : l'existence d'un Dieu personnel, Créateur et Providence; le fait divin de la révélation, et principalement, la divinité de Jésus-Christ ; la mission divine de l'Eglise catholique et l'autorité doctrinale du Souverain-Pontife, Vicaire du Christ et chef de l'Église. Tant que vous n aurez point amené votre contradicteur sur le terrain de la vérité catholique, vous n'aurez rien fait, et toute discussion logique, sérieuse et fructueuse sur la liberté, demeure impossible. Le seul succès que vous pourrez avoir auprès de lui sera un succès d'estime ; vous pourrez facilement, s'il est loyal, lui faire avouer que vous êtes parfaitement logique, et que vos conclusions sont non-seulement raisonnables, mais vraies et seules pratiques si (ce qu'il n'admet pas) l'Église catholique est vraiment l'Envoyée de Dieu au milieu des hommes. Mais ce succès ne touche en rien le fond même 4e la discussion. Dans ce petit travail, c'est donc sur le terrain catholique que nous nous plaçons. Nous parlons entre chrétiens, et no;is supposons absolument démontrées comme vérité évidente.
comme point de départ indiscutable, l'autorité enseignante du Saint-Siège et Tobéissance pleine et entière due à tous le^ enseignements de l'Église.
Que si le lecteur ne veut point dès Fabord accepter cette base, je lui demande de fermer un livre qui ne s'adresse point à lui et dont il ne peut encore porter la doctrine. S'il est de bonne foi, s'il cherche sincèrement la vérité sur la liberté, qu'il aille trouver d'abord quelque prêtre distingué, quelque docte théologien; qu'il lui demande, avec droiture et simplicité, les preuves si lumineuses des trois grandes vérités que nous venons de dire* ; à cette enquête et à ce travail de son esprit, qu'il joigne la prière, pour obtenir la grâce de la foi ; et, quand il sera devenu catholique, qu'il vienne à nous, qu'il prenne, qu'il lise et qu'il conclue. Rieii de plus raisonnable, ce nous semble; rien de plus logique.
* J'oserais lui recommander en particulier la lecture réflé chle de VArt de croire et des Études philosophiques sur te christianisme, par M. Auguste Nicolas.
De certaines libertés tout à fait indifférentes qui n'ont
rien à faire ic*.
Saint Thomas, grand et profond penseur s'il en fut, donne de la liberté en général, deux définitions très-exactes qui s'appliquent à tout. Il dit d'abord, que la liberté consiste à pouvoir agir ou ne point agir; et, quand on agit, à être maître de son acte*.
Par le seul fait que nous avons le libre arbitre, et que nous ne sommes point des machines, nous jouissons de cette liberté générale. Elle s'applique à tout le détail de nos actes, et elle peut être parfaitement indifférente, au point de vue chrétien. . Ainsi, je fais acte de liberté, lorsque le matin je mets un vêtement au lieu d'un autre, uniquement parce que cela me plaît ainsi; lorsque, sans y être obligé, je m'applique à tel ou tel travail; lorsque je vais me promener dans telle ou telle direction, etc. La vie est remplie de ces
' Libertas est potcstas agendi vel non agendi ; potentia s aclus. (Sum. Theol.)
LA LIBERTlS.
actes de liberté, qui ne sont en eux-mêmes ni bons ni mauvais ; néanmoins, ils doivent toujours se régler sur les lois imprescriptibles du bon sens, de la droite raison et de la conscience.
Saint Thomas dit encore que la liberté est la puissance de choisir les moyens capables de nous faire atteindre notre fin. Du moment que je raisonne un acte, cet acic a une fin ; je le pose dans un but quelconque. Je suis libre, lorsque j'ai la puissance de prendre les moyens de réaliser la fin, le but que je me propose ; que ce but soit bon ou mauvais, peu importe, je n'en suis pas moins libre. S'il est mauvais, j'abuse d'une puissance que Dieu m'a donnée; s'il est bon, j'en use selon la vérité, selon l'ordre. S'il n'est ni bon ni mauvais, au point de vue chrétien, l'exercice de ma liberté demeure un de ces actes indifférents dont nous venons de parler. Ainsi, lorsque. voulant aller faire une visite, je prends un chemin au lieu d'un autre, ou bien lof'sque je prends une voiture pour arriver plus vite.
On comprend facilement qu'au point de vue qui nous occupe ici, il n'est pas question de ces mille et une libertés purement naturelles, tou à fait indifférentes.
Après avoir écarté la paille, arrivons au froment, à la liberté, telle qu'on la discute au-
jourd'hui dans le monde, et telle que nous allons l'envisager ici.
Conbieii est complexe la vraie notion de la liberté.
La liberté est donc, en général, « la puissance de prendre les moyens d'atteindre sa fin. » Par la /in, nous n'allons plus entendre une. fin quelconque, mais bien la fin véritable, légitime et suprême que Dieu assigne soit à l'homme, soit à la société. C'est ce qu'on appelle la fin dernière. C'est le but de l'existence d'un être, le but auquel tout doit se rapporter dans sa vie.
Ainsi circonscrite, la définition de saint Thomas va nous donner la notion véritable, la notion chrétienne de la liberté ; j'entends la liberté individuelle et sociale, qui seule fait l'objet des discussions actuelles entre catholiques.
Cette notion est très-complexe, ainsi qu'on va le voir, et c'est pour cela qu'elle est très-difficile à exposer clairement. Avant tout, elle reposé sur la notion de la vraie fin ; puis, sur la notion des moyens qui peuvent nous con-
duire à cette fin ; puis, sur le pouvoir de prendre ces moyens, et sur l'absence des obstacles , soit intérieurs soit extérieurs, qui pourraient entraver ce pouvoir ; ou bien, si ces obstacles existent, sur la possibilité d'en triompher.
Tout cela entre dans la notion essentielle de la vraie liberté.
Du premier élément de la notion de la liberté, qaî est la connaissance de la fin dernière et surnaturelle.
Nous ne saurions trop le répéter : la grande affaire pour bien comprendre la question de la liberté, c'est d'abord de connaître sûrement la fin pour laquelle la liberté nous a été donnée. 11 en est de la liberté comme de la parole: la parole est une puissance, bonne et très-bonne en elle-même, dont on peut abuser, ihais qui nous est départie uniquement pour dire la vérité et pour exprimer tout ce qui est bon, juste, aimable; la fin, la vraie fin du don de la parole, peut seule nous faire comprendre son usage légitime ou illégitime.
Il en est ainsi de la liberté. Pour pouvoir en parler pertinemment et savoir quel en est le
LA LIBERTÉ. il
seul usage légitime, il faut connaître nettement la fin pour laquelle Dieu nous Ta donnée, ou, ce qui revient au même, la fin pour laquelle nous sommes créés et mis au monde. Un homme qui ne sait pas quelle est la vraie fin à laquelle il doit tendre, dans l'ensemble et dans le détail de sa vie, ne peut pas savoir et ne sait pas ce qu*est la vraie liberté. S'il en parle, il ne sait ce qu'il dit. Il ressemble à un voyageur qui ne sait oii il doit aller, et qui voudrait néanmoins affirmer qu'il est ou qu'il n'est pas dans le bon chemin. La première condition pour parler avec assurance du bon chemin, n'est-elle pas évidemment de savoir où l'on doit aller ?
Or, l'Eglise nous enseigne que la fin dernière de l'homme est de connaître, de servir et d'aimer Dieu, et par ce moyen d'arriver à la vie éternelle ; et quant à la société, soit religieuse, soit civile, soit domestique, elle nous enseigne également que Dieu en est l'auteur, qu'il >les veut toutes trois unies et subordonnées, et que chacune d'elles, quoique entièrement distincte des deux autres, a pour fia suprême, pour mission principale, d'aider les hommes dans l'œuvre de leur salut. La société est, en effet, pour l'homme ; et non point l'homme pour Ja* société.
Donc, à ce premier point de vue de la notion
1i LA LIBEUTÉ.
de la fin, la liberté est avant tout pour chaque homme le pouvoir d*alteindre sa un dernière, de sauver son âme et de se sanctifier, en connaissant, en servant et en aimant son Dieo.
Pour une société quelconque, la liberté est le pouvoir de réaliser, d'abord sa fin principale et suprême, en aidant les individus qui la composent à se sanctifier et à se sauver; et ensuite sa fin spéciale, directe et immédiate. — Voilà le premier élément de la notion véritable et chrétienne de la liberté.
J'appelle sur ce point toute Taltention du lecteur ; d'autant plus que la tendance de notre siècle n'est pas seulement, comme à toutes les époques, d'oublier la fin surnaturelle de l'homme et de la société, mais encore d'en faire systématiquement abstraction. On voudrait séparer ce que Dieu a uni ; on voudrait constituer deux ordres séparés et indépendants, l'un purement naturel, extérieur et politique, l'autre pwement surnaturel, invisible et spirituel : de là deux causes qui produisent la même erreur ' en matière de liberté, et qui empêchent de distinguer logiquement la liberté de ce qui en est l'indigne contrefaçon, à savoir la licence.
La connaissance de la fin dernière, de la fin surnaturelle de l'homme et de la société est la condition indispensable pour éviter cette désastreuse confusion.
Dit second élément, qni est la cottneieeance
des moyene.
Pour parler raisonnablement de la liberté, il faut, en outre, connaître avec certitude les moyens qui peuvent conduire soit l'homme, soit la société, à i^ fin dernière. « Qui veut la fin, veut les moyens, » dit le proverbe; Tidée de la fin appelle nécessairement la notion des moyens sans lesquels cette fin est irréalisable. A quoi bon savoir ou Ion doit tendre, si Ton ne sait pas comment y arriver?
Or, rÉglise nous enseigne encore de la part de DiED quels moyens doivent prendre et Tindividu et la société pour réaliser leur fin dernière. Elle enseigne à Thomme et à la société ce qui est bien et ce qui est mal, ce qui mène à la fin et ce qui en détourne, ce qui est juste et ce qui ne Test pas. Son enseignement à cet égard est clairet précis ; de plus, il est infaillible ; et c'est à sa lumière que la raison naturelle elle-même doit marcher.
Ces moyens sont innombrables; iljs font l'objet de tout renseignement moral et social de TÉ-
glise; ce sont, par exemple, les règles du Décalogue, la doctrine catholique sur les vertus, privées ou publiques ; sur les devoirs d'état, sur l'usage légitime de l'autorité, sur tous les droits et tous les devoirs. C'est encore la doctrine sur les sacrements, sur le culte, individuel ou social, qui doit être rendu au Seigneur ; en un mot, sur tout ce qui peut, directement ou indirectement, procurer le salut des hommes et le bien public.
La connaissance des moyens à prendre pour atteindre la fin dernière est Honc, pour chacun de nous et pour la société en général, le second élément de la notion de la liberté.
Du troisième élément, qui est le pouvoir de |»*endre les moyens d'atteindre la fin.
Connaître la fin et les moyens, cela suffit pour pouvoir parler avec justesse de la liberté; mais ce n'est pas tout : la liberté est chose pratique, et s'il faut la bien connaître, c'est uniquement pour pouvoir la bien pratiquer. Au fond, la libeçlé, c'est la vie même ; c'est, dans l'ensemble comme dans le détail, l'exercice du don
par excellence, du don de la vie ; c'esl-à-dire de la puissance de penser, de vouloir, d'aimer, de choisir, d'être soi-même, et d'accomplir en toutes choses la volonté de Dieu.
Or, ce pouvoir peut être entravé par mille obstacles. Obstacles du dedans, obstacles du dehors ; obstacles qui proviennent des passions, de la faiblesse, de l'inconséquence, de Ja malice des hommes ou de leur bêtise. Pour qu'un homme, pour qu'une société soit pleinement libre, il faut, ou bien que ces obstacles n'existent point, ou bien qu'on ait la force d'en triompher. En ce monde, par suite de la corruption de la nature humaine, la liberté rencontrera, toujours plus ou moins d'obstacles; et c'est pour cela que, dans l'état d'épreuve, elle n'est Jamais parfaite.
Ici, ce n est plus par l'enseignement, mais par le don surnaturel de la grâce que Dieu et son Église viennent au secours de la faiblesse humaine et apportent aux individus et aux sociétés la force de surmonter ou d'écarter tous les obstacles.
Voilà donc le troisième élément essentiel de la notion de la liberté. — Avions-nous raison de dire que la notion de la liberté était trèscomplexe?
Avions-nous également raison de ^ire en commençant, que cette question était essen-
tielleinent relative et subordonnée au triple problème fondamental autour duquel le monde s'agite depuis quil existe: Y a-l-il un Dieu qui a tout créé, qui gouverne tout et à qui toute créature doit obéir? — Ce Dieu s'est-il révélé directement aux hommes, et Jésus-Christ est-il vraiment le Fils de Dieu et Dieu lui-même? — L'Eglise catholique est-elle la vraie Église de Jésus-Christ, et le Pape, chef de l'Église et le Vicaire du Christ, a-t-il la mission divine d'enseigner et de diriger le peuple chrétien dans les voies du salut? Donc, encore une fois, parler de la liberté, sans avoir la réponse, nette et catégorique, à toutes ces questions, c'est bâtir sur le sable et raisonner en l'air.
Mais avant d'entrer dans le vif de notre sujet, notons encore une distinction très-importante.
Qa*U faut soigneusement disUngner la liberté inférieure et la liberté extérieure.
Pour écarter tout malentendu, distinguons encore deux idées, toutes deux renfermées dans le mot si vaste, si complexe, de liberté. La première est un phénomène de conscience;
c'est la puissance que Died a déposée en chacun de nous, et que l'on pourrait appeler la liberté intérieure,. La seconde est un fait extérieur, public, qui suppose l'état de société et qui résulte de nos rapports avec les autres créatures ; on peut l'appeler la liberté extérieure.
La liberté intérieure est la puissance radicale que Dieu me donne de choisir, sans contrainte, et d'atteindre la fin à laquelle il me destine. Cette liberté a pour racine le libre arbitre; c'est-à-dire la puissance dechoisir la voie, bonne ou mauvaise, où je veux nïarcher, la fin, légitime ou non, que je veux atteindre. La liberté intérieure est le libre arbitre en acte, en exercice. En ce monde, nous l'avons fait observer déjà, à cause de Timperfection de l'état d'épreuve, mon libre arbitre, et par conséquent ma liberté, sont imparfaits. Cest pourquoi, bien que cette puissance de choisir ma fin et d'accomplir librement, méritoirementla volonté de Dieu sur moi, soit excellente en elle-même, je puis en mal user, prendre une fin mensongère à la place de ma fin véritable et légitime, faire le mal au lieu de faire le bien. Cette imperfection vient d'abord de ma nature, qui est faillible et peccable, et ensuite, depuis la chute, de mes concupiscences, qui m'inclinentau mal. Dans le ciel, il n'en
18 LA L16EUTÉ.
sera plus ainsi ; j'aurai la perfection de mon libre arbitre et de ma liberté, et je réaliserai pleinement la volonté de Dipu, en le connaissant et en l'aimant parfaitement. Dans le ciel, la perfection de ma liberté sera la perfection de mon bonheur.
Personne, personne au monde, ne peut m' enlever mon libre arbitre ni ma liberté intérieure ; la méchanceté des hommes, la rage des persécuteurs, la malice du démon ne peuvent atteindre ce pouvoir inamissible que Dieu me donne de choisir le bien et de repousser le mal, d'être fidèle à Jésus-Christ et de pouvoir aller au ciel. Si je perdais cette liberté, je cesserais d'être un homme, un être raisonnable :
c'est ce qui arrive aux pauvres fous.
La liberté extérieure est Tétat dans lequel je me trouve, lorsque les autres créatures avec qui je suis en rapport me facilitent le plein exercice de ma liberté personnelle. Plus je trouve au dehors de facilités pour accomplir en toutes choses la très-sainte volonté de Dieu sur moi, plus je suis libre, à ce second point de vue ; plus ma liberté personnelle rencontre d'obstacles au dehors, moins je suis libre.
Ces obstacles viennent d'abord de la malice et delà puissance du démon, des pécheurs et du monde; puis, des concessions mutuelles qu'exigent nécessairement mes rapports avec
tous ceux qui m'entourent. Sur la terre, ma liberté extérieure, non moins que ma liberté intérieure, est ainsi toujours plus ou moins restreinte, et par conséquent plus ou moins imparfaite : extérieurement comme intérieurement, je ne serai dans un état de liberté parfaite que dans le ciel.
Donc, plus je rencontre ici-bas de facilités pour réaliser ma destinée et faire la volonté de mon Dieu, plus je suis libre. Ainsi, dans Tordre rehgieux, la volonté de Dieu est que je connaisse et que j'écoute son Eglise, afm d'apprendre d'elle ce qu'il vwut de moi, ce que je dois croire, ce que je dois faire, ce que je dois éviter, pour aller au ciel : plus j'ai de facilités extérieures pour recevoir les enseignements de l'Église et pour accomplir ses prescriptions, plus je suis libre. — Dans l'ordre temporel et civil, la volonté de Dieu est que Tordre public soit maintenu, que Tautorité légitime s'exerce selon la vérité et la justice, que tous les droits légitimes soient respectés et protégés, et, par-dessus tout, les droits suprêmes, divins, imprescriptibles, du Seigneur Jésus, Roi des cieux, et Seigneur des seigneurs : plus le pouvoir séculier, sous lequel je vis, réalise cette volonté divine, plus je suis libre. — Dans Tordre intime de la famille, la volonté de Dieu est que la loi divine
soit religieusement observée en toutes choses ; que l'autorité du père et de la mère s'exerce selon Dieu, et soit respectée; que les enfants soient élevés saintement ; que les serviteurs soient fidèles et bien traités : plus ma famille se rapproche de cet idéal, plus je suis libre. — En résumé, plus j'ai de facilités, dans ces trois ordres, pour accomplir la volonté de Dieu, plus j'exerce ma liberté dans des conditions normales.
Cette distinction de la liberté intérieure et extérieure est d'une extrême importance, pour bien comprendre le sujet qui va nous occuper. La première ne peut nous être ravie par les hommes ; la seconde, au contraire, est soumise aux caprices des créatures et des événements et varie sans cesse. La volonté de Dieu est qu'elle soit aussi peu imparfaite que possible ; ou, en d'autres termes, que nous puissions tous atteindre notre fin et prendre les moyens de l'atteindre avec le moins d'obstacles qu'il se peut.
Unissant ces deux libertés, sans les confondre, nous pourrions définir la liberté en général : la puissance d'accomplir le plus parfaitement possible la très-sainte volonté de Dieu en toutes choses; ce qui revient à la définition de saint Thomas : la puissance d'atteindre notre fin en choisissant les moyens qui nous y peuvent conduire.
LA LIBERTÉ. 2f
Celte définition s'applique aux sociétés comme aux individus. Elle renferme la solution de toutes les difficultés que l'ignorance, l'hérésie et le rationalisme ont soulevées sur celte grave question. A ce titre, je la recommande à la méditation du lecteur.
VIH
Pourquoi la possibilité de faire le mal n'entre pour rien dans la notion EssBimBLi.B de la liberté parfaite.
Beaucoup de gens s'imaginent aujourd'hui qu'il est de l'essence de la liberté de pouvoir faire le bien ou le mal. C'est là une erreur fondamentale, c Le pouvoir de faire le mal n'est ni la liberté, ni une partie de la liberté S ^ dit saint Anselme. Ce qui est de l'essence de la liberté, c'<est, ajoute saint Thomas , le pouvoir d'agir ou de ne pas agir; mais laisser le bien pour faire le mal n'est nullenjent de l'essence de la liberté : c'en est au contraire la défaillance, defectus libertatis^.
Celte conclusion ressort de la définition même de la liberté.
4 priori, nous en sommes certains ; car la
* lodialog. de liber, arbitr., i.
' Sum. Tlieol., l*. q. un, a. 8, ad 5.
foi nous apprend que dans le ciel nous serons pleinement, parfaitement libres : or, il est également de foi que dans le ciel nous n'aurons plus la triste possibilité de faire le mal.
c Soit, dira-t-on peut-être ; mais sur la terre, dans Tétat d'épreuve, en est-il de même? » Sur la terre, il est vrai, la possibilité de faire le mal est inhérente à notre état et à notre liberté ; mais elle n'est point de l'essence de la liberté. L'imperfection d'une puissance a-t-elle jamais fait partie de l'essence de cette puissance ? La possibilité de faire le mal est accidentelle et non essentielle dans notre liberté, même ici-bas.
Pourquoi cela? D'abord, parce que la liberté, même imparfaite, est une puissance, une force ; et ensuite, parce qu'elle est donnée, et à l'individu et à la société, uniquement pour réaliser sa fin dernière.
I. « La liberté, dit saint Thomas,' est une puissance, potestas, » Le mal, sous toutes ses formes, est au contraire une faiblesse, une défaillance, une négation. Il use, ou plutôt il abuse des forces, spirituelles ou matérielles, qui constituent notre vie; mais, en lui-même, le mal n'est qu'une négation : « nihil quod foctum est; » c'est ainsi que le définit saint Augustin ; et tout le monde en convient. La liberté est une puissance, un don de Dieu ; donc l'idée
du mal n'entre pour rien dans son essence ; et si, dans l'état présent, la possibilité de faire le mal lui est inhérente, elle ne lui est pas plus essentielle que la possibilité de mourir n'est essentielle à la vie.
U. En second lieu, la liberté est essentiellement « la puissance donnée à l'individu ou à la société, de réaliser sa fin. » La fin, la fin dernière ; voilà là raison d'être de la liberté. Pour avoir droit à ce don divin, il faut avant tout être destiné de Died à une fin, toujours bonne et sainte, puisqu'elle vient de Dieu.
Or, le mal, toléré de Dieu uniquementcomnie conséquence possible de notre imperfection durant répreuve, n*a point de fin dernière ; nonseulement il n'est point voulu de Dieu, mais il est repoussé de lui, détesté, condamné, comme chacun sait. Quelle fin dernière, dites-moi, quelle un légitime peut-on assigner au péché, à l'erreur, à l'hérésie, au mal sous toutes ses lorines? Je ne parle pas de la joie criminelle que Ton peut trouver dans le fruit défendu ; je ne parie ici du mal qu'en tant qu'il est le mal. Or, au point de vue de la fin dernière, aussi bien qu'au point de vue de la puissance, le mal ne vient point de Dieu. Le mal n'a point de fin dernière; donc le mal reste complètement 6n dehors de la pure et sainte notion de la liberté parfaite. Le mal, c'est la mort ; c'est la né-
gation pratique du bien, de la vérité, de Tordre, de la vie ; en un mot, de tout ce qui est de Dieu. Loin d'être une puissance, le mal n*est qu'une défaillance, et loin d être partie essentielle de la liberté, il en est l'ennemi, et même le seul ennemi. Plus un être, individuel ou social, est étranger au mal, plus il est libre; plus il jouit de la puissance d'atteindre sa fin, d'accomplir la volonté de Dieu.
La possibilité de faire le mal, de sortir de la vérité, n'entre ni directement ni indirectement dans la notion essentielle de la liberté parfaite. La liberté est le pouvoir de faire le bien, comme l'entendement est la faculté de connaître le vrai. La possibilité de faire le mal n'est pas plus de Tessence de la liberté, que la possibilité de se tromper n'est de l'essence de l'entendement, que la possibilité d'être malade n'est de Tessence de la santé. 11 est vrai, je le répète : dans l'état d'épreuve, tout cela est inhérent à notre pauvre nature, à cause de l'imperfection même de cet état ; mais cela ne fait point partie de l'essence de notre entendement, de notre volonté, de notre santé. L'impeccabiiité est la perfection de la liberté; comme l'infaillibilité est la perfection de l'entendement; comme l'impossibilité d'être malade est la perfection de la santé ^
* Voy. le Traité du Saint-Esfrit, par Mgr Gaume, tome I.
La liberté est comme la lumière, comme la beauté, comme la vie, auxquelles les ténèbres, la laideur, la mort, sont non-seulement étrangères, mais diamétrafement opposées. Quelle pure et sainte chose que la liberté! et, sur ce point comme sur tous les autres, combien la doctrine catholique est noble, grande, digne de i'iiomme, digne de Dieo !
Si la liberté n'est qoe le respect des droits de chacmi.
« La liberté, disent quelques-uns, est le respect des droits de chacun. » Non pas : le respect des droits de chacun est une condition indispensable pour que chacun soit effectivement libre, c'est-â-dire pour qu'il puisse, sans obstacles, tendre à sa fin ; mais ce n'est pas là l'essence de la liberté.
Dans nos rapports avec les autres, nous devons bien évidemment respecter les droits, les vrais droits de chacun. Mais avant tout, nous devons respecter la droit souverain et absolu de
chap. xvii. — On ne saurait assez recommander aux esprits sérieux la lecture et la méditation de ce savant travail.
2g LA LIBERTE.
DiKD, qui déteste le mal, quel qu'il soit, qui ne le tolère dans le temps que parce qu'il le châtiera dans l'éternité, qui n'est patient avec ceux qui le commettent que 'pour leur laisser le temps de se convertir. Tout droit vient de Dieu, et le mal, qui ne vient pas de Dieu, n'a pas, ne peut pas avoir de droits. Les hommes qui le font peuvent avoir des droits en tant qu'ils sont hommes, mais non en tant qu'ils sont les hommes du mal: incrédules, impies, hérétiques, ennemis de l'Église, libertins, etc. Personne n'a le droit d'être incrédule. : tous en ont le pouvoir; aucun n'en a le droit. Personne n'a le droit d'être hérétique, d'être schismatique, d'être impie, rationaliste. Personne, personne au monde n'a le droit de mettre au service de l'erreur ou du mal ce que Dieu donne uniquement pour le service de la vérité et du bien : la pensée, l'amour, la mémoire, la force, le pouvoir, la fortune, la science. Je l'ai déjà dit, nous' en avons tous ici-bas le triste pouvoir, mais aucun de nous n'en a le droit. Seules, la vérité et la justice ont des droits, les droits que Dieu leur donne.
Toutes ces notions sont d'une extrême importance. Elles s'appliquent à tout : à la vie privée et à la vie publique, à la conscience, aux affections du cœur, à l'intelligence, aux sciences, à l'èducafion, à l'ordre religieux à
Tordre civil , à l'ordre domestique. Oui, en toutes choses, pour tous et pour chacun, la iberté consiste à pouvoir accomplir la sainte volonté de Dieu.
Le droit est inséparable du devoir; et, en toutes choses, le devoir consiste à faire ce que Dieu veut. Les chrétiens qui aiment tant à parler de Jeurs droits et des droits des autres, glissent, sans s'en apercevoir, sur le terrain purement naturel, sortent de la vérité, oublient le droit souverain, imprescriptible, universel, de Jésus-Christ et de son Église ; et ainsi ils perdent de vue le premier de tous les devoirs de l'homme et de la société ici-bas, le devoir d'être catholiques, d'obéir à Notre-Seigneur, de se laisser guider par la sainte Église.
La vraie définition de la liberté est celle que donne saint Thomas et que domine la notion de la fin surnaturelle.
Pmirqaoi et comment la liberté dn libre-penseur est ton! l'opposé de la liberté, telle qne l'entend VÉfflise.
Nous comprendrons davantage encore l'importance de la notion chrétienne de la li-
berté, si nous considérons ce qu'est logiquement la liberté, en dehors des données de la foi.
Pour celui qui n a point la foi, il n*y a pas de fin dernière surnaturelle, n*est-il pas vrai? Jésus-Christ, l'Église, le Pape n'ont aucun droit à enseigner et à diriger soit l'hoinme, soit la société. L'homme et la société n'ont d'autre maître qu'eux-mêmes; et, sauf l'impossibilité matérielle, ils ont le droit, je dirai presque le devoir de faire tout ce qu'ils veulent, de suivre tous leurs instincts naturels. Pour eux, la liberté sera l'indépendance absolue, la puissance de faire tout ce qu'ils veulent. C'est la conséquence logique du système.
Observons d'abord que cette notion rationaliste de la liberté confond tout simplement l'homme avec Dieu. Seul, en effet, le bon Dieu est absolument indépendant; il n'a d'autre maître que lui-même; sa volonté, c'est son droit ; il fait tout ce qu'il veut, comme il le veut et parce qu'il le veut Mais la créature n'est point Dieu; elle dépend nécessairement de son Créateur; elle reçoit de lui et l'existence, et la loi, et la fm dernière qui doit dominer sa destinée; elle a donc pour première règle de faire, en toutes choses, non ce qu'elle veut, mais ce que Dieu veut. En dehors de la foi, la liberté n'est que le cri de révolte du premier
LA MBERTÉ. ^29
pécheur : « Je n'obéirai pas ! non serviam! » La notion rationaliste de la liberté n'est pas seulement fausse ; elle est impie et blasphématoire.
En second lieu, comme la nature humaine est déchue, quoique les libres-penseurs Tignorent ou le nient, il en résulte que la liberté, telle qu'ils l'entendent, se met au service de la nature corrompue, c'est-à-dire de toutes les erreurs et de toutes les passions. La raison, telle que Dieu nous l'a donnée, est assurément excellente; mais la raison déchue, altérée par l'ignorance et par les illusions, est bien loin d'être aussi excellente qu'ils le disent : il en est de même 'de la volonté, de l'amour et de toutes les autres puissances de l'homme : tout cela est boii et trés-bon en soi ; mais le venin du péché originel a, non pas détruit, mais altéré tous ces dons naturels 'de sorte que maintenant, prendre pour règle la nature et ses instincts, c'est s'assujettir à toutes les corruptions de Tesprit et du cœur ; c'est prendre pour règle l'orgueil, l'ignorance, les passions brutales, la cupidité, tous les Yices et toutes les faiblesses. Voilà, au fond, la liberté du libre-penseur, la liberté en dehors de la foi.
Le plus souvent on n'a pas l'intention d'al.
1er jusque-là : l'honnêlelé naturelle et un petit reste de christianisme retiennent sur la pente ; et d'ailleurs ces gens éclairés ne soupçonnent
pas l'abîme qui les attend. Mais la logique est là, et toujours les théories de la pure nature aboutiront aux excès des impures passions.
Toujours 89 produira son 95. Dans notre nionde m.oderne, qu'est-ce qui enfante ruines sur ruines, révolutions sur révolutions? n est-ce pas la fausse notion de la liberté? Tant qu'on en vivra, on en mourra.
Enfin, notons encore l'antagonisme fondamental de la liberté, telle que l'entend le monde moderne, et de la liberté telle que l'entend rÉglise : la liberté moderne est systématiquement indifférente à la vérité et à Terreur, au bien et au mal; elle ne se soucie ni de Dieu, dont elle fait abstraction, ni du Christ, en qui elle ne croit pas, ni de l'Église, qu'elle regarde nécessairement coçime une puissance non-seulement étrangère, mais opposée à Tordre et au bien publics. Si elle se contente de laisser vivre TÉglise à côté d'elle, et si parfois elle va même jusqu'à lui témoigne^ quelque bienveillance, c'est uniquement parce que les nommes sont moins mauvais que leurs principes et qu'ils ne tirent heureusement pas du mal et de Terreur toutes les conséquences logiques. Quand ils sont logiques jusqu'au bout, les libres-penseurs pur sang avouent la haine prolonde que leur inspirent Jésus-Ghbist et TÉglise. Un de leurs journaux disait naguère : « Si les
athées arrivaient au pouvoir, ils ne devraient accorder aucune tolérance, et ils devraient imposer leurs idées à la manière de la commune de Paris en 1795. Tout le monde prêche la tolérance, mais personne ne Texerce. Nous aimons mieux être francs, et dire que nous ne \a demandons pas plus pour nous, que nous ne sommes prêts à la donner à nos ennemis. »
La liberté rationaliste est diamétralement l'opposé de la liberté chrétienne. C'est tout simple : elle est une erreur ; et Terreur est toujours contraire à la vérité. La liberté, telle que l'Église l'enseigne et la pratique, est, pour l'individu comme pour la société, la délivrance des ignorances et désillusions, des corruptions, des abus de tout genre, qui nous arrêtent dans TaccompUssement de notre vraie destinée et dans l'acquisition de notre vrai bonheur : l'autre, au contraire, est une force ennemie qui nous arrache au bon Dieu et qui nous détourne des mes de la vérité, de la justice, de l'ordre, de la paix et du bonheur véritable, auquel Dieu nous appelle. Quel abîme entre ces deux conceptions ! C'est le jour et la nuit.
5â . LA tIBERTÉ.
Commeiit, en cette matière, on abuse perfidement des mots i»onr séduire les masses.
Avant d'aller plus loin, il nous faut protester, el protester énergiquement contre une perfidie de langage qui n a pas peu contribué à brouiller les idées et à séduire les masses. Je veux parler du détournement calculé, systèniatique, des mois les plus chrétiens^, au profit de l'erreur.
Signalons, en premier lieu, le mot mênne de liberté, si sympathique à tous les cœurs élevés. Il a été volé à l'Évangile et à la sainte Église par Thérésie d'abord, puis par Tincrédulité et la Révolution. Le nom de liberté, aussi bien que la grande chose qu'il exprime, est du domaine du christianisme; car c'est TÉ glise, et TÉglisc seule ( nous le verrons tout à l'heure ) qui a rendu la liberté à l'humanité, asservie presque entièrement sous le joug avilissant du vice et des hommes du vice. Le mot liberté fait partie de la langue chrétienne. Dans le vocabulaire du protestantisme et de la Révolution, liberté ïie signifie plus liberté; cela signifie indiendanccy révolte^ licence.
LA LIBEnTE. 53
11 en est de même du mat libéraly belle et noble expression qui veut dire généreux, grande magnanime; être libéral, c'est avoir l'âme élevée, largement ouverte à toutes les grandes aspirations. Rien n'est chrétien, et, ajoutons-le avec une fierté légitime, rieu n'est français, comme le noble sentiment qu'exprime le mot libéral.
Eh bien, ils nous l'ont pris ; ils nous l'ont pris, comme ils nous ont pris le mot de liberté; et le mettant au service de leurs préjugés anticatholiques, de leurs erreurs et de leurs blasphèmes, ils sont parvenus à rendre le mot libéral synonyme d'esprit fort et de libre-penseur. Pour eux et chez eux, un esprit libéral n'est autre chose qu'un esprit dégagé des liens et des préjugés religieux, qui ne tient plus compte des décisions de l'Église, et qui, du haut de sa sagesse et de son impartialité, juge la foi et la révélation chrétienne, comme tout autre système, comme toute autre hypothèse. Et si l'on ne va pas jusque-là, être libéral, c'est au moins ne pas être aussi absolu, aussi affirmatif que le sont les vrais catholiques, en ce qui concerne les décisions du Saint-Siège, les régies et les traditions delà doctrine.
Dans la langue moderne, le mot libéral, détourné de son véritable sens, exprime donc quelque chose de mauvais en soi ; l'indépen-
dance à l'égard de la foi et de l'Église, et un rationalisme plus ou moins modéré.
Aussinotre langue française, inexorable dans sa logique, a-t-elle créé, pour exprimer cette transformation, un mot nouveau, qui sonne mal, le libéralisme. Ce n'est plus la liberté, parole à double sens et trop chrétienne encore; c*est le libèralissQe, c'e'st- à-dire la liberté nouvelle, la libertémoderne, révolutionnaire. Autantl'Église
aime la liberté, autant elle réponse le libéralisme; autant elle est libérale dans le vrai et vieux sens, autant elle est anlilibérale, dans le sens nouveau.
^ Pour se mieux faire accepter, la Révolution s'est ainsi revêtue de nos beaux habits chrétiens : liberté, progrès, lumière, civilisation, l etc. Nous revendiquons la propriété de ces tré- ', sors. Ils lui servent de passe-port; grâce au j charme secret des nobles idées qu ils expri- , ment, grand nombre d'honnêtes gens sV sont h laisse facilement prendre, et ils accueillent en- ' core aujourd'hui les idées révolutionnaires, à i
Intp' ïf T' '^^' ^^^^^^^« «« les leur pré- | ragneau" "^^ ^« loup caché sous la peau de
Xl[
Conunent, par son Éfflise, Notre-Sei^n^enr Jésos-Cbbist apporte an monde la vraie liberté.
Nous l'avons vu, pour être vraiment libre, il faut d'abord que nous connaissions notre fin dernière véritable, laquelle est surnaturelle; il faut, en second lieu que nous connaissions par quelle voie, par quels moyens nous pouvons y parvenir; il faut enfin que nous ayons le pouvoir de prendre ces moyens, et la force d'écarter tous les obstacles. Or, Jésds-Christ, notre Seigneur et notre Sauveur, nous donne et cette connaissance et ce pouvoir. Il nous les donne par le ministère de son Eglise ; et si nous venons à les perdre, il nous les rend avec une bonté inépuisable. Jésus est donc l'auteur et le sauveur de notre liberté, et sa sainte Eglise est Tinstrument vivant de celte grande œuvre de salut.
Notre-Seigneur s'unit à son Église et la constitué au milieu de l'humanité la grande libératrice des âmes et des peuples , la mère et la gardienne de la liberté. Par elle, avec elle et en elle, il est le Libérateur universel.
Depuis le péché originel, la vie derhumanité a été pour ainsi dire une course de plus en plus folle dans les voies de l'esclavage. La pauvre humanité , prisonnière du démon, se sentait emportée par lui là où elle ne voulait ni ne devait aller , aux abîmes de la honte , du péché et enfin de la damnation. Elle ressemblait à une reine qu'un puissant ravisseur aurait enfermée dans un carrosse attelé de chevaux fougueux et pris de vertige ; en tête le postillon, qui aurait dû servir d'éclaireur, et le cocher , qui sur son siège aurait dû conduire l'attelage , sont pris de vin et ne font plus leur office; le postillon n'y voit plu» clair, et le cocher, aussi fou que ses chevaux, frappe à tort et à travers, ne sait plus où il va : la voiture heurle les pierres, frise à chaque instant les précipices ; la catastrophe est imminente.
Ainsi allait le monde ; ainsi périssait l'humanité, lorsque le Fils de Dieu, arrêtant cette course fatale , sauva la vie de rhumanité et la délivra en mourant pour elle. 11 la fit descendre du char de la servitude, et avec elle la raison, la conscience, l'autorité et la société, toutes meurtries et plus mortes que vives. Il confia ces chères délivrées aux bons soins de son Eglise, et désormais, rassuré sur leur sort, le bon Samaritain put reprendre la route de Jérusalem : il remonta de la terre aux cieux.
