La liberté
Félicienne s'éveilla tandis que les premières lueurs du matin, bleues, blondes, vermeilles et doucement accrues, glissaient des fenêtres voilées et dégageaient de Tombre les choses familières. Elle entendit d'abord un gazouillis d'oiseaux venu des jardins, un hymne allègre qui se multipliait avec la tendre clarté ; puis, bientôt, des pas lourds traînés sur le pavé de la rue. Elle ressentit tour à tour une joie et une tristesse : l'appel éperdu aux libres essors, la menace pesante des contraintes quotidiennes trouvaient leur double écho en sa première pensée. Les pas se firent plus
k LA LIBERTE
nombreux, plus hâtifs; ils devinrent un piétinement énorme, la marche de tout un peuple vers le labeur de Tusine, vers la chaîne reprise. Elle se souvint de sa propre chaîne...
Soudain, un mugissement brutal déchira le calme enchanté de Taurore. La sirène^ jetait son cri impérieux et rauque dans Fair léger, dans le matin charmant. Elle appelait la multitude des ouvriers aux machines dociles et vertigineuses. La formidable clameur se tut un instant, puis s'éleva de nouveau, imposa une troisième fois son cri de détresse et de violence. Les derniers bruits de pas se perdirent dans le tumulte d'une course pressée.
Félicienne se souleva, s'accouda sur l'oreiller. Le silence régnait maintenant, vaste et doux comme la sérénité qui succède à la tempête ; cependant que des rayons plus clairs révélaient l'ascension de la lumière matinale. Et les feuillages du parc s'emplirent des chansons recommencées autour des nids.
Longtemps, elle chercha sa conscience. Elle
se sentait à la fois inquiète et joyeuse, chagrine et troublée. La ruée bruyante de ces hommes vers leur labeur lui rappelait la grève récente, à peine apaisée, les journées 'tumultueuses où les grondements et les menaces montaient, gonflés de jalousie et de haine, vers son foyer hixueux, vers l'opulence de sa vie, vers Tapparent bonheur si lourd de secrètes tristesses; et Talerte frénésie du matin évoquait soudain toute sa nouvelle allégresse, toute la joie du premier amour, de Tamour coupable et peureusement caché, qui venait d'éveiller son cœur.
Hâtivement vêtue, elle courut vers les jardins. Ils étaient en fête. Les parterres, les bordures des pelouses éclataient de couleurs ardentes; les abeilles s'y activaient parmi le vol nonchalant des papillons. Les gouttes pâles de la rosée scintillaient encore, tandis que les feuilles tendres se haussaient, avides, vers la lumière du soleil. Félicienne s'arrêta pour admirer les deux paons familiers qui accouraient vers elle, balançant leurs aigrettes, traînant
sur rherbe leurs lourdes queues chargées d'émeraude et d'or; puis encore auprès des bassins d'eau vive, où des cygnes et des canards exotiques nageaient indolemment.
Le printemps brillait, riait et chantait. Parmi tout le luxe du parc somptueux, toute la splendeur du matin, toute la joie de -la nature vivante, elle-même se découvrait une âme ardente et affranchie, éprise seulement de liberté et de beauté généreuse. Satisfaite, elle sentait ne F être point du riche décor qui l'entourait, mais de la seule richesse de son espoir et de son rêve. Le reste n'était qm'une prison magnifique, une chaîne d'esclavage précieusement orfévrie.
A l'une des extrémités du parc, le mur nu de l'usine et sa toiture noire limitaient l'espace, tristement, durement. Deux hautes cheminées s'élevaient; leurs fumées épaisses maculaient l'azur du ciel. Les sifflements pressés des chaudières, les chocs puissants des bielles, les riameurs légères des métiers en travail composaient une symphonie monotone, grave et
continue, qui, de ce côté, dominait les chants mêlés du printemps. Félicienne s'en attrista, comme si ce bruit eût été un outrage à la pure joie du matin.
Elle se rappelait pourtant que deux années plus tôt, au lendemain de son mariage, elle avait aimé cette activité bourdonnante et rythmée, cette force énorme, docile et féconde, qui procurait à des centaines d'hommes l'aisance de leur vie et créait pour des milliers d'autres les objets nécessaires à leurs usages quotidiens. Jeune reine de la cité laborieuse, elle s'était plu parmi le tumulte des usines, parmi le luxe et la richesse qu'entretenait leur production toujours accrue. Puis, elle avait discerné l'ambiance de jalousie et de sourde haine qui l'entourait, et telle avait été sa première souffrance de femme. L'hostilité de ces travailleurs et de ces ouvrières, qu'elle eût voulu aimer, l'humiliait et l'irritait comme la blessure d'une trahison.
Près des ateliers, à l'angle du parc, un pavillon de construction ancienne se dissimulait
SOUS les glycines dont sa façade de brique était tendue. C'était la modeste maison qu'avaient jadis habitée les maîtres de l'usine naissante, les grands parents de Simon Heurteloup, le mari de Félicienne, Elle était maintenant occupée par Robert Sizeran, Tingénieur à qui Heurteloup avait confié la direction de l'outillage. La jeune femme arrivait auprès de ce pavillon. Elle leva les yeux vers les trois fenêtres closes, vers leurs encadrements de glycines dont le soleil avivait les grappes retombantes ainsi que des pavois de fête. A peine s'efîorça-t-elle de croire que sa promenade matinale l'avait fortuitement amenée en cet endroit : elle songea surtout que d'un instant à l'autre Robert Sizeran allait ouvrir la porte et franchir le seuil, ainsi qu'il le faisait chaque jour pour se readre à l'usine.