LA LIDERTÉ. 37
L'Église a donc reçu du divin Libérateur la mission souveraine de délivrer le inonde, d'appliquer à tous les peuples et à tous les hommes le bienfait de la délivrance consommée par Jésus sur le Calvaire. C'est ainsi qu'elle se présenta sous les traits des Apôtres , et c est ainsi qu'elle continua à parler et à agir en la personne de ses Pontifes , de ses Saints et de tous ses ministres. Comme Jésus, elle a délivré et elle délivre le monde à ses propres dépens; elle souffre et meurt chaque jour pour ressusciter le monde et pour l'arracher à la servitude du mal.
L'Église délivre le monde par sa doctrine, qui est tout lumière, vérité, justice, charité. Elle le délivre par ses institutions de tout genre, qui sont toutes destinées à faire entrer et à maintenir chaque chose à sa place , et à écarter les obstacles qui empêchent les individus et les sociétés d'atteindre paisiblement leur fin. Elle a rendu la liberté et par conséquent l'honneur, la dignité, le bonheur à la femme , qui , en punition du péché , avait été réduite à l'humiliante condition que chacun sait et que l'ËgUse seule a la puissance de transformer ; elle a rendu la liberté à Tenfant, au pauvre, à tous ceux qui souffrent.
Elle a rendu la liberté aux peuples, courbés partout, comme de vils troupeaux» sous la.do»
mination brutale de ceuK qui s*appelaieut leurs rois et qui n'étaient que leurs tyrans ; elle les a relevés, elle leur a fait comprendre de magnîflques vérités sociales, ignorées jusque-là ; elle a changé leur servitude honteuse en une sainte et volontaire obéissance ; elle les a délivrés du jougderhomme. Car en dehors de Jbsus-Ghrist et de son Eglise, il n'y a que la domination de riiomme sur l'homme; et à cause de la corruption originelle, cette domination dégénère fatalement en despotisme et en arbitraire.
Pendant que d'une main T Église déUvrait les peuples, de l'autre, elle délivrait les Souverains eux-mêmes en leur apprenant ce qu'est réellement Taulorité, combien elle est sainte et à quoi elle oblige. A la place des tyrans et des Césars, elle a créé les rois chrétiens, pères de leurs peuples, serviteui^ et défenseurs de la cause de Jésus-Christ, serviteurs dés petits, protecteurs-nés de toutes les institutions bienfaisantes de la sainte Église; de telle sorte que tqut prince, tout peuple qui veut écouter la voix de l'Église est assuré de jouir simultanément de deux biens inappréciables, presque disparus aujourd'hui de la face de la terre : une autorité ferme et paternelle, sage et bienfaisante; et une liberté aussi paisible qu'étendue, aussi joyeuse que respectueuse. Dans le sein de TËgltse, l'autorité ne fait faire que le bien, la ,
liberté ne fait que le bien. Quel merveilleux idéal les hommes pourraient réaliser et bien facilement réaliser, s'ils avaient le sens commun ! Mais, hélas ! C'est là ce qui manque ; c'est là ce quimanque de plus en plus, à mesure que Ton s'éloigne de la foi; et c'est ce que VËglise voudrait réaliser le moins imparfaitement possible de nos jours, comme elle Ta fait jadis au milieu des païens et des barbares.
Et -ainsi l'Église» envoyée de Dieu , apporte au monde l'inappréciable trésor de la vraie liberté.
un
Beaa témoii^age d'un de nos ÉvèqiMS à ce ai^et.
Le docte Évéque de Tulle/ Mgr Berthaud, disait un jour : « Quand il consacre une église, le Pontife dit cette grande parole : Mon Dieu ! que les fidèles viennent ici apprendre la véritable li* berté, C'eBi fort à propos que l'Ëglise dit cela, et ce n'est pas d'hier qu'elle le dit; elle a dit cela dans toute la longueur des siècles, pour Les bes(»n&de tous les temps. Donc vous vener ici, danB nb^ églises, apprendre ia vraie liberté ; oui, la vraie liberté, sous ramjpleur divine.
« Dieu est souverainement libre, parce qu'il
est le plus ample, le plus riche d'éléments substantiels. Aucune lumière ne lui fait défaut, au- €ime limite ne le cerne. C'est pourquoi il est l'amplitude par excellence, il est le grand Libre.
« Eh bien, pour nous, comme pour tout être créé, la vraie liberté consiste à se rapprocher de ce grand Libre. C'est ici, dans rÉglise, qu'on apprend la vraie liberté. Ce petit enfant qui vient au catéchisme vient prendre possession de la vraie hberté; il vient apprendre à être libre. Ceux-là qui sont si fous de liberté^ ne savent pas que l'Ésflise fabrique des libres! Elle dit aux pères de famille : Amenez-moi vos enfants,*afin que je leur enseigne la liberté; je veux en faire des êtres très-beaux, qu'aucune ténèbre n'enveloppe, des êtres alTranchis des chaînes de toute servitude; amenez-moi tous ces enfants, je veux leur apprendre la liberté.
« C'est la liberté, cette grande liberlé qu'on vient apprendre dans l'Égl se. Nous ne voulons pas des esprits qui nous ramènent aux abaissements du paganisme ; nous voulons la lumière, nous voulons le grand air. 11 faut que l'homme soit constitué à l'état de liberté; c'est-à-dire» il faut qu'il sache d'où il vient et où il va, et qu'il connaisse et puisse prendre encore le chemin qui conduit à la fui à laquelle il est appelé. Il faut enfm qu'il sache prendre le poste où il doit servir à sa fin.
LA LIBERTÉ. kt
((' Il y a aussi les nations. 11 faut que Thumanité, la grande famille des nations soit constituée à l'état de liberté, c'est-à-dire délivrée de toute ténèbre et affranchie de tout mal ^ »
Et l'éloquent Évêque montre comment TÉglise est pour les sociétés, non moins que pour les individus, la mère, la seule mère delà liberté véritable. « Oui, chrétiens, vous êtes libres , s'écrie-t-il en terminant ;• vous êtes constitués libres; vous âVez vos moyens pour gagner les rivages éternels. Allons! ne vous gênez pas, marchez fermement et le fronthaut. )»
Qu'aucun de nous ne soit donc assez insensé, assez ennemi de lui-même pour redouter la main libératrice de la sainte Église! Si TÉglise nous invite à entrer dans son sein, comme dans un asile de liberté, sachons bien qu'il ne s'agit point pour nous d'une prison, mais d'une citadelle de refuge. On peut adresser à chacun et à tous ce que disait' autrefois si gracieusement saint Ambroise : « Ne crains point Thameçon de saint Pierre, ô bon et cher poisson 1 11 ne tue pas ; il sanctifie et il consacre. Ne crains point lés filets de Pierre, à qui Jésus a commandé d'avancer en pleine mer et de jeter ses filets ; il ne les jette pas à gauche, mais à droite, selon Tordre du Christ. Ne crains point le giron de
* Sermon prêché à Paris, en 1864, à la fête de la Déilicace.
it LA LIBERTÉ.
Pierre; car c'est à lui qu'il a été dit : « Désormais tu porteras la vie aux hommes *. ji Toujours vivant dans ses successeurs, saint Pierre, clief de l'Église, est le Vicaire du Libérateur éternel ; il condamne et veut briser toutes les servitudes, toutes sans exception; et la barque de Pierre qui porte l'Église a seule le droit de porter d'une manière absolue cette glorieuse devise : Liberté.
Dans sa bouche, liberté veut dire salut, sainteté, bonheur ; sur les lèvres du inonde moderne, liberté veut dire folle indépendance et révolte.
Des préjng;é8 déplorables qui courent le inonde contre l'amour de l'élise pour la liberté.
Par ses Papes, par ses Évêques et par tous ses disciples, le Fils de Dieu répand dans le monde la vie et la liberté : par ses suppôts de ious genres, Satan contredit sçins cesse et combat celte action bienfaisante; et, à force de calomnieSy à force de mensonges,,il est parvenu à faire croire à un nombre infini dhonnétes gens, ,
* Hexœm., 1. V, cap. vi.
que la Papauté, que l'Eglise est l'ennemie intime de .la liberté; que partout où eile régne, elle en fait litière; qu'elle ne connaît, qu'elle ne prêche que l'autorité brutale, et que, pour être boa catholique, il faut mettre au sac toute liberté, intellectuelle, morale, politique. Depuis un siècle surtout, depuis les mensonges effrontés et permanents de la secte voltairienne, ce préjugé s'est enraciné profondément dans les esprits. C'est là un odieux mensonge.
Parmi les hommes qui s'en vont aujourd'hui, cherchant en dehors de l'Église et même contre l'Église, des solutions aux maux présents, combien de cœurs généreux, combien .d'esprits sincères séduits par des préjugés, trompés par des chimères! Dès leur enfance, on leur a présenté TEglise comme la cause de tous les malheurs sociaux. En leur enseignantl 'histoire, on leur a présenté la Papauté comme l'ennemie des rois et des peuples, et toutes les institutions catholiques, les Ordres religieux, la plupart Âes Saints, les bons Souverains, tout ce qui était catholique, comme rétrograde, ami de l'ignorance, ennemi de la science, de la civi- Usation et du progrès ; au. contraire, tous les hérésiarques et tous les sectaires, tous les ennemis de la Papauté et de là foi leur ont été montrés comme des esprits généreux, précurseurs des émancipateurs modernes, des gens
d'intelligence et de cœur, amis des peuples, en* nemis de la tyrannie et des ténèbres. Qu'on ose le nier ! n'est-ce point là la quintessence de l'histoire, telle que l'ont faite le protestantisme, le césarisme, la Révolution; de Thisloire, telle qu'on l'enseigne encore aujourd'hui dans la plupart des chaires et des livres universitaires? C'est une formidable conspiration contre la vérité.
Méconnaissant ainsi le véritable rôle de l'Église dans le monde, nos générations modernes se sont iSut naturellement laissé prendre à ces allégations. Elles ont cru, elles continuent à .croire que l'Église est, sinon la cause unique, du moins la complice responsable des tyrannies et des abus de tout genre qu'elle-même n'a jamais cessé de combattre^ La liberté est leur idéal : on leur a dit que l'Église était l'ennemie de toute liberté.
L'Éghse, ennemie de la liberté! N'est-ce pas' elle, elle seule qui, dans tous les siècles, a maintenu avec une inébranlable fermeté, enseigné avec l'inflexibilité du dogme, la grande doctrine de la liberté de l'homme, base et source nécessaire de toute liberté.? Les fausses religions, la plupart des hérétiques et presque tous les rationalistes sont plus ou moins fatalistes; le matérialisme d'aujourd'hui est la négation radicale de la liberté. Celte obser-
vation tranche la question; TÉglise seule est tbérale.
L'Église, ennemie de la liberté! N'est ce pas elle, elle seule qui Ta rétablie dans le monde? N*est ce pas elle qui l'a ramenée dans le cœur de Thomnie en brisant les chaînes du péché et le jx)ug de toutes les passions? L'Église, ennemie de la liberté ! N'est-ce pas elle qui a rétabli la liberté de la famille, en renversant le triple despotisme du père, du mari et du maître? N'est-ce pas elle qui a introduit la liberté dans l'Etat, en niant le pouvoir absolu de César, et en lui disant en face qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes?
N'est-ce pas la Papauté, n'est-ce pas TÉglise catholique qui a formé, élevé, constitué ces nations chrétiennes qui possèdent incomparablement plus de liberté que toutes les civilisations antiques, si vantées par nos païens modernes? L'Église ne leur a-t-elle pas donné, avec les principes oubliés de la justice, du droit et dé la fraternité humaine, le modèle de sa propre constitution; merveilleuse hiérarchie où tous les droits sont respectés, où tous les devoirs sont définis, et qui renferme tant de vraie liberté, qu'aucune constitution politique n'en^pourrait supporter pareille dose?
Enfin, en luttant à la fois comme elle le fait, contre le césarisme moderne et contre celte
volonté populaire qui, depuis un siècle, veut s'ériger en maîtresse suprême, source de toutes les lois et de tous les droits, n'est-ce pas encore pour là liberté, que l'Église combat, et ne la défend-elle pas, au péril de son existence, contre Tennemi le plus terrible peut-être qui l*ait jamais menacée?
Non-seulement l'Église n*est point rennemie de la liberté, mais elle en est la vraie mère, la plus fidèle gardienne, la seule protectrice efficace ; elle n'est Tennemie que du mal. De grâce, qu'on la juge sur ses actes, sur ses actes véritables, et non sur ses actes supposés ou falsifiés. Au lieu de la haïr sans la connaître, qu'on Tétudie de bonne foi; et Ton apprendra à la respecter, à Faimer, à la servir.
De la vraie noiion de rautorité.
L'autorité, telle que Dieu la veut, telle que l'entend l'Église, telle que les hommes sensés la réclament, est une délégation divine et un don plus parfait encore que la liberté. On pour-
rail la déOnir « là puissance déléguée par Dieu à certains hommes pour protéger, aider et activer la liberté des autres. »
L'autorité est une puissance déléguée par Dieu. En effet, a toute puissance vient de DiEt, » dit saint Paul ; directement ou indirectement, peu importe ; mais elle vient toujours de Dieu et par conséquent du Christ, qui est Dieu incarné. La raison de cela est très-simple :
jÉscs-CiuRjsT est le seul Seigneur, le seul souverain Maître des hommes et du monde ; pour qu'un homme devienne légitimement seigneur et maître, il faut qu'il reçoive ce qu'il n'a point, et ce que le Christ seul possède : l'autorité, le droit de commander et de diriger. Dans Tordre religieux, dans Tordre civil, dans Tordre do* mestique, l'autorité est une délégation divine; elle a le pouvoir d'obliger la conscience de ceux sur lesquels elle est appelée à s^'étendre; et ellemême est au premier chef, pour celui qui en est revêtu, une affaire de conscience extrêmement sérieuse, dont Notre- Seigneur demandera un compte rigoureux.
Le but de l'autorité est le règne du Christ et le bien public. La liberté est la puissance, donnée à chaque membre d'une société, d'atteindre sa fin et d'accomplir les volontés divines ; en d'autres termes, là puissancede faire le bien: Tautorité est la puissance, donnée aux chefs de
48 Ik LIBËKT .
cette société, de faire faire le bien ; ou, ce qui revient au même, de sauvegarder et de servir avec dévouement la liberté de chacun. L'autorité, doit religieuse, soit civile, soit domestique, est pour la liberté, et non la liberté pour l'autorité ; c'est un service public, un ministère sacré, qui fait participer l'homme au caractère du divin Seigneur Jésus, lequel, tout Seigneur, Roi et souverain Mailre qu'il ét^it, a dit solennellement : « Je ne suis point venu pour èlre servi, mais pour servir. » Le Pape, l'Evêque, le prêtre, les ministres de TÉglise, tout revêtus qu'ils sont de l'autorité divine de Jésus-Christ, n'en sont pas moins les serviteurs de Dieu et des âmes ; les i ois et les magistrats, tels que les a faits le christianisme, sont les serviteurs des peuples, et ils savent que les peuples ne sont point faits pour eux, mais bien eux pour les peuples. Enfin, dans la famille chrétienne, telle que Dieu Ta constituée et reconstituée, le père n exerce son autorité que pour le bien de la mère, des enfants et des serviteurs ; et la mère également, sous la direction du père. Le père et la mère sont pour la famille, et non la famule pour le père et la mère. On le voit : l'égoisme, l'orgueil, l'arbitraire sont absolument jr ^"^ers à la notion chrétienne et véritable de au orité, force essentiellement bonne et sainte, qui conserve entre les mains de la créature son
caractère divin, de justice, de bonté, d'amour, de sacrifice.
L'aulorité a une double mission, par rapport à la liberté des sujets : d'abord elle doit ,1a respecter et la laisser se développer dans toute sa bt41e énergie ; l'étouffer serai l un crime ; et si, pour remplir la mission qu'elle tient de Dieu, elle est obligée de donner des réj^les à l'exercice de la liberté, ces règles doivent toujours être inspirées par l'intérêt général et par le vrai bien de la société ; appréciation qui n'est point laissée aux caprices du chef, mais que règle renseignement infaillible de la sainte Eglise. L'Église est, en effet, au milieu des hommes la gardienne de tpute justice, et de toute vérilé, même dans Tordre naturel; il est de foi qu'elle est l'infaillible inlerprète du droit naturel comme du droit surnaturel.
En second lieu, raulorité a pour mission, et par conséquent pour devoir proprement dit de faire faire le bien ; elle ne doit pas se contenter d'empêcher le mal et de laisser les gens faire le bien s'ils le veulent ; elle doit, dans la mesure du possible et selon les circonstances, s'employer tout entière, avec un zèle infatigable, à aider, à fortifier, à exciter la volonté de chacun et de tous, afin que Jésus-Christ règne le plus parfaitement possible, et dans Tordre directement religieux, et dans Tordre civil et
politique, et dans Tordre domestique et privé. Ce caractère actif de la mission de rautorité est fort méconnu aujourd'hui ; il est cependant le plus brillant fleuron de sa couronne. C'est une si grande et si sainte chose que de faire faire le bien aux hommes!
XYl
S*U est vrai que l'antorité est rennemie de la lUberté.
L'Église, disions-nous plus haut, a pour devise : LIBERTÉ. Mais à côté de cette devise, elle en a une aulre qui la complète ; c'est la grande parole qui effarouche si fort tous nos libres-penseurs : AUTORITÉ.
Esprits peu éclairés, et confondant rautorité avec la tyrannie, ils croient bonnement que l'autorité et la liberté sont ennemies Tune de Tautre, et que Tune exclut l'autre. C'est justement le contraire qui est la vérité: l'autorité, avons-nous dit, est la puissance divinement déléguée à certains hommes, afin d'aider les autres à conserver intacte la puissance que Dieu leur donne pour qu'ils atteignent leur fin, et pour qu'ils accomplissent sa sainte volonté. « Ce n'est pas s'opposer à un fleuve, dit Bos-
suet, ni bâtir une digue en son cours pour rompre le fil de ses eaux, que d'élever des quais sur ses rives-, pour empêcher qu'il ne se déborde et iie perde ses eaux dans la campagne; au contraire, cest lui donner le moyen de couler plus doucement dans son lit, et de suivre plus certainement soir cours naturel ^ »
L'autorité est donc le quai dont la force protectrice empêche le débordement du fleuve de la liberté. Elle est le garde-fou, le parapet du pont : ce garde-fou n'empâche personne de passer-; il est seulement là pour empêcher les gens de tomber à Teau.
La liberté est la vie ; Tautorité est Tordre qui règle et protège la vie. Loin qu'il y ait antagonisme entre la vraie liberté et la vraie autorité, il existe entre elles, au contraire, une union intime, tellement intime, que Tune appelle l'autre.
Si la liberté est la puissance d'atteindre notre fin par les moyens qui conviennent, l'autorité est la puissance, également instituée de Dieu, destinée à nous faire atteindre cette fin, à nous aider à l'atteindre, à nous en faciliter les moyens; en un mot, à aider, à protéger notre liberté.
L'autorité est â la liberté ce qu'est la co-
' SennOii polir ia vêture d'une Postulante bernardine.
quille d'un œuf au petit oiseau qu'elle renferme : elle ne le renferme pas pour l'étouffer, mais au contraire pour protéger sa faiblesse, pour le faire vivre, pour lui faire atteindre sans péril le jour de Téclosion. Sans la coquille, pas d'oiseau : l'union des deux constitue l'deuf, et réalise ainsi la volonté de Dieu, créateur de ce petit oiseau.
Notre coquille en ce monde, la force protectrice qui nous permet d'arriver vivants au jour bienheureux de notre naissance à la vie éternelle, c'est Jésus-Christ, notre grand et doux Sauveur ; par lui-même ou par ses délégués et représentants, il nous apprend à connaître ce que Dieu veut de nous; il nous donne les moyens et l'ordre de l'exécuter ; il nous fait faire le bien ; il nous fait atteindre notre .fin par les moyens qui conviennent ; en d'autres termes, loin de détruire en nous la puissance de la liberté, il la protège, la développe et la conserve jusqu'au bout.
Cela doit s'entendre non-seulement de l'autorité directe de Notre-Seigneur, mais de V autorité de tous ceux qu'il délègue pour nous faire faire le bien, pour nous empêcher de faire le mal, soit dans Tordre religieux, soit dans Tordre civil, soit dans Tordre domestique et individuel. Le dépositaire, quel qu'il soit, de TautoritéduJSeigneur,iest toujours, cofRme dit
LA LIBKRTÉ. 53
saint Paul, « le ministre de DiEvpour le bien^ Dei minister in bonum *, » et nous devons lui obéir comme à Dieu même, avec respect et amour. El ainsi, loin de gêner notre liberté, Tautorité en est la sauvegarde, la protectrice et le salut.
Oh! que nous devons donc, nous, enfants de la liberté véritable, aimer et vénérer la véritable autorité sous toutes ses formes! L'autorité, ou la loi qui en est l'expression, ne nous lie que pour nous délier, dit gracieusement saint Augustin. L'autorité n'est pas moins digne d*aniour que la liberté : Tune et l'autre viennent de Dieu par Jésus-Christ, et ont un seul et même but, souverainement bon, souverainement désirable, à savoir, de nous faire réaliçer, le plus parfaitement possible, notre destinée sur la terre.
De la Uberté de Teaprit hnmaia dans la ffoicalholUiiie.
Ici vient se poser tout naturellement la fameuse question de la liberté de penser. C'est la
* Ali Rom., 1111, 4.
formule favorite de rincrédulité moderne :
« L'Église enlève à l'homme la première de ses libertés, la liberté de penser ! »
L'Église n'enlève rien à J'homme. Qu'on applique à son autorité doctrinale et infaillible ce que nous venons de dire de l'autorité en général, et l'on verra immédiatement que, dans sa soumission à l'Église, la pensée humaine n'est ni détruite, ni gênée, mais simplement guidée dans la voie de la vérité, éclairée d'une lumière plus pure, et préservée des erreurs qui pourraient la déshonorer.
Par suite des négations impudentes qui, depuis trois siècles, et surtout depuis le. siècle dernier ont été jetées à la face de l'Église, les intelligences se trouvent aujourd'hui tellement déchristianisées, que beaucoup d'esprits sérieux et sincères croient voir un antagonisme radical entre la liberté de Tesprit humain et la soumission de la foi calholique. Ils s'imaginent que, pour croire, il faut abdiquer sa raison, et qu'au point de vue de la science, de la philosophie et de la liberté intellectuelle, la foi est . pour le catholique ce que la cage est pour l'oiseau : une prison. Ce préjugé est aU fond de bien des têtes, et il importe d'en montrer la fausseté.
Avant tout voici un fait, brutal et inexorable, comme tous les faits : « Vous avez entre les
mains les écrits de nos grands hommes catholiques; de saint Augustin, par exemple» de saint Thomas, de saint Bernard, de Suarez, de Bossuet, de Fénelon, de Pascal et de tant d'autres. Dites-moi, ces hommes-là étaient-ils, oui ou non, des hommes de génie? Étaient-ce, comme on dit aujourd'hui, des penseurs, de profonds penseurs? La foi a-t-ellegéné l'essor de leur magnifique intelligence? Ces grands hommes dédaignaient-ils la science, la science humaine, la philosophie, les sciences naturelles ? Si, dans Tordre de la pensée et du savoir, vous occupiez la place de lun de ces beaux génies, vous croiriez-vous humilié? Et laçage qui leur a permis de déployer ainsi leurs ailes pour voler si haut et pour dépasser tous les • autres bonimes, cette cage vous semble-t-elle une prison pour Fintelligence?
£t sans remonter jusqu'à ces géants de la foi et de la science réunies, trouvez-vous que nous autres, chrétiens d'aujourd^hui, nous ayons beaucoup moins d'esprit que vous, moins de vrai savoir, moins d'intelligence philosophique, moins d'amour pour la vraie science, pour les arts, pour les lettres? Trouvez-vdus que vous ayez plus de bon sens que l'Église?
Trouve:&-vous que vos théories de gouvernement . valent les siennes? que vos professeurs valent nos Docteurs?
Nous avons plus devrai savoir que vous; nous aimons la vérité et la science plus que vous; nous connaissons mieux que vous les grands monuments du génie humain dans les siècles passés, et nous les admirons avec enthousiasme ; nous puisons dans les lumières de la foi une force merveilleuse pour soutenir et pour éclairer les travaux de notre raison, pour discerner el démasquer vos erreurs ; nous nous sentons libres, for(s et joyeux dans Vatmosphère divine dont FÉglise nous enveloppe.
Que venez-vous donc nous dire : « La foi étouffe la raison ? » Vous parlez de ce que v*ous ignorez.
L'immutabilité des vérités de la foi ne gène pas plus la liberté de Tesprit humain, que rimmutabilitë des axiomes de la géométrie ne gêne la liberté des raisonnements mathématiques. Bien plus, la fixité de ces axiomes est tout le secret de la force irrésistible du raisonnement qui les prend pour point d'appui. Notre foi aide notre raison, bien loin d'en paralyser l'essor; elle la délivre de l'ignorance et du doute, bien loin de l'asservir. La vérité délivre toujours.
L'expérience l'a démontré mille fois : en dehors des lumières de ia foi catholique, la science arrive promptement aux incertitudes, au doute, et va se perdre dans les abîmes du scepticisme. C'est l'état de la science allemande ;
c'est Tèiat où en sont réduits bon nombre de nos esprits forts, philosophes, médecins, astronomes, mathématiciens, chimistes, a Je ne crois plus à rien, 9 disait un jour amèrement l'un d'eux. A ce point de vue, le protestantisme et \e volïairianisme ont tué la science.
Le préjugé que nous combattons ici est vraiment inexplicable. Depuis quand une plus grande lumière, ajoutée à une petite, a-t-elle empêché un homme d*y voir clair? La lumière naturelle de la raison, tout excellente qu'elle est, toute nécessaire que la proclame rEglise, est à la lumière surnaturelle de la foi, ce qu*est la lumière d'une lanterne à la lumière du soleil. J'ai ma lanterne à la main, aussi lumineuse aussi bri lahte que vous voudrez la supposer; je marche à sa lumière; mais je ne vois pas loin devant moi, autour de moi, derrière moi, et quel que soit son éclat, l'espace qu'elle éclaire est toujours bien restreint. Vienne le jour : à la lumière terrestre de ma lai terne, que la lumière, du soleil n'éteint pas, j'ai le bonheur de voir se sui^ajouter une lumière céleste, mille fois plus parfaite, mille fois plus claire; à une lumière inférieure est venue s'adjoindre une lumière supérieure ; ma marche n'en est que plus assurée; car je vois bien plus clairement la voie que je dois suivre, les obstacles que je dois éviter; mon horizon s'est grandement
élargi. Parce que je suis plus éclairé, je suis plus libre, plus fort, plus sûr de moi-même, plus heureux. Tel est Tesprit humain quand il marche à la lumière de la foi : Il garde foule sa liberlé, et même il la décuple.
« Mais, dira-t-on, si la science, et principalement la géologie, l'astronomie, la physique venaient à faire quelque découverte qui fût en contradiction avec les enseignements de la foi, est-ce que la foi ne nous empêcherait pas de l'admettre? Et cependant, dans l'hypothèse, cette découverte serait une vérité. La foi, c^ès lors, ne serait-elle pas manifestement Tennemie de la vérité, l'ennemie de la science? » — En effet, si la science humaine faisait une découverte,' une découverte absolument certaine, indubitable, évidente, qui fût évidemment opposée aux données de la foi, nous serions acculés dans une impasse, et nous verrions, diose absurde, une vérité contredisant une Yéritè.
Mais de quel droit fait-on une semblable hypothèse? Supposer l'absurde est-ce raisonner?
Une vérité astronomique a-t-elle jamais détruit une vérité géologique? Une vérité géologique a-t-elle jamais contredit une vérité historique, une vérité mathématique, etc.? N'ayez paspeur: il n'arrivera pas davantage qu'une vérité«ci«ntiflqde quelconque vienne jamais contredire une vérité révélée.
Depuis dix-huit siècles, la science profane fait le possible et l'impossible pour trouver en défaut la doctrine révélée et pour mettre en contradiction la Bible et les sciences naturelles, la foi et la raison, et elle n'aboutit qu'à des déceptions. Il n'y a pas de siècle où elle ne chante \ictoire trois ou quatre fois; dans le nôIre, c'a été le système de la Place, le fameux zodiaque de Dendérah, la génération spontanée, les hiéroglyphes de l'Egypte et de l'Inde, les fossiles, etc., etc.; pendant deux ans, trois ans, cinq ans, ils ont cru en avoir fini «avecleGaliléen;» ils ont dit avec Renan: « Pour le coup, il est enterré! » Et un rayon de vraie science a suffi pourmettreà néant ces prétendues découvertes, contraires à la parole de Dieo ^
Il est impossible que les sciences naturelles fassent des découvertes réelles, réellement opposées â la foi, parce que la nature comme la foi viennent toutes deux du même auteur, du Dieu de vérité, du Dieu de lumière, du DiBir des sciences. Quoique inférieures par leurobjet, les vérités naturelles n'en sont pas moins des vérités, filles dé Dieu; et lorsque la Vérité in-
* Voir, pour ^e plus amples détails, un résumé de ces prétendues (léconvertes avec uûe courte réponse, dans un petit traité que j'ai publié tout exprès, sous ce titre : la Foi devant la science worfeme.— Voir encore le beau livre du cardinal Wiseman : les ^^ences naturelles dans leurs rapports avec la religion révélée.
eo LA LIBERTÉ.
carnée est apparue au milieu du monde sous le nom adorable de Jésus, la raison comme la foi, la nature comme la grâce, ont eu à Tadorer comme leur principe unique et comme « la lumière vérilable qui éclaire tout homme venant en ce monde. » La lumière iialurt* lie est le rayonnement de Jésus-Christ, auteur de la nature; la lumière surnaturelle est le raisonnement de ce même Christ, auteur de la grâce: entre elles deux, il y a di.^tinction mais union, union mais subordination; jamais de contradicton.
Donc, a priori, Thypothèse en question est impossible, absurde, chinjérique, contradictoire dans les termes, et c'est une des raisons pour lesquelles, a posteriori, elle ne s*est jamais réalisée, et risque fort de ne se réaliser jamais. Terminons, en faisant remarquer que les enseignements de la loi nous venant directement de DijsD par rÉglise, ne sont passeulemeni plus clairs, plus lumineux que tous les autres, aiais de plus qu ils sont absolument certains et infaillibles. Nous pouvons, nous devons les prendre pour des points de départ immuables, de la vérité de^<quels nous sommes totalement sûrs; il n y alà matière à aucune hésitatuin, à aucun doute. Aussi sommes-nous forts de la force même de la vérité dans notre logique chrétienne; et c'est précisément cette force qui donne à notre esprit une magnifique liberté. Pendant
que les autres, à la lueur de leur lanterne géo* logique, astronomique, chimique, scientifique, tâtonnent et hésitent, nous autres, au grand soleil du Christ qui brille au firmament de l'Église, nous avançons, fiers et joyeux, sans crainte et sans hésitation, comme de vrais enfants delà lumière et de la vérité.
Donc Tesprit humain est admirablement libre dans la foi catholique, il n*est pas indépendant, mais il est libre.
XYIIl
Gomment les prescriptions de l'Église, si astreignantes en apparence, ne font que garantir notre liberté.
Le joug des prescriptions de l'Église paraît lourd quelquefois. L'ignorance etl» tiédeur mupmurenl en présence decfslois multipliées qui, chaque semaine, pnsque chaque jour, viennent s'imposer à la volontt*, gêner ses mouvements et lui dire,, avec Tautorilé même de Dieu : Tu feras ceci; tu i:e feras point cela. Tu vas faire maigre; tu vas jeûner ; tu vas laisser là ton travail, parce que c'est aujourd'hui dimancthe, parce que c'est aujourd'hui tête d'obligation ; lu vas aller à la messe et sanclilier ce jour.
«2 LA LIUEI'.IÉ.
Voici Pâques qui approche : tu vas faire ton carême ; tu vas aller te confesser; tu communieras au moins une fois l'an ; etc.
Ce n'estpas tout : l'Église entre bien plus avant dans le détail de notre vie de chaque jour. Semblable à une mère vig lante, bonne mais ferme, qui veille de près non -seulement à la nourriture de ses enfants, mais à leurs vêtements, à leurs jeux et à leurs récréations, à leurs lectures, à tout ce qui les touche, l'Église veille de même au salut et à la sanctification de ses enfants et, pour les préserver du mal, qu'elle connaît et qu'ils ne connaissent pas assez, elle leur défend tout ce qui pourrait nuire à leur foi, à leurs mœurs et à leur véritable bien. Elle leur défend do lire tels et tels livres, tels et tels journaux ; de se livrer à tels et tels plaisirs dangereux, auxquels les mondains s'abandonnent tout à leur aise. Elle leur ordonne de ne pas fréquenter cette compagnie, amusante mais corruptrice; de ne pas lire ce roman, quoiqu'il soit fort à la mode; de ne paç faire de la nuit le jour et de ne pas s'exposer follement aux sétlucUons du monde, comme un papillon à la flamme quidévore. Elle lui impose une quantité de Iois,i50it positives, èoit prohibitives ;* et il faut reconnaître qu'il n'est pas toujours cànimodeiJ'obsèrver ces lois.
-Efet-cè'lâ^de là liberté? "se demandera-t-on
peut-être. Quelle vie ! les mondains ne sont-ils pas bien plus libres et partant bien plus heur reux? Cetlei sujétion n'esl-elle pas pénible, et même bumilianle?
Pénible, cela se peut ; mais humiliante, mais ennemie de la liberté, non.
U obéissance catholique est pénible parfois, parce qu'elle est un combat opiniâtre, une lutte de tous les jours. 1/Ëglise, quin*est pas une idéologue commela Révolution, nous prend tels que nous sommes, et non pastels que nous devrions être ; elle nous prend avec nos concupiscences et nos passions, dont le Baptême ne détruit pas le germe et qui subsistent en nous ici-bas, comme punition de la déchéance originelle et comme épreuve de la vertu chrétienne; elle sait que ces concupiscences et ces passions, de connivence avec la perversité du monde, nous empêcheraient infailliblement d'atteindre notre fin dernière, et par conséquent le bonheur : elle vient donc à nous, avec sa grande et maternelle charité, avec le courage que donne Tamour, et nous impose tout un ensemble d'observances dont le but unique est de nous> rappeler sans cesse à nous-mêmes, de nous empêcher d'oublier Jésus-Christ, réternitc, le salut, les grandes réalités de la vie ; de nous rappeler la nécessité de la pénitence, la nécessité de la prière, la nécessité de vivre d'une
^autre vie que de la me de la terre ; en un mot, de nous rappeler incessamment que nous sonimes chrétiens et que nous avons une âme à sauver.
Minutieuses en apparence, ces observances catholiques sont en réalité très-impurrantes et très-sensées. Elles ne sont pas seulement utiles, elles sont nécessaires : elles sont aux commandements de Dieu et aux vertus chrétiennes, ce que sont aux organes de notre corps les os du squelette. Les os ne sont que de la chaux, matière insipide et sans vie; et cependant ne sont-ce pas les os qui soutiennent tout le corps ? Sans eux, nos organes les plus délicats, nos muscles, notre chair ne seraient plus qu'un amas informe. Le squelette, dur et inflexible, est comme le soutien de toute la vie orgaoîque et la raison d'être des formes, du mouvement et de la beauté du corps. Lui aussi, il impose une certaine contrainte à tous les organes qu'il soutient ; car il les maintient chacun à sa place.
Tel est le rôle bienfaisant des prescriptions de rÉglise au miUeu de l'organisme de la vie et des vertus chrétiennes. Prescriptions matérielles et tout extérieures, elles semblent aux esprits peu éclairés êfre non-seulement inutiles, mais fatigantes, mais nuisibles; prescriptions intellectuelles et morales, elles semblent n'être
que de la servitude : il n'en est rien. Elles n'enti'avent en réalité que les révoltes du vieil homme; elles ne'lient et n'empêchent que la licence ; elles ne refranchenl que ce qui est mauvais ou du moins dangereux ; elles apportent à Tâme la liberté, bien loin de la courber sous \in joug.
Aujssi un vrai catholique, bien loin de rougir de son obéissance à l'Église, s'en fait-il gloire ; et presque toujours, il faut le dire, il n*en est que plus estimé des impies eux-mêmes. J'ai connu quatre ou cinq étudiants en droit, chrétiens dans l'àme, qui, les jours maigres, allaient exprès prendre leurs repas dans les restaurants les plus fréquentés par leurs camarades ; ils y demandaient , Tiaut et ferme, des aliments maigres et faisaient leurs beaux signes de croix avant et après le repas. « Jamais, me disaitilernièrementrun d'eux, jamais personne ne nous a rien dit ; au contraire, tous nous respectaient ; et, comme nous n'étions pas précisément les plus bêtes, notre fermeté donnait du courage à beaucoup d'autres. »
Et puis^, il en est, pour nous, de l'autorité de TÉglise, comme de rautorilé de Notre-Seigneur : par un effet de la grâce divine, nous l'aimons , nous la voulons , nous l'acceptons spontanément et librement comme le plus grand bien qu'il nous soit donné de recevoir
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ici-bas; nous la vénérons, parce qu'elle est divine ; et nous savons qu elle ne nous commande jamais rien que de sage, dejusteetde bon ; nous obéissons à l'Église, comme des enfants à leur mère. Aussi, ne voit-on jamais un bon et vrai chrétien murmurer contre les saintes prescriptions catholiques. Ceux-là seuls se plaignent et murmurent qui n'ont pas le courage de les observer ou qui ne veulent pas les comprendre. Pauvres esclaves du respect humain ou de l'ignorance î
De la fausse autorité, qui est rennemie morieUe
de la liberté.
Ce que nous venons de dire s'applique exclusivement à la vraie autorité, à Tautorité légitime, qui s'exerce légitimement et qui ne fait qu'accomplir les volontés toujours bienfaisantes de Celui de qui elle émane. Il en est tout autrement de la fausse autorité, qui n'est qu'une odieuse caricature de la véritable. '
La vraie autorité vient de Dieu et mène Ihomme à Dieu ; la fausse vient de l'homme et sacrifie Thomme à l'homme. La première est
un mandat sacré, où le dépositaire de la puissance- divine ne commande aux hommes que
our obéir lui-même à Dieu ; et ain.sitous obéissent; tous, chefs et sujets, gouvernants et gouvernés, accomplissent la volonté du souverain Maître de tous: la seconde, i'autorité fausse, est, ou b\eu un mandat sans valeur donné par
des gens qui n'ont pas le pouvoir de le donner, ou bien une usurpation plus ou moins brutale ; le possesseur du pouvoir commande pour dominer ; il courbe l'homme sous le joug arbitraire de rhomme; il se constitue le maître, le supérieur de celui dont il n*est que 1 égal ; et quand même il commande le bien, il n*a pas le droit de le commander. Rien ne règle Fexerciee de sa puissance ; et le droit de la force remplace la force du droit. C'est l'homme qui règne sans Dieu; et non plus Dieu qui règne, qui gouverne par Thomme. La fausse liberté s'appelle la licence ; la fausse autorité s'appelle la tyrannie : elles sont abominables l'une et l'autre ; mais entre les deux, la plus abominable sans contredit et la plus sacrilège, c'est la tyrannie. Dans le plan divin du gouvernement du monde, lautorité est, en effet, une puissance plus sainte encore, s'il se peut, que fa liberté; c'est un don supérieur; la liberté n'est que la puissance de faire le bien, tandis que l'autorité est la puissance de le faire faire;
l'une réalise un J)ien individuel ; Tautre, un bien public et universel. L'autorité est une force ajoutée à une force, une grâc<; ajoutée à une grâce ; voilà pourquoi sa corruption est un mal plus grave.
Nous constations plus haut qu^en dehors de la foi, il ne pouvait point y avoir de liberté véritable, parce que seule lafoi fournit à Ihomme et à la société les éléments surnaturels qui constituent la vraie liberté. 11 en est de même de l'autorité : en dehors de la foi, l'autorilè ne peut pas connaître la' fin suprême pour laquelle elle est instituée au milieu des hommes; elle ne peut pas connaître les moyens de réaliser cette fin, qui, après tout, est surnaturelle ; enfin, elle manque de la force nécessaire pour écarter les mille obstacles qui se dressent devant elle; et, pour conduire les hommes, elle ne dispose que de la force brutale ou de la séduction.
Le monde moderne ne connaît pour ainsi dire plus l'autorité chrétienne ; par son fatal principe de la séparation de T Eglise et de l'État, de la foi et de la raison, de la révélation et de la science, de l'ordre surnaturel et de l'ordre naturel, il est sorti des voies de Dieu, et a perdu dumémf^ coup la vraie notion de l'autorisé et la vraie notion de la liberté. L'axe de la société, telle qu'il la rêve,. n'est plus en équilibre; cet axe ne pose plus sur ses deux pivots nécessaires
LA LIBERiTÉ. 69
et providentiels, Tautorité et la liberté véritables; et c'est pour cela que rien ne marche. Nous allons de Charybde en Scylla : d'un excès nous tombons dans un autre excès; d'une erreur, dans une autre erreur ; l'anarchie, qui est la fausse liberté parfaite, nous rejette dans le despotisme, qui est la fausse autorfté parfaite ; et du despotisme nous retombons dans Tanarchie.
D'un côté comme de l'autre, nous sommes dans le faux, et le démon se moque de nos angoisses. Quand donc les révolutions nous ouvriront-elles les yeux?
De la r«M«e «otorité, et des abus de poovoir dans l'ordre rèUsieux.
La fausse autorité pénètre partout, comme.la fausse liberté: c'est la tête et la queue du vieux Serpent. Avant tout, elle cherche à bouleverser la société religieuse, la plus sainte et la plus importante de toutes. Dans l'ordre religieux, la fausse autorité, c'est l'homme imposant, sans mandat divin, à d'autres hommes des vé- ^ rites à croire, des devoirs à pratiquer, des règles arbitraires de conscience.
En matière de religion, Noire-Seigneur est, plus directement encore que dans le reste, le seul Hiérarque et le seul Seigneur, chargé par le Père céleste d'enseigner et. de gouverner les hommes. Si le bon Pasteur communique son autorité sainte à certains hommes qu îl daigne choisir à cet effet entre tous, ce n'est point pour abdiquer, ni pour que ces hommes, faillibles et imparfaits, se substituent à lui ; sa volonté expresse est, au contraire, qu'ils s'identifient à lui par une obéissance pleine et entière, et que ce ne soit plus eux, mais lui, lui seul, qui enseigne par eux les fidèles, qui les dirige dans les voies de la vérité et de la sainteté, qui les gouverne et qui leur fasse accomplir les volontés de son Père. « Je vis, non plus moi, mais le Christ en moi ; » cette grande règle apostoHque s'applique aux ministres de Dieu, plusintimement, plus totalement encore, s'il se peut, qu'aux autres chrétiens.
Jugez par là du rôle qu'assume le prêtre ou l'Evêque, qui, oublieux de sa mission toute divine, se substitue à Notre-Seigneur et se met à enseigner aux peuples autre chose que la doctrine de Jésds-Christ ; qui parle en son nom propre, et non plus au nom du seul Seigneur et ' du seul Docteur ; qui, foulant aux pieds la liberté des consciences, ose leur imposer ses pensées personnelles, ses doctrines, ses er-
LA LlBKr.TÈ. 7,
reuis, ses volontés, son joug! Tels ont été tous les hérésiarques, depuis Arius, Neslorius Eutychès, Photius, etc., jusqu'à Lulher, Calvin et tous les modernes novateurs. Tels sont, de nos jours encore, les Evèques schismatiques et hèrèliques d'Angleterre, de Russie, et des vieilles sectes dont les honteux débris couvrent l'Orient,
Tels sont tous ceux qui, en dehors de la sainte Eglise, se donnent à eux-mônies la mission d'enseigner et de prêcher. Tous les ministres protestants, sans exception, qu'ils soient ou non de bomiefoi; tous les popes russes, tous les prédicants schismatiques, tous lès chefs de la franc-maçonnerie (qui est une véritable secte antichrétienne) pratiquent la fausse autorité en matière de religion. Ce sont des tyrans dans l'ordre spirituel. L'autorité qu'ils s'arrogent est fausse et nulle ; loin de venir de Jésls-Christ, elle est contre lui ; elle vient du démon, père du mensonge, docteur des hérétiques et ennemi acharné des véritables pasteurs de l'Eglise. A plus forte raison en est-il ainsi des chefs de sectes ou d'Eglises séparées ; en Angleterre, en Russie, etc.
Mais, dans le sein de l'Église elle-même, la fausse aiutoWté peut, du moins dans une mesure, se glisser dans le gouvernement spirituel du peuple chrétien ; c'est le côté humain de la
Papauté, de rÉpiscopat et du Sacerdoce. Ce côlé humain existera toujours; car toujours les Papes, les Évêques et les prêtres seront des hommes; mais l'autorité ecclésiastique, toujours sainte et parfaite en elle-même, réprimera, réformera incessamment ces abus ; de sorte' que, dans l'Eglise, les abus de la fausse autorité ne sont jamais très-considérables; ni surtout irrémédiables.
Le Pape, en tant que Pape et pour le .bien général de l'Église, est divinement sauvegardé, par rEsprit-Saint, des abus d'autorité dans renseignement de la docirine et dans le gouvernement général de TÉglise. Ce n'est pas, en effet, pour lui personnellement, mais bien pour nous, pour l'Église entière, pour tous les Évêques, pour tous les prêties, pour tous les fidèles, même pour le inonde non encore chrétien, qu'il est infaillible. Par lui, ISotre-Seigneur prévient ou réprime les abus d'autorité qui pourraient s'introduire dans Tadministratlon des Églises particulières^ chaque Évêque, en effet, peut faillir dans l'exercice, s* difficile, si compliqué, de son autorité sacrée; il peut enseigner de fausses doctrines, ainsi que cela s'est vu dans tous les siècles ; il peut abuser de son autorité pour maltraiter les prêtres, pouur lancer d'injustes ordonnances et poser des règles contraires au droit canonique; il
LA LllJr.KTÉ. 1Z
peut diriger son clergé et son peuple dans de?, voies qui ne sont point celles du Siège Apostolique. Bien qu'ils soient revêtus d'une autorité aussi réelle qupt vénérable, nos Évêques ne soûl point infaillibles, et n'ont pas besoin de Vêlre : il suffit, en effet, d'un seul principe absolu de vérité, de justice et de sagesse, au centre de rfîglise, qui a, pour premier caractère, lunilé.
Confirmé par l'infaillibililé du Chef, chaque Kvéque dans son diocèse surveille à son tour, réforme et réprime les abus de pouvoir que l'infirmité huuiaine suscite nécessairement de temps à autre dans les rangs du clergé : si un curé, un prédicateur, un prêtre quelconque abuse de Tautorité de son ministère pour enseigner quelque erreur, pour faire quelque chose de répréhensible au point de vue des mœurs ou de la discipline, l'Evêque intervient, rétablit le droit et remet toutes choses en place. Si la douceur ne suffit point, il sévit, et, semblable au divin Maître, il domine par la justice ceux qui refuseraient de se laisser diriger par la bonté et par Tamour.
Et ainsi, dans l'Eglise, les abus de pouvoir, les excès de la fausse autorité ont leur remède immédiat ; et le mal ne peut enlanjer la vie du corps entier.
Dans TEglise seule, par un effet de Tinstitu-
74 LA LIDERÏÉ.
tion divine, fait positif qui s'impose au monde entier, Jésus-Christ a déposé la seule véritable autorité religieuse ; et, par cela seul, qu'un prédicant religieux quelconque n*est point catholique, il est certain a priori qu'il n'a aucune autorité légitime. Le degré d'erreur n'y fait rien : imans turcs, bonzes chinois ou japonais, lamas du Thibet, derviches et faux prêtres des Indes, fétiches des peuples sauvages, prêtres mormons, ministres anabaptistes, calvinistes, luthériens, anglicans, presbytériens, vaudois, protestants de toutes nuances; évêques, prêtres et diacres russes ou grecs; tous, quels qu'ils soient, du moment qu'ils ne sont point ministres de la sainte Eglise catholique, apostolique, romaine, sont des loups, et non point des pasteurs ; leur autorité apparente n'est que tyrannie et despotisme religieux; loin d'obliger la conscience, celte fausse autorité doit être pour tout fidèle, un objet d'horreur.
Rien n'est détestable comme le despotisme religieux.
LA LIBERTÉ. 7i
s XXI
D droH de chacim à la liberté dans le service
de DiEv.
iVous n'avons pas le droit de servir Dieu comme nous l'entendons ; il veut être servi à sa façon, et non à la nôtre, qui est faillible et aveugle; trop souvent la liberté de servir Dieo comme on Tentend soi-même, n'est autre chose que la liberté de ne pas le servir. L'autorité de l'Eglise nous est précisément donnée pour écarter le caprice de cette grande et souveraine chose qu'on appelle le service de Dieit; Tous et chacun nous devons servir Dieu comme Dieu veut être servi et comme l'Eglise nous prescrit <^e Je servir. C'est dans cette vaste sphère de vérité et de bon ordre que s'exerce notre liberté en matière de religion : en dehors, ce ne serait plus de la liberté ; ce serait de la licence. ^u moment que nous ne sortons pas de cette sphère, nous avons droit à une pleine et en- Wre liberté.
L'Église étant la mère de cette sainte liberté, cbacun de ses enfants est appelé, de droit ^^vin, à en jouir, non-seulement dans sa vie
publique, mais encore, et avant tout, dans sa vie privée. Nous devons être libres dans le service de Dieu ; el l'autorité, soit religieuse, soit domestique, qui nous régit immédiatement, ne doit jamais comprimer, encore moins entraver l'essor de notre conscience.
Ici, comme partout, l'autorité et la liberté ont le même objet : l'autorité est instituée pour éclairer la liberté, pour l'empêcher de s'égarer, pour la protéger, et aussi pour l'activer, pour la faire avancer plus rapidement dans les voies de Dieu. Le rôle de l'autorité est un rôle essentiellement actif: c'est la force lutélaire qui fait faire le bien. La liberté est la force qui fait le bien sous la direction et la protection de Tautorité. L'une et l'autre sont mariées ensemble ; elles doivent demeurer très-unies, s'accorder pleinement et tendre au but unique de leur institution : .le plein accomplissement des volontés de Dieu et la conquête de la fin dernière.
Or, il est beaucoup plus rare qu*on ne pense que, dans le service de Dieu, on jouisse pleinement de la liberté ; et cela, par la faute ou du moins par le fait de ceux qui ont en main l'auforifé, et qui en abusent au lieu d'en user. On abuse de Tautorité, du moment que l'on en use selon son caprice, selon ses idées personnelles. Nous ne sommes pas les maîtres des directions que nous donnons à ceux que Dieu
a placés dans notre dépendance : celte autorité, quelle qu'elle soif, appartient en propre à Notre-Seigneur, et qui que nous soyons, nous n'en sommes que les dispensateurs. Or, la première qualité requise en cette dispensation, est qu'elle se fasse comme le veut Notre-Seigneur, ni plus ni moins; et cette volonté de Jésus- Christ, nous la connaissons certainement par les directions de rÊglise, par les décrets du Saint-Siège, par les règles de la saine théologie, c'est-à-dire de la théologie catholique, apostolique, romaine.
Hélas ! hélas ! combien souvent Tignorance ou le parti-pris, ou parfois quelque chose de pire encore, ne vient-il pas violer ce principe salutaire, protecteur de la liberté des consciences 1 C'est une espèce de sacrilège ; car l'autorité dont on abuse et la liberté qu'on viole, sont toutes deux des choses saintes, éminemment sacrées. On en répondra bien sérieusement de> vaut Dieu.
Combien de fois un bon enfant, attiré par la grâce de Notre-Seigneur, ne se voit-il pas contrarié, entravé de mille manières dans l'accomplissement de ce que Dieu demande de lui ! Le père, la mère, le maître ou la maîtresse, qui ont poui* devoir de lui faire faire la volonté de Dieu, se posent devant lui et l'empêchent d'avancer. 11 aimerait à prier, à aller à l'église :
on le lui défend, ou du moins on lui suscite mille difficultés. Il a quelque chose sur la conscience et il voudrait aller se confesser : on le remet aux calendes grecques, et sa pauvre petite âme reste ainsi en mauvais état. Par cet abus de pouvoir, on contrarie les meilleures inspirations de la grâce; on décourage cette piété naissante, et bientôt ce petit germe, que Notre-Seigneur destinait peut-être à devenir un grand arbre sur les rameaux dirquel les oiseaux du ciel pourraient s'abriter un jour, se dessèche, s'atrophie et meurt. Pourquoi? Parce qu^on l'a privé de sa liberté. Quelle responsabilité !
Et les abus d'autorité de tant de maîtres à l'égard de leurs serviteurs? de tant de patrons à regard de leurs ouvriers ou de leui's apprentis? Je mets en fait que, parmi les petites gens, sur mille qui vivent loin de Dieu, plus des trois quarts ne Tauraient jamais abandonné, ou du moins reviendraient facilement à lui, si leurs Supérieurs leur en donnaient et la facilité et l'exemple. On a vu des régiments presque entiers remplir leurs devoirs religieux, dès qu'un colonel chrétien se trouvait placé à leur tète. On en a vu d'autres cesser toute pratique, sous la compression morale, quelquefois même devant des menaces d'officiers impies. Pauvres gens, que fait-on de leur liberté?
Ce que l'on en fait? On la détourne de son
LA LIBERTÉ. 7i)
but légitime, et on la converlit en une affreuse licence. Ces hommes, ces jeunes gens que l'on empêche, directement ou indirectement, de prier, de fréquenter Téglise, d'assister à la messe et aux instructions religieuses, de se confesser et de communier, de suivre les appels de Dieu et les attraits de sa grâce, on leur laisse toute facilité pour mal faire ; liberté de penser, de dire à peu près tout ce qu'ils veulent, quand il ne s'agit que de Dieu, de Jésus-Christ, de la sainte Église, du Pape, des Évêques, des prêtres, (les Religieux, de la foi, des choses saintes; c'est cette liberté- là qu'on ose appeler la liberté de la conscience, et comme on la respecte profondément, on se garde bien d'y toucher.
On a moins de respect pour les consciences et pour les convictions, du moment qu'il s'agit de politique : qu'un de ces libres essaye de dire le moindre mot contre le gouvernement, immédiatement l'autorité se dresse, et sait le mettre à la raison. En d'autres termes, liberté de servir le démon et non point de servir Difeu; liberté de se perdre, et non point de se sauver : voilà l'état où en sont réduites aujourd'hui non des milliers, mais des millions de consciences ; Gela crie vengeance au ciel.
La sainte liberté de la conscience, la liberté des âmes est le vœu le plus cher de l'Eglise, et son cœur maternel veut, exige que les dépo-
sitaires de Tautorilé, quels qu'ils soient, protègent el favorisent toujours cette liberté sacrée. S'ils la violent ou Tentravent d'une manière quelconque, ils manquent au premier de leurs devoirs, el ils se perdent en perdant les autres. Proclamons-le donc bien baut : dans les limites que l'Eglise nous trace de la part de Dieu, tout homme a un droit strict à la liberté de sa conscience, à toule sa liberté dans le service de Notre-Seigneur.
De la fausse autorité dans Tordre civil.
Dans l'ordre civil et politique, comme dans Tordre religieux, la fausse autorité se résume dans la substitution de l'homme à Dieu; c'est rhomme qui vient mettre ses volontés arbitraires et ses caprices, à la place de la volonté toujours bienfaisante du Roi des Rois, du Maître des maîtres, Jésus-Christ.
Par lui-même, l'homme n'est pas plus que l'bomme; dans Tordre civil, aussi bien que dans l'ordre religieux, toule autorité vient de Dieu, et aucun homme n'a le droit de commander aux autres hommes, si ce n'est en
vertu d'une délégation divine. Dans la société civile et politique, cette dél^ation est indirecte, mais elle est réelle, aussi réelle que dans Tordre religieux ; elle est indirecte, et se transmet soit par Télection, soit par Thérèdilé, suivant la constitution spéciale de chaque peuple. La forme des gouvernemenls n'y fait rien : qu une société soit constituée en monarchie, en aristocratie ou en république, le pouvoir qui la régit légilimement n*est qu'une délégation directe ou indirecte de Dieu. De là uniquement il tire sa légitimité, son autorité, son droit de faire des lois qui obligent en conscience, son droit de diriger et de gouverner ses sujets.
La légitimité d*un pouvoir souverain, monarchique ou autre, est quelquefois évidente; d'autres fois elle est douteuse. Elle est évidente, lorsqu elle découle tout naturellement de Tordre établi et de la constitution d*une nation : ainsi, à Rome, la légitimité de la souveraineté des Papes; ainsi, en France, la légitimité de nos anciens rois. Elle est encore évidente dans le cas où un pouvoir sérieux ramasse Tautorité gisant à terre, sans possesseur, et qui, avec Tassentiment de la nation, rétablit Tordre sur les débris de l'anarchie. Tel a été, en ce siècle, Tavénement de Tempereur Napoléon 1" et celui de Napoléon 111.
D'autres fois, la légitimité est douteuse, et
alors, ce grand cas de conscience nationale doit être porté au tribunal du seul Juge, constitue au milieu des hommes et des peuples, ^pour leur apprendre ce qui est juste et ce qui est injuste, ce qui est selon la volonté divine, ou ce qui lui est contraire; au tribunal du chef de l'Eglise, du Vicaire de Dieu, gardien et dispensateur infaillible de la morale publique et privée. Les peuples qui ne veulent point de ce tribunal, n'ont plus à leur service que la force du sabre et les sanglantes révolutions.
Tout pouvoir séculier qui ne présente point Tun de ces caractères de légitimité, est illégitime en soi; celui ou ceux qui l'exercent ne sont que des usurpateurs; ils ne sont point les mandataires ni les délégués de Jésds- Christ, et la conscience des sujets n'est point liée. Les qualités personnelles de l'usurpateur ne changent rien à ce caractère illégitime ; et s'il arrive qu'on marche d'accord avec lui, c'est uniquement pour éviter un plus grand mal, et en attendant des temps meilleurs. C'est ainsi qu'agit l'Eglise avec les pouvoirs de fait, que ces bons rapports sont bien loin d'absoudre et de légitimer.
Telle est, dans l'ordre civil et politique, la fausse autorité considérée en son origine.
Des abus de pouvoir dans Tordre civil et politique.
L'autorité légitime peut s'exercer d'une maiiiére fort illégitime; de là les abus de pouvoir de tout genre, les tyrannies, les caprices qui désolent les sociétés et les familles.
Le plus effrayant exemple de cet abus d'un pouvoir légitime en soi a été doimé au monde pendant trois siècles, par les Césars païens; car, en dehors de l'Eglise, il y a des sociétés et des pouvoirs légitimes qui, bien que purement naturels, relèvent, comme nous le dirons plus tard, de l'ordre surnaturel, et lui doivent ôlre unis. Enivrés de puissance, les empereurs romains ne se servirent de leur pouvoir que pour imposer au monde entier toutes les folies qui leur passaient par la tête; ils centralisèrent tout l'empire dans leurs mains, et celte centralisation insensée a pris leur nom : le césarisme.
Le césarisme est l'abus suprême de l'autorité. Avec des apparences plus brillantes, il est peut-être plus délétère encore que l'anarchie, il tend à annihiler toutes les forces vives d'une nation, à asservir ou à détruire tout ce qui ne
dépend pas de lui personnellement, TEglise en tête ; son argument suprême n'est point la justice, mais la force; aussi Tâme d'un gouvernement césarien est-elle l'armée; divinité nouvelle qui, en son unité brutale, présente une trinité bien connue : infanterie, cavalerie, artillerie.
La formule du césarisme est ce blasphème antichrélien, anlinational : « l'Etat, c'est moi! » Plus un Souverain est puissant, plus il risque de verser de ce côté, et de commettre le crime de Tasservissement de son peuple, de la destruction des libertés légitimes, et a\ant tout de la liberté religieuse.
Il n'y a que la foi et l'obéissance à l'Eglise qui puissent empêcher pleinement un Souverain d'abuser de son pouvoir. Seule, en effel l'Eglise lui apporte la lumière totale sans la quelle il ne peut gouverner selon Dieu, et \i force surnaturelle sans laquelle il ne peut do* miner l'orgueil du commandement, remplii tous ses devoirs de Souverain, réprimer le mal et favoriser le bien. Le premier devoir d'ut Souverain, c'est d'être chrétien, très-chrétien plus chrétien que les autres. Sans cela, je 1^ répète, 1 abus du pouvoir est là, toujours prê à entrer.
Toute loi contraire à la doctrine ou au biei de l'Eglise, toute loi contraire à la volonté d(
Dieu et par conséquent au bien public, est un
abus de pouvoir, un acte illégitime et nul en
soi, de quelque forme légale et solennelle
I qu'on ait pris soin de le revêtir. La loi n'est
' pas, en effet, comme Tont rêvé les idéologues
' de 89, l'expression d'une volonté purement
J humaine; elle doit être avant tout l'expression
delà volonté du souverain Maîlre des hommes,
I de Celui que n^ns appelons par excellence
' Nôtre-Seigneur.
, Qu'on juge par là des abus de pouvoir de t* tout genre qui, depuis trois ou quatre siècles I surtout, encombrent nos histoires nationales !
Avec la renaissance des théories païennes et du
droit païen, avec les révoltesprotestantes, d'où l' est sorti le gallicanisme parlementaire et poli- 1^ tique, et plus encore avec l'omnipotence mili- ^ taire, le césarisme a peu à peu remplacé dans I le monde la monarchie chrétienne, la monar-
chie baptisée et soumise au Christ et à son Eglise. \ Mortel à la vraie autorité non moins qu'à la
vraie liberté, cet odieux système tend partout à révaloir. Que Dieu daigne écarter ce péril, par uelque coup inespéré de Providence, et qu'il
C" e permette pas que des nations chrétiennes 'affaissent sous ce joug abrutissant! L'Église 'a pu le briser que par de longs siècles de Ite, de 'tortures, de sacrifices de tout genre. Et qu'on ne s'imagine pas que l'abus du pou-
voir infecte seulement les monarchies : les républiques, les aristocraties, les pouvoirs les plus parlementaires et constitutionnels ne sont pas à Tabri de ces petites faiblesses ; témoin chez nous les extravagances de 89, les horreurs de la Convention'; témoin tout ce qui se pratique sous nos yeux en Italie, en Espagne, en Belgique, en Suisse, en Autriche, au Mexique, aux États-Unis, un peu partout. Au lieu d*an grand vampire public, personnel et responsable, vous en avez une collection de petits, plus ou moins enragés, plus ou moins distingués, suivant votre mérite ou vos capacités: voilà tout. Si cela ne s'appelle pas du césarisme, c'est uniquement parce qu'il n'y a pas de Césars ; au fond, cela ne vaut pas mieux ; le résultat est le même : c'est du despotisme délayé, qui pèse presque autant sur l'Église, sur les familles, sur les vraies libertés; c'est de la tyrannie plus ou moins déguisée ; c'est de l'arbitraire. Ce n'est plus cette chose sainte et bienfaisante qu'on appelle l'autorité.
LA LIBERTÉ. gT
De la fausse autorité et des abus de pouvoir dans la société domestique.
Le bon Dieu ne donne au père de famille son autorité sur la mère, les enfants et les serviteurs ; à la mère son autorité sur les enfants et les serviteurs, et enfin aux enfants leur pari d'autorité sur les sferviteurs, que pour régner sur eux tous et sanctifier, les uns par les autres, tous les membres de la famille. «La même hiérarchie se retrouve dans les trois ordres, avec le même but final : dans l'Église, le Pape, TEvêque, le prêtre, le fidèle ; dans l'État, le Souverain, les pouvoirs et infiuences secondaires^ les sujets; dans la famille, le père, la mère, l'enfant, le serviteur. Tout leela est voulu de Dieu, et n'est institué que pour le bien de tous, pour le bien surnaturel et pour le salut éternel de tous, au moins comme but suprême.
Le père de famille abuse de l'autorité et fausse sa mission sainte, lorsqu'il donne à sou épouse de mauvais exemples, de mauvaises directions ; lorsqu'il l'oblige ou à faire ce que
Dieu défend, ou à ne pas faire ce que Dieu ordonne ;. quand, d'une manière quelconque, il la détourne du devoir. Si par négligence, il ne la soutient pas et de la parole et de Texemple dans la bonne voie^ il pèche négativement ; il manque à son devoir de chef de famille, et ne remplit pas dignement le poste d'honneur et d'autorité qui lui est confié. Notre-Seigneur lui en demandera compte ; car, nous l'avons vu, l'autorité n'est pas seulement donnée pour empêcher le mal, mais encore pour protéger et faire faire le bien.
Le père et la mère de famille abusent de leur pouvoir, lorsque, d'une manière ou d'une autre, ils font du mal à leurs enfants et à leurs serviteurs, au lieu de leur faire du bien; quand ils leur commandent, quand ils leur conseillent quelque chose de contraire à la volonté de Noire-Seigneur; quand ils les exposent à perdre lafoi; quandilsles détournent d'une vocation sainte ; quand ils approuvent, ou même quand ils tolèrent, dans le sein de la famille, des scandales, des abus qu'ils ont pour mission d'empêcher. Que d'enfants perdus, sinon par la faute proprement dite, du moins par le fait de leurs parents ! Que de femmes détournées du service de Dieu par leurs maris!
Que de pauvres domestiques, que d'ouvriers gênés, pour ne pas dire tout à fait empêchés
dans l'exercice de leur liberté religieuse, la plus sacrée de toutes les libertés !
Les père et mère abusent encore et d'une manière très-grave de leur autorité, lorsqu'ils confient l'éducation et l'enseignement de leurs enfants à des maîtres, à des maîtresses sans religion, plus indignes encore qu'incagables d'élever ces enfants comme Dieu et l'Église veulent qu'ils soient élevés. Ainsi, c'est un abus flagrant de Tautorilé paternelle que de mettre un enfant en pension dans ce lycée, dans ce collège, dans cette école où sa pauvre petite âme fera presque infailliblement naufrage. On ne doit pas compter sur des miracles de préservation, et l'on est responsable devant Dieu des chutes dont on a soi-même posé la cause.
Cet abus d'autorité est malheureusement ce qu'il y a de plus commun aujourd'hui; la plupart des maisons d'éducation dirigées par des laïques éfaut des écoles d'immoralité, des manufactures de libires-penseurs et de petits révolutionnaires en herbe.
Et quelle responsabilité pour les maîtres, pour les professeurs! La pauvre jeunesse qu'ils enseignent est comme livrée aux bêtes : autrefois, c'étaient des coups de dents et de griffes ; aujourd'hui ce sont des coups de langues, des blasphèmes, les plus pernicieuses erreurs. C'est encore pis ; car maintement ce sont les âmes
qui périssent, et c'est toute la société que Ton corrompt et qu'on ruine par ]a base.
Telle est, en abrégé, la fausse autorité ; tels sont les abus de Tautorité légitime : dans la société religieuse, civile, domestique, c'est la violation la plus détestable de Tordre providentiel; c'est la violation de la liberté humaine à tous les degrés. Aussi, la sainte Ecriture nous déclare-t-elle « qu'un jugement très-rigoureux attend ceux qui ont autorité sur les .autres^j» Autant le bon usage de l'autorité prépare une couronne magnifique dans le ciel , autant les abus de Tautorité préparent des châtiments terribles.
D« la fausse liberté que le démon cherche à substituer
à la véritable.
Nous avons va ce qu'est la vraie liberté et ce qu'est la vraie autorité. Nous venons de voir en quoi consiste la fausse autorité, ainsi que les abus de Tautorité véritable. Un mot maintenant sur la fausse liberté, et sur les bouleversements qu'elle engendre.
' Judicium durissimum his qui prxsunt. fiet. (Sap. vi, 6.)
L'homme n'a rien de plus cher que sa liberté : la liberté, c'est son salut ; c'est la loi fondamentale de sa destinée, et par conséquent de son bonheur; L'amoQr, l'amour passionné de la liberté, est comme un besoin instinctif du cœur humain. Le vieux Serpent le sait bien, lui qui a perdu pour toujours le bonheur, avec Ja puissance d'atteindre sa fin dernière; il a perdu la liberté et le bonheur ; et, dans sa rage jalouse, il veut nous la ravir à nous-mêmes. Mais comment faire pour enlever à l'homme son cher trésor?
Il n'a pas osé l'attaquer en face : s'il lui eût dit que la liberté était mauvaise, qu'il fallait la rejeter, il n'aurait eu aucune chance de succès. 11 a été plus habile : il s*est présenté à l'homme sous le masque et avec le nom magique de la liberté elle-même. La pauvre humanité s'y est laissé prendre ; elle s'y laisse prendre aujourd'hui plus que jamais; et elle lâche la proie pour l'ombre.
Qu'il y ait une fausse liberté, une hberté menteuse et purement apparente, c'est ce qui résulte de la parole de l'Evangile : <( Si le Fils de Dieu vous délivre, vous serez vraiment libres^, » « le Fils de Dieu ne nous dirait pas qu*il veut nous rendre vraiment libres, si, en nous
* Ev. Joan., vm, 56.
n LA LIBERTÉ.
faisant espérer une liberté véritable, il n'avait dessein de nous faire entendre qu'il y en a aussi une fausse ^ ? »
Or, quelle est cette liberté fausse? C'est tout simplement l'esprit dUndépendmice ou, pour parler plus nettement encore, l'esprit de révolte xontre l'autorité légitime ; c'est le fameux Non serviam, que le démon transmet à l'homme. «Cette affectation de l'indépendance, c'est la liberté de Sçitan et de ses rebelles complices qui ont voulu s'élever eux-mêmes contre Tautorité souveraine. Loin de nous une liberté si funeste, qui a précipité ces esprits superbes dans une servitude éternelle ^ »
La vraie liberté se résume dans Taccomplissement fidèle des volontés de Dieu sur nous : l'indépendance, la liberté fausse, est la révolte contre Dieu et contre tous ceux qui le représentent ici-bas ; de sorte que, au lieu que l'une nous fait atteindre notre fin, l'autre nous la fait perdre. La liberté vénère et aime l'autorité, parce qu'elle voit en elle sa protectrice dévouée; l'indépendance déleste l'autorité, la méprise et cherche à s'en débarrasser comme d'une ennemie personnelle, La liberté fausse crie instinctivement : « A bas l'autorité ! » et dans sa bouche impie, le cri de :
* Bossuel ; sermon pour une vcturc.
* Ibid.
LA LIBEKTÉ. 95
« Vive la liberté ! » si fort à la mode depuis trois siècles, ne veut pas dire autre chose que : « Plus d'autorité ! vive l'indépendance ! »
C'est ce que Bossuet appelle la liberté des rebelles.
Ce que les protestants, les savants incrédules, les rationalistes et les politiques modernes appellent liberté n'est pas autre chose. Leur liberté, à eux, n'est que le voile de leur esprit de révolte. Ce n'est qu'un masque, creux et menteur comme tous les masques. Je ne veux pas dire que tous les sectateurs de la liberté fausse soient des impies : non certes ; il y a parmi .eux une foule innombrable de pauvreségarés, dont l'ignorance s'est laissé prendre aux apparences. Comme il est naturel, ils aiment d'instinct la liberté ; et, croyant que ce que Satan leur présente est la liberté, ils s'y attachent; ils poursuivent cette chimère avec ardeur et, ne connaissant pas la vraie hberlé, ils s'indignent contre nous qui faisons la guerre à leur prétendue liberté, et ils nous accusent de tyrannie et de bassesse d'âme. Pauvres esclaves! quo le démon a réduits en captivité en leur promettant la liberté, et qui s'imaginent que nous leur apportons la servitude.
Au fond, et malgré ses beaux airs d'impartialité et de modération, la fausse liberté, la liberté telle qu'on la prône aujourd'hui, est au
94 LA ilBERT .
service du mal, comme la liberté véritable, telle que l'enseigne l'Eglise, est au service du bien. L'une donne à toutes les erreurs et à toulesles passions'toute facilité pour triompher, aux dépens du bien : l'autre met au service de la vérité et du bien toutes les forces des créatures, et assure ainsi le régne de Notre-Seigneur sur la terre ; or, ce règne, c'est la paix et le bonheur du monde.
La vraie liberté a, comme nous l'avons dit, pour loi suprême la vérité, la justice, la charité : la fausse, qui met sur la même ligne la vérité et Terreur, le bien et le mai, repose sur la négation du devoir, lequel consiste essentiellement à aimer et à faire le bien, à n'aimer, à ne faire que le bien. Lafausse liberté n'a pas,comme il convient , l'horreur du mal , c'est-à-dire de l'hérésie, de l'incrédulité, de Timpiété, de l'indifférence, etc. Elle ressemble à la fausse mère du jugement de Salomon ; elle consent volontiers au partage de Thomme entre TÊglise et le monde, entre Jésus-Ckrist et le démon.
La fausse liberté est le suicide de la vraie liberté, comme la fausse autorité est le suicide de la vraie autorité, comme la fausse science, les fausses religions, les faux principes, etc., s'ont la mort et le suicide de la vraie science, de la vraie religion, des vrais principes.
Méfions-nous extrêmement des hommes et
des livres qui', sous prétexte de tolérance , prônent celte liberté menteuse , fille de la renaissance païenne, du protestantisme et de la Révolution : qu'ils le veuillent ou non , qu'ils soient ou non de bonne foi, ils n'en sont pas moins a ces faux frères qui s insinuent parmi les fidèles pour surprendre notre liberté', la liberté que nous avons dans le Christ Jésds, et pour nous réduire en servitude^. » Et quelle servitude, grantf Dieu! celle de l'erreur, celle de l'indifférence religieuse, celle du père du mensonge, plus délétère mille fois que la servitude des esclaves proprement dits.
11 y a quatre siècles, la fausse liberté, drapée à l'antique , s'est appelée la renaissance ; un peu plus lard, elle s'est faite protestante et s'est appelée /e libre examen; aii siècle dernier, pour mieux en imposer au vulgaire, elle a pris le nom emphatique de philosophie; de nos jours, elle s'appelle la science, la libre-pensée, l'esprit moderne, le libéralisme. Naluralisme, césarisme , libéralisme, voilà les trois grandes erreurs du dix-neuvième siècle.
* Ad Gai. n, 4.
Que la fausse liberté bouleverse tout, et est un mal
universel.
La liberté, la vraie, la bonne, s'étend à tout, comme nous l'avons indiqué en la définissant. Pour la conscience, pour chacune de nos facultés, pour la vie privée comme pour la vie publique, pour toutes les œuvres de Dieu, elle est h puissance de réaliser la volonté du Seigneur, et de prendre les moyens d'atteindre la fin pour laquelle elles existent. La vraie liberté est donc un bien universel.
Par contre, la fausse est un mal universel, qui s'étend également à tout et qui s'insinue dans la vie publique et privée, comme l'eau qui mine un édifice s'insinue entre toutes les pierres, dans les jointures, dissolvant peu à peu les murailles, préparant insensiblement et certainement la ruine. Ânalysons-la dans quelques-unes de ses applications plus pratiques, et nous acquerrons la certitude de la réalité de l'immense danger qui menace aujourd'hui l'Eglise et la société.
Ce qu'il y a de plus intime en chacun de nous, c'est la conscience. La vraie liberté de la cou-
LA LIBEKTÉ. 97
science, nous dit l'Église, c'est pour chaque homme, quel qu'il soit, le pouvoir de connaître, de servir et d'aimer Jésus-Christ, le seul vrai Dieu ; de n'être pas gêne dans l'exercice quotidien de ce droit et de ce devoir ; de pouvoir sanctifier et sauver éternellement son âme. Voilà ce que c'est que la liberté de la conscience ou la liberté religieuse. — Cen'est pas vrai, répond la fausse liberté. La liberté religieuse, la liberté de conscience, c'est la faculté laissée à chaque honame de servir Dieu comme il l'entend, et même de ne pas le servir du tout; d'être, à son gré, catholique, hérétique, déiste, rationaliste, incrédule, athée; de croire, non ce que Dieu veut qu'on croie, mais ce qu'il plaît à chacun de croire. La liberté religieuse, c'est la librepensée.