Confuse, elle s'éloigna par une allée ombragée d'arbustes nombreux, gagna un bosquet tout proche, d'où elle pensait le voir sans être aperçue de lui. Elle y demeura quelques minutes, anxieuse. A travers les branchages,
elle distinguait les trois bâtiments entre lesquels le parc resplendissait de verdures et de clarté : en face d'elle, Thôtel orgueilleux; puis, à droite, le mur nu de Tusine et ses cheminées fumantes; enfin, la maisonnette ceinte de fleurs. Il lui sembla qu'ici était le refuge souhaité, et là-bas la prison de sa jeune âme ardente... Elle marchait lentement, se retournant chaque fois que le feuillage d'un arbuste lui permettait d'épier sans qu'on la surprit. Ses pas la ramenèrent vers les pelouses où les paons traînaient les lourds brocarts de leurs parures. Puis, une seconde fois, elle se trouva devant la maison aux glycines. Elle vit alors que les rideaux de l'une des fenêtres étaient soulevés, et qu'une silhouette d'homme passait et repassait dans la chambre. Son cœur battit violemment. Elle s'enfuit vers l'autre maison, vers la demeure magnifique et hostile.
Félicienne monta les marches du perron, franchit le vestibule, et poussa la porte d'un petit salon où elle se tenait le plus souvent.
Elle espérait y être seule, pouvoir s'y rejci^eillir et se défendre contre la fascination qui lui avait fait quitter sa chambre, qui l'attirait irrésistiblement vers F allée extrême du jardin, par laquelle Robert Sizeran passerait tout à rheure. Mais elle s'arrêta dès le seuil, confuse et surprise : son mari était là, assis devant la table, feuilletant un registre et vérifiant des comptes. Heurteloup releva la tête, s'étonna :
— Te voici déjà descendue, Félicienne?
Aurais-tu mal dormi?
— Mais non, mon ami. Oh! ne te dérange pas! Je me suis éveillée de bonne heure, et je viens chercher ici mon chapeau de jardin, pour aller cueillir quelques fleurs.
De ses mains fébriles, elle noua devant la glace les brides d'un chapeau de paille. Puis, elle prit sur un guéridon la corbeille, les ciseaux.
— Tu n'as pas besoin de moi? Je ne peux pas t'être utile?
— Non. Tu vois, je travaille. Je te remercie.
LES CirA-FNES D'OR 11
Félicienne »e retrou'va dans le jardin, où chant aient victorieusement la Irberté et la joie-. Elle se dirigea vers im massif de rosiers, choisit des fleurs, coupa des tiges. Plus l'oiw, elfe s'arrêta devant les iris Meus d^'ime bordure.. Plus loin encore, des lilas la sollicitèrent, humides de h. ro^ée nocturne; puis- les sveltes bTancheS' dorées des troènes, les lourdes coroUfes pourpres des tulipiers, l'es rameaux étoiles de sang d'un pommier du Japon. Elle allait lentement, continuant sa moisson odorante et diaprée; elle cueillit encore d'autres lilas, d'autres roses, d'autres iris. Quand sa corbeille fut presque emplie, elle releva son regard, et vit de nouveau, en face d'elle, la petite maison. La porte s'ouvrit à ce moment.
Robert Sizeran parut ; il s'avança, jeune et fort, parmi le matin enchanté. Son premier regard enveloppa Félicienne, ardemment.
Lorsqu'il arriva près d'elle, il se garda de l'aborder de peur que l'on ne surprît leur geste de tendresse; il la salua, en murmurant un mot
passionné. Elle sourit, immobilisée par une émotion délicieuse et poignante. Puis il passa, s'éloigna vers la petite porte qui communiquait avec les ateliers.
Félicienne ferma les yeux sur sa vision d'amour. Seule, au milieu de Tallée, elle demeura comme accablée par trop de joie^ tenant à deux mains sa corbeille de printemps» La vie était belle, et la nature chantait.
Devant un livre ouvert, Félicienne ne lisait point : elle rêvait, et elle s'efîrayait par instants de sa rêverie passionnée. Elle aimait chaque jour davantage à s'isoler dans cette pièce, boudoir et bibliothèque à la fois^ qu'elle avait meublée et ornée selon son goût. Elle n'y recevait presque jamais personne : c'était le refuge de ses souvenirs, de ses méditations et de ses tristesses cachées.
On introduisit Josiane Sizeran, la jeune sœur de Robert. Elle l'accueillit avec effusion, et la fit asseoir à son côté.
— Vous me rapportez déjà ces livres? Vous les avez lus.^
— Oui, madame. Je les ai lus, et je vous remercie de me les avoir prêtés. Je me sens plus forte de toutes les idées qu'ils m'ont révélées.
La jeune fille posa sur la table les livres graves : Ruskin, Carlyle, Guyau, Bergson.
— Voulez -vous en emporter d'autres? Tous ceux-là sont à votre disposition : usez-en tant que vous le désirerez, je vous prie; car j'aimerai à en parJer avec vous.
Félicienne montra les volumes qui emplissaient trois corps de bibliothèque : d'une part, les poètes, les conteurs, les écrivains d'art; ailleurs, les philosophes et Pes maîtres de la pensée moderne. Le soir approchait, et le soleil déclinant projetait ses rais obliques à travers les stores des vitrages. Aux murs s'avivaient âe» nappes de clarté, qui faisaient flamboyer les cuirs luisants des reliures et les grêfes lignes d'or de leurs titres. Félicienne avait choisi la nuance de chacune d'elles, ainsi qu'une parure appropriée à l'âme précieuse qu