L'autorité religieuse, dit l'Église, est la puissance, le droit et le devoir donnés parle Christ, seul vrai Dieu, aux Pasteurs légitimes de l'Église de faire connaître la loi divine à tous les hommes et de la leur faire pratiquer le plus exactement possible, ainsi que le Saint-Siège l'a formellement défini : « Toute créature humaine est soumise, sous peine de damnation, au Pontife Romains » c'est-à-dire à Fautorité du
* Voy. la Bulle Unam sanctam. de Boniface VUI. — Les théologiens gallicans et césariens ont osé, de leur autorité privée, supprimftr cette Bulle doghiatique, qui fait partie du
Chef de l'Eglise, qui est Tautorité môme de Jéscs-Christ : c Tous les Souverains chrétien^ doivent être soumis au successeur de Pierre, au Vicaire du Christ , au Ponlife Romain, comme à Noire-Seigneur Jésus-Christ lui-même ^. » — Cela n'est pas vrai, s*écrie la liberté fausse : il n'y a pas d'autorité religieuse légitime ; le Pape et lesEvêques se mêlent de ce qui ne les regarde pas ; le droit qu'ils veulent exercer sur nous n'est que la tyrannie des consciences.
L'Église dit encore : Dans l'ordre temporel et civil , la liberté est la puissance donnée à tous et à chacun d'atteindre la un de la société civile, qui est la paix, Tordre et la protection de tous les vrais intérêts publics et particuliers. Or « la fin que doit se proposer principalement le Souverain, soit pour lui-même soit pour ses sujets, c'est la béatitude éternelle ; ce bien étant supérieur à tout autre bien , il doit être le mobile principal du gouvernement du Souverain*. »
droit catholique et qui se trouve dans toutes les éditions du Corpus juriSj sauf celles imprimées en France.depuis les révoltes des parlements et du gallicanisme. Cette Bulle est une règle de foi, comme toutes les définitions authentiques du Saint- Siège.
' Successori Pelri, Chrisli Vicario, Romano Pontifici omnes reges popuU christiani oportet esse subditos, sicut ipsi Domino Qostro Jbsu CanisTO. (S. Thom., De regimine principum, 1. I,
c MT.)
* Finis ad quem principaliter, rex intendere débet in seipso et in subditis est stema béatitude... Et quia ista est per-
Cet enseignement fait partie du dépôt de la révélation; il a été constamment rappelé aux princes de la terre par les Souverains Pontifes , par les Conciles et par les Pères ; et tout récemment encore par Notre Très-Saint Père le Pape Pie IX*. Aussi le gouvernement des peuples et l'exercice du pouvoir, législatif, judiciaire et exécutif, doivent-ils se faire conformément à la loi de Dieu, conformément à renseignement et à la haute direction morale du Pape et des Évêquès, qui, de droit divin, sont chargés de veiller à ce que rien sur la terre ne vienne s'opposer au régne de Jésus- Christ , à la pratique de sa loi et au salut des
iecUssimam )x)num, maxiuie de))6t movere regem, ut hune fineni suliditi consequantur. (S.Thom., De regimiae princîp., 1. III, cap. III.)
^ Hand possumus, quin pro Moslri muneris ratione omnes summos principes, aliosque populorum moderatores Tehementer in Domino obsteslemur, ut aliquando intelligant, ac sedulo considèrent gravissimum, quo tcnentur, oificium curandi, ut in populis religiosis amor cultusque augeatur, ac totis viribus impediendi, quominus in iisdem populis fldei lumen cxlinguatur. Vaî autem illis dominantibus, qui obliviscentes se esse ministres Dbi in bonum, prsestare id neglexerint, cum possint ac debeant, et ipsi vehementer paveant et contremiscant, quando sua prœsertim opéra preliosissimum destruunt thesaurum catholicse iidei, sine qua impossibile est placere Dko. Namque ante tribunal Ghristi durissimum subeunles judicium,Tidebunt quam horrendum sit incidere in manus Dei viventis, ac severissimnm ejus experiri justitiam. (ÂUoc. in die ^octob.i866.) — Debes incunctanter advertere regiam potestatem tibi, non ad solum mundi regioien, sed maxime ad Ecclesiae priesidium esse coUalam. (S. Léo, epist. III ad Leonem Âugustum.)
âmes. Un peuple rfest libre qu'à celle condition. — Non, mille fois non, s'écrie la fausse liberté : la liberté civile, c'est l'indépendance totale de la société temporelle vis-à-vis de l'Église; c'est la séparation totale de l'Église et , de l'État ; plus de subordination, comme Jadis ; plus même d'union : séparation, séparation radicale du divin et de l'humain, dans les institutions sociales ! L'Etat, ajoute-t-elle,. l'Etat, tel que Ta formé le progrès des lumières et de la civilisation, n'a d'autre loi que sa volonté, gui est toujours souveraine; il a la haute main sur la nation , sur l'enseignement et l'éducation, sur la famille, le mariage et la propriété, sur la direction du mouvement social ; dans l'Étal moderne, la politique et les institutions sont indépendantes de toute autorité religieuse ; l'Église elle-même est dans l'État, inférieure à l'État, subordonnée à l'État. Ne pas se soumettre aux lois de l'Etat, quelles qu'elles soient, c'est un crime, une trahison.
L'Église dit : Dans l'ordre domestique , la liberté consiste, pour chacun des membres qui composent la famille, àpouvoir exercer tous ses droits et remplir tous ses devoirs ; droits et devoirs quidécoulentsoitdelaloinaturelle, soit de la loi religieuse, soit de la loi civile, et dont l'Église est la gardienne et l'interprète suprême. Le père et la mère doivent pouvoir élever ou faire
élever leurs enfants selon les préceptes de la Religion ; leur faire observer, ainsi qu'aux serviteurs , les commandements de Dieu et de rÉglise, en faire de bons chrétiens, d'honnêtes gens et des citoyens utiles. — Ce n'est pas ainsi que je l'entends , réplique la liberté fausse : le père et la mère ont le droit, si cela leur convient , d'élever leurs enfants et de diriger leur maison sans que personne ait à s'en mêler.
L'enfant appartient à ses parents, qui peuvent le façonner à leur guise ; que s'il appartenait à quelque autre, ce serait à l'État, à l'État seul.
On pourrait pousser bien loin ce parallèle, et l'appliquer, par exemple, à la liberté delà presse , qui nous est présentée comme la puissance légitime d'imprimer et de publier tout ce qu'on veut ; tandis que , selon la vérité , selon rÉglise et selon le bon sens, la presse doit être, comme toutes les forces d'ici-bas , appliquée exclusivement au service de la vérité, en quelque ordre que ce soit : religion, science, histoire, littérature , poésie , etc. La vraie liberté de la presse est le pouvoir donné aux auteurs, aux imprimeurs et aux libraires , de publier , sous le contrôle suprême de l'autorité religieuse et séculière, toutes les vérités et découvertes, utiles. Également , la vraie liberté d'enseignement est le pouvoir donné à chacun d'enseigner, sous la haute surveillance des Pasteurs de
l'Église et^ en un sens, des magistrats séculiers, toutes sortes de vérités qu'il croit utile à ses semblables. Elle n'est pas du tout la faculté laissée à chacun et à tous d'enseigner indistinctement la foi ouThérésie, la vérité ou Terreur, 1 sagesse qui sauve ou la folie qui perd.
« Devant Dieu, dit saint Jérôme, il n'y a d'autre liberté que de ne pas se mettre au service du péché ^.')) C'est ce que fait la liberté qu'enseigne et propage F Eglise, la liberté telle que nous l'exposons ici; dans Tordre religieux, civil, domestique, dans l'ensemble et dans le détail, elle est notre délivrance vis-à-vis du péché ; elle expulse Terreur et le mal partout où elle le rencontre, soit dans l'individu, soit dans la société; et tandis que les fausses libertés crient toutes^ à qui mieux mieux, comme les Juifs du prétoire : « Nous ne voulons plus que Jéscs-Christ règne sur nous * ; » la véritable répète au contraire sa grande profession de foi et d'obéissance : « Je veux que Jésus- Christ, je veux que TÉglise de Jésus-Christ règne sur le monde entier; je veux détruire tous les obstacles qui Tempêchent de régner sur les consciences, d'éclairer les intelligences, de purifier et de sanctifier les cœurs, de diriger les volontés; de maintenir les rois
* Ep. xiv, ad Celantiam.
• Noluœus hune regnarc super nos. (Luc, xix, li.)
de ce monde, les magistratures et les lois dans la vérité et dans la justice de FEvangile ; d'illuminer la science, de protéger tous les faibles, d'empêcher toutes les tyrannies ; de sauvegar> der les droits de chacun et de faire marcher toutes les créatures dans la voie qui les conduit à leur fin dernière. Je veux que ^Ésns- Ghrist régne librement sur chacun et sur tous, parce que seul il est pour tous et la vraie vie et le vrai bonheur. »
La liberté que prêche FEglise s'applique à tout, pénètre tout pour remettre tout dans Tordre, et par conséquent dans la paix ; la fausse, que prêchent rhérésie et la Révolution, et qui n'est qu'une renaissance détestable de TÉtat social païen, veut tout envahir pour tout bouleverser ; elle pénètre partout pour tout ruiner et pour tout perdre. C'est une gangrène univer^ selle.
XXYll
Combien la fausse liberté, telle qu'on entend la
pratiquer aujourd'hui,
est absurde et immorale en elle-même.
Dans sa forme la plus modérée, la liberté, telle que l'entend le monde moderne, n*a pas ce caractère d'impiété formelle et agressive;
lue est plutôt rindiiïéreiice systématique de itulorfté m^^^^ de la .érité et de Verrear. a ÎCrd du bien et du mal, surtout en matière
"^^u poînt de vue catholique où nous "O^s plaron^ ce système d'indifférence est juge : il est Se hé/éîque, condamné par le Vicaire de dZ. ifême au point de vue du simple bon sens, il est inadmissible. , * ^
En effet, je le demande avec assurance atout esprit sincère et honnête : est-ce une chose morale, légitime, que de mettre sur le même pied la vérité et l'erreur? de traiter avec la même bienveillance le bien et le mal ? Est-U moral, est-il raisonnable de rester indifférent au oui et au non, dans les questions les plus o-raves, qui intéressent directement et pratiquement le bonheur des hommes, sur la terre et dans réternité ?
Or, telle est la notion falsifiée de la liberté, qui, après trois ou quatre siècles de lutte, tend à prévaloir dans le monde. La liberté, telle que Tentendent les libres-penseurs de la renaissance païenne, du protestantisme, du voKair/ânisme et du libéralisnne moderne, n est pas autre chose que le respect du bien et du rnah de la vérité et de l'erreur ; elle met sur le même pied ce qui perd les hommes et ce q^^ les sauve; et, tout en se prétendant parfois
chrélierine, catholique et évangélique, elle s« prostitue, avec des complaisances spéciales, à tous les ennemis de la loi, depuis Luther et Calvin jusqu'aux athées, aux alfreux matérialistes, qui depuis un siècle escortent partout la Révolution.
Hypocrite autant qu'illogique, la liberté moderne qu'on oppose à la liberté chrétienne, prétend tenir une juste balance entre Pie IX et Garibaldi, entre TEglise catholique et les sectes prolestantes, entre les chrétiens et les francs-maçons ; elle veut que tout le mondn vive, prospère, règne, à la lumière de son soleil : le Christ et les ennemis du Christ, TEglise et les ennemis de TEglise, la foi et Tincrédulité, Taffirmation et la négation, Tordre et le désordre.
Est-ce raisonnable? Est-ce moral? Cela a-tril le sens commun? N'est-ce pas supposer évidemment qu'il n y a pas de vérité objective absolue, ni dans Tordre religieux, ni dans Tordre civil, ni dans Tordre domestique? N'est-ce pas détruire par la base la distinction du bien et du mal? N'est-il pas clair comme le jour que si la vérité et le bien existent, ils doivent être acceptés, aimés et pratiqués, à Texclusiondumal et de Terreur? Au fond, qu'on en soit bien convaincu, c'estla foi qui manque. Ce qu'on appelle le monde moderne, c'est le monde sans la foi.
Ce système d'indifférence serait repoussé sans examen, si on voulait l'appliquer aux détails journaliers de la vie, dans Tordre purement naturel. Et il deviendrait admissible en matière d'organisation sociale et de religion, c'est-à-dire en ce qu'il y a de plus grand, de plus important, de plus tmiversellement pratique dans la vie individuelle et dans la vie sociale ! 11 est impossible qu'un homme sensé le pense et ose le soutenir.
C'est cependant là ce que nous voyons autour de nous; et c'est sur cette base impossible, également réprouvée par la raison, par le bon sens et par la foi, que l'on prétend reconstruire le monde bouleversé. C'est ce qu'il y a au fond du grand principe protestant du libre examen y lequel ayant grandi avec le temps, est devenu là libre-pensée^ le principe doctrinal de la Révolution. C'est l'âme des fameux principes de 89, de la plupart de nos lois et institutions modernes, de la politique, etc.
La notion libérale de la liberté repose sur l'ignorance, volontaire ou non, ou du moins sur l'oubli pratique de la fin dernière de i'iiomme et de la société; et par conséquent sur l'ignorance des voies qu'il faut suivre pour atteindre cette fin, pour arriver au bonheur. Chez les libéraux honnêtes, elle n'est qu'ignorance et oubli; chez tous les autres, elle est un cri de
révolte contre l'autorité divine, un blasphème qui outrage à la fois la loi religieuse, la loi de la vie humaine et la loi fondamentale de toute société.
Aux yeux de la foi, elle est détestable et impie ; aux yeux de la droite raison, elle est absurde, illogique, immorale.
XXYIII
Que l*Église a cM>ndainiié et condamne la fausse liberté sons tontes ses formes.
Les esprits entichés des idées modernes diront tout ce qu'ils voudront, la doctrine de la fausse liberté est, au fond, une apostasie qui veut soustraire l'homme et la société au souverain domaine de Notre-Seigneur Jésds- Christ. Sous prétexte de droits naturels, de distinction entre la nature et la grâce, de mouvement social et de progrès, on sépare ce que Dieu a uni : la raison et la foi, la nature et la grâce, TEtat et l'Eglise, le pouvoir séculier et le pouvoir ecclésiastique , la paternité temporelle et la paternité spirituelle ; de là, la ^'rande erreur dominante qui menace la foi, le salut des âmes et le salut des peuples en ces
temps-ci. Il était impossible que l'Eglise, Mère et gardienne du peuple chrétien, ne stigmatisât point ces erreurs pernicieuses : elle Va fait à diverses reprises depuis trois siècles, et, avec une énergie toute spéciale, dans ces dernières années.
Elle Ta fait par la bouche du Pape Grégoire XVI, qui, en 1852, a flétri et condamné la fausse liberté dans ses deux appUcations les plus chères aux aspirations modernes: la liberté de conscience ^, et la liberté de la presse. Le Chef de l'Eglise déclare que ce sont là des folies, sorties du puits de l'abîme; il appelle la première « une doctrine absurde et erronée, ou plutôt un délire, une erreur des plus pernicieuses; » et l'autre, « une liberté délétère, détestable, qu'on ne saurait trop réprouver*. » Et le Pape rappelle la célèbre
* Ne pas confondre avec la liberté de la conscience, que l'Eglise et la droite raison n'ont jamais cessé et ne cesseront! jamais de réclamer pour tous les hommes, sans exception.
* Ex lioc pntidi&simo indifferentismi fonte absurda illa flu<( ac erronea sentcntia, seu potins deliramcntum, asscrendam esse ac ivindicandam cuilibet liberlatem conscient iœ. — D'** terrima illa ac nunquam satis exsecrata et detestabilis libci* tas artis librariœ ad scripta quœlil>et in valgns. (Encyclique Mirari vos.) — Les Encyciiques pontificales sont uoo manifestation ofBcielle dQ la vraie doMrinc catholique, sur t*'' ou tel point controversé. Elles ne diffèrent des Bulles dogmatiques que par la forme ; elles n'en diffèrent pas au point de vue de la conscience. De paît et d'autre, il y a obligation 8vl> yravi de «onmellrc j^on entendement et de croire ; seulemenif
sentence de saint Augustin: a La pire des morts pour les âmes, n'est-ce pas la liberté de Terreur * ? » Or, toutes les nuances de la fausse liberté ne sont que la lil^erté de l'erreur: en religion, en philosophie, en politique, en éducation, etc. '.
Le Souverain Pontife Pie IX a stigmatisé la fausse liberté d'une manière plus complète encore. En 1864, il a élevé sa voix de souverain Docteur et de Pasleur suprême, pour signaler au peuple chrétien le péril qui le menaçait. Sous le nom de naturalisme, il a signalé et condamné tout ce système de folle indépendance, toutes ces révoltes perfidement déguisées, qui ébranlent aujourd'hui la foi et l'obéissance catholique, dans un nombre incal-
après la Bulle, si l'on refuse de se soumettre, on est hérétique formel ; tandis qu'après l'Encyclique, on n'est coupable que de témérité, d'erreur, de désobéissant e, etc. Mais là aussi, il y a matière à péché mortel contre la foi.
' Quae pejor mors ania:» quam libertas erroris?
* Il ne sera peut-être pas inutile de faire observer ici que les fausses doctrines qui tournent aujourd'hui tant de tètes (je ne parle pas des (Œurs), au sujet de la liberté et de l'autorité, ne sont que les filles très-légitimes des erreurs du malheureux abbé de la Mennais. De part et d'autre, c'est la tentative impossible, formellemi=-nt réprouvée par le Syllabus de lS6i, de réconcilier ce qui est irréconciliable, le mensonge avec la vériJé, la Révolution avec l'Église. La condamnation de H. de la Mennais frappe ■à la tète toutes ces doctrines, qui se disent libérales. Sans s'en rendre compto, elles sacrifient l'Église à la Révolution : la Résolution ne veut rien céder; l'Église ne peut rien céder; et les concessions c^u'on a coutume d'appeler libérales sont toutes aux dépens de l'Eglise et par conséquent des âmes.
j,, LA LIBEKTÉ.
Ci.lHble d'esprits, en France en Italie, en Allemagne en Espagne, en Amérique, partout.
rCaire de Dieu réprouve entre autr^ l'erreur de ceux qui prétendent que « la liberté de conscience et des cultes est un droit Su appartient à tout homme, et que ce droit Tt ét?e proclamé et affirmé dans toute société bien constituée; que tout citoyen a droit â une entière liberté, d'exprimer publiquement de vive voix, par la presse, ou autrement, tout ce qui lui vient à l'esprit, et qu'aucune autorité, ni ecclésiastique, ni civile, n'a le droit <*« restreindre cette liberté ; enfin que 1 Egl.se doit être séparée de lEtat, ^t l'Etat séparé de l-E^lise. Ce sont là, dit le Saint-Père, des opini^ erronées, fatales à l'Eglise catholique et au salut des âmes, et que notre prédécesseur d'heureuse mémoire, Grégoire XVI, qualifiait
de délivc ^» ^
Il déclare, en outre, que ces condamnations
» Libertatem coQsciêntiai et cultuum esse proprimn cu/uscumque hominis jus, quod lege prodamari et asseri débet m omui recte constituta socictate, et jus civibus inesse ad omni- • modem Uberlatem nulla vel ecclesiastica, vel civili auclontata eoarctandam. quo suos conceptus quoscumque sive voce, sive lypis, sive alla ratione palam publiceque manifestare ac deciarare valeant.... Haud timent erroneam illam fovere opinioncfl»/ catholicae Ecclesiœ animarumque saluti maxime exilialem, a rec. mem. Gregorio XVI, Procdecessore rtostro deliramelUV:^ nppellaïam. {Encycl.) — Ecclesia a statu, statusque ab Eeclesia «ejungendus est. (Syllahw, LV.)
et décrets du Saint-Siège, « ne peuvent être méprisés par un chrétien, sans une insigne aU' dace; que nul ne peut leur refuser son assentiment et son obéissance, sans commettre un péché et sans manquer à ce qu exige la profession de la foi catholique * ; » enfin le Souverain Pontife déclare formellement qu'il veut « que tmis les enfants de V Eglise catholique repoussent absolument ces doctrines et les tiennent pour réprouvées, proscrites et condamnées *. »
Le Saint-Siège a donc condamné la fausse liberté. L'épiscopat tout entier a uni sa voix à cçlle de son Chef; de sorte que personne ne peut plus, par un faux-fuyant quelconque, éluder cette condamnation, ni en escamoter les conséquences pratiques. C'est une obligation de conscience qui urge sous peine de péché grave : non pas encore de péché à*hérésie proprement dite, puisque cette note n*a pas été formellement infligée par l'autorité suprême, mais sous peine àe témérité, d* erreur, àe désobéissance formelle à l'enseignement de l'Église et de révolte ouverte contre le Saint-Siège,
' Siientio praeterire non possumus eoram audaciam qui,.... cooteuduDt : illis Âposlolicœ sediâ judiciis et decretis,... posse asseosum et obedientiam detrectari absque peccalo et absque nUa cathoUc» professionis jactura.
* Âb omnibus catholicae Ecdesia filiis, veluti reprobatas, proscriptas atque dàmnalas omnino haberi volumus et mandamui».
^jj LA LIBERTÉ.
contre le Docteur de la vraie foi. N'oublions jamais que la première règle de bien vivre, c est de bien croire, et que toute piété qui ne repose pas sur la pierre ferme de Tobéissance catholique est une piété fausse et illusoire.
La malheureuse impossibilité où nous nous trouvons depuis longtemps de faire prévaloir la doctrine de la vraie liberté chrétienne, ne change rien à la vérité de cette doctrine,^ m aux devoirs qui nous incombent à tous de 1 affirmer avec une sainte énergie, de la défendre, d'en rien retrancher, de faire tous nos efforts pour la faire prévaloir en nous et autour de nous, chacun selon la mesure de son influence. C'est là ce que Notre-Seigneur demande de nous, pour l'honneur de son saint nom, pour la prospérité de son Église, pour le bonheur de tous les peuples, pour le salut de notre âme et pour le salut de tous nos frères.
Aujourd'hui plus que jamais, le monde a besoin de vérité : on ne prône, on n'giime la fausse liberté que parce qu*on ne la connaît pas; on ne repousse la véritable que parce qu'on ne la connaît pas non plus. Souvent on est de bonne foi dans cette double ignorance, qui est alors un grand malheur, mais non pas un péché ; trop souvent , hélas ! on y est de mauvaise foi, et cela pour bien des raisons : c'est Torgueil qui ne veut pas se soumettre ;
c est la folie de l'enfant prodigue qui rejette le joug, doux et léger cependant, de la foi, de l'ordre et de Fautorité paternelle ; c'est la manie de l'indépendance qui tourne tant de têtes, surtout dans la jeunesse; c'est la crainte de l'impopularité; c'est l'instinct d'une âme peu généreuse, qui a peur dé compromettre sa position, son avenir temporel, sa réputation, ses petits succès ; en un mot, ce sont mille et une misères qui n'excusent pas devant Dieu.
De grâce, ne nous laissons pas emporter par le courant vraiment redoutable de cette grande erreur de la fausse liberté. Ayons tous un cœur profondément docile à l'égard du Vicaire de Jésus-Christ. Aimons d'un même amour et la vérité, et la justice, et la charité, et l'autorité, et la liberté. Qu'il plaise à la bonté de Dieu d'augmenter chaque jour, en chacun de nous, le sentiment intime de la divine grandeur de la liberté véritable ! Enl'aimant, c'est Jésus-Christ <iue nous aimons; en la défendant, c'est la cause de Jésus-Christ que nous défendons ; et si, en vrais catholiques, nous sommes prêts à tout souffrir et à mourir pour elle, c'est que nous savons qu'en souffrant et en mourant pour la vraie liberté, nous souffrons, nous mourons pour Jésus-Christ.
Des illasions qae noorrlsacnt encore certains catho> I Ufoea au sàjet de ces erreurs et de ces oondwmnetlona.
Malgré les actes si formels du Saint-Siège, et en particulier malgré V Encyclique et le Syllahus de 1864, un certain nombre de catholiques ont cru et croient encore pouvoir en conscience admetk*e et professer les principes du libéralisme. Leur cœur est catholique, personne n'en peut douter ; mais en est-il de même de leur esprit, de leur jugement? En d'autres termes, y a-l-il en dehors du libéralisme condamné, évidemment condamné, un libéralisme catholique, sinon approuvé, du moins toléré par le Saint-Siège? Qu'il y ait des catholiqueslibéraux chers à l'Eglise et gracieusement accueillis à Rome, cela est évident; mais sont-ils bien reçus parce çu'ils sont catholiques-libé* raux, ou quoiqu'ils soient catholiques-libéraux? L'accueil courtois qu'on leur fait, et qu'ils méritent réellement, les compliments dont le Saint-Père récompense leur zèle et leurs travaux, peuvent-ils passer pour une approbation doctrinale ? Les sympathies que leur témoigne
le Saint-Siège s étendent-elles à leurs idées, à leurs tendances libérales? La question ne paraît guère douteuse.
Ce qui est certain, c'est que ces chrétiens qui s'intitulent et que tout le monde appelle catholiques-libéraux, ont une antipathie peu déguisée contre les grands actes pontificaux de Grégoire XVI et de Pie IX. On dirait qu'il s'agit là pour eux d'une question personnelle. Ce qui est certain, c'est que, pour éluder la portée de ces condamnations dogmatiques, les catholiques-libéraux sont tous obligés de recourir à des subterfuges, à des tours de force d'interprétation, à une sorte d'escamotage de la vérité ; cela va parfois jusqu'à faire douter de la bonne foi de plusieurs d'entre eux.
Ce qui est encore très-certain, c'est qu'ils traitent en adversaires, en vrais ennemis, les catholiques tout court, qui, ne voulant pas avoir plus d'esprit que le Saint-Esprit, ni plus de sagesse que le Chef de l'Eghse, acceptent purement et simplement les doctrines proclamées par l'autorité infaillible du Souverain Pontife, les professent hautement et les prennent pour règle de leurs jugements et de leur conduite.
Tout dernièrement, quelques bons catholiques de Belgique, rédacteurs d'une revue tout à fait romaine, s'émurent de cette attitude
du libéralisme catholique, et s'adressèrent au Saint-Siège. « Pour traiter les questions politiques et sociales qui préoccupent le plus les esprits, spécialement dans notre patrie, écriidrent-ils au Pape, nous avons toujours pris pour guide le flambleau de l'Eglise enseignante, etles décisions émanées de votre infaillible autorité.
« Le caractère que nous avons imprimé à notre publication a attiré sur elle, Très-Saint Père, de nombreuses contradictions, nou-seulement de la part des ennemis de notre foi, mais souvent aussi de la part de plusieurs catholiques, qui, tout en conservant un attachement sincère et dévoué à la cause de la Religion, VL entendent la servir et la voir servir que par des procédés plus indirects, et supportent avec une certaine impatience l'exposition et le développement des majestueuses sévérités de la doctrine. (Voilà bien, si je ne me trompe, les catholiques-libéraux de tous les pays et de toutes les nuances.)
« Nous avons eu à nous défendre, contre leurs critiques, du reproche de troubler Y uniformité de l'influence chrétienne sur les affaires publiques en soutenant des opinions isolées et impopulaires. )) — N'est-ce pas là ce dont ils nous accusenl, ici comme en Belgique, comme partout?
A les entendre, nous sommes des exagérés, des imprudents; nous perdons tout.
LA LIBERTÉ. il7
Voici ce qu'a répondu le Souverain Pontife, dans un Bref Apostolique en date du 4 novembre i868 :
« Pie IX, Pape.
« Chers fils. Salut et Bénédiction Apostolique.
« Des opinions équivoques et captieuses ont été introduites, il y a longtemps, par une fausse philosophie et propagées par les charmes trompeurs de la liberté. Répandues davantage et fortifiées par une suite continuelle d'événements désordonnés, elles n'ont pas seulement ouvert à Timpiété et à la révolte une large voie, mais, ce quirCestpeut-êtrepas moins affligeant^ elles ont envahi aussi un grand nombre d'esprits pieux. Ceux-ci, ne soupçonnant rien de fallacieux ou de pernicieux dans ces opinions; bien plus^ les déclarant le mieux appropriées au progrès actuel des peuples, dont elles semblent découler naturellement, s'en sont faits les champions et les propagateurs, dans la pensée que les solutions conformes aux vues de tous doivent être préférées à tout autre moyen de rétablir dans Tordre les choses troublées.
« Ils savent, cependant, que celle conception est un objet de dérision pour les auteurs mêmes
du trouble ; ilssavent que ces opinions ontété souvent réprouvées par Nos Prédécesseurs, et frappées par Nous dune condamnation plus claire encore; mais, pleins de complaisance pour leur sens propre y ils estiment que les enseignements Apostoliques sont susceptibles d'une plu^ large interprétation, et jugeant que ces opinions, res* treintes à des limites déterminées, ne répugnent nullement à la saine doctrine, ils proclament encore qu^^en soi elles sont inoffensives, qu'elles sont même utiles.
« Ainsi, par leur exemple et leur autorité, ils amènent les autres à ces opinions, et développent les mauvais germes qui y sont cachés.
Sans le savoir et sans le vouloir, ils sèment des divisions, et affaiblissent des forces quil faudrait diriger unanimes et réunies contre les ennemis communs.
(( Nous nous réjouissons donc de ce que, dans le combat que vous avez entrepris contre les ennemis de la Religion et de Tautorité, vous avez pris pour règle de suivre fidèlement les enseignements de ce Saint-Siège et de les exposer dans la pureté de leur -sens originaire, afin que le peuple se pénètre de la vraie et saine doctrine, et apprenne à connaître la perfidie cachée des formules qui, plus qu'aux autres époques, flattent si insidieusement les penchants et les convoitises de no-
tre âge. Et nous vous félicitons de ce que, sans vous laisser abattre, vous souteniez un combat déjà long, dans lequel il faut lutter non-seulement contre l'ennemi, mais encore et souvent contre des frères.
i( Nous ne nous étonnons pas que le progrès n'ait paB encore largement correspondu à vos travaux, puisque vous n*avez pas seulement à repousser des doctrines qui, par leur perversité révoUante, soulèvent facilement l'aversion des esprits honnêtes, mais qu'il vous faut aussi dissiper peu à peu ces opinions qui, fardées des couleurs du ctmf, ont été parla plupart sucées avec le lait^» — Le Sainl-Père termine ce Bref
* Pius P. P. IX.
bilectiFiln, Snlutem et Âpostolicam Benediciionem. Anetpites illae caplio.^aeque opiniones, quae liberlatis illecebris obduclae, iamdin a falsa pbilosophia invectse fuerunt, ac per iugem incompositamque eventuam Ticum vulgatae magis ac confirmatas, non modo latam pararunt irapietati ac perduellioni viam, sed, quod non minus fortasse dolendum est, pliirimorura ctiam piorura mentes pervaserunt, qui nullam in iis faliaciara aut peroiciem suspicati, imo accommodalissimas eas censentes pnB»enti popuionim progressui et veluti sponte inde manantes, propugnatores earum facti bunt et propaga tores, rali a commun! potissimum in easdem consensu commotanim rerum compositionem esse pariendara. Norunt equidem ipsi, cogitatum hoc suum irrideri a pertuibalionum artificibus; norunt, opiniones illas pluries a Decessorîbus Mostris reprobatas fuisbe et a Nobis etiam clariore damnatione conlixas; verum proprio indulgentes placito, largiorem Âpobtolica scita interprelationem pati posse dncunt, et opiniones illas certis coercitas limitibus a sana doctrina minime abhorrere existimantes,easadhuc per se innocuas
mémorable par des encouragements, des souhaits et une paternelle bénédiction.
Nous supplions le lecteur catholique qui se sentirait porté vers les idées libérales, de hre, de relire et de méditer Fune après l'autre toutes les paroles de ce grave document. Tout y ^t prévu; la vigilance pastorale du Saint-Siège a fermé tous les échappatoires.
Le principal a été jusqu'ici la différence eatre la liberté illimitée et la liberté limitée, a La première seule est réprouvée, disait-on; la seconde ne Test pas. » Et voici que le Pape déclare que cette distinction est chimérique au sujet des libertés proscrites.
pwBdicant, alque etiam utiles, aliosque sic cxemplo ot auctoritaie sua in easdem.incliaant, laleatia in ipsis malorutn senaina fovenl, et, pr.«ter mentem propositumque suum dissidia screntes, vires infirmant, quas unanimes coniunctasque in communes hostes converti oporteret. Gaudemus igitur, quod vos in certamine suscepto adversus religionis et auctoritatis osores hujus Sanctaî Sedis documenta fideliter sectari constituer itis, eorumque nativura ac sincerum sensum exhibere populo, al vera sanaque imbualur doctrina lalentemque noscôre discat fallaciam sententiarum, quae tam insidiose proclivitati cupiditatibusque ïevi praesertim uostri biandiuntur. Gratulamur autem vobis, quod iufracti diuturnam iam sustineatis pugnam, in qua non cum adversariis dumtaxat, sed haud raro cum fratribiis eliam coniligenduio est; noc miramur, proventuin nondum copiose respondisse labori, ubi non ea tantum propulsanda suât, quae fœda ipsa nequitia sua facile a se honestorum animes a" "* tunt, sed illDs etiam paulatim disjiciendœ opiniones, quaa legilimi iuris colore facalœ a plerisw? um lacté haustae fuerunt.
Il fait toucher du doigt le principe des illusions libérales : la vaine complaisance dans l'esprit propre et dans les idées qu'on s'est forgées, ainsi que les préjugés d'enfance et d'éducation.
Le parti libéral accuse sans cesse les catholiques de semer la division parmi les frères, d'afiâibln* ainsi des forces à peine suffisantes pour résister à l'ennemi commun, de compromettre la cause de la vérité, etc. ; et voici le Chef suprême de l'Eglise qui -déclare que ces déplorables divisions sont le fait des libéraux.
Le Bref du A novembre est la rectification officielle de toutes les interprétations erronées ou du moins insuffisantes par lesquelles le parti libéral a tâché d'échapper aux condamnations du Syllabus et de l'Encyclique de 1864. On peut le dire : pour tout esprit droit, la cause est finie. La distinction entre libérâtres et libé" rauxn* est plus admissible; et à moins d'avoir une de ces consciences insaisissables qui éludent les principes les plus évidents, il faut convenir qu'un catholique qui croit pouvoir encore professer le libéralisme est un phénomène inexplicable.
3kXX
nu venm de Mlûsme et d'hérésie, cacbé dana le* doctrines «Midwnes , dites
Les Souverains Pontifes ne cessent de nous en prévenir depuis plus d'un deini-siede, et rexpérience montre chaque jour plus clavrement la folie des sociétés et des gouvernements qui ne veulent point entendre leurs avertissements.
Le libéralisme est tout simplement du schisme et de l'hérésie en herbe. Je dis le libéralisme et non pas les libéraux; je parle de la doctrine et non pas des catholiques, qui, par ignoirance ou par préjugé, croient pouvoir soutenir cette doctrine. Le libéralisme serait ou ver tenaient sclûsmatique et hérétique, s'il était logique et s'illse laissait pousser aux conséquences évidentes de
oieger va qu esi-uc que i iierc&ic, sinOTl 1 ODS-
tînation à retenir des doctrines condamnées?
Or, un pas de plus, et le libéralisme moderne en serait là : j'entends le libéralisme de nos chrétiens modernes, et non le libéralisme des incroyants.
LA LIBERTÉ. iS
11 est difficile d'aller plus loin que bon nombre de ces libéraux dans la voie de l'esprit de parfi. Le Saint-Siège a beau répéter sous toutes les formes que cette voie est non-seulement dangereuse, mais défendue ; exhortations, avertissemenis, condanmations explicites ou ioiplicites, Brefs, Encycliques, Syllabus, rien n'y fait; il semble que le Pape parle à des sourds. Est-ce là, Je vous prie, l'esprit catholique ? Est-ce là l'obéissance que la sainte Église a le droit d'attendre de tous ses enfants ? L'un de ces chrétiens dévoyés, fort bon et fort aimable du reste , disait naguère à un Ëvèque :
a Prenez garde; nous sommes une force. »
Quelle force entendait-il, si ce n'est une -force de résistance, de résistance au Saint-Siège? une force menaçante, avec laquelle il faut compter? C'est là le langage d'un sectaire ; dans tous les siècles, les sectaires ont parlé de la sorte.
£t puis, que veut dire cette parole a nous, » quand elle ne signifie point tous les catholiques? « Nous? » Mais vous faites donc bande à part? Ce « nous, » qui ne veut pas dire a nous chrétiens, nous catholiques, unis au Pape par nos prêtres et nos Évoques, » c'est, comme le disait spirituellement M. de Maistre au sujet des gallicans, un solécisme en langage catholique.
Un autre jeune libéral me disait un jour, à
Ité LA LIBERTÉ.
l'occasion de rËncyclique de Grégoire XVI, confirmée et développée par celle de Pie IX : « Ne me parlez pas de cela ; cela m'agace à un point que je ne puis dire. » Quel langage encore dans la bouche d'un enfant de TÉgiise ! et quelle insoumission d'esprit, de jugement, de volonté cela ne révèle-t-il pas !
Un autre disait, toujours au sujet des condamnations de l'Encyclique et du Syllabus :
a Après cela, il n'y a plus qu'à se cacher dans un trou. Mes amis et moi, nous allons désormais ne plus nous occuper que de pauvres et de chemins de fer ; il n'y a plus moyen de défendre la Religion. »
Un autre, allant encore plus loin, osa dire, avec le sang-froid de la conviction (je l'ai entendu de mes propres oreilles) : « Cette Encyclique, si l'on en retire les injures, que reste-t-il? » Un catholique, parler ainsi de renseignement officiel du Chef de TËglise !
Un autre enfin ne rougissait pas d'ajouter avec dépit : c Quel malheur d'avoir à vivre sous Ke IX (!!!). » Et tous ces hommes fréquentent les sacrements ; ils mènent une vie régulière, édifiante, souvent dévouée aux œuvres de charité; ils sont pieux, et ils. tiennent ce langage impie ! Quelle inconséquence ! Mais voilà les abîmes d'aveuglement où descendent ceux qui, au nom d'une liberté menteuse, abandonnent
les voies de Tobéissance ! Ce libéralisme est-il catholique, je vous le demande?
11 est évident que les catholiques-libéraux ne reçoivent pas de l'Église la doctrine à laquelle ils sont et veulent rester attachés; ils passent par-dessus le Pape ou à côté du Pape pour aller chercher à une autre source leur manière de voir; donc, sous ce rapport, ils pratiquent implicitement et sans s'en douter le principe fondamental du protestantisme, lelibre examen.
Le libéralisme moderne, c'est la rupture totale des traditions, en tout ce qui concerne les rapports de l'Église avec le pouvoir séculier. Au fond, c'est la doctrine blasphématoire de la Révolution , mitigée , voilée , que l'on veut marier bon gré mal gré avec la doctrine cathohque. Que veut la Révolution ?| La séparation de r Église et de TÉtat. Que veut le libéralisme, sinon cette même séparation de rÉglise et de l'État, suivant une formule devenue célèbre-: « l'Église libre dans l'État libre? » Comme doctrine, c'est une seule et même chose; l'intention seule diffère, et, disons-le bien haut, diffère du tout au tout. La Révolution veut séparer l'État de l'Église, par haine et par mépris pour l'Église, qu'elle anéantirait si elle le pouvait. Le libéralisme n^appelle cette séparation que par amour pour l'Église et parce qu'il s'imagine qu'il y va de l'honneur et
de la prospérité de l'ÉgUse. Des deux côtés, avec des intentions diamétralement opposées, on aboutit à la même conclusion. C'est ce qui explique ce mystère étrange, que la Révolution n'a point peur des catholiques imbus de ces doctrines, quelque zélés qu'ils soient d'ailleurs pour la cause de la Religion. Elle n'a peur que des catholiques purs, des catholiques romains, c'est-à-dire des hommes qui n'ont qu'un même esprit avec le Saint-Siège et avec l Église. Pour la Révolution, ceux-là seuls sont l'Église.
Il y a, en effet, une secrète accointance entre toutes les erreurs. Les extrêmes se touchent, dit-on ; cela est vrai des erreurs qui ébranlent jusque dans ses fondements la société moderne. Le libéralisme, qui est la doctrine de la fausse liberté, donne la main à l'absolutisme, qui est la doctrine de la fausse autorité ; et nos sociétés modernes les plus libérales sont celles qui accueillent le plus aisément le régime du despotisme, surtout du despotisme militaire. Parce qu'elle n'est plus catholique, l'Europe moderne est à la fois libérale et césarienne, livrée à Tanàrchie et au despotisme tout ensemble. C'est* ce qui faisait dire spirituellement, le lendemain d'une de nos dernières révolutions : « L'anarchie est heureusement accouchée du despotisme ; la mère et l'enfant se portent bien. » A son tour, le despotisme a pour enfant très-légi
LA LIBERTÉ. i2|
time Taffreuse anarchie. Fausse liberté et fausse autorité, anarchie et despotisme, despotisme et anarchie : c'est le résumé de notre histoire depuis un siècle, et c'est la conséquence nécessaire, fatale, des doctrines libérales et réiroiiitionnaires.
Que, dans sa miséricorde, Notre-Seigneur préserve tous ses enfants du poison subtil qui circule de toutes parts dans l'atmosphère où nous vivons en ce temps-ci ! Cette préservation est une grâce fondamentale, comme le venin qu'elle écarte est un danger fondamental. Semblables à ces fièvres tena<%s que Ton gagne dans certains pays marécageux, les erreurs dont nous parlons influent sur l'esprit, sur le jugement, sur la volonté, sur toute la vie d'un chrétien ; rien n'échappe à cette influence malsaine. Le remède est dans une foi énergiquement obéissante ethumble, dans une entière soumission du jugement à l'autorité infaillible du Saint-Siège et de l'Eglise. Autrement, on glisse dans- le schisme et dans l'hérésie, à genoux et le chapelet è^ la main.
iiS LA LIBERTÉ.
Que ces erreurs ne «ont, au fond, qum de
ridéoloffie.
Les docftines modernes sur la liberté ne sont que deVidéologie.nne idéologie creuse el malfaisante. Oui, tout révolutionnaire et, à un degré moindre, tout libéral est plus ou moins un idéologue. En fait de religion, de questions sociales et politiques, en fait d'éducation et d'enseignement, en fait de progrès, de civilisation et de directions à donner à la société, le libéralisme, comme la Révolution, ne prend pas les choses telles qu'elles sont. Il se forge a priori des théories qui ne sont ni selon la foi, ni selon les vrais besoins des sociétés, des familles et des individus, et il s* étonne naïvement de voir FËglise repousser les efforts .qu'il fait pour appliquer ses théories. Le libéralisme est le fils cadet de Rousseau, l'idéologue par excellence.
L'Église seule donne des solutions absolument vraies aux grands problèmes religieux et sociaux quembrouille le libéralisme moderne, parce que, seule, elle a reçu de Dieu la mission
d'éclairer d'une lumière divine, infaillible et supérieure, les voies où doit marcher l'humanité pour atteindre sa véritable fin dernière et pour accomplir pleinement les volontés de Dieu. En éclairant les sociétés et les individus, elle leur apporte en outre les moyens surnaturels de demeurer dans la vérité et de surmonter les obstacles naturels de tout genre qui s'opposent ici-bas à la réalisation de ce grand dessein. Seule, rÉglise est, à ce point de vue, dans le vrai, dans le positif.
Entre hommes instruits, bien élevés et indépendants, tels que sont la plupart des catholiques qui soutiennent les théories libérales, le danger serait certainement bien moindre, et Ton pourrait, avec quelque raison, compter sur la force intrinsèque de la vérité et sur la puissance d'une discussion loyale et sérieuse, pour faire triompher la bonne cause. Hais n'est-il pas évident que c'est là une minorité imperceptible, et que la grande masse des hommes ne peut être conduite par la voie de la discussion? Les masses n'ont pas le tetnps de discuter, comme elles n'ont pas et n'auront jamais le temps de s'instruire suffisamment sur ces matières si complexes, si profondes, si
difficiles.
Les lois qui régissent la société, soit relifieiTse, soit civile, doivent être faites et en
réalité sont faites pour tout le inonde; elles doivent protéger et, quand on est dans le vrai, elles protègent les pauvres, les petits, les faibles, avec plus de sollicitude encore que les classes éclairées. Voilà pourquoi, miséricordieuse et juste, rÉglise de Dieu fait reposer la société chrétienne avant tout sur le principe d'autorité. Elle prend les hommes, les sociétés, les gouvernants et les gouvernés, non pas tels qu'ils devraient être, mais tels qu'ils sont en réalité, avec leur mille et une faiblesses^ avec leurs passions, avec leurs besoins réels. Elle vit avec eux sur la terre et non dans les nuages connaissant la volonté de Dieu à cet égard, elle veut que l'autorité, sous toutes ses formes, se mette au service de Dieu et de sa loi et des âmes qu'il a rachetées ; et dès lors elle a le droit et le devoir de demander à tous les dépositaires de Tautorité, religieuse, civile, domestique, de combattre et de faire disparaître le mal autant qu'ils le peuvent, de protéger, de servir le bien avec un dévouement infatigable et, comme le dit admirablement le Saint-Siège, « dans la mesure oii le Prêtre de Dieu le veut et le permet^. » Le pouvoir chrétien n'a pas d'autre régie, parce qu'en définitive il n'a pas d'autre
* Ad lintum et patîentiam sacerdotis. (Balle Unam san^ etam.)
raison d'être : faire faire le bien, faire éviter le mal.
Saint Augustin, qui avait dû se repentir de quelques concessions faites aux ennemis de rÉgUse, dans les premières années de son èpiscopat, expose la vraie doctrine d'une manière désespérante pour le libéralisme. Plusieurs de ses lettres sont consacrées à ce sujet. Bans l'une d'elles, adressée au gouverneur de la province de Carthage, il dit entre autres : u Ceux qui ne veulent point qu'on fasse de justes lois pour réprimer leurs impiétés , répètent sans cesse que les Apôtres n'ont pas réclamé de telles lois des princes de la terre. Hais ils ne considèrent pas que les temps sont changés, et qu'il y a un temps pour chaque chose.
« Alors, il n'y avait aucun prince qui crût en Jésus-Christ, et par conséquent aucun qui fut disposé à servir Jésus-Christ, en décrétant des lois pour favoriser la piété et réprimer l'impiété.
a Alors s'accomplissait cette prophétie : Pour* qvûi les nations ont-elles frémi? Pourquoi les peuples ont-ils forme' de vains projets ? Les rois de la terre se sont élevés, et les princes se sont réunis contre le Seigneur et contre son Christ. Hais l'accomplissement de cette autre partie de la même prophétie n'était pas encore venue : Et maintenant, ô rois, ayez f intelligence; vous
gui jugez la terre, instruisez-vous, servez le Seigneur avec crainte, et réjouissez^ous en lui avec tremblement
a Or, de quelle autre manière les rois peuvent-ils servir Dieu avec crainte, si ce n*est en interdisant et en punissant avec une religieuse sévérité toutes les fautes qui se commettent contre les lois de Dieu? Pour un Souverain, autre est la manière de servir Dieu comme homme, autre est la manière de le servir comme roi : comme homme, il le sert en menant , pour son propre compte, une vie conforme à la foi ; comme roi, il doit le servir, en outre, en donnant force de loi, à tout ce qui est juste, et en réprimant avec vigueur tout ce qui est injuste.
« Puis donc qu'au temps des Apôtres les rois ne servaient pas Dieu, mais qu'au contraire ils méditaient, selon les prophéties, de vains projets contre le Seigneur et contre son Christ, il est certain qu'on ne pouvait alors empêcher Timpicté par des lois, puisque au contraire c'était par les lois qu'on l'ei citait Mais maintenant, quel est celui, s'il n'a perdu l'esprit, qui peut dire aux rois : Ne faites rien pour que l'Église de votre Dieu soit plutôt servie que combattue dans vos royaumes ^? »
' Ad BoDifaciuin, de Correptione Donatistaram, V.
LA L1B.ERTÉ. 133
Or, n'est-ce pas là ce que vent le libéralisme d'aujourd'hui, écho de ces vieilles erreurs d'autrefois? 11 prétend qu'un Souverain, un gouvernement, une société peut et doit servir Dieu de celte façon-là. Pour lui, catholique-libéral veut dire catholique en religion, libéral en politique; d'un côté l'Église, de l'autre côté l'État ; d'un côté la foi, de l'autre côté la raison et la science ; d'un côté le chrétien, de l'autre côté l'homme; en d'autres termes, séparation de l'Église et de l'État, de l'ordre surnaturel et de l'ordre naturel; séparation, là où Dieu et son Église veulent qu'il y ait union et subordination; union et non point confusion ni absorption (comme le veut le césarisme) ; distinction et autonomie dans l'union; subordination de ce qui est de l'ordre naturel à ce qui est de Tordre surnaturel, et non pas indépendance.
Voilà la vraie doclrine, voilà la grande voix de la tradition et du sens pratique. C'est à cette lumière qu'il faut juger les temps et les choses et, en particulier, notre société moderne. Elle ne peut plus porter la grande loi qui doit régir les institutions humaines : donc, elle est dans le faux. Son prétendu progrés n'est que la course d'un train de chemin de fer déraillé. Notre devoir le plus élémentaire est de réagir le plus possible contre la direction de ce mouvement, d'affirmer bien haut la doctrine de la vérité, de
montrer aux conducteurs et aux voyageurs la \raie voie qu'ils ont perdue, et de ne rien négliger pour aider, chacun dans la mesure de nos forces, le retour de la locomotive et des wagons sur les rails et dans le bon chemin. La locomotive, ce sont les principes, ce sont les lois, les institutions et les constitutions, les gouvernements, les magistratures publiques, en un mot, tout ce qui conduit les hommes ; les wagons, ce sont les peuples. La force motrice de tout le train, ce doit être le Saint-Esprif, TEsprit du Christ, l'Esprit de l'Eglise; depuis la renaissance païenne et les révoltes du protestantisme et de la Révolution, c'est l'Esprit mauvais. Et voilà le contre-sens.
De la nédwMon qa'exerG«at , principaleiiient sur la Jeunesse^ les théories moderne» sur la liberté.
Ces théories sont séduisantes au premier abord. Outre qu'elles flattent directement la soif d'indépendance que l'orgueil, la curiosité et les passions allument dans le cœur, elles présentent à l'imagination quelque chose de grand, de généreux, qui répond aux instincts
de la jeunesse. Ne semble-t-iî pas généreux et noble de laisser son ennemi s'armer tout à son aise de pied en cap, afin de le vaincre ensuite avec plus de gloire ? La vérité n'est-elle pas bien puissante par elle-même ? surtout la vérité catholique, qui vient de Dieu en droite ligne et à qui Jésus-Christ a promis définitivement le triomphe? Donc, disent-ils, liberté pour tous, liberté pour l'hérésie, pour l'incrédulité, pour l'athéisme, pour le matérialisme, d'élever la voix, de professer ses doctrines à côté de l'Église de Dieu et sur le même pied qu'elle ! Liberté, pour l'immoralité, de se montrer en plein jour, en face de la chasteté chrétienne ! Liberté, pour la presse, de. tout imprimer, de tout produire! Liberté de réunion pour proclamer le socialisme, la démagogie et la Révolution !
Voilà ce qu'on leur dit, et voilà ce qu'ils répètent. Quand l'impie Renan édita son livre sacrilège, immédiatement anathématisé par le Vicaire de Jésus-Christ et par tous les Évêques, une députation de jeunes catholiques, séduits par le libéralisme, poussa la logique et l'imprudence (pour ne pas dire plus) jusqu'à lui déclarer, dans une protestation fort énergique du reste, i qu'il avait eu le droit de publier son livre, et qu'on ne pensait point à le lui contester. » Le droit de publier des blasphèmes! le
droit d'ébranler, presque à coup sûr, la foi de milliers et de milliers de gens peu instruits ! Quelle aberration ! Et ces jeunes chrétiens faisaient cela de très-bonne foi.
Cette belle apparence de générosité recèle de bien tristes choses : c*est d abord une ignorance profonde de renseignement de TÉglise sur cette matière ; puis une présomption, une outrecuidance qui serait ridicule, si elle ne devait entraîner des conséquences si sérieuses ; puis enfîn, une légèreté d'esprit qui compromet à chaque instant la sainte cause de la vérité.
Dans nos grandes villes surtout, où la jeunesse s'exalte plus facilement, cette présomption enfante parfois de vrais petits sectaires, qui s'entêtent dans leurs idées, qui ne veulent rien entendre., qui en savent toujours plus long que les hommes les plus doctes et les plus expérimentés. Du moment qu'on touche la corde du libéralisme, ils deviennent méprisants, aigres dans la discussion, prodigieusement injustes. Sous prétexte de ramener les mauvais (qu'ils ue ramènent pas et qui se moquent d'eux), ils font d'imprudentes concessions de doctrine; pleins de suavités pour les ennemis de l'Église, ils sont pleins d'amertume pour ses amis les plus dévoués ; aux premiers, tout ce qu'ils ont de miel; aux seconds, tout ce qu'ils ont de fiel.
Nos libéraux, principalement les jeunes, ont
encore un autre caractère qui les distingue éminemment : ils ne doutent de rien, et tranchent les questions les plus graves avec un aplomb imperturbable. J'en ai entendu un>âgé de vingt ans à peine, tenir tête, sans sourciller, à un savant Archevêque, à deux Ëvêques et à plusieurs ecclésiastiques, qui ne pouvaient en revenir. Un autre petit docteur de môme force, encore sur les bancs du collège, stupé/îait et, disons le mot, scandalisait toute une conférence ecclésiastique, où l'on avait bien voulu l'admettre, à cause de sa réputation de piété : les arguments d'autorité, les arguments de raison et de bons sens, tout venait s*émousser sur sa jeune cuirasse libérale.
Ces jeunes gens n'ont, après tout, qu'une seule flèche -dans leur carquois : de même que toute l'argumentation des gallicans se réduit à invoquer le nom et le génie de Bossuet, génie très-réel et que personne ne songe à nier; de même, toute l'argumentation de nos jeunes gens se réduit à invoquer le patronage de trois ou quatre hommes éminents, dont tou le monde aime à reconnaître et le dévouement et le talent. Mais de même aussi que le gallicanisme njB s'appuie que sur ce qu'il y a de défectueux et même de coupable en Bossuet ; de môme, le libéralisme ne peut s'étayer de rautorité des noms qu'il invoque que par leurs
côtés défectueux, signalés comme tels par le Saint-Siège.
Nous ne sommes pas d'ailleurs, nous autres catholiques, les disciples d'un homme, quels que soit son génie ou même sa vertu :
nous sommes les disciples du Fils de Dieu, et nous n'avons d'autre chef, d'autre pasleur , d'autre docteur , que le Pape , le Chef de l'Église, Vicaire du Fils de DiEU, Évêque de nos Évêqiies eux-mêmes. « Je ne connais ni Paulin ni Mélèce, écrivait jadis saint Jérôme au Pape saint Damase, au sujet d une controverse envenimée par l'esprit de parti ; je ne suis le disciple de personne, si ce n'est de Votre Béatitude, parce que je sais que c'est sur vous que le Christ a bâti son Église. » « D'où viennent tous les schismes, ajoutait plus anciennement encore saint Cyprien, d'où viennent les Jiérésies, sinon de ce que l'on n'obéit point au Grand-Prêtre de Dieu? »
Et nous non plus, catholiques du dix-neuvième siècle, nous ne connaissons ni celui-ci ni celui-là; nous ne connaissons que le Pape et les Évoques unis au Pape ; nous ne connaissons que le Chef suprême de l'Église : quiconque est avec lui est des^ nôtres; quiconque se sépare de lui, nous ne le connaissons plus. Le talent le dô vouement, la science, le génie môme peu* V -ut s'allier avec l'erreur : l'Église seule est
immuable dans la vérité, et le Vicaire de DiEu est le seul Chef à la suite duquel on ne risque jamais de s'égarer. Voilà pourquoi, en bonne logique, il faut être catholique romain, purement, simplement, absolument.
On ne saurait croire jusqu'où Ton peut aller quand on se départ de cette grande règle de conduite. Il y en a qui descendent insensiblement j^usqu'à une véritable apostasie. Un jeune avocat, chrétien pratiquant, déclarait naguère, à l'oecasion de V Encyclique, et cela dans une conférence publique devant des centaines de témoins, que ses convictions sur la légitimité des libertés modernes étaient tellement inébranlables, que si jamais TEglise venait à les condamner, il se séparerait de l'Eglise plutôt que de renoncer à ses convictions. J'espère pour ce jeune homme qu'il y avait dans ses paroles plus de fanfaronnade que de conviction; mais, fanfaron ou sincère, il tenait là un langage d'apostat. Pour conserver la foi, il faut être soumis, absolument, en tout, de cœur et d'esprit, à tout ce que l'Église et son Chef ont enseigné, enseignent et enseigneront.
Je ne conçois pas comment un jeune homme intelligent, comme il y en a tant parmi ceux que renseignement universitaire et la licence de la presse ont imbus des erreurs libérales, n'ouvre pas les yeux devant les conséquences
extrêmes, si cruellement et si évidemmeut logiques, des systèmes qu'ils ne cessent de prôner. Je ne sais ce qu'il pourrait raisonnablement répondre aux francs-maçons et aux rationalistes de toute nuance, qui ne font après tout que proclamer, eux aussi, les théories de la fausse liberté. La franc-maçonnerie, réprouvée plus hautement que jamais aujourd'hui par l'autorité de l'Église, n'est que la secte de la fausse liberté religieuse et sociale. Elle pousse le culte de la liberté jusqu'à tolérer et embrasser toutes les négations ; pour la forme, elle dit qu'elle ne repoussepoint TÉglise catholique; mais en réalité, elle la combat à outrance. Le libéralisme catholique lui prépare les voies, en minant dans l'esprit des générations nouvelles le respect sacré de l'autorité, et 1* obéissance absolue que tout chrétien doit à la sainte Église.
Ce qui peut excuser devant Dieu et même devant les hommes un très-grand nombre de ces catholiques imprudents, c'est qu'ils ne se doutent même pas, comme dit le Bref cité plus haut, des abîmes cachés sous les fleurs artificielles des théories libérales; ils sont libéraux par sentiment, non par conviction. C'est en particulier l'excuse de presque tous les jeunes catholiques-libéraux , qui prennent l'indépendance pour la Hberté. Pour eux, le libéraUsme
LA LIBERTÉ. lil
n est autre chose que de la générosité : ils se trompent du tout au tout.
Que lea erreurs lUtérales cherchent à s'inelnaer jusque dans les ran^s du oler^.
Il y a des pays où des ecclésiastiques euxmêmes s'y sont laissé prendre. En Italie, par exemple, malgré la solidité des traditions et des études, on assure que le vent du libéralisme a fait tourner prés de quatre mille têles dans les rangs du clergé; sur quatre-vingts, ou quatrevingt-dix mille prêtres, c'est peu, sans doute; mais c'est encore trop ^r En Belgique, en Allemagne, en Portugal, en Amérique, on dit que le libéralisme moderne rencontre des sympathies, surtout parmi le jeune clergé. Enfin, il en serait de même sur quelques points de notre France, s'il faut en croire les espérances des ennemis du Saint-Siège. Ce qui est certain, c'est que, il y a trois ou quatre ans, le Souverain-Pontife exprimait hautement sa douleur de voir se répandre « dans les rangs de la jeunesse imprévoyante, et principalement de la jeunesse
* La plupart, éclairés par les excès du système, ont revenus, ou sont en train de revenir.
n2 LA LIBERTÉ.
cléricale, ces doctrines (avises, erronées , impies, réprouvées par le Saint-Siège^, »
Ce qui est également certain, c'est que, dans ces dernières années, deux fois des ecclésiastiques français ont tenté, avec beaucoup de modération dans la forme et dans une intention évidente de conciliation, de formuler les doctrines dites catholiques - libérales ; et que le Saint-Siège immédiatement et officiellement a condamné leur travail *.
On se demandera peut-être comment des prêtres peuvent tomber dans ces écarts. Il y a plusieurs causes qui le peuvent expliquer :
d'abord les prêtres sont faillibles comme les autres hommes, et tous sont bien loin d'être des théologiens. Les quelques ecclésiastiques que l'on cite comme sympathiques aux idées libérales , sont presque tous des hommes de zèle et d'action, ou bien encore des philosophes ou des littérateurs, plutôt que des théologiens et des canonistes. Jamais ua théologien, jamais surtout un canoniste sérieux ne sera la dupe des idées libérales.
' Erroneas, falsas, impiasque doctrinas ab hac Sancta Sede proscriptas, quotidie magi.sdominari, illisque improvidam prassertiin juventutem, et juniorem clerum misere'infici et corruinpi. (Bref du 14 janv. 1864.)
* Les Principes de 89 el la doctrine catholique, par l'abbé Godard ; el la Liberté^ adresse aux Êvêgues, sans nom d'auteur. Ces deux publications ont été mises à l'Index.
LA LlfiEltTÉ. 143
Dans notre siècle, qui a dû relever tant de ruines, et où les fortes études ecclésiastiques ont été sacrifiées aux exigences de la vie active, la Constitution et les droits de TÉglise se trouvent étrangement méconnus, ou du moins trèsignorés d'un certain nombre de prêtres, excellents d'ailleurs. Us n'ont guère étudié le traité de l'Église qu*au point de vue théologique et extérieur, et ils ont eu le malheur de ne point être initiés au droit canonique, c'està-dire à la science des lois qui régissent l'Église dans son gouvernement intérieur, dans ses rapports avec les puissances temporelles, dans les rapports mutuels des divers membres de sa hiérarchie. Cette science, qui dérive des Constitutions des Souverains Pontifes, des décrets des Conciles et de la coutume, est aussi nécessaire à u)i ecclésiastique que la science du Code civil, du Code pénal, du Code de procédure, etc., est nécessaire à un magistrat.
Ignorer le droit canonique, c'est ignorer la Constitution intime de TEglise et les droits que lui a conférés son divin Fondateur. De cette ignorance plus ou moins complète découlent la plupart des erreurs modernes, entre autres le libéralisme catholique : il ne saurait tenir devant les textes du droit ecclésiastique. Quand tous les prêtres, quand tous les catholiques instruits connaîtront bien leur Mère et sauront
rétendue de ses droits et de sa puissance, un grand pas sera fait vers la solution des questions actuelles.
Une autre cause qui peut expliquer le libéralisme de certains hommes d'Église, c'est que la nuance libérale ne déplaît pas aux masses, encore moins aux gouvernements, soit libéraux, soit césar iens ; et les pauvres ecclésiastiques, à qui la faiblesse humaine donne du penchant pour la popularité, inclinent tout naturellement de ce côté.
Enfîn, le souffle démocratique, qui agite aujourd'hui le monde entier, se fait inévitablement sentir, quoique de loin, dans les rangs du clergé et principalement du jeune clergé.
Si le libéralisme s'enracinait parmi nous, ce serait la ruine de notre France ecclésiastique : la sève de saint Pierre se tarirait bientôt dans cette belle et antique portion de la vigne du Seigneur; et, détachée, ou à peu de chose près, du cep, du Siège Apostolique, nos Églises tomberaient bientôt sous le joug de l'État. Un clergé libéral commencera toujours par des airs de fierté nationale et d'indépendance, surtout visà-vis du Saint-Siège; mais à mesure que s'élèvera ce plateau de la balance, singulièrement allégé par le défaut de soumission, l'autre plateau s'abaissera de plus en plus du côté de TÉtat, sous le poids très-aplatissant de ces
LA LIBERTÉ. m
fameuses servitudes, qui, de 1682 à 1789, ont préparé si directement la ruine de la France catholique, de la France de Clovis, de Cliarlemagne et de saint Louis. Il y a, en effet, une étrange affinité entre les erreurs libérales et les erreurs gallicanes: départ et d'autre, c'est, au moins en pratique, le mépris de l'autorité du Siège Apostolique et des traditions de l'Église sur les rapports du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel. De part et d'autre, on s'insurge contre TÉglise, et l'on finit toujours par s'abaisser devant l'État.
Les ecclésiastiques libéraux font souvent ua genre de mal très-funeste et presque irréparable : comme ils sont ordinairement bien vus dans les différentes administrations de l'État, ils y portent l'expression, parfois peu mesurée, de doctrines, de sentiments, de récriminations qui ne peuvent qu'envenimer les relations, déjà difficiles, de l'Église avec des pouvoirs séculiers qui ont perdu le sens catholique. Et chose bizarre l c'est nous, ce sont les ecclésiastiques catholiques-romains, qu'ils accusent de semer la zizanie dans ces mêmes rapports. Avec leur manie de conciliation entre les idées modernes et l'Église, entre le monde mobile du rationalisme et le monde immuable de la foi, ils paralysent les efforts incessants du Saint-Siège et de nos vénérables Évèques pour arrêter sur
le penchant de l'abîme nos sociétés dévoyées. Ils aigrissent ainsi le pouvoir contre Rome, et se chargent, peut-être sans le savoir, d'une grave responsabilité.
Chez la plupart, les tendances libérales n'existent qu'à l'état de sentiment vague, et n'arrivent point à des excès :5i regrettables. Néanmoins, elles sont toujours dangereuses, et il faut y prendre bien garde. Une fois qu'on s'est laissé fasciner et par ces illusions et par l'esprit de parti, il devient très-diffîcile d'en sortir complètement. J'ai ctnnu un saint prêtre, plein de savoir, de droiture et de générosité, qui me disait que, dans sa jeunesse sacerdotale, toutes ces doctrines de liberté et de démocratie lui étaient apparues comme une aurore, comme une renaissance pour la Religion, et qu'il les avait embrassées avec autant de sincérité que d'ardeur ; mais plus tard, averti par l'attitude de plus en plus tranchée de Rome et de l'Épiscopat, ébranlé par de sages conseils et par des études plus approfondies, il avait rebroussé chemin. « Je suis resté plus de dix ans, ajoutait-il, à revenir à la saine doctrine, et je vous assure que ce retour est un rude labeur. »
Un autre prêtre, éminent en piété et blanchi dans l'élude, me disait cependant l'autre jour en quel sens il comprenait qu'un bon catholique, qu'un bon prêtre pût se dire libéral. « Entre
deux maux, disait-il, il vaut mieux choisir le moindre. En ce siècle, nous n'avons guère â choisir qu'entre le despotisme et l'anarchie ; or j'aime encore mieux l'anarchie que le despotisme : elle dure moins, et est moins puissante pour le mal. Voilà en quel sens moi, je suis libéral. »
Pour le clergé comme pour les laïques, le préservatif des erreurs modernes, c'est Thumble obéissance au Chef de l'Église, non-seulement quand il ordonne, maismê me quand il conseille. « Vous vous êtes dit, écrivait naguère un de nos Évêques les plus doctes et les plus courageux à un ecclésiastique qui venait de soumettre à Rome un important travail; vous vous êtes dit avec un courage d'humilité qui vous honore, qu un prêtre, quel qu'il soit, ne doit jamais être qu'un petit enfant vis-à-vis du Saint- Siège. Sous l'impression de ce sentiment, vous êtes allé demander conseil à cette ville des Papes que la vérité s'est donnée pour patrie sur la terre, et qui n'est assise sur les sept collines que pour envoyer de là des flots de pure lumière au monde. Noble exemple en ce siècle, où tant d'esprits, même ignorants ou frivoles, sont si tristement infatués de leur infaillibilité personnelle, et traitent avec mépris les oracles du Vatican!... Vous vous efforcez de suivre non -seulement les décisions formelles, mais
aussi mentent S. Ecclesiœ Romanœ. Si tous les catholiques en étaient là, nous ne verrions pas subsister, après TEncyclique et le Syllabus de 1864 , des nuances d'opinion que ces deux grands actes avaient pour but de faire disparaître. Au lieu d'atténuer la parole du Saint-Père dans sa vraie portée, par des interprétations purement habiles, on l'aurait acceptée dans son sens plein, dans son intention authentique et profonde, et maintenant nous n'aurions plus qu'une seule langue comme nous n*aurions qu'un seul cœur^. »
Les bonnes études, Tamour des saines traditions, un profond respect pour toutes les décisions du Saint-Siège, une humilité sincère qui écarte les illusions de l'ambition et de la popularité; voilà, ce semble, après la grâce du bon Dieu, ce à quoi nous devons nous appliquer avec un soin religieux, nous autres, hommes d'Eglise, dont l'influence est si déterminante pour la bonne direction du mouvement de l'esprit public. Ne l'oublions jamais : en cela, comme dans tout le reste, aujourd'hui comme toujours, le monde repose sur les prêtres ; et c'est aux prêtres qu'incombe la grande mission de réformer et de sauver la société.
* Mgr Plantier, évéque de Nîmes, à M. Tabbé Philip, vicaire général de Perpignan.
Ponrqaoi, dans niia diaciusion sériense sor la liberté,
le catholique-libéral ne pourra jamais
tenir ni contre le Ubre-penaeor ni contre la
catlioliqiie.|
Parce que dans toute discussion sérieuse, on ne se paye ni de mots ni de belles phrases, on va droit au fond de la question, c'est-à-dire aux principes. Or, de deux choses l'une : ou le catholique-libéral peut formuler des principes, ou il ne peut pas. S*il ne le peut pas, la discussion est finie avant même d*ètre commencée; on n'a pas devant soi un adversaire sérieux.
S'il formule des principes, de deux choses l'une encore : ou il discute avec un catholique, ou il discute avec un hbre-penseur. Dans le premier cas, il est immédiatement battu et convaincu d'erreur : ses principes sont condamnés par l'Eglise. Dans le second, il est battu aussi promptement et aussi évidemment : le libre-penseur lui dit, dès la première passe d'armes : a Les principes que vous émettez là sur la liberté, ce senties miens ; seulement, moi je suis logique, et vous, vous ne l'êtes pas. »
Entre le catholique et le libéral, le catholi-
que-libéral, renié par l'un comme par l'autre, se trouve, conune on dit, par terre, entre deux selles. C'est sa faute ; pourquoi abandonne-t-il le véritable terrain de la discussion?
Nous le disions en commençant : la foi catholique apporte sur la grande question de la liberté une solution surnaturelle, qui appartient exclusivement à la révélation et que les librespenseurs repoussent ou du moins ignorent.
Gomme la solution de la question est là, et non point ailleurs, il faut avant tout engager la lutte sur ce terrain.
Or, par une générosité plus qu'imprudente ou par une ignorance trop fréquente de la stratégie, nos bons catholiques-libéraux sortent du camp retranché où ils occuperaient avec nous des positions inexpugnables, et sont assez simples pour suivre l'ennemi jusque dans ses propres retranchements. Là, ils sont facilement pris et battus. Gomme les pauvres Guriaces, ils* se laissent prendre à la ruse de leur ennemi, qui les attire là où il sait qu'il aura facilement raison d'eux.
^ Les Guriaces de la liberté ont beau suivre l'Horace de la libre pensée; ils resteront toujours des Albains et ne deviendront jamais des Romains. Pour l'Horace, leGuriaceest toujours Cunace ; pour le libre-penseur, le catholique, . quelque libéral qu'il se montre, est toujours ^
un catholique, c'est-à-dire un ennemi. De plus, sur le terrain purement naturel où ils se sont engagés malgré l'Église, qui condamne énergiquemenl cette séparation de Tordre naturel et de l'ordre surnaturel, les catholiques-libéraux sont vaincus d'avance. Que veut, en effet, la libre-pensée ? En quoi consiste le point décisif de sa victoire? N'est-ce pas précisément dans le principe de la séparation de l'Église et de l'État, de l'ordre naturel et de l'ordre surnaturel? Or, ce principe, le catholique-libéral l'acceple de prime abord. Il accepte donc sa défaite.
Comme nous l'avons dit plus haut, le principe de la libre-pensée moderne est le même que celui du libéralisme soi-disant catholique ; il n'en diffère que par des nuances ou, pour mieux dire, par des subtilités. De part et d'autres, c'est le principe condamné par le Saint- Siège.
Quant aux intentions, c'est tout autre chose ; nous ne saurions trop le redire. Mais une discussion de ce genre n'est pas une affaire de sentiment; c'est une affaire de vérité, une démonstration de principe. Le désir de faire du bien égare et perd les catholiques-libéraux, comme le désir de faire triompher Albe -la- Longue a égaré et perdu les infortunés Guriaces. Le zèle de la cause catholique doit avant tout être cathohque. Nous n'avons pas le droit de
défendre là vérité avec les armes de Terreur, et la charité est une bien faible excuse pour expliquer rinconséquence d'un homme qui trahit l'enseignement de l'Église, dans respêrance de le faire triompher.
Dans les discussions sur la liberté, il faut être invariable sur les principes, et, tout en ménageant charitablement les personnes, leur bien faire comprendre que ces principe§.repoposont sur une doctrine révélée et infaillible, ne sont susceptibles d'aucun amoindrissement; qu'ils sont la vérité, l'immuable vérité, à laquelle il faut se soumettre, avec laquelle il n'y a pas à marchander. On a une raison pour raisonner, ou l'on n'en a pas ; et cette raison doit être logique. Or, c'est la logique qui nous amène à reconnaître la divinité de Jésus- Christ et l'autorité infaillible de son Église ; dès lors, les principes que l'Église nous apporte de la part du Christ, sur la liberté comme sur tout le reste, sont la vérité ; la souveraine sagesse des hommes et des sociétés consiste avant toutes choses à accepter ces principes purement et simplement, et à les pratiquer le mieux possible.
Tant qu'un libre-penseur n'est pas amené, par la force de la logique, sur le terrain catholique, une discussion sur la liberté est à priori impossible avec lui. Le catholique-libéral veut
LA LIIiEllTË. 153
faire autrement ; et c'est pour cela qu'un ad- Te rsaire quelque peu hal)ile le mettra toujours et facilement au pied du mur.
Ici comme toujours, il n'y a de salut pour l'intelligence que dans la vérilé, dans la vérité pure, dans la vérilé totale ; et elle ne se trouve que dans l'enseignement du Saint-Siège Apostolique.
Quel est le caractère dominant et le fl^and écoeil de l'écH>le cathoUqne-lUiérale 7
C'est la manie des concessions, vis-à-vis des ennemis de l'Église.
Un des sophismes les plus répandus et les plus séduisants, surtout à l'époque où nous vivons, consiste à confondre la charité personnelle avec la concession doctrinale. On croit exercer véritablement la charité en immolant charitablement la vérité. Voilà dix-huit cents ans que la philosophie hétérodoxe dit à l'Église, avec la voix douceâtre du vieux Serpent : « L'Évangile est une religion de paix et d'amour ; donc, accordez-nous la permission d'en retrancher ce qui nous déplaira.
Pour l'amour de la concorde, abandonnez telle
OU telle doctrine qui nous irrite ; et nous nous précipiterons dans \os bras, dès que vous vous serez précipités dans les nôtres. »
A la faveur des négations accumulées par les enfants de Luther, de Voltaire et de Rousseau, un trouble étrange s*est répandu, dans les domaines de Tesprit humain. La vérité a été repoussée d'abord ; puis on a perdu la ru}iion même de la vérité. Après avoir abandonné les
^ principes, on en est venu à oublier ce que c'est qu'un principe. Confondant les doctrines avec les simples opinions, on a demandé, on de-
* mande chaque jour aux catholiques de montrer plus de générosité, et de faire quelques pe-
i tites concessions de doctrines; que s'ils s'y refusent, ils seront évidemment « la cause de tout le mal. »
Il \ a là un écueil pour le chrétien qui veut défendre sa foi au milieu du monde : c'est la tentation de céder sur certains points, dans Tintenlion, dans l'espérance d'attirer certaines personnes. La tentation de la complaisance, en matière de principes, peut éblouir le chrétien qui craint d'irriter, qui veut adoucir et qui glisse insensiblement dans la timidité. Il ne veut plus, par exemple, parler du Syllabus, des Encycliques de Pie IX et de Grégoire XVI, delà légitimité et de la nécessité du pouvoir temporel, de l'infaillibilité du Pape, de la définition
dogmatique de rimmaculée-Conception, de la légitimité du tribunal de l'Inquisition, du pouvoir coercilifderÉglise, des condamnations de la franc-maçonnerie, de Texcommunication, des miracles, etc., etc. Toutes ces choses, et bien d'autres encore, épouvanteraient nos hommes rapetisses. On donne à cette faiblesse le liom de charité; on consent à diminuer le christianisme, et l'on se persuade que ce christianisme diminué aura plus de succès, sera mieux accepté.
Qu'arrive-il? Le christianisme attiédi par ces complaisances n'allume plus de flamme nulle part. En effet, une vérité n'est puissante que lorsqu'elle est complète et parce qu'elle est complète. La doctrine catholique est indivisible; il faut la recevoir tout entière, telle qu'elle est, telle que Dieu nous la présente par son Vicaire. Toute concession, loin de la rendre plus acceptable, produit l'effet directement contraire. J'ai connu un anglican converti qui me déclarait que s'il avait eu le malheur de rencontrer, au moment de sa conversion, un prèlre gallican, il ne se serait jamais fait catholique.
Le catholique-libéral qui glisse dans la timidité peut croire, dans la bonne foi de son âme, qu'il attire les hommes vers le christianisme ; en réalité, c'est vers lui-môme, c'est vers sa personnalité propre qu'il les attire. Les hom-
mes se rapprochent de lui, et s*éloignent du principe au nom duquel il parle. Ce qu'il prend pour un succès, c'est un échec suprême ; car réchec suprême en pareil cas, c*est de faire accepter sa personne, au lieu de faire accepter sa doctrine.
Si nous le pouvons, faisons-nous aimer de nos adversaires, rien de mieux ; mais faisonsnous aimer à titre de chrétiens, à titre de catholiques ; faisons aiper notre foi, notre sainte et adorable religion, la vérité et le bien qui sont notre couronne. Toute autre tactique est non-seulement stérile, mais encore interdite : la doctrine catholique n*est pas à nous ; elle ne vient pas de nous ; et nul enfant de TÉglise, fût-il prêtre, fût-il Evêque, n'a le droit d'en sacrifier un seul iota. Demeurons dans la vérité : là seulement estla vie et la force.
Si l'on peut être caUioUque en reli^on et libéral
polititine.
Non. Quand on est catholique, il faut l'être en tout, partout, toujours, dans sa vie publique comme dans sa vie privée. La lumière de la foi étant une lumière supérieure à toutes les
LA LIBERTÉ. i;
autres, elle doit les dominer toutes, les compénétrer, les perfectionner.
On disait un jour au directeur d'un grand journal anticatholique : « Votre journal attaque chaque matin l'Église ; et vous allez à la Messe ! > Il répondit. « Mon journal est une affaire, et ma conscience une autre affaire. » — « Vous êtes catholiques, et vous voulez être libéraux! » disentles libéraux révolutionnaires aux libérauxcatholiques ; et ceux-ci répondent : « C'est uniquement comme citoyens que nous sommes libéraux ; comme catholiques, nous ne le sommes point, et nous laissons notre libéralisme à la porte de l'Église. Entre la religion et la politique, il faut distinguer. Nous sommes des catholiques, et nous sommes des libéraux ; mais nous ne sommes pas des catholiques-libéraux.
Pour nous, il n'y a pas deux manières d'être catholiques, parce qu'il n'y a pas deux calholicismes. L'un des caractères essentiels du catholicisme, c'est l'unité dans les croyances; nous ne Toublionspas. Mais comme il y a plusieurs manières d'êlre citoyen et de comprendre les intérêts politiques du pays, nous acceptons, nous réclamerions le titre de libéraux. »
N'est-ce pas en d'autres termes la réponse du journalist'e catholique-libre-penseur? Pour les catholiques et libéraux, la poUlique est une affaire, et la religion une autre affaire.
Malheureusement aucun trait d'union ne peut faire tenir ensemble le catholicisme et le libéralisme; c'est comme Thuile et l'eau : Fessence du catholicisme est incompatible avec l'essence du libéralisme, comme la nature de l'huile est incompatible avec la nature de l'eau.
En effet, comme chrétien, le catholique et libéral professe les doctrines catholiques; comme citoyen, il professe les doctrines libérales, c'est-à-dire la séparation de l'Église et de l'Élat, l'Église libre dans l'État libre, la liberté de conscience, la liberté des cultes, la liberté de la presse, etc. ; d'où il suit que, sur tous ces points, il doit professer en même temps le pour et le contre, croire et professer comme catholique ce qu'il réprouve comme libéral ; croire et professer comme libéral ce qu'il est obligé en conscience de réprouver comme catholique.
Et qu'il ne dise pas que, si les doctrines libérales sont condamnées par l'Église, elles le sont uniquement dans leurs applications à la société religieuse, et non pas dans leurs applications à la société politique. D'après cette distinction subtile, qui rappelle les beaux jours du jansénisme, TÉglise ne s'adresserait qu'aux particuliers et se bornerait à leur rappeler qu'ils ne peuvent, sans se rendre coupables devant Dieu et devant elle, méconnaître son autorité spirituelle, embrasser une autre religion, atta-
quer dans leurs écrits sa doctrine, ses institutions, ses lois, etc. ; mais elle n'entendrait pas s'occuper de ce que font ou ne font pas sur tous ces points les sociétés politiques, ni leur refuser le droit d'établir chez elle, si cela leur convient, toutes les libertés modernes.
Les Encycliques sont là, avec le Syllàbus et les Brefs Apostoliques ; il suffit de les lire, et personne ne s'y est trompé, les libéraux-catholiques pas plus que les autres, moins peut-être que les autres. C'est précisément comme libertés politiques et sociales que les libertés en question y sont réprouvées, et parce qu'elles supposent dans la société civile le droit de se soustraire à l'autorité spirituelle de la société religieuse ; elles y sont réprouvées parce que leur résultat inévitable est de séparer de plus en plus ce que Dieu a uni, la nature et la grâce, la société civile et la société religieuse, l'État et l'Église ; elles y sont réprouvées parce qu'elles tendent directement à soustraire la société humaine à l'autorité divine, en plaçant tout l'ordre politique et social sous l'empire d'institutions qui sont opposées au règne de Jésus-Christ, par cela seul qu'elles lui demeurent étrangères.
La prétention des catholiques et libéraux est une sorte de manichéisme, qui voudrait diviser l'homme et le chrétien, la société et la religion.
Il affirine que ce qui est faux, inique, funeste dans l'ordre spirituel, est vrai, juste et salutaire dans Tordre temporel. Cela peut-il êlre?
La liberté de défendre et de propager la vraie religion est un droit sacré et inviolable : la liberté de Tattaquer et de travailler à la détruire est-elle aussi un droit inviolable et sacré? Le catholique et libéral affirme nécessairement le premier droit contre les libéraux révolutionnaires qui le nient : libéral, il affirme nécessairement le second contre les catholiques et rÉglise qui le nient. C'est un juste milieu impossible.
Il n*y a donc pas de place, au soleil de la liberté, pour le catholique et libéral. S'il est vraiment catholique, il n*est pas vraiment libéral ; et s'il est vraiment libéral, il n'est pas vraiment catholique. A force de vouloir concilier deux termes aussi inconciliables, il finirait par ne plus être ni catholique ni libéral.
Donc on ne peut être catholique en religion seulement ; il faut l'être en toutes choses : en politique, en éducation, en enseignement, en doctrines sociales, etc., etc. Jésus-Christ a le droit de pénétrer tout, de régner partout. En politique, comme dans tout le reste, « quiconque nest point avec lui, est contre lui. »
Qae le libéralisme catholiiiiie constitae la vraie force des différents partis libéraux*
Ce que nous avons le plus à craindre aujourd'hui, ce n'est ni le protestantisme, qui est décrépit et stérile, ni le gallicanisme, qui est mort, et que le Concile va enterrer, ni la Révolution, qui gronde et guette TEurope comme sa proie, mais qui pour le moment lui fait horreur : le grand péril, la grande hérésie de Tépoque actuelle, c'est le libéralisme, héritier du gallicanisme et du protestantisme, et précurseur de la Révolution, qu'il amène après
lui.
Sans le hbéralisme des classes éclairées, la démocratie solidaire et socialiste serait enchaînée facilement ; mais en écartant de tout l'ordre social Tautorité spirituelle de l'Église, il enlève à la société la seule force capable de museler la Révolution, qui devient alors inévitable.
En temps de calme, il est bien peu de révolutionnaires qui aillent jusqu'au bout de leur principe. Les disciples de Proudhon et de Maz-
zini, de Robespierre et de Danton, les admirateurs de la guillotine et de la lanterne, les dévots de la déesse Raison et du saint devoir de l'insurrection, sont rares encore. Mais aujourd'hui dans tous les pays catholiques, excepté Rome, les princes, les gouvernements, les ministres, les chambres, toutes les classes lettrées, toute la presse, sauf de rares exceptions, en un un mot, tout ce qui a pouvoir, influence, fortune, est dupe, esclave ou complice du libéralisme.
Le libéralisme contemporain est la plus grande force qu'ait jamais eue la Révolution; c'est la grande hérésie des temps nouveaux.
L'hérésie, comme l'indiquent la définition et l'étymologie du mot, est en effet la substitution d'une opinion humaine à la vérité divine enseignée par l'Église. La doctrine qui substitue explicitement et partout la discussion à l'autorité, et le règne mobile de l'opinion des hommes au règne éternel et immuable de la vérité chrétienne, est, dés lors, l'hérésie universelle. Les vrais libéraux nient en effet le Catholicisme tout entier en proclamant la libre-pensée. Les demi-hbéraux croient encore à la Révélation, mais ils nient son action en séparant l'ordre naturel de l'ordre surnaturel, la raison de la foi, l'État de l'Église, le prince du pasteur.
Sans doute, il y a des libéraux de bien des espèces : cliez nous, autre est le libéralisme de V Opinion nationale , autre celui du Siècle, autre celui du Journal des Débats, autre celui de la Gazette de France, autre encore celui du Correspondant. M. Ha vin, qui était libéral dans son journal et chrétien dans son village» ne l'est pas comme M. Guéroult, l'adversaire franc et constant du christianisme. M. Guizot, qui admet la Révélation, défend le Pape, proclame le Catholicisme a une grande école de respect, » ne Test pas comme Tétait le philosophe Cousin; et M. de Montalembert, Tintrépide défenseur de la liberté de TÉglise, ne Test pas à la façon de M. de Cavour, qui lui a pris la célèbre maxime : LÉglise libre dans VEtat libre, — Mais, pourtant, il faut bien qu'il y ait un certain principe commun à tous les partis libéraux, puisque le Saint-Siège condamne le libéralisme de toute couleur, aussi bien le libéralisme catholique que le libéralisme antichrétien.
Ce principe commun, c'est la séparation de Vordre temporel et de l'ordre spirituel.
Delà les libertés modernes; puis Tégalité
devant la loi civile de tous les cultes et de toutes les opinions; Tégalité de TeiTeur et de la vérité, et Tégale admission de toîis les citoyens à toutes les fonctions publiques ; enfin, Tunion fraternelle de tous les partis libéraux sur le terrain de la liberté et du droit commun.
L*État n'étant pas juge de la vérité, les catholiques en concluent qu'il doit la recevoir de TËglise; mais les libéraux soutiennent qu'il doit laisser tout dire et tout écrire, pourvu que l'ordre matériel ne soit pas troublé.
En vertu des principes de l'égalité combinée avec l'abolition de toute religion d'Etat, un Juif, un Arabe, un saint-simonien pourraient être, en France, Ministres de l'instruction publique et des cultes; et Sa Majesté Apostolique, l'empereur d'Autriche, a pris un protestant franc-maçon, le comte de Beust, pour ministre dirigeant, et l'a chargé de discuter le Concordat. En vertu de ce principe, la catholique et libérale Belgique acclama, en 1830, un roi protestant et franc-maçon ; et le duc d'Aumale, catholique et gouverneur de l'Algérie, posait la première pierre d'une mosquée.
Tout cela est la conséquence logique de la séparation de l'Église et de l'État, de Tégalité de droits de Terreur et de la vérité, du christianisme et du naturalisme devant la loi civile.
Sans doute les catholiques-Hbéraux ne sont
pas des libres-penseurs, quoique la libre-pensée et la conséquence du libéralisme soient le droit à Tapostasie et à la séparation des deux ordres. Puisque les hommes ne s'unissent au Christ que par TËglise, et à Dieu que par le Christ, seul a médiateur de Dieu et des hommes, ;• le libéralisme conduit logiquement au naturalisme, et le naturalisme à Tathéisme et à ridolâtrie. <( Qui vous méprise me méprise ; qui me méprise, méprise Celui qui m'a envoyé, » a dit le Christ à ses Apôtres ; et, de fait, 1789 a suivi 1682, et 93 a suivi de près 89.
Sans doute, la raison répugne aux excès de 95 ; mais l'homme déchu n'écoute pas plus la raison qu'il n'écoute la foi ; il préfère les ténèbres à la lumière, parce qu'il est enclin au mal dès sa naissance.
Le libéralisme, aujourd'hui, se partage en deux écoles opposées : l'école antichrétienne et Tècole chrétienne.
L'école antichrétienne, à son tour, se subdivise en deux partis hostiles, mais qui toujours se coalisent contre l'Église : d'un côté, les libéraux révolutionnaires ; de l'autre, les Mn-
i66 LA LIBERTÉ.
servateurs libéraux ; d'un côté, le panthéisme et rhumanitarisrae ; de l'autre, le déisme et le rationalisme.
L*école chrétienne, elle aussi, se subdivise: d*un côté, les libéraux politiques; de Taulre, les catholiques-libéraux ; d'un côté, les indifférents ; de l'autre, les cléricaitx.
Les aspirations de ces diverses écoles sont très-différentes.
Pour le révolutionnaire, le libéralisme est une simple étape qu'il faut franchir avant d'arriver à la pure Révolution ; une macljine de guerre qui sape le trône et l'autel, la famille et la propriété, en attendant que la Révolution achève la besogne. C'est un masque transparent que l'on prend dans les Etats constitutionnels pour éviter l'amende et la prison. Au fond de l'âme, le révolutionnaire méprise souverainement le libéralisme. Brutus ou César, voilà l'idéal des révolutionnaires libéraux. La liberté exclusive de l'erreur et l'oppression de l'Église est l'idée qu'ils poursuivent sous le masque libéral. En Italie, par exemple, Garibaldi et Mazzini sont plus francs que Cavour et Rattazzi, sans être plus hostiles.
Les libéraux rationalistes ne vont pas aussi loin. Ils veulent la Révolution, mais une Révolution conservatrice et modérée, pure des exc^s de 95. Il leur faut des annexions sans garibal-
diens, et des révolutions par les seuls moyens moraux. Ils repoussent la foi, mais ils voudraient conserver la raison, pourvu toutefois qu elle ne soit pas intolérante et sache s'incliner devant Topinion, reine du monde moderne, et devant le fait accompli qui leur profite.
Les deux écoles libérales antichrétiennes ont la même haine du Catholicisme ; mais les uns veulent « l'étouffer dans la boue, écraser l'infâme, exterminer la vermine sacerdotale ; » les autres attendent patiemment sa mort. Ils se bornent à enfermer le prêtre dans la sacristie, et à lui enlever toute action sociale, toute indépendance, tout moyen d'existence.
L'école libérale antichrétienne, tant révolutionnaire que conservatrice, est fort peu nombreuse ; car elle implique une apostasie formelle qui fait horreur aux moins dévots ; mais elle dispose de renseignement supérieur et de la presse, et par le moyen des Loges maçonniques elle pénètre dans tous les gouvernements.
Grâce à ces puissants moyens d'action, grâce à leur activité, à leur persévérance satanique, une poignée de sectaires tient sousie joug les nations catholiques. Mais sans Taveugle concours des chrétiens et surtout des catholiques-libéraux, il nous serait facile de retrouver l'ordre et la paix, et d'échapper à la Révolution qui nous menace. Le salut serait dans nos mains. Quand
les gouvernements feront remorquer le fragile vaisseau de TÉtat par la barque insubmersible de Pierre, la Révolution sera réduite à Timpuissance.
Mais les classes libérales et éclairées, bien que la très-grande majorité soit chrétienne, s* obstinent à repousser Taide du Christ. « Son royaume, disent-elles, n*est pas de ce monde, » et son Église n'a rien à voir dans la politique.
Cet aveuglement des libéraux chrétiens fait la force de la Révolution.
Sans doute, en théorie, les libéraux chrétiens diffèrent grandement des libéraux rationalistes. Les uns admettent la Révélation : les autres la nient. Les uns, trop indifférents sur la question religieuse, ne se préoccupent, pour ainsi dire, que de la question politique : pour les autres, pour les rationalistes, la question politique est l'accessoire; ils veulent, avant tout, détruire l'Église, tandis que les libéraux chrétiens se contentent de l'annuler en pratique et ne demanderaient pas mieux que de réconcilier la civilisation moderne avec l'Église, si elle voulait s'y prêter et adopter le droit nouveau dans ses Etats.
LA LlBERTiS. 16d
Les libéraux qui sont chrétiens ne voient dans les principes de 89 que la fin de l'ancien régime. 89 est pour eux la destruction de la monarchie pure au profit de la monarchie constitutionnelle, la destruction des deux premiers Ordres au profit des classes moyennes ; Tabo- Ution des biens de main-morte au profit des cupides; TefTacement des traditions nationales au profit d*une opinion mobile et qu'on dit progressiste, parce qu'elle est toujours subordonnée à Fintérèt du moment. Sans hostilité systématique contre l'Eglise catholique, les libéraux chrétiens lui donneraient volontiers place au soleil si elle secondait^mieux l'ambition des classes moyennes et la cupidité des annexeurs. Ils disent à F Eglise : Marchez avec nous, et nous vous donnerons l'Europe! tandis que les libéraux antichréliens veulent une civilisation purement humaine et la souveraine indépendance de la raison.
Mais, si diverses que soient les pensées et les intentions des deux partis, ils arrivent tous les deux au même résultat : la ruine de la civilisation catholique.
Les libéraux rationalistes et les libéraux politiques forment ce grand parti conservateur qui ne veut ni de la réaction, ni de la révolution, ni des mazziniens, ni des cléricaux.
Les libéraux rationalistes s'allient à la Révo-
lution en haine de TËglise et des dynasties catholiques, et aux politiques libéraux chrétiens en haine de la Réyolution, quand elle menace leurs intérêts.
Dans les momentsde crise» et quand les démocrates cnent dans la rue : À bas le capital ! à bas les riches ! à bas la propriété ! à bas les gendarmes ! à bas la famille ! à bas la religion! Dieu, c'est le mal! la propriété, c'est le vol! Révolutionne est justice! aux armes, citoyens! les Hbéraux conservateurs, soit chrétiens, soit déistes, serrent leurs rangs et inscrivent sur leur drapeau : Liberté ! Ordre public ! Liberté sous la loi ! Religion ! Propriété ! Famille! On Tavuen 1850, en 1848, en 1851.
Tous disent pieusement: « Je crois en Dieu; » mais ce Dieu n'est pas notre Dibd. Ce n*est pas le Dieu vivant qui a donné au Christ, son Fils et son Envoyé, toute puissance au ciel et sur la terre. C'est un Dieu solitaire qui règne et ne gouverne pas, un Dieu dont la religion est sans prêtres et sans sacrifices, sans dogmes et sans mystères, et que chacun adore à sa guise, ou n'adore pas du tout. Quand le socialisme gronde, les rationalistes s'allient aux chrétiens libéraux, mais à la condition de renfermer les cérémonies religieuses dans le temple et le prêtre dans la sacristie. A ce prix , ils défendront la religion quand ils auront peur.
Les libérauxconservateurs,soit rationalistes, soit chrétiens, veulent aussi conserver la famille. Ils repoussent Tunion libre, mais sous la condition que Dieu et l'Eglise n'auront pas à se mêler de Funion conjugale. 11 leur faut une famille formée par la loi seule et dont Fexisterice viagère finisse à la mort des époux, par suite du partage forcé, substitué aux dispositions des parents.
Enfin, quand le socialisme menace « le capital et les oisifs, » les libéraux proclament bruyamment le droit sacré de propriété, mais un droit privé qui ne protège ni la fortune des princes déchus, ni les biens du clergé, et qui n'apporte aucun obstacle à Tannexion des Etats catholiques convoités par leurs amis.
Les classes libérales et éclairées sont formées en immense majorité de catholiques qui reculeraient devant l'apostasie. A leur honte, elles se mettent à la remorque de quelques apostats qui exploitent leur indifférence et leur vaniteuse ambition.
On conçoit les libéraux révolutionnaires, on conçoit les libéraux rationalistes ; ils ont un principe net, un but qu'ils poursuivent avec persévérance et pleine connaissance de cause. Mais que les libéraux chrétiens suivent comme des moutons, voilà ce qui aurait droit de sur* prendre, si la chute originelle n'expliquait cet
i72 LA LIBERTÉ.
aveuglement tout àlafois naturel et volontaire, que TEgUse seule peut guérir. En repoussant l'union de TEglise et de TElat, et l'autorité spirituelle de l'Eglise sur les nations, les libéraux chrétiens se mettent à la merci de leurs adversaires antichrétiens.
Malheureusement, ils peuvent invoquer pour leur justification l'exemple et les leçons des catholiques-libéraux, qui assument Ja responsabilité des erreurs modernes en les encourageant.
Nous rendons pleine justice au courage, au caractère, au talent, au dévouement, aux intentions de leurs chefs, et nous reconnaissons hautement les éclatants services qu'ils ont rendus à l'Eglise. Nous ne pouvons oublier leurs combats sous la monarchie voltairienne de 1830, et nous savons qu'après Dieu et l'Episcopat, nous devons en grande partie à leurs courageux efforts la liberté des conciles, des synodes et de l'enseignement. Nous ne pouvons oublier les discours et les ouvrages de M. de Montalembert, les admirables conférences et les œuvres du P. Lacordaire, le ministère de M. de Falloux, l'appui déterminant doqné par M. Berryer au fameux discours de M. Thiers pour
la défense du pouvoir temporel. Et pourtant, qu'ils le veuillent ou non, les dangers qu'ils font courir à la civilisation chrétienne dépassent les services qu'ils lui ont rendus ; car le libéralisme qu'ils patronnent est la négation radicale de l'autorité sociale de l'Eglise» unique fondement de la civilisation chrétienne. Les catholiques-libéraux sont toute la force du libéralisme. Ce sont eux qui endorment la conscience catholique, malgré les avertissements répétés des Papes et del'Episcopat.
Il est donc d'une importance extrême de savoir ce que veulent les catholiques libéraux.
Croient-ils tout ce qu'enseigne l'Église? Condamnent-ils tout ce qu'elle condamne avec Pie VI, Grégoire XVI et Pie IX ? Le libéralisme catholique est-il seulement la condamnation de l'ancien régime et l'amour de la liberté chrétienne? Dans ce cas, nous n'aurions qu'un reproche à leur faire : ce serait d'avoir un langage équivoque, de prendre un nom flétri par l'Église, et sans même qu'ils aient le droit de s'en parer.
.4cceptent-ils les libertés modernes comme un mal qu'il faut subir, comme un fait qui est la conséquence de notre état social et sans en faire un principe ? S'il en était ainsi, ils ne seraient pas plus libéraux que le Pape et l'Église.
Être libéral, ce n'est pas aimer la liberté
vraie, cette |liberté sainte et pure que Notre- Seigneur Jésus-Christ nous a rapportée des cieux et que nous présente son Église; ce n'est pas non plus mer des libertés modernes, afin de combattre autant que passible les maux qu'elles enlrsunent : être libéral, c'est faire des libertés modernes non pas un expédient transitoire, mais un principe durable ; c*es* admettre sincèrement la séparation de rÉfflise et de TÉtat, et dans toute sa réalité la maxime de VEglise libre dans l'Etat libre^ c'est-à-dire dans l'État indifférent sur les principes éternels de la justice et de la foi.
Être libéral, c'est proclamer l'égalité devant la loi civile de tous les cultes, de toutes les doctrines, pourvu que Tordre public ne soit pas troublé ; c'est faire descendre dans l'ordre politique la religion au rang de simple opinion, et se contenter pour elle de ce droit commun qui ne voit dans l'État que des] opinions religieuses égales en droit.
Sans doute, les catholiques qui sont libéraux ne le sont pas à la façon des rationalistes et des indifférents. Ils veulent être, dans Tordre spirituel, des fils soumis à TÉglise leur Mère ; ils combattent même pour la conservation de ses droits temporels, tout en lui demandant de faire des concessions à Tesprit du siècle. Pour eux, Tégalité des cultes, Tégalité des droits
qu'ils concèdent à Terreur comme à la vérité, n'est pas une égalité intrinsèque, mais elle est purement civile et légale. S'ils demandent la liberté religieuse, la liberté de la presse et de l'enseignement, c'est dans Tespoir de faire triompher le Catholicisme par la discussion et la liberté : leur vie entière témoigne de ces intentions.
U n'est pas moins* vrai que s'ils sont vraiment libéraux, et non pas seulement des libéraux de nom et de circonstance, c'est-à-dire s'ils adoptent en principe la séparation de l'Église et de, l'État et les libertés modernes, la France n'est plus pour eux la monarchie très -chrétienne ; l'Église n'est plus la nourricière des rois et des nations ; ils la privent du droit divin d'enseigner les nations, comme les gallicans l'avaient privée du droit divin d'enseigner les rois. Les rois et les peuples chrétiens n'ont plus la gloire de propager le règne et la justice de Dieu, et ils descendent au rang des Gentils.
Si les catholiques-libéraux veulent sincèrement et sans arrière-pensée les libertés modernes ou l'égalité de droits pour l'erreur et pour la vérité, pour le Catholicisme et le naturalisme ; s'ils veulent le droit commun pour toutes les doctrines, sans faveur, sans préférences, sans répression ; s'ils substituent la discussion à V autorité; s'ils sont libéraux de prin-
176 l'A LIBERTÉ:
cipe et non pas de nom et d'occasion, qu'ils le disent, car ils sont nos plus dangereux adversaires. Il faut les combattre énergiquement ; comme il aurait fallu combattre énergiquement, sous l'ancien régime, les catholiques gallicans, malgré leurfoi, leurs intentions et l'éclat de leurs
services.
Les catholiques-libéraux ne sont pas, en effet, plus illustres que Louis XIV et Bossuet, plus dévoués à l'Église que la maison de Bourbon et l'ancien Épiscopat ; et ils sont plus dangereux que les catholiques gallicans, car ils achèvent la séparation commencée parle gallicanisme.
Si, au contraire, les catholiques-libéraux ne veulent que la liberté chrétienne; s'ils veulent la liberté par la vérité ; par la vérité préparée, il est vrai, par la discussion, mais assurée par l'autorilé de l'Église, laquelle, par ses jugements, termine les discussions ; oh ! alors ils sont nos amis ! Alors, mais seulement alors, unissons-nous contre l'ennemi commun, dans l'immortelle devise de l'Église : Unité dans les choses nécessaires; liberté dans les choses douteuses ; en toutes choses charité.
J'ose recommander ces conclusions pratiques à la conscience du lecteur. Il y a là des abîmes redoutables, où viennent se perdre une quantité d'honnêtes gens.
LA LIBERTÉ. \r,
€U>maMBt la libarté de tons «st samresardée -par V et la Mibordiiuitioii dbs trois pouvoirs.
Tout chrétien appartient de droit et simultanément à sa famille, à son pays, au bon Dieu ; bon gré mal gré, il fait parlie de la société domestique, de la société civile et de la société religieuse. A ces trois titres, il a des devoirs et des droits spéciaux, tout à fait distincts, voulus de Dieu et que personne n*a le droit de violer. Ces droils et ces devoirs ne sont, au fond, que sa liberté : sa liberté religieuse, sa liberté civile, sa liberté domestique et individuelle.
Comment concilier entre eux et ces droits et ces devoirs? De la part de Notre-Seigneur, TËglise, gardienne et de la liberté et de Tautorité, nous Tapprend de la manière la plus précise.
Elle nous enseigne d'abord que chacune des trois sociétés à qui l'homme appartient est une société distincte, parfaite en soi, et, comme on dit aujourd'hui (où l'on ne sait plus le grec), une société autonome, I^a confusion des trois pouvoirs est une doctrine réprouvée par l'Église, non moins que leur séparation.
Dans la famille, rautorité doit être en tout unie et subordonnée à Tautorilé de l'État, pourvu que l'autorité de TÉlat soit, comme c'est son premier devoir, pleinement unie el subordonnée à F autorité spirituelle et surnaturelle de l'Église. Tel est l'ordre providentiel qui doit régir toute la grande société humaine.
Lorsque l'autorité de l'État n'est pas pleinement catholique, comme cela a lieu chez nous ; lorsqu'elle viole ainsi la règle divine, la famille ne doit lui demeurer unie et subordonnée que dans les points où la loi de l'État n'est point en désaccord avec la loi de TÉglise. En effet, l'Église, qui est la lumière, la vie et le salut éternel de toute l'humanité, doit toujours passer la première, ainsi que l'ordonne expressément Notre-Seigneur : « Cherchez avant tout le royaume de Dieu et sa justice. » Dans toutes les questions mixtes, qui intéressent également lé chrétien, le citoyen et Fhomme, l'intérêt spirituel et étemel doit primer tous les autres; et comme l'Église seule est chargée par Notre- Seigneur de faire connaître et de faire pratiquer ce qui concerne directement cet intérêt suprême, c'est sa loi qui doit dominer et régler toutes les lois. Au point de vue de la conscience et devant Dieu, toute loi humaine opposée à une loi de TÉglise est de nulle valeur.
L'Eglise a le droit et le devoir de diriger, dans
les choses spirituelles, toutes les sociétés, toutes les familles, tous les individus. Saint Thomas nous fait comprendre ce rôle bienfaisant de TËglise par la comparaison d'une escadre, composée d'un nombre considérable de navires et cinglant vers le même rivage. En tête de Fescadre s'avance le vaisseau-amiral, qui porte le commandant en chef et que tous doivent suivre.
La subordination de chacun des navires à la direction qu'il reçoit du vaisseau-amiral l'empêche de dévier, de sortir de la voie qui mène au port ; mai§ elle ne gène en rien l'autorité du capitaine qui le commande. Ainsi en est-il, dans le monde chrétien, de l'autorité salutaire de la sainte Église, par rapport à toutes les autr.es autorités : seule, elle connaît ; seule, elle leur montre la voie qui mène à Dieu, la voie de la vérité, de la justice et du vrai bien; elle la leur montre de la part de Dibd même et infailliblement. Elle la leur montre avec une autorilé divine ; elle leur commande d'y marcher fidèlement et de ne s'en écarter en rien.
Chaque navire de T escadre représente un des États qui composent le monde chrétien. Le commandant, c'est le roi, ou le pouvoir souverain. Et de même que, sur le vaisseau, l'autorité directe du commandant demeure pleine et entière, malgré sa soumission aux signaux du vaisseau-amiral ; de même aussi, dans chaque
État, l'autorité du pouvoir souverain demeure pleine et entière, malgré sa fidélité à suivre les enseignements et les directions de la sainte Eglise de Dieu. En effet, les matières temporelles, purement temporelles, sont en dehors de la fin de l'Eglise, et par conséquent hors de sa sphère. D'où il suit que, dans ces sortes de matières, la société civile n est nullement subordonnée à l'Eglise et en est totalement indépendante. C'est comme le pénitent, qui ne dépend de son confesseur que dans les choses où sa conscience est intéressée. Dans tout le reste, il conserve sa pleine et entière indépendance.
Une fois réservés les droits inaliénables de Jésus-Ghrist, le pouvoir séculier a la liberté de faire tout ce qu'il veut, tout ce qu'il juge utile au bien public ; il peut, à son gré, changer, modifier les institutions, prendre telle ou telle forme de gouvernement ; à priori, on peut être assuré qu'il ne fera rien de contraire à la justice, à la morale, à la foi, à l'honneur et au bonheur des familles , aux véritables intérêts du règne de Jesus-Christ sur la terre.
Il y a des gens qui, ne voyant pas plus loin que les frontières de leur pays, demandent pourquoi l'État doit être subordonné à l'Eglise: « Ce sont deux sociétés distinctes, disent-ils ; deux sociétés égales, autonomes; pourquoi
l'une dans Tautre, et non pas Tujttê à c^té de l'autre ? Pourquoi pas l'Église libre dans TÉtat libre? et réciproquement. L'une s'occuperait du naturel, l'autre du surnaturel ; ne serait-ce pas mieux ? » Non-seulement ce ne serait pas naiçux, mais ce serait impossible, absurde. Un gouvernement ne peut pas plus régulièrement vouloir se confiner dans l'ordre naturel, sans tenir aucun compte de l'ordre surnaturel, que la raison ne peut légitimement prétendre rester dans son domaine, sans s'occuper aucunement de la foi, appelée à la régler et à la perfectionner. Le corps et l'âme sont distincts : s'ensuit-il qu'ils puissent vivre séparés, à côté l'un de l'autre ? C'est toujours le grand mystère de l'union, où Dieu a déposé la source^e la vie.
L'Etat doit être subordonné à l'Église parce que ce qui est moindre, quoique très-bon en soi, doit être subordonné à ce qui est plus grand et plus relevé ; ce qui ne regarde directement que la terre doit être subordonné à ce qui regarde directement le ciel ; ce qui ne concerne qu'un seul peuple, qu'un pays particulier, doit être subordonné à ce qui est universel, à ce qui est catholique, à ce qui embrasse tous les siècles, tous les peuples, tous les pays; en un mot, l'État doit être subordonné à l'Église. Ce sont deux pouvoirs d'.^tincts, mais
non pas égaux ; bien loin de là. L'État n'est
1H3 L.ALIBSBTÉ.
})a$ plus régal de l'Église, que la raison n'est régale delà foi ; la nature, l'égale de la grâce ; l'homme, régal de Jésus-Christ. La France est dans l'Église, et non pas l'Église dans la France; la partie est dans le tout, et non pas le tout dans la partie. C'esf clair comme le jour. Et puis, l'Église est plus ancienne que tous les États modernes : elle les a plutôt reçus qu'elle n'en a été acceptée. Ses droits sont donc anté^ rieurs, outre qu'ils sont plus sacrés.
Il y en a d'autres qui croient que la subor* dination de l'État à TÉglise est une abdication de l'État au profit de r%lise. C'est là une erreur grossière. Le Souverain et l'État chrétiens n'abdiquent pas plus leur autorité et leur liberté, que la famille n'abdique, en obéissante l'enseignement, aux directions et aux conseils de son curé. Cette fidélité d'un père, d'une mère, d'une famille chrétienne à éviter ce que le prêtre lui signale comme mauvais ou dan* gereux, au point de vue de la conscience, et à faire le mieux possible ce qu'il lui montre comme voulu ou désiré par le bon Dieu» lèse-t-elle le moins du monde, je vous le demande, lautonomie de la famille, l'autorité paternelle, la liberté et le bonheur de tous ? Elle empêche les écarts; elle sauvegarde les droits de chacun ; elle éclaire et détermine tous les devoirs; elle fait éviter le mal ; elle faitpra*-
LÀ LIBERTÉ. i«S
tiquer le bien ; elle fait que Jésus-Christ règne sur la famille ; voilà tout.
Ainsi en est-il dans TÉtat, lorsque le pouvoir qui le régit est soumis à Jésus-Christ et à son Église. Enseigné dans Tordre spirituel, conseillé, dirigé parles Pasteurs de TÉglise, le pouvoir séculier apprend à discerner ce que Dieu veut de lui, ce qui est conforme ou contraire au règne du Christ; il a, pour se guider, non-seulement les lumières de la raison et de la sagesse naturelle, mais encore ce qui est absolument indispensable à des chrétiens, les lumières surnaturelles de la foi. La foi seule, nous Tavons vu, lui fait connaître sa fin surnaturelle et suprême, avec les moyens de Talteindre, et seule elle lui apporte la force de les vouloir et de les pratiquer. Or la foi, c'est avant tout la subordination à l'autorité de l'Église.
Donc, dans le monde chrétien, les individus et les familles doivent être unis et soumis à l'autorité de l'État ; de son côté, l'État doit être inséparablement uni et fidèlement soumis à rautorilé surnaturelle de l'Église. En dehors de cet ordre, il n'y a plus que chaos, révoltes et révolutions. En dehors de cette subordination des pouvoirs, il n'y a plus de vraie liberté.
Quant au monde non chrétien, son premier devoir est de devenir chrétien. Jusque-là il est essentiellement hors de Tordre ; et Ton ne fait
point de Tordre avec du désordre. S'il applique, au profit d*une religion hérétique ou schismatique ou infidèle,Ues principes de subordination que nous venons d'indiquer, il fait un mal immense, en appliquant à l'erreur ce qui ne convient qu'à la vérité, il applique à faux des principes vrais, et fait servir le bien au mal. C'est ce qui a lieu en Angleterre, en Russie, en Suède, en Turquie, et, en général, dans tous les pays où domine une autorité non catholique.
L'union et la subordination des pouvoirs réalisent la véritable notion de l'autorité, telle que nous l'avons donnée plus haut; elle est par conséquent la sauvegarde souveraine de notre liberté religiense, civile, domestique, individuelle; l'autorité n'étant constituée de Dieu au milieu des hommes qu'en vue de la liberté. Par son Eglise, Notre-Seigneur Jésus -Christ régne ainsi sur l'État; (t par l'État, par l'État catholique et fidèle, il règne sur la famille et sur le chrétien. Or, son règne, c'est notre liberté.
81 le retour à l'État dvéllen «st rrêàm&aî une «difanère.
L'État chrétien^ c'est la grande organisation catholique de Tautorité et de la liberté dans le monde. C'est l'Etat uni et subordonné à l'Église, tel que nous venons de le montrer; c'est la société civile et politique dans son état normal, sachant pourquoi elle existe, où elle doit tendre, dans quelle voie elle doit marcher, ce qu'elle doit faire pour rendre heureux tous les membres qui la composent.
tt C'est là une chimère, dit-on ; c'est un beau rêve. » Non. L'État chrétien est un idéal; mais c'est un idéal que tout chrétien, quel qu'il soit, doit contribuer à réaliser le moins imparfaitement possible. L'État chrétien est un idéal parfait, comme tout le reste de la morale chrétienne : comme la loi de l'amour de Dieu, comme la loi de l'humilité, de la patience, de la sainteté. Parce que toutes ces saintes lois nous montrent un idéal parfait, faut-il les appeler pour cela des chimères? Les sociétés chrétiennes réalisent l'idéal de l'État chrétien, comme chaque chrétien en particulier réalise
k 186 LA LIBERTÉ.
les lois de Dieu et les maximes de TÉvangile : imparfaitement, mais réellement.
J'accorde encore et très-volontiers que jamais rÉtat chrétien n'a été pleinement réalisé; même dans les siècles de foi, les passions de toutes sortes étaient là qui combattaient l'action bienfaisante de rÉglise; mais enfin, dans ces temps-là, le monde chrétien était constitué sur ses vraies bases, et les désordres n'étaient qu'accidentels; ils ne venaient point, cobuk^ aujourd'hui, de l'organisation sociale ellemême. Depuis trois ou quatre siècles, au contraire, les puissances de l'enfer , un moment enchaînées, se sont ruées avec fureur contre l'édifice aocial du christianisme, si laborieusement élevé par la Papauté; elles l'ont si bien "miné qu'il a fini par s'écrouler en 1789 , avec la révolution française et européenne.
Sur ces ruines, le retour à l'État chrétien est-il encore possible? « Non, dit-on généralement ; il faut que l'ËgUse en prenne son parti. Elle s'arrangera, comme elle pourra, avec le nK)nde nouveau. Les fleuves ne remontent point vers leurs sources. Les peuples ne retournent point en arrière. Vouloir changer Tordre social établi par la Révolution, c'est une chimère, une folie à la(|uelle il ne faut pas même songer. »
£t pourquoi donc? Qui peut plus, ne peut-il
pas moins? Lorsque saint Pierre est arriyé à Rome pour y établir la Papauté ; lorsque saint Paul et les autres Apôtres ont prêché l'Évangile et ron< scellé de leur sang, le monde païen n'était-il pas plus malade mille fois, et plus redoutable que le monde actuel? Qu'est-ce que la puissance de nos gouvernements modernes, en comparaison de ce colosse universel qui s'appelait Fempire romain? Le césarîsme, l'esclavage couvraient le monde entier, et tous les vices, toutes les passions étaient divinisées. Les Apôtres, les Evoques, les chrétiens ont lutté pendant trois siècles, et chacun sait de quel côté est restée la victoire.
Pourquoi n'en serait-il pas de même aujourd'hui?On se fait grandement illusion si l'on s'imagine qu'il faudrait trois siècles et neuf millions de martyrs pour venir à bout du monstre révolutionnaire. Les chrétiens qui disent cela manquent de foi.
Oui, il y a beaucoup à faire ; oui, l'ennemi est puissant ; mais il y a de toutes parts de tels éléments de résurrection, que, pour rétablir l'État chrétien, ou du moins pour faire faire un pas immense à cette grande question de salut public, il suffirait certainement d'un seul homme, d'une seule puissante volonté. Prenons pour exemple notre France, dont l'influence, bonne ou mauvaise, sur FEu-
rope et sur le inonde entier, est si incontestable. je Tentendais dire naguère à un homme politique éminent : Si, après la tourmente de 1848, si en 1851 et en 1852, l'empereur Napoléon eût compris davantage et son devoir et son intérêt ; s'il eût eu le sens catholique et s'il eût continué à s'appuyer, comme il semblait le faire d'abord, sur l'élément chrétien de la société; s'il se fût entouré, comme il le pouvait certainement et facilement, de Ministres chrétiens, intelligents des véritables intérêts du pays, il est impossible de prévoir quel bien il aurait réalisé en dix ou douze ans et quelles plaies sociales il aurait cicatrisées. Il avait pour lui la plus puissante, la plus populaire, et en même temps la plus pure de toutes les forces humaines : la force reli- ^ gieuse, sans parler des bénédictions et gf âces exceptionnelles qu'une politique chrétienne eût attirées sur son œuvre de régénération; il avait pour auxiliaire la Papauté, l'Ëpiscopat, ie sacerdoce, tous les Ordres religieux, tous les gens de bien : et cela, non-seulement en France, mais en Europe, mais dans le monde entier.
A cette force morale, il aurait joint le prestige et la force militaires, attachés à son nom ; il aurait mis au service de son idée sa volonté de fer et son étonnante ténacité. Ce qui
lestait encore de puissances conservatrices et chrétiennes en Europe, déposant peu à peu leurs méfiances, se seraient jointes à lui, pour la grande œuvre de régénération. A Tintérieur, les institutions eussent été graduellement, prudemment améliorées ; T opinion publique (que l'on forme ou que l'on déforme, hélas !
à si peu de frais) se serait profondément modifiée; encouragés et fortifiés, tous les bons se seraient vraiment rassurés et les méchants auraient vraiment tremblé. Je dis que tout cela eût été, non-seulement possible, mais probable, mais facile, plus facile qu'on ne
pense.
Est-il trop tard aujourd'hui? Jerignore; je le crains. Le personnage politique que je viens de dire ne le pense pas. Mais il faudrait un changement radical dans le système et dans le choix des instruments. Les hommes ne manquent pas à qui les cherche tout de bon. Il faudrait commencer par là. Il n'y aurait presque rien à modifier dans les lois ; mais il faudrait faire énergiquement exécuter celles qui favorisent la religion (et il y en a beaucoup), et aussi celles qui répriment le mal. C'est l'esprit qu'il suffirait de changer, et non point la lettre. Confiée à des Ministres, à des chefs de service, à des magistrats, à des préfets, en un mot à des
fonctionnaires solidement chrétiens (et je le
iW I<A LIBBRTÉ.
répète, on en trouyerail facilement), oetie grande œu^rede transformation s' opérerait sans secousse et comme d'eUe*même. On est si fort, quand on a pour soi la conscience et la vérité 1 Il n'y aurait à persécuter personne, mais simplement à favoriser le bien, et cela ouvertement, sans broncher.
Ce qui est certain, c'est que, maintenant eomme toujours, la grande force des méchants vient de Tinertie et de la peur des bons. QuanA le pouvoir pubhc les caresse, ils font les fiers et crient bien haut ; ils rentrent dans Tombre dès qu'ils sentent devant eux une volonté énergique. Tout acharné qu il est, le mal est lâche de sa nature. C'est surtout parce qu'on tremble devant lui qu aujourd'hui il est si fort^
Je regrette d'être ehUgè de le dire : les catholiques-libéraux contribuent beaucouf» à empocher -le retour de la société à sa forme normale et. chrétienne. Ils découragent bon nooibre de catholique^, en dédarant, ooawe ils le font, que le retour à l'état chrétien n'eat plus possible, qu'il est inutile de lutter sur ce terrain^là, qu'il ne faut pas froisser l'ennenn, et peur de l'éloigner ; qu'il faut des conoilifflions et des récondliatiens, etc.
ff Himmes de peu de foi^ pourquoi douie»' wms, ? » Plus que jamais auJKmrd'bui , k safait est dans l'affarantioa et dans l'amour
de Ja-^èritè totale.. En face des négations totales de la fausse autorité et de la fausse liberté, il faut au inonde Taffirmation totale, catholique, de Tautorité et de la liberté Tëritables. La résurrection est là et elle n'est que là. A la société éperdue, il faut Jésos-Ghrist, le seul Sauteur ; il lui faut TÉglise, la seule Libératrice.
C'est une question de vie ou de mort. Sous une forme ou sous une autre (les formes importent peu), il faut que l'État, que le pouvoir public redevienne chrétien ; qu'il se fasse, comme il le doit, le serviteur de Dieu, le protecteur et le défenseur de là vérité, de l'ordre, du vrai droit, du vrai bonheur des peuples, de leur vraie liberté. S'il n'en arrive là, le monde est perdu, et son jugement approche.
Ce qui semble évident, c'est que le retour de la France et de l'Europe, et de la société, à la protéiÈion publique du christianisme ne peut avoir lieu que par un coup inespéré de Providence : je ne dis point par on miracle ; mais par une grâce tout à fait extraordinaire. Depuis trente ans, un saint Religieux, connu de toute la France par son zélé apostolique, demande chaque jour au bon DmtT qu'il daigne envoyer celui qu'il doit envoyer; Mittet Domine^ quem mUsurus es.
Demandons avec lui au Sauveur du monde,
qu'il susifi^ quelque grand homme qui, par la puissance de sa foi, àe son dévouement et de son génie, rétablisse Tempire de IkEu au milieu de nous, et réalise, dans la mesure où le permet l'infirmité humaine, le renouvellement de la société catholique. Ce ne serait, ni plus ni moins, que le Retour des peuples prodigues à la maison paternelle.
Des peaples prodigues, et de leur condltien
[misérables *
Les peuples prodigues sont ceux qui se sont soustraits à Tautorité paternelle du Vicaire de Jésus-Christ et qui, par leurs institutions publiques, ont quitté la maison de Dieu, qui est l'Église Romaine. Ce sont les peuples qui ne sont plus officiellement catholiques.
11 est dit dans rÉoriture : « Quil est doidouveux et amer d'avoir abandonné le Seigneur son DiEul » Cette vérité ne s'applique pas seulement aux pauvres enfants prodigues qui abandonnent le service et la paix de Dieu, en se livrant au mal ; elle s'applique encore, et avec une terrible réalité, aux peuples prodigues qui ont aban-
donné, eux aussi, la maison de Dieu, Jésus- Christ et sa loi. A la place du plus doux des pères, à la place de Jésus Christ et de celui qui le représente ici-bas, ils n'ont plus qu'un César, un maître capricieux, impérieux, souvent brutal ; à la place de lanftternité, si sage, si bienfaisante, de l'Église, ils n'ont plus que cette abstraction pompeuse, renouvelée du paganisme, que Ton appelle l'État; l'État, qui, dans notre pauvre monde moderne, domine, absorbe, écrase tout sous son talon de fer : conscience, religion, vérité, équité, famille, propriété, joie, bonheur; l'État, dont tous les caprices s'imposent sous le nom sacré de lois.
Les peuples prodigues sont livrés, comme de vils troupeaux, à la merci du premier venu, qui leur impose ses volontés, le sabre au poing ; qui leur enlève, l'un après l'autre, les vestiges de leur ancienne opulence chrétienne; qui les méprise, qui les maltraite et les punit ainsi cruellement de leur folie.
En effet, à l'intérieur comme à l'extérieur, misère, problèmes insolubles, abîmes inévitables : misère dans les rapports mutuels des pauvres et des riches, des ouvriers et des patrons, des faibles et des puissants ; misère dans l'organisation des institutions publiques et dans les rapports des gouvernements avec les peuples ; misère dans les relations extérieures des
peuples et des États eutr^ eux ; misère surtout «u regard de la conscience et des grands intérêts du salut éternel. Misère partout, et misôre incurable.
I. Misère dans les rapports mutuels des différentes classes de la sotiété. Plus de principes de conscience, de justice et de cbarité : plus rien que des notions matérialistes, des nolioiis d'équilibre et de force, comme s'expriment Les économistes, prophètes du monde nouveau !
On dit : a Ouvrier et patron, producteur et consommateur, chacun tirera de son cMë, sans s inquiéter des autres. Laissons-les foire : les plus habiles seront les plus heureux; le riche ruinera le pauvre; le plus fart écrasera le plus faible. U y aura des pauvres en masse ; le paupérimie grandira peut-être jusqu'aux proportions deresdavage antique. C'est ffldieux sans doute ; mais qu'y faire? Ce sont là les conditions inévitables de la liberté dans le monde nouveau. S'il y a des émeutes, le canon sera toujours là pour mettre les gens à la raison. » Tout ce système avait été formulé dans une de nos crises sociales, par des vers tristement comiques dont veici le début :
Liberté de mourir de Mm, Égalité dftDS la misère, Fraternité de Caïn.
Ce sera vrai tant qu'on empêchera rÉglûse d'adoudr les rapports des pauvres et des riches, des pauvres entre eux, des ouvriers et des patrons, etc.» et de verser sur les plaies du corps social l'buile bienfaisante de la charité chràtienne, de Famour et du respect du prochain, des espérances étemelles et des consolations de la foi.
II. Misère dans l'organisation des institutions publiques. On dit : « Dans une constitution politique» tout se résume dans la pondération des forées et des pouvoirs. La nation est une machine à régler, une ^ande horloge ; et le meilleur honmie d*Ëtat n'est qu'un habile horloger. Le grand ressort du mécanisme, c'est la volonté populaire. Inventons des institutions (pii en règlent le mouvement et tiennent lieu de balancier. Le pouvoir souverain est Taiguille qui semble marquer Theure qu'elle veut, tandis que^ derrière elle, une force dont elle n'est point maîtresse la fait tourner. »
Le malheur de cette eoncepticm toute matétiafele, c'est qu'elle ne s'adapte point aui nations.Rienqu en France, depuiscent ans bientAC, nous inventons, nous touchons, nous retoudionSy no1is travaillons et retravaillons le mécanisme de notre constitution politique et sociale ; nous ajoutons, nous retranchons des rouages, &es échappements, des régulateurs,
des balanciers, des ressorts; et toujours la machine s'arrête ou se brise. Pauvres prodignes, nous allons de révolutions en révolutions.
III. Misère dans les rapports internationaux. Là encore le désordre et la confusion de Babel. On dit : « La paix et le bonheur publics, c'est l'équilibre européen. Avant tout, équilibrons; les petits États^ disparaîtront pour le bien public; tant pis pour eux. Les grandes aggloméra* lions, armées jusqu'aux dents et brutalement centralisées, se tiendront en respect les unes les autres, toujours pour le plus grand bonheur des peuples. Les droits des faibles, la justice, l'équité la plus vulgaire, le droit des gens viendront après. Nous inventerons des principes de faits accomplis, de non-intervention, de nationalité, tout un système de droit nouveau. L'Église condamne le système; le Saint-Siégè sera mis à deux doigts de sa perte ; le monde entier sera sens dessus dessous ; les couronnes tomberont comme des feuilles ; des guerres sanglantes et gigantesques menaceront de mettre tout à feu et à sang. Que voulez- vous ? c'est le monde nouveau ; et si vous ne le trouvez pas prospère, c'est que vous êtes encore esclave des préjugés de Tancien régime et du moyen âge. »
IV. Misère enfin pour les pauvres âmes, que tout cet ensemble de folies sociales et d'institu-
tions antichrétiennes perd par millions. L'influence des institutions est fondamentale pour le salut ou pour la perte des peuples . G'estcomme un grand courant qui entraîne les masses ou vers la vie ou vers la mort. Quand elles sont bonnes et catholiques, elles sont le plus puissant, le plus indispensable auxiliaire de la sainte Église dans son ministère de salut et de sanctification; quand elles sont mauvaises, c est-â-dire contraires à l'institution divine et au règne du Christ, elles sont, pour TÉglise et pour les âmes, Tadversaire le plus redoutable. Les peuples prodigues sont dans la voie de la perdition ; et si la foi se conserve dans leur sein, si l'Église y grandit et parvient à dominer le tourbillon, c'est par un véritable miracle
de grâce.
Loin de la maison paternelle, Tenfant prodigue n'était plus couvert que de haillons, et il n'en rougissait point : loin de Jésus-Christ, hors de TÉglise, ce grand prodigue qu'on nomme le monde moderne, n'est couvert que des haillons du paganisme, et il se drape là dedans, ne s' apercevant pas même de sa misère. Il méprise le monde chrétien, dont il a perdu Jusqu'à lanotion. Combien coupables ont été les séducteurs, couronnés et autres, qui, depuis trois ou quatre siècles, l'ont fait descendre Jusque-là ! Quel enfer doit être le leur !
€es crimes-là ont des proportions plus qu'humaines.
Hélas! quand donc viendra le jour où notre pauvre société dévoyée, et, en particuli^, notre cbère et noble France ouvriront les yeux et reconnaîtront leur misère 1 En dehors de Jisi»- Chwst, en dehors de son Église, qu'elles te sachent bien, il n'y a point de remède, iJ n'y a point de résurrection possible. En dehors de la vie, on ne peut point vivre; et Jésus-Chbist l'a proclamé hautement; il crie à tous les peuples, comme à tous les hommes : « Venez à moiy vous tous qui souffrez et qui ployez sous le fardeau : et moi^ je vous relèverai, Cest mai qui suis la Voie, la Vérité et la Vie. Satis maij vous ne pouvez rien. Quiconque ne recueille point avec moi, dissipe ! »
Notre société prodigue dissipe, parce qu'elle ne travaille plus avec JÉsts*CHBisT et pour J£sits-Chri$t. Elle est dans l'esclavage du démon et des pouvoirs humains, parce qu'eUe n'est plus dans la Vérité, c'est-à-dire dans le Christ et dans l'Église du Christ. 11 faut qu'elle y rentre; son salut est là, et nulle part ailleurs ; elle ne retrouvera sa liberté, sa robe blanche, et son anneau royal, et sa noblesse, et sa paix, et son vrai bonheur que dans la maison paternelle où le père de famille ne se lasse point de l'attendre.
LA LIBBRTÉ. 199
Veut-on savoir quels sont les grands criminels de notre temps? Ce sont les hommes qui, par la{)uissance du pouvoir public ou de l'enseignement ou de la parole ou de la presse, empêchent ou du moins retardent ce retour salutaire. Us sont plus réellement scélérats que les assassins et les empoisonneurs qu'on guillotine.
De la THÉMt et de rsTperates, eo fait de liberté.
On a fait fort à propos la distinction de la thèse et de Yhypothèse pour éclaircir la discussion sur la liberté. Mais les hommes de parti pris en ont immédiatement abusé ; ne pouvant, n osant nier les vérités dogmatiques contenues dans la thèse, ils se sont rejetés tout entiers dans rhypothèse, sous prétexte d'être des esprits pratiques ; et, dans les bras de Thypothèse, ils ont, sans s'en apercevoir peut-être, complètement étouffé la thèse. Pour eux, l'hypothèse est devenue Yantithèse.
Dès lors ils sont sortis de la vérité, et ils se sont séparés de la conduite du Saint-Siège, qui unit toujours, sans jamais les confondre, la thèse et l'hypothèse, les principes et l'ap-
WÛ LA LIBERTÉ.
plication des principes. Les catholiques romains, c'est-à<^ire les enfants dociles de TEglise, suivent, en cela comme en tout, les directions données par le Vicaire de Jbsus- Christ, par le Pasteur et le Docteur de tous les fidèles.
U ne sera pas inutile de résumer ici brièvement et la thèse et l'hypothèse, en ce qui concerne la liberté.
I. Ce qu'on appelle la thèse sur la liberté, c'est Texposition dogmatique des principes qui régissent cette matière. La thèse suppose Thomme et la société dans leur état normal, tels qu'ils devraient être, tels que Dieu veut qu'ils soient; elle suppose par conséquent une société toute chrétienne, un pouvoir séculier chrétien, la subordination du temporel au spirituel. C'est un idéal ; c'est la loi ; ne l'oublions pas.
La thèse, c'est la liberté considérée en ellemême, dans son essence intime et abstraction faite des circonstances accidentelles quipeuvent se présenter dans certains cas donnés; c'est la liberté envisagée dans ses rapports absolus avec les lois du Créateur, avec la faculté du libre arbitre, avec la nature humaine, à qui cette faculté appartient, avec la société civile, dans laquelle Ja liberté s'exerce, avec l'autorité, qui peut et qui doit la diriger.
A ce point de vue, il est évident que rhomme n'a le droit de faire usage de sa liberté que pour s'attacher au bien et au vrai : si, dans l'état d'épreuve, il a en lui la faculté d'adhérer à l'erreur et au mal, ce n'est que par une imperfection inhérente à sa nature. La loi qui voudrait garantir à l'homme , d'une façon absolue et sans nécessités extérieures, l'exercice de son imperfection, serait souverainement irrationnelle, et, partant, ne serait pas une loi. Qu'on le remsurque bien, il ne s'agit pas ici de l'usage ou plutôt de l'abus que l'individu peut faire de sa liberté, de sa liberté intérieure ; il s'agit de la liberté extérieure, de la protection que le pouvoir social devrait accorder, en pleine connaissance de cause, à chacun de ses sujets, afm de leur garantir la libre perpétratio;i de Vabus de leur liberté.
Et qu'on ne pense pas que ce principe ouvre la porte aux caprices de la tyrannie : l'Église n'est-elle pas là pour définir le vrai et le bien? et la première régie de Texercice du pouvoir chrétien n'est-elle pas d'écouter l'Église et d'agir sous sa haute direction? Or, comme l'Église ne peut faillir, le pouvoir qui l'écoute ne peut devenir oppresseur. Pour qu'une, société soit dans l'état normal, il faut qu'elle réalise pleinement cette grande parole de saint Paul : le pouvoir souverain, quelle que soit sa
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rer au mal et à Terreur est en effet un défaut et une imperfection ; et, Iqin de devoir être protégée, cette faculté doit être refrénée par la loi, si Ton veut que la loi mérite ce nom. Mais si Ton suppose un peuple arrivé au point qu'une partie considérable de ses membres et ses gouvernants eux-mêmes n'ont plus une connaissance cerlirine du vrai et du bien, en religion, en politique, en éducation, etc. ; si l'on suppose (et ceci serait pire) que dans cette nation, le sens moral soit descendu si bas que l'on y professe le même respect pour le mal et pour le bien, pour Terreur et pour la vérité; dans cette hypothèse, il est indubitable que la disposition à protéger seulement ce qu'on prend pour le bien, deviendrait une tyçgnnie intolérable. Un tel gouvernement n'accorderait de fait d'autre liberté que celle d'obtempérer à ses caprices. Placés dans des conditions aussi tristes, les catholiques considéreraient assurément comme un avantage insigne l'établissement d'une liberté égale pour tous, sans distinction de bien ou de mal, devrai ou de faux, et sans autre correctif que le respect des droits naturels de chacun dans les choses extérieures.
Et pourquoi n'en serait-il pas ainsi? En présence du danger de voir la liberté du culte public accordée aux seuls hérétiques et aux seulsjuifs; en présence du danger de voir la
presse devenir le monopole des seuls blasphémateurs, les catholiques doivent être heureux de voir leurs églises mises en parallèle avec les synagogues et avec les temples prolestants, et de pouvoir publier Vlmitation de Jésus-Christ avec la même liberté dont jouit M . Renan pour outrager le christianisme dans ce tissu d'absurdités sacrilèges intitulé la Vie de Jésus. La liberté pour tous devient alors pour les catholiques un bien contingent, mais légitime. Et l'Église elle-même, tout en repoussant et en condamnant la source de ce désordre, et sans reconnaître au mal et à l'erreur un droit à la liberté qu'ils ne pourront jamais avoir, l'Église consent à ce qu'on en tolère l'exercice et la manifestation. Elle considère cette tolérance comme un moindre mal, ou, si l'on veut, comme un bien purement relatif.
Parmi les chrétiens qui s'appellent hbéraux, il y en a beaucoup qui, oubliant ou ignorant la distinction qui existe entre un principe et son application, rejettent avec une espèce de dédain la doctrine de la thèse.
Ils ne voient pas qu'ils repoussent expressément ce que le Saint-Siège a tant de fois défini et enseigné. Sans vouloir s'occuper de la question de principe, qui forme le point capital du débat, ils se contentent de glorifier
comme excellent, absolument parlant, ce qui peut à peine être considéré comme un hien relatif. Considérer ainsi comme point culminant de la perfection un état de choses qui n'a pu devenir nécessaire et partant tolérable, que par suite de circonstances douloureuses et de volontés coupables, c'est s'exposer à juger injustement des actes et des personnes auxquels, en véritables catholiques, ils devraient, nous ne dirons pas indulgence, mais justice et
respect.
Non, nous ne nous* lasserons pas de le répéter : la liberté pour le mal comme pour le bien, nécessitée par la situation anormale d'un pays dans lequel, socialement parlant. Ton ne distingue plus l'erreur de la vérité, cette liberté peut bien être acceptée comme un moindre mal; mais jamais un esprit raisonnable ne pourra désirer ce régime ni le considérer comme celui qui répond le plus dignement aux destinées temporelles et éternelles de la société chrélienne.
Ajoutons que, sous le régime d'une pareille liberté, le mal tend toujours à l'emporter sur le bien, qu'il y réussit souvent à la longue, et qu'il parvient d'autant mieux à ses fins que la force matérielle ne suffit jamais à le contenir» Dans les pays organisés selon les principes des libertés modernes, il n'est pas rare de
voir la liberté de la presse servir parfaitement à la difTitsion du blasphème, alors que les Lettres pastorales des Évêques ne peuvent franchir le seuil des églises; — la liberté des cultes protéger souvent les rites soi-disant chrétiens des sectes hérétiques, alors qu'en son nom on pose des entraves aux prescriptions du seul culte catholique; — la liberté d'association ne pas suffire à assurer l'existence paisible des couvents, mais suffire pleinement à rendre inviolables les Loges maçonniques et les autres sociétés secrètes.
Et comment pourrait-il en être autrement?
C*est bien vite dit : <( Liberté égale pour le bien comme pour le mal ; n mais on devrait pourtant ne pas oublier que le mal a pour lui la phalange terrible des passions ardentes et déchaînées; qu'il se sert en toutes choses de moyens iniques ; et que, furieux de ne posséder aucun droit véritable, il se laisse facilement aller au soupçon, à Tenvie et à la violence. Le bien, au contraire, est presque toujours porté à se croire suffisamment protégé par son droit ; il n'a recours qu'à des moyens de défense d'une rigoureuse justice, et il ajoute rarement le se^ cours des passions à l'appui qu'il trouve dans la froide raison ; par sa fécondité même, il excite des haines et alimente des rancunes dans les âmes de ses adversaires.
i08 l'A LIBERTÉ.
Habitués que nous sommes en France, en Belgique, en Amérique, etc., à ce lamentable état de choses qu'on appelle l'hypothèse, nous ne sentons plus, comme nous le devrions, tout ce qu'il contient de décadence, surtout au point de vue de l'Église. Nés au milieu de ces ruines, vivant au milieu d'elles, neconnaissant qu'elles, nous perdons de plus en plus le sens de l'Église et même le sens de la véritable société. Nous nous accommodons de notre misère, et nous en arrivons jusqu'à ne plus la regretter, jusqu'à la trouver commode, bonne et légitime. Nous devrions ouvrir les yeux devant les hontes et les forfaits que l'application des mêmes soidisant libertés enfantent de nos jours, en Italie, en Espagne, en Portugal, en Autriche. Quel est le chrétien qui pourrait ne pas déplorer la coudition misérable où l'Église est réduite en ces pays depuis que les libertés modernes y sont introduites ?
Résumons-nous : en tant qu hypothèse, c'està-dire comme arrangements transitoires, conformes aux circonstances particulières de tel ou tel peuple, les libertés modernes peuvent être acceptées, et les enfants de l'Église peuvent les défendre et s'en servir le mieux possible dans l'intérêt de la Religion et de la justice.
Comme thèse^ c'est-à-dire comme question
de doctrine, en France comme à Rome, au dixneuvième siècle comme dans tous les siècles, les théories connues sous le nom de libertés modernes sont des erreurs, des erreurs absolument condamnables ; un catholique ne peut les soutenir en conscience. Elles ont été condamnées maintes fois par les Souverains-Pontifes, et notamment par Pie VI, Pie Vil, Grégoire XVI et Pie IX^
En pratiquant l'hypothèse, tenons ferme à la thèse ; ne la perdons jamais de vue : c'est la boussole qui nous guidera et nous empêchera de nous perdre au milieu des bouleversements de la tempête.
La Uièse et rhypotbèse, en fait de lU>erté
Voici, en deux mots, la thèse catholique, seule vraie, touchant la liberté religieuse.
* Nous empruntons en grande partie ce que nous venons de dire sur la thèse et l'hypothèse, au travail si remarquable que la Civiltà cattolica a publié en 1863. Chacun sait rimportance de cette Revue, au point de vue spécial des doctrines ; elle est rédigée sous les yeux du Saint-Père, et nous arrive avec un caractère d'autorité tout exceptionnel.
no LA LIBERTÉ.
La sainte Église catholique, apostolique, romaine, par cela seul qu'elle possède et professe la vraie religion, a seule droit à la liberté religieuse. Les fausses religions n*ont le droit ni d'exister ni de se propager. Les Pasteurs de l'Église ont un droit absolu et illimité à la liberté de leur ministère ; tout prince, toute société, tout individu qui attenta, d'une manière ou d'une autre, à la liberté pastorale et apostolique du Pape, des Évoques et des autres naintstres légitimes de TEglise, attente à l'honneur même et au r^ne du Christ.
En effet, les Souverains « ont reçu le pouvoir, non-seulement pour gouverner les choses de ce monde, mais encore et surtout pour protéger l'Église S » dit le Pape Pie IX, après Grégoire XVI, après saint Léon le Grand, après toute la tradition catholique. Saint Thomas d'Aquin, résumant cette tradition, déclare « que la vie présente ayant pour fin dernière la céleste béatitude, il appartient au Souverain de faire en sorte que son peuple vive chrétiennement et parvienne ainsi à cette béatitude du ciel. 11 doit donc prescrire ce qui peut conduire son peuple à la béatitude céleste, et interdire,
* Ilegiam potestatem viris prineipibiis non solum ad mnAdi
n^raen, seà nuaitat 9À ficclesiie prestclium esse coUttanu
(finc^fdiqiw du Papa Pie iX, lors de sa prise de possession, e^ iSAS.)
LA LIBERTÉ. Ml
dans la mesure du possible, tout ce qui serait capable d'en détourner ^»
Bossnet, témoin peu suspect en pareille matière, exposait la même doctrine au grand Dauphin, fils de Louis XIV. « La gloire de vos ancêtres, lui disait-il, est non-seulement de n^avoir jamais abandonné l'Église, mais de l'a* voir toujours soutenue, et d'avoir mérité par là d'être appelés ses fils aines, qui est sans doute le plus glorieux de tous les titres... Imi» tez, Monseigneur, un si bel exemple, et laissezle à vos descendants. Recommandez-leur l'Eglise phis encore que ce grand empire que vos ancêtres gouvernent depuis tant de siècles. Que votre auguste maison, la première en dignité qui soit au monde, soit la première à défendue les droits de Dieu et étendre par tout l'univers le règne de Jésus-Christ, qui la fait régner avec tant de gloire^. )) Ainsi, bien que l'objet propre et direct du pouvoir civil soit le bon*heur temporel de la nation, le service de l'Ë* gUse et 'le zèle du règne de Jésus-Ghrist doivent
< Quia igitur vilae, qua in pnesenti bene vivimus, finis est 'b«atitudD cœl«9lis, ad régis officium pertinet ea ratiooe Titain mulUtudinis bonam procurare, secondum quod congniit ad cœlestem beatitudinemconsequendam, ut scilicet ea praedpiat, quBB ad ooelestam beatitudinem ducirat ; et eorum contraria se* cundum quod fuerit possibjiç, interdicat. [De Begimine fiinçh pum, Hb. I, cap. xv.)
* Diseanre sur VkUtoire univenelle»
us LA LIBERTÉ.
ôtre principalement et souverainement le but des efforts de toutes les autoritès^ temporeUes. Saint François de Sales dit qu'il y va de leur salut éternel.
Ajoutons que le Pape seul est le Juge suprême de ce qu'il est licite et opportun défaire ici-bas pour la gloire de Dieu et pour le salut des âmes. Aucune entrave ne doit être apportée à l'exercice du ministère catholique, ni par le pouvoir civil, ni par le pouvoir domestique.
La liberté des cultes , là liberté de conscience, comme on dit aujourd'hui, ne sont pas des libertés véritables, mais de détestables /tc«ni;e^, condamnées par l'Église, par le bon sens et par l'expérience. Le pouvoir civil, aussi bien que le pouvoir domestique, ne doit tolérer la profession extérieure de l'hérésie que dans la mesure stricte où il ne peut l'empêcher. Il est obligé en conscience de prévenir ou d'extirper les scandales religieux autant qu'il le peut et autant que l'Église lui dit de le faire.
Telle est la thèse de la liberté religieuse pour l'Église enseignante.
Pour rÉghse enseignée, c'est-à-dire pour tous les fidèles, la thèse, l'idéal de la liberté consiste dans la faculté pleine et entière de connaître et de servir Notre-Seigneur Jésus-Christ, de la manière que l'enseigne l'Église ; c'est-àdire dans le libre accès des sacrements, des
prédications saintes, et des autres sources du salut et de la sanctification chrétienne. Quand un chrétien peut ainsi servir le bon Dieu tout à son aise, sans aucune entrave, il jouit de la liberté religieuse.
L'hypolhèse, c'çst Télat, plus ou moins déplorable et navrant, dans lequel le malheur des temps, la folie et la malice des hommes, les révolutions successives ont placé le Pape, le clergé et les catholiques, dans tel ou tel pays, en tel ou tel siècle. Chez nous, par exemple, Thypothèse, fait brutal qu'il faut subir et qu'il faut déplorer, c'est l'état où est réduite TÉglise depuis ces derniers siècles, par suite des fureurs calvinistes, des guerres de religion et delà tolérance civile de l'hérésie, devenue nécessaire (peutêtre) pour éviter de plus grands maux ; par suite du demi-schisme gallican et cêsarien de Louis XIV, avec la conséquence de ces servitudes ecclésiastiques qu'on a osé appeler les libertés de l'Église gallicane ; par suite surtout du bouleversement religieux et social de la grande révolution, lequel a fait regarder comme un bonheur le Concordai de 1801 . Au Heu . de diriger le mouvement politique et social de la France chrétienne, d'en vivifier les institutions, d'en éclairer et d'en sanctifier les loisj l'Église de Jésus-Christ se voit réduite chez nous
à une demi-servitude, aussi désastreuse pour le pays que désolante pour nos cœurs. OfBciellement, elle est placée sur le même pied que les sectes hérétiques, que le judaïsme dtidde et l'ignoble mahométisme : cruelle déchéance pour la grande reine. Officieusement, c'est encore pis : tout ce qui est contre elle jouit, sinon partout et toujours, du moins trop souvent et trop généralement, d'une bienveillance, d'une protection, d'une sympathie qui lui est refusée. On semble à tout propos se défier d'elle, et redouter son influence plus que celle des sociétés secrètes les plus perverses.
On comprime tant qu'on peut sa liberté d'action ; on veut la faire dépendre, en gros et en détail, du Gouvernement et des Ministres, et des Préfets et des Procureurs; on prétend lui imposer des lois et des institutions qu'elle réprouve, telles que le soi-disant mariage civil, les articles organiques, Tabolition des immunités ecclésiastiques, rinhabileté à posséder , quelquefois même l'enseignement (Je doctrines erronées (des quatre articles de 1682, par exemple) ; etc.
On voudrait faire passer ses Évêques et ses prêtres pour des fonctionnaires publics; et l'on ose appeler salaire, Tindemnité misérable qu'on lui paye parce qu'on la lui doit; on prétend que ses temples ne sont pas à elle, mais à l'État; on la laisse bafouer, insulter de toute manière
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et par la presse périodique, et dans les livres, et dans les chaires publiques. En uu mot, l'Etat la traite en inférieure et en personne dangereuse, au lieu de la traiter avec le respect, la confiance et Tamour dus à une mère et à une mère diviiiement souveraine. — Telle est r hypothèse.
Dans cet état de choses, que devons-nous faire ? Si nous sommes revêtus de l'autorité, nous devons, avec prudence sans doute, mais aussi avec énergie et persévérance, nous efforcer de ramener peu à peu Tesprit pubhc, les lois, les institutions, les personnes aux vrais principes catholiques ; user du pouvoir et de l'influence qu'il nous donne, pour faire triompher nos idées, pour faire de bons choix, pour favoriser l'Église, les Êvêques, les Ordres religieux, l'enseignement chrétien, la bonne presse, etc., dans la mesure du possible. Dans les nations qui ont été longtemps chrétiennes^ il reste toujours plus de foi qu'on ne pense ; et le plus souvent il suffit de bien peu de chose pour réveiller cette foi, pour ralfumer un feu plus couvert qu'éteint. Notre France «en est un exemple frappant : on a beau faire depuis cent ans ; elle demeure durétienne, catholique dans l'âme.
Si nous ne sommes que de simples soldats
dans la grande armée de la nation, il faudra nous en tirer comme nous pourrons : tolérer avec patience et douleur le mal que noas ne pouvons empêcher ; profiter le mieux possible de toutes les bribeg de liberté que la Révolution n'a pu encore nous enlever ; professer bien haut et bien ferme les vrais principes et les pores doctrines, dont le retour serait Je saJut du gouvernement et de la nation; faire tout ce que nous pouvons, suivant les circonstances, pour développer autour de nous le règne de Jésus-Christ ; rentrer par une porte quand on nous chasse par une autre ; tirer le meilleur parti possible et des hommes et des choses.
Notre ligne de conduite variera suivant les circonstances : elle sera tout autre sous un pouvoir généreux et loyal, que sous un pouvoir impie, ouvertement hostile. Sous une constitution libérale, elle sera presque l'opposé de ce qu'elle doit être sous une constitution césarienne. Le but sera toujours le même ; seuls les moyens de l'atteindre pourront varier. Mais toujours notre ligne de conduite devra s'inspirer des directions données par le Saint-Siège et par les Évêques.
Ne l'oublions pas : au milieu de ce chaos de l'hypothèse, il faut tenir d*autant plus aux principes de la thèse, qu'il sont plus ignorés ou méconnus. Nous pouvons, nous devons ré-
clamer la liberté de l'Église, parce que c'est la seule liberté religieuse véritable et légitime; nous ne pouvons pas, nous ne devons pas la demander pour rhérésie, qui n'y a point droit ; mais nous pouvons et même nous devons tolérer cette fausse liberté des cultes, dans la mesure où cela est nécessaire pour l'ordre public. En cela comme en tout, on tolère le mal que Ton ne peut empêcher ; et on aime et on désire le bien qu'on ne peut réaliser. Rien n'est plus raisonnable, plus prudent que la conduite de l'Église, malgré l'immutabilité de ses principes. ,
La thèse et rhypothèse, en fait de Ubertés civiles et poUtiques.
Par libertés civiles et politiques, il faut en* tendre les institutions qui donnent à tous les citoyens d'une nation lia part légitime qui leur revient dans la direction des affaires publiques et dans le bon gouvernement de leur pays. Ce sont les institutions qui facilitent à une nation l'accomplissement de ses véritables destinées, soit à rintérieur, soit à Textérieur ; ce sont, d'une part, les facilités données à tous les dé-
positaires du pouvoir, depuis le Souverain Jusqu'au plus modeste fonctionnaire, de remplir leur mission dans Vintèrêt du bien général; et d'autre part, les facilités dont jouissent tous les citoyens pour exercer leurs droits légitimes et remplir les devoirs de leurs conditions respectives. Ces droits et ces devoirs varient à rinfini ; ils regardent la vie publique ou la vie privée. L'Église, gardienne et interprète infaillible du droit naturel, est chargée par Notre- Seigneur d'éclairer sur tout cela les gouvernants et les gouvernés, au point de vue du respect de la vérité et de la jystice, c'est-à-dire du règne de Dieu sur la terre. C'est à elle, c'est à son Chef qu'il appartient en dernier ressort de régler la direction du mouvement social, parce que c'est elle qui en proclame les principes véritables, à la fois naturels et surnaturels, et qui empêche ainsi la société de sortir des voies de Jésds-Christ.
Il n'est pas moins défendu en conscience d'attenter, par la tyrannie ou l'arbitraire, aux libertés civiles et politiques d'une nation, que d'attenter à sa liberté religieuse. De part et d'autre, c'est violer la loi de Died.
Tel est l'idéal, l'idéal chrétien, de notre liberté, en tant que citoyens.
L'hypothèse est bien loin de la thèse, surtout depuis 89 : la centralisation unie à l'autocratie
plus OU moins militaire de l'État, absorbe de plus en plus, efface, réduit en poussière ce bel ensemble de libertés publiques que le christianisme avait suscitées en Europe. Dans les temps de foi, Tunité monarchique de l'État dominait, sans y toucher, ces miUe et une institutions bienfaisantes, qu'on appelait libertés ou franchises municipales, libertés provinciales, etc.; elle unissait, sans les absorber, les libertés politiques des différents ordres qui constituaient la nation: clergé, noblesse, magistrature, tiersétat ou communes. Une admirable pondération régnait entre ces différentes forces vives, dont le roi était le chef, mais non pas le maître ; il y avait unité, il n'y avait pas centralisation. Chaque partie, chaque citoyen avait sa vie propre, occupait sa place, jouait son rôle dans la vie du corps entier ; le sol était vraiment la patrie ; il y avait des traditions, de la vraie vie, de la joie, du bonheur pour tous et pour chacun.
La brutalité révolutionnaire a passé sur tout cela ; elle a tout brisé ; à la place de ces libertés vraies, elle a créé des libertés factices et mensongères, qui s'accordent parfaiteriîent avec tous les despotismes, qui ne donnent aucune force réelle aux communes ni aux cités, et qui, en somme, importent fort peu aux vrais intérêts et au bonhem' de ceux qui les exercent.
j20 l'A LIBERTÉ.
La Révolution a transporté dans le chef seul la puissance d'initiative qui résidait et qui devait résider dans tous les organes, dans tous les membres ; à la place d'un corps vivant, sain et bien proportionné, elle a mis une tète énorme sur un corps amoindri et sans vigueur; elle a fait de chaque nation une grande machine dont tous les rouages ne se meuvent que par riropulsion de la grande roue. 11 faut entrer dans Tengrenage, c'est-à-dire dans une dépendance qui ressemble fort à de l'esclavage, ou bien se résoudre à n'être plus rien dans l'ordre civil et politique.
Et, sauf des nuances, cela est vrai de tous les gouvernements que nous a donnés la Révolution. Monarchie militaire, monarchie constitutionnelle, démocratie royale et parlementaire, démocratie républicaine, césarisme libéral ; tous nos gouvernements modernes, sortis de la véritable voie, sont des centralisations bureaucratiques, qui absorbent tout, qui remplacent tout, et qui de plus en plus font tout marcher, comme une machine, par le télégraphe.
Que faire? Là encore, il faut s'en tirer comme on peut ; il faut que chacun profite des circonstances favorables pour proclamer bien haut et pour faire prévaloir les vrais principes méconnus ; il faut du moins, par la parole.
LA LIBERTÉ. £il
par la plume et par tous les autres moyens légitimes d'influence, préparer Fesprit public à des institutions meilleures, faire comprendre le danger du système révolutionnaire, faire apprécier les avantages du système chrétien.
Là où Ton meurt par excès de fausses libertés, il vaut mieux, pour parer au danger actuel, se rejeter du côté de Tautorité, même non chrétienne ; là où Ton meurt asphyxié, étouffé sous la pression du despotisme ou de la fausse autorité, il vaut mieux se replier sous le drapeau dangereux, mais moins dangereux encore, des fausses libertés : entre deux maux, il faut choisir le moindre. Ce n'est pas là un remède radical, ce n'est qu'un palliatif; mais en attendant le remède, le palliatif a quelque prix.
Cette question est aussi complexe que difficile. La première qualité d'un homme d'Etat, c'est, aujourd'hui plus que jamais, d'être franchement et profondément catholique, afin de savoir avec certitude où est le mal et où est le remède. En attendant, l'influence individuelle doit suppléer, autant que faire se peut, au vice de l'organisation sociale.
Un chrétien peut parfaitement servir en conscience ces gouvernements si • peu' chrétiens dans leurs constitutions : il imite le Saint-Siège et les Évêques, qui traitent avec eux comme avec des pouvoirs de fait, approuvant ce qu'ils
ont et ce qu'ils font de bon, demeurant étranger à ce qu'ils font de mal et à ce qu'ils ont de contraire à la, loi divine. Consulté à deux reprises sur ce point délicat, d'abord à l'occasion de la charte constitutionnelle de Louis XVIII , puis à l'occasion du gouvernement de juillet, le Saint-Siège a répondu que les catholiques et même les Ëvêques pouvaient prêter serment de fidéhté à ces constitutions bâtardes, « salvù quibuscumque jurihus^ » c'est-à-dire en réservant tous les droits religieux, civils, politiques, individuels, que ces chartes rationalistes pouvaient léser.
Mais ici encore, qu'on ne l'oublie pas, tout en subissant cet état de choses, gardons-nous de l'approuver sans réserve : ce serait contre la conscience. Gardons-nous surtout de nous laisser prendre à ce que le pouvoir militaire centralisé et bureaucratique a de gigantesque, de brillant et de puissant ; ce serait donner les mains aux œuvres de la Révolution; ce serait précipiter le retour total de nos pauvres sociétés déchristianisées au césarisme païen et à la servitude universelle. Qu'une foi vive nous préserve de l'aveuglement quant aux principes, et de l'abaigfsement quant aux caractères. Ce n'est point là un sentiment de révolte, c'est de la fierté, c'est de la fierté chrétienne et du vrai patriotisme.
L'Église est la mère des vraies libertés publiques : seule, elle nous les avait données ; seule, elle pourra nous les rendre.
La thèse et l'hypothèse, relativemeiit an mariage et à la Uberté de la famille.
Le mariage est la base de la famille : la Révolution devait s'en emparer pour soustraire la famille à l'Eglise ; elle la fait, malgré les anathèmes du Siège Apostolique, Elle l'a fait chez nous par le code civil, où elle avait même osé reproduire le principe païen du divorce. Cette institution révolutionnaire du mariage civil a fait ou est en train de faire le tour de l'Europe, à la suite du naturalisme et des mortels principes de 89.
Voici la thèse du mariage, telle que l'a posée le Concile de Trente, telle que l'enseigne la sainte Église. Le mariage est une institution divine et non humaine, c'est un contrat essentiellement sacré et religieux, où l'homme et la femme s'unissent sous Je regard de Dieu et avec sa bénédiction. Ce contrat oblige en conscience les deux époux à la fidélité mutuelle
±2i LA LIBEUTÉ.
jusqu'à la mort; il est de sa nature un et indissoluble.
Notre-Seigneur a fait de ce contrat sacré un sacrement proprement dit, c'est-à-dire le signe extérieur de la grâce de l'union conjugale, grâce qui unit les époux dans T Esprit-Saint, qui sanctifie leur union et qui leur apporte la force d'en remplir dignement et jusqu'au bout les lourdes charges. Le mariage des chrétiens ne peut se faire que par-devant l'Église, et \\ n'est valide et licite que lorsque les conditions prescrites par TÉglise sont exactement remplies. Une fois conclu, le mariage est indissoluble^ nulle puissance humaine n'a le pouvoir de le rompre; c'est comme l'hostie de l'autel qui, une fois consacrée, ne peut être déconsacrée par qui que ce soit.
« l^es causes matrimoniales sont du ressort exclusif de l'Église, » dit le Concile de Trente, qui prononce l'anathème contre quiconque oserait avancer le contraire. Seule, l'Église a le pouvoir et le droit de poser des empêchements dirimants, c'est-à-dire qui invalident le mariage.
Avec son audace et sa force brutale, l'esprit révolutionnaire a inventé et imposé aux peuples chrétiens ce qu'on appelle aujourd'hui « le mariage civil. » A l'Église il a substitué l'État, comme témoin du mariage, comme témoin
responsable, comme juge suprême et unique des causes matrimoniales. Â la place du prêtre, c*est M. le maire qui unit soi-disant les époux, par la vertu sans doute qui sort de son écharpe; et^ après la déclaration dudit maire, la loi, rÉtât vous regarde comme bien et dûment mariés, comme indissolublement mariés, et elle donne au soi-disant époux le droit absolu d'obliger sa soi-disant épouse à cohabiter avec lui. Le mariage civil, tout civil qu'il est, n'est autre chose que le concubinage légal, comme Ta dit courageusement un de nos Évéques.
Les enfants qui en naissent, bâtards devant Dieu, sont légitimes devant TÉtat ; tandis que oeux qui naîtraient du mariage véritable, du seul mariage légitime, contracté devant la sainte Église, seraient réputée bâtards par l'insolente loi de l'État, et ce mariage luimême comme nul et concubinaire.
Si l'on prend toute cette théorie du mariage civil pour une doctrine proprement dite, elle est hérétique au. premier chef; et dès lors il y â obligation de conscience à la repousser et à plutôt mourir que de s'y soumettre. Si, au contraire, on la prend comme un ensemble de formalités civiles, exigées par l'État pour que le mariage puisse être légalement constaté et avoir ses effets civils, alors l'Église, fermant les yeux sur le mauvais vouloir qui a présidé
jjg LA LIBERTÉ.
à ces lois, permet à ses enfants de s'y conformer; elle va même jusqu'à leur défendre de s'y soustraire, tant est grand son amour de la paix et de la concorde! Mais, ne l'oubUons pas, cette condescendance n'est possible qua la condition que nous venons de dire.
Si, pour des raisons de haute sagesse qu il n'appartient à personne de discuter, le Samt- Siége venait à interdire ce qu'il a cru devoir tolérer jiisqu ici, il y aurait obligation de conscience de refuser absolument de se soumettre à la loi, et le mariage civil constituerait un acte d'hérésie et d'apostasie, ni plus ni moins.
. Un chrétien qui est maire ou adjoint ne peut marier les gens qu'avec cette restriction doctrinale; pas plus qu'un chrétien et une chrétienne ne peuvent comparaître devant lui pour contracter un mariage proprement dit.
Il serait bien facile à un gouvernement chrétien de concilier les intérêts de la société civile avec les enseignements formels de l'Église sur le mariage : il en était ainsi dans le royaume de Naples avant l'invasion piémontaise et garibaldienne. Il n'y avait qu'un mariage, le mariage religieux, le mariage-sacrement ; seulement ce mariage n'avait ses effets civils qu'à partir du moment où la déclaration officielle en était faite devant l'officier civil. Et en cela, FEglise était d'accord avec l'État.
Espérons que cette modification siimportante et si peu gênante se fera tôt ou tard dans notre législation, et conciliera ainsi les intérêts de la Religion et les intérêts de l'État.
thèse et rhypetfaèse, en fait de UbeHé d'enseifl^nement et d'éducation.
L'enseignement et Téducation sont deux idées distinctes, mais tout à fait inséparables. On Fa dit bien souvent : « Ce sont les doctrines qui font les hommes ; » la pensée ne peut dévier sans que la volonté ne la suive; et ce serait une vraie chimère que de vouloir faire des chrétiens par l'éducation, en faisant des rationalistes ou des révolutionnaires par l'enseignement. L'enseignement est la formation de l'esprit, et l'éducation est la formation du cœur. Ces deux formations doivent avant tout être chrétiennes et catholiques.
Les trois pouvoirs de la société humaine doivent s'unir pour cette grande œuvre de l'éducation et de l'enseignement de la jeunesse. Mais c'est au pouvoir domestique, c'est au père et à la mère que ce devoir incombe en premier
2J8 hk LIBERTÉ.
lieu ; ils rendront compte à Dieu et aux hommes de ce vivant travail, plus important mille fois que tous les travaux, de ce monde. Faire un homme, former un chrétien et un citoyen :
quelle œuvre !
Pour la bien accomplir, les ressources de Tordre naturel ne suffisent pas : il y faut en outre et il y faut absolument les lumières et les forces surnaturelles. Ce que fait le pouvoir civil et politique chrétien pour bien former et bien diriger le peuple confié à sa garde; le pouvoir domestique doit le faire; afin d* élever Tenfant comme Dieu veut qu'il soit élevé :
il doit écouter TÉglise ; il doit s*èclairer avec grand soin de tous ses enseignements qui sont les enseignements de Dieu même; il doit les mettre en pratique le plus parfaitement possible , et ne rien souffrir ni dans l'enseignement ni dans l'éducation de Tenfant, qui ne soit en tous points conforme à la pure doctrine évangélique et catholique. Ce doit être là sa première règle, dans les directions qu'il lui donne, dans les maîtres auxquels il le confie, dans les livres qu'il met entre ses mains. Notez ces trois points : ils sont fondamentaux ; les directions personnelles, les maîtres, les livres.
En sa qualité de ministre de Dieu et de rÉglise, le prêtre doit avoir la haute direction
de l'éducation et de renseignement de la jeunesse; pour lui, c'est un droit inviolable et un très-grave devoir que de surveiller les familles chrétiennes, les écoles, les maisons d'éducation, au point de vue dominant de la pureté de la foi et de la sainteté de la vie.
Les Religieux et les Religieuses ont également un grand et noble rôle à jouer dans celte œuvre de l'éducation chrétienne<dela jeunesse. Ici, comme dans les autres, œuvres de zèle et de charité, ils doivent être le rayonnement splendide du sacerdoce pastoral. Ici, comme toujours , le pastorat el l'apostolat doivent s'unir pour la gloire de Jesus-Ghrist, pour le salut et le bonheur des hommes. Le prêtre ne peut tout faire par lui-même ; les Religieux, les Religieuses sont, auprès des enfants et des familles, le supplément de sa charité et de sa vigilance. Quelque chrétienne que soit une famille, les enfants n'y peuvent trouver ce qu'ils rencontrent c(ans le Religieux, dans la Religieuse ; je veux dire ce parfum de sainteté et de perfection qui émane de la virginité chrétienne et des vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance. Cet élément essentiellement surnaturel soutient le niveau de T éducation, qui tend toujours à descendre d'abord, puis à se corrompre. Le père et la mère, aidés, dirigés par l'Ëglise dans l'important travail de
iSlù LA LIBERTÉ.
la formation de Tenfant, ont ainsi la certitude de ne point s'égarer ; et le Dieu de bonté qui les a choisis pour mettre au monde leur enfant, continue à se servir d'eux pour faire atteindre à celui-ci sa fin dernière, c'est-à-dire pour en faire un chrétien avant tout.
L'État, dont Tintérèt à la formation de bons citoyens est évident, doit avoir également sa part dans l'éducation et l'enseignement de ia jeunesse. Quand ii est catholique , comme il doit Têtre, son influence ne peut avoir rien que de salutaire. S'il a le malheur de ne pas Fètre (ce qui a lieu presque partout aujourd'hui), il devient un véritable fléau, et il détruit tous les desseins providentiels de Notre-Seigneur sur la formation de la famille chrétienne.
Le devoir de TÉtat est d'assister l'Eglise, soit pécuniairement, soit de toute autre manière, dans le travail de l'éducation et de l'enseignement publics, et de donner aux pères de famille tous les moyens d'exercer leur droit et de remplir leur devoir. Il a parfaitement le droit de susciter et de fonder des écoles publiques, des chaires pour toutes sortes de facultés et de branches d'enseignements ; il peut confier l'enseignement à toutes sortes de personnes, aux laïques comme aux Religieux, comme aux ecclésiastiques; mais toujours à h condition que l'Eglise, seule dépositaire de la
LA LIBERTÉ. iSl
foi et des intérêts du Christ et des âmes, surveille renseignement, empêche l'erreur de s'y glisser sous prétexte de science ou de littérature ou d'histoire, et puisse trouver dans ses maîtres des auxiliaires pour la grande œuvre dont Dieu l'a chargée.
Telle est, dans toute son ampleur, la thèse de la liberté d'enseignement et d éducation.
Elle réserve tous les droits; elle les consacre. Elle n'exclut personne; elle ne repousse que la corrruplion de l'erreur et du mal. C'est ce qui avait lieu aux treizième,. quatorzième et quinzième siècles dans la célèbre Université de Paris, magnifique institution de liberté catholique, de zèle pour les sciences et pour les lettres, où l'esprit humain se développait sans contrainte au beau soleil de la foi et de la raison. La liberté de l'enseignement, vigoureusement défendue par le Saint-Siège, n'avait d'autre limite que la vérité révélée. Chacune des Facultés qui composaient celte Université vraiment catholique, se gouvernait elle-même, élisait librement ses chefs, et donnait à tous ses membres une part active dans la vie et le gouvernement du corps entier.
Nos sociétés prodigues sont bien loin de là.
L'enseignement et l'éducation ont été accaparés, comme toutes les autres forces vitales de la société, par 1 État et sa bureaucratie. Sans^
i52 l'A LIBERTÉ.
rÉglise, souvent contre l'Église; l'État se substitue arbitrairement et au prêtre et au père de famille ; sans misson, sans doctrine, il enseigne nos enfants et il les élève suivant ses fantaisies, qui changent avec chaque Ministre. On a vu préposés à l'instruction publique d*uae nation catholique, comme est notre France, un rationaliste, un protestant, un panthéiste, un francmaçon, des ennemis du Saint-Siège, des sectaires antichrétiens. Quelle anomalie! quelle violation flagrante de la liberté des consciences ! Nous en sommes réduits à nous trouver heureux quand des pouvoirs rationalistes permettent, tolèrent qu'à côté de leur enseignement corrompu et corrupteur, nos Évêques, nos Religieux aient une petite place au soleil, pour enseigner la bonne doctrine et donner l'éducation chrétienne à nos enfants chrétiens. Nous sommes heureux quand nous jouissons véritablement de cette misérable égalité entre le mensonge et la vérité, entre l'hérésie et la foi, que, dans le style moderne, on appelle liberté d'enseignement. Pour nous, c'est bien de la liberté, quoique ce ne soit pas la pleine et entière liberté ; pour les autres, pour les maîtres rationalistes, protestants, libres-penseurs, ce n'est que de la licence. Quand ils demandent la liberté d'enseigner ce qu'ils veulent, ils demandent, non la liberté d'enseignement.
mais la licence d'enseignement. Us réclament et ils obtiennent, non le beau droit d'user, mais la désastreuse faculté d'abuser de l'enseignement.
Dans notre pauvre France, c'est le cas de renseignement universitaire. Malgré d'honorables exceptions dans le personnel des professeurs, l'enseignement de l'Université est un enseignement ralionaliste, qui repousse systématiquement, non-seulement la haute direction, mais même le contrôle de l'Église; un enseignenient qui, le plus souvent, est positivement hostile à la foi; qui, loin de former des chrétiens, déforme nos petits catholiques, les déchristianise, leur fait perdre la foi, pour en faire des libres-penseurs en religion, et des petits révolutionnaires en politique.
Tout est profane dans cet enseignement : la littérature y est toute païenne, toute sensualiste; l'histoire y est • protestante et toute défigurée de préjugés et de mensonges anticatholiques ; la science y est matérialiste ; la philosophie, à peine déiste ; le tout, condamnable et intimement hostile au règne de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Et l'éducation que donne l'État non chrétien! quelles mœurs dans tous ces lycées, dans toutes ces casernes d'enfants qui osent s'appeler maisons d'édiLcationl Sur cent enfants, il n'y en a
«254 i^A LIBERTÉ.
peut-être pas deux qui puissent y conserver leur innocence jusqu'à la première communion ! Et dès l'âge de treize ou quatorze ans, quel dévergondage, quelles habitudes, quelles secrètes infamies! quelles conversations, et quels projets pour Tavenir ! A quinze ans, à seize ans, combien en reste-t-il qui fassent leurs pâques, et comment les font-ils? Quelles sont leurs lectures? — Un vénérable prêtre qui avait été pendant huit ans aumônier d'un grand collège, disait un jour avec une émotion profonde : « Oh ! si Ton pouvait voir ce que j'ai vu là , de mes yeux ! si l'on pouvait entendre ce que j'ai entendu! pas un père de famille, pas une mère n'aurait le cœur d'exposer son enfant à une corruption pareille ! »
Et puis, quelle touchante intimité entre les enfants et les maîtres, surtout les maîtres qu'on appelle pions ! Ce n'est pas même de l'indifférence ; c'est de l'aversion et du mépris. J'y ai passé ; j'en sais quelque chose. Renfermés, loin de leurs parents, sans affection, sans tendresse, livrés à des maîtres gagés et qui ne les aiment pas, les pauvres enfants sont privés de tout ce qui doit les rendre bons et purs; rien ne dilate le fond de leurs cœurs ; comme des captifs, ils rongent leur frein et s'habiluent à prendre l'indépendance pour la liberté. Ils deviennent moqueurs, rebelles, sans respect, sans
pudeur, parce qu'ils sont sans religion. Dixneuf fois sur vingt, Taumônier n'est là que Tétiquette du sac; et la Religion ne figure sur le prospectus que pour satisfaire dans une mesure les préjugés des mères et des grand'mères.
Faut-il s'étonner que nous demandions au moins la faculté d'élever nos enfants autrement que cela? que nous demandions la liberté d'enseignement primaire, secondaire, supérieur, une vraie liberté, sans entraves universitaires ni césariennes (c'est tout un)?
Faut-il s'étonner que, consultée récemment sur la conduite à tenir vis-à-vis des parents qui mettent de gaieté de cœur leurs enfants dans ces casernes universitaires, Rome ait répondu à plusieurs Évêques que ces parents manquaient essentiellement à leur devoir, commettaient un péché grave et ne pouvaient être admis aux sacrements s'ils ne s'engageaient à faire élever chrétiennement leurs enfants? L'impossibilité seule excuse un père et une mère d'exposer l'âme de leur enfant à un pareil danger de corruption intellectuelle et morale. Les parents doivent faire le possible et l'impossible, doivent sacrifier beaucoup de^hoses pour éviter une aussi grave responsabilité.
Ajoutons que c'est pour eux un devoir, un devoir de conscience, de ne pas se dessaisir,^ ou plutôt se débarrasser sur d'autres, du soin
d'éiever leurs enfants ; quand cela leur est possible, c'est un devoir de ne pas se séparer d*eux, comme on le fait trop facilement. Cela peut être commode; mais cela n'est pas chrétien. Pour Tédûcation du cœur, rien ne remplace le père, la mère, la famille, auprès d'un enfant , auprès d'un jeune homme; à plus forte raison, auprès d'une jeune fille. Ces pures affections, ces bonnes joies, cette sollicitude religieuse, ces délicatesses de bonté, de fermeté, d'amour, cette sainteté de l'exemple; rien ne les remplace.
Qu'on fasse suivre aux enfants des cours publics; qu'on les mette même en demi-pension:
très-bien; surtout s'il s'agit de les confier à des Religieux, à des Rehgieuses ; mais pas de casernement, pas de séparation, à moins d'impossibilité.
Notre devoir à tous est de profiter des pauvres libertés étranglées que nous avons encore, pour préparer un noyau de générations chrétiennes, fortement trempées dans la foi, ardentes pour la cause de l'Église, intelligentes de la vraie liberté, afin que l'avenir, du moins, soit meilleur qi^ le présent, et qu'un beau printemps succède à notre interminable hiver.
Hélas! pauvres enfants ! pauvre jeunesse! que d'âmes perdues parla fausse liberté d'enseignement et d'éducalion! La véritable, la liberté
chrétienne, celle que le bon Dieu veut et que présente son Église, est seule capable de ramener notre belle jeunesse dans les voies de la vérité et du salut, et dans Tordre religieux, et dans Tordre politique, et dans Tordre domestique. L'avenir deTÉglise et de la patrie, Thonnevir et le bonheur sont là, et ne sont que là.
La tikëse et Vhypothèse, pour la Ubfrté de la presse.
La presse est une admirable invention qui multiplie et rend mille fois plus fécondes la pensée et la parole. C'est la parole écrite.
Comme la parole, la presse doit être entièrement dévouée au service de la vérité. Avec la parole, nous pouvons mentir, tromper, blasphémer ; mais nous n'en avons pas le droit. Il en est de même de la presse ; sa liberté consiste à pouvoir, sans entraves, servir la grande cause de la vérité; de la vérité religieuse avant tout, parce que c'est la première et la plus importante ; puis, de la vérité sociale, politique, scientifique, historique, etc. Demander autre chose pour la presse, c'est demander la licence (Je la presse, et non plus sa libeité.
Par cela seul qu'elle est constituée de Dieo gardienne de renseignement et dispensatrice de la vérité souveraine, TÉglise a le droit et le devoir de surveiller la presse dans toutes ses productions. En effet, en traitant des questions de science, d'histoire, d'art, d'industrie, la presse peut, aisément (on ne le voit que trop aujourd'hui) contredire et attaquer les vérités révélées. De là les sages lois du Saimt-Siége, malheureusement foulées aux pieds comme toutes les autres, sur la nécessité de V Imprimatur épiscopal, pour toutes sortes de publications, et la défense de lire et de conserver les livres prohibés par l'autorité ecclésiastique.
Le Pape Pie VI attribuait, non pas exclusivement, mais principalement, au mépris des lois de l'Église sur la presse, la chute de notre vieille monarchie française, les triomphes désastreux de l'incrédulité et de la franc-maçonnerie.
Depuis lors, nous avons fait bien du chemin.
Débordée de toys côtés par le déluge d'encre qui couvre le monde entier de tant de millions de productions malsaines, hérétiques, impies, l'Église ne peut plus que rappeler les principes, que protester et gémir.
Faisons comme elle. Luttons le moins imparfaitement possible contre la mauvaise presse par de bons livres, de bon^ journaux catholi-
LA LIBERTÉ. 25i)
ques. Sans nous décourager de l'insuffisance évidente des efforts individuels contre le vice de nos institutions sociales, opposons de bons journaux aux mauvais, de bonnes et chrétiennes brochures populaires aux détestables pamphlets que publient journellement les ennemis de l'Église ; défendons par la presse ce qu'on attaque par la presse; surtout, maintenons haut et ferme, au milieu de la mêlée, le drapeau des principes véritables; rangeons-nous tous autour de ce noble étendard que le Souverain-Pontife élève de sa main sacrée et qu'il montre à tous comme l'étendard du salut.
La liberté de la presse, telle que l'entend le monde moderne, est une folie, deliramentum, comme disait le Pape Grégoire XVI. C'est une machine de guerre qui bat en brèche, à coups redoublés, toutes les institutions religieuses, politiques et sociales, à l'ombre desquelles doit vivre l'humanité. Elle n'est pas moins détestable que la fausse liberté d'enseignement et que toutes les autres licences que nous avons signalées. Sans le retour à l'État chrétien, je ne crois pas qu'il y ait un remède radical, ni même un remède sérieux à opposer à la liberté de la presse, non plus qu'à toutes les autres libertés chancreuses qui défigurent chaque jour davantage le monde civilisé.
il^t LA LIBERTÉ.
XLYII La thèse et l'hypothèse, en fait de liberté d'
Encore une excellente force, détournée de son but par l'ignorance et l'impiété du monde moderne :• Tassociation, devenue aussi dangereuse qu'elle était bienfaisante lorsqu'elle demeurait dans la vérité!
L'union fait la force. L'Église, qu'est-ce, après tout, sinon la grande et universelle association de tous les enfants de Dieu, pour le triomphe du Christ et de l'Évangile? Dans cette grande association, il s'en est formé beaucoup d'autres, tendant à réaliser en particulier quelqu'un des grands biens que l'Église réalise en général.
Toute association, soit religieuse, soit politique, soit autre, est licite et bonne, du moment que, d'une part, elle se propose un but louable, conforme aux lois de Dieu et aux règles de l'Église, et que, d'autre part, sa constitution ne renferme rien de contraire à la foi, à la morale et au bien public. C'est l'objet et la constitution d'une association qui on détermine la valeur morale, le caractère licite ou illicite.
Par là on peut juger combien sacrée est la liberté de toutes les réunions ou associations suscitées par l'Église : Conciles œcuméniques, Conciles^ nationaux et provinciaux, synodes diocésains, assemblées et réunions catholiques; Ordres religieux d'hommes et de femmes, contemplatifs, actifs, quels qu'ils soient, pourvu qu'ils soient approuvés du Saint-Siège ou de l'Évêque diocésain ; sociétés d'œuvres, de zèle et de propagande; associations de charité, pieuses congrégations, confréries de prières et de pénitence, soit générales, soit particulières. C'est par l'association sous toutes les formes que l'Église arrive ^ faire le plus de bien, et à lutter le plus efficacement contre toutes les ressources réunies de l'impiété et de l'hérésie.
Il en est de même dans l'ordre purement naturel. Toute association, toute réunion qui a pour objet un intérêt politique ou social légitime, qui en elle-même n'a rien d'opposé au but suprême de la société religieuse, civile et domestique, est par cela seul licite et louable. Telles sont les associations de secours mutuels ; tels étaient les anciens compagnonnages, les corporations ouvrières, où les intérêts mutuels des maîtres, des ouvriers, des apprentis étaient protégés contre le caprice ou la violence. Telles sont encore les réunions politiques où les
gens de bien s'organisent et s'entendent pour
atteindre plus sûrement tel ou tel résultat légitime, pour s'opposer à tel ou tel abus. Les réunions de simple agrément sont également licites et au même titre. Celles-là seules sont et doivent être défendues, dont le but ou dont les moyens sont contraires à la loi de Dieu, à
Tordre et au bien.
Aucune puissance humaine n'a le droit d'empêcher une association ou une réunion honnête, à moins qu'un intérêt public plus considérable ne vienne à la traverse. Mais il faut prendre garde d'abuser de ce principe vrai.
Dans le doute, c'est à l'Église à résoudre le ras de conscience.
Dans la société moderne, le principe sacré de la liberté d'association a été faussé, comme celui de la liberté d'enseignement, de la conscience, de la presse, etc. Privée du flambeau de la foi et de la direction tutélaire de l'Église, la société ;moderne ou la Révolution (c'est la même chose) a confondu la vraie et la fausse liberté ; elle a mêlé le poison avec le bon vin, la licence avec la liberté ; et c'est ce mélange vénéneux qu'elle verse ^dans la coupe de nos pauvres générations, sous le nom de liberté d'association, de liberté des cultes, de liberté de la presse, de liberté moderne.
D'après ce principe faux, les associations et réunions que l'État profane trouve dangereuses
lors même qu'au fond elles ne le seraient pas, se trouvent interdites et supprimées. Ainsi a été supprimée ou du moins disloquée chez nous, dans ces dernières années, l'admirable et excellente Société de Saint-Vincent de Paul ; ainsi ont été longtemps interdits les Conciles provinciaux; ainsi ont été supprimés, en 1828, les Petits-Séminaires et la Compagnie de Jésus avec ses saintes œuvres d'éducation et d'apostolat ; ainsi encore les Ordres religieux sont privés, depuis bientôt cent ans, de l'existence légale et publique à laquelle ils ont droit ; et mille autres entraves, illégitimes quoique légales, apportées par les gouvernements modernes à l'exercice normal du droit de réunion et d'association.
En pendant de ces entraves antichrétiennes, le principe révolutionnaire tolère, autorise, encourage même quantité d'associations et de réunions pernicieuses, proscrites par l'Église : la franc-maçonnerie, par exemple, avec ses redoutables et immenses ramifications; lesassociations et assemblées hérétiques ; les réunions démagogiques, où des hommes absurdes et pervertis traitent à leur façon les plus graves questions religieuses, sociales, politiques ; les ligues des solidaires et des libres-penseurs ; les comités démocratiques ; les ligues internationales des travailleurs, les sociétés ouvrières de coopéra-
v>4i LA LIBERTÉ.
lion et de secours mutuels, instituées pour paralyser, pour remplacer les associations chrétiennes; les congrès d'étudiants; les bals publics, les mauvais théâtres, etc., etc. Pour le mal comme pour le bien, l'association est la grande force; c'est là que s'établissent, entre les ennemis de l'Église et de la société, le concours, l'entente et la solidarité. «Nous ne sommes pas ici pour diçcuter, mais pour nous concerter, b disait l'autre jour avec une tranquille impudence le président d'une de ces réunions ouvrières.
Sur le terrain de l'association, luttons sans nous. décourager. Unissons-nous pour le bien, comme les méchants s'unissent pour le mal.
Réclamons, selon les besoins des temps et des pays, la hberté de nous réunir et d'agir collectivement ; efforçons-nous, par la parole, par la presse, par l'influence personnelle, de ramener une législation plus conforme à la vérité et au bien pubhc. En cela comme en tout le reste, prenons le plus de liberté possible, nous rappelant une spirituelle et très-profonde saillie du P. Lacordaire. Un jour, commençant un discours par ces paroles. « Je prends la liberté... » le grand orateur s'interrompit et ajouta: « Quelle formule vraiment française ! en effet, nous ne possédons de libertés que celles que nous avons prises. »
Prenons-en donc le plus, possible, le mieux possible, le plus tôt possible, pour la gloire de Notre-Seigneur, pour l'honneur de son Église, pour la résurrection de la patrie, pour le bonheur et le salut de tous, sans en excepter ceux qui détiennent nos libertés captives. Prenonsen, en attendant le retour de la société à la santé, au bon sens, à la foi, le retour de TÉtal chrétien, seul remède radical au mal qui nous dévore, nous ne saurions trop le répéter.
XLYIII
C urieux témoignante d'un des chefs de la Ubre-pensée en faveur des associations religieuses.
L'application la plus immédiate des principes que nous venons d'exposer concerne les Ordres religieux en général, parce qu'ils sont le cœur de TÉglise, et en particulier les Congrégations enseignantes, surtout les Jésuites, les terribles, les affreux Jésuites. Est-ce parce qu'ils sont, comme le proclame la démagogie, des assassins, des empoisonneurs, des voleurs, des corrupteurs, des scélérats, etc? ou bien est-ce parce que leur zèle infatigable déconcerte les complots de la libre pensée, forme des gé-
Î46 l'A LIBERTÉ.
nérations chrétiennes, cuirassées contre Tinipiélé, sous quelque masque qu'elle se présente? h n*esl pas besoin de répondre.
Il y aurait raille et mille choses bien utiles à dire au sujet des Congrégations religieuses et du droit incontestable qu'elles ont toutes à la liberté. Nous aimons mieux laisser plaider leur cause par un avocat que personne ne pourra suspecter de partialité ; par Tauteur d'ouvrages trop célèbres, tous mis à V Index; par i'auteur de Notre-Dame de Paris et des Misérables ; par le panthéiste, le blasphémateur, le garibaldien Victor Hugo.
Voici ce qu'il dit des Ordres religieux et df-
couvents :
« Des hommes se réunissent et habitent en commun, en vertu de quel droit? En vertu du droit d'association. Us s'enferment chez eux, en vertu de quel droit? En vertu du droit qu a tout homme d'ouvrir ou de fermer sa porte.
Ils ne sortent pas, en vertu de quel droit? En vertu du droit d'aller et de venir, qu'implique le droit de rester chez soi.
« Là, chez eux, que font-ils ? Ils parlent bas, ils baissent les yeux ; ils travaillent. Us renoncent aux monde, aux villes, aux sensualités, aux plaisirs, aux vanités, aux orgueils, aux intérêts. Ils sont vêtus de grosse laine ou de grosse toile. Pas un d'eux ne possède en propriété
quoi que ce soit. En entrant là, celui qui était riche se fait pauvre. Ce qu'il a, il le donne à tous.
« Celui qui était ce qu'on appelle noble, gen tilhoinmf ou seigneur, est Tégal de celui qui était paysan. La cellule est identique pour tous. Tons subissent la même tonsure, portent le même froc, mangent le même pain noir, dorment sur la même paille, meurent sur la même cendre. Ils ont le même sac sur le dos, la même corde autour des reins.
« Si le parti pris est d'aller pieds nus, tous vont pieds nus. Il peut y avoir là un prince, ce prince est la même ombre que les autres ; plus de titre. Les noms dé famille même ont disparu. Ils ne portent que des prénoms. Tous sont courbés sous l'égalité des noms de baptême. Us ont dissous la famille charnelle et constitué dans leur communauté la famille spirituelle.
« Us n'ont d'autres parents que tous les hommes. Ils secourent les pauvres, ils soignent les malades. Ils élisent ceux auxquels ils obéissent. Ils se disent l'un Tautre : « Mon frère. » jL Ils prient. — Qui? — Dieu.
ft Les esprits irréfléchis, rapides, disent : A, quoi bon ces figures immobiles du côté du mystère ? A quoi servent-elles? qu'est-ce qu'elles font ?
« Il n'y a pas d' œuvre plus sublime peut-être que celles que font ces âmes. 11 n'y a peut-être pas de travail plus utile. Us font bien, ceux qui prient toujours pour ceux qui ne prient jamais. )i
Je le demande, au nom de quel caprice, un gouvernement honnête, à plus forte raison un gouvernement chrétien, viendra-t-il entraver la liberté de ces hommes, de ces saintes femmes ? Leurs doctrines sont connues, publiques, imprimées ; leurs règles et constitutions sont imprimées également et, rie plus, officiellement approuvées par la plus délicate de toutes les autorités j raulorité ecclésiastique. Leurs œuvres se font au grand jour, et cela depuis des siècles. Dans ces associations-là, rien de secret, quoi qu'on en dise. Point de conspiration ; point de complot: les révolutions, chacun le sait, viennent d'autre part. Elles viennent de ceux qui les accusent.
Pour les entraver, pour les mettre hors la loi , on est obligé de les calomnier ; et ceux qui les accusent avec le plus d'insolence savent qu'ils mentent.
Laissez-leur donc la liberté, la liberté pleine et entière. Ils ne s'en serviront jamais contre vous, mais pour vous. Ils ont été, ils sont, ils seront toujours vos plus fidèles sujets. Us ne veulent de la liberté que pour faire du bien,
que pour consoler les malheureux. Leur unique ambition est de faire régner dans tous les cœurs Celui parqui seul vous régnez vous-même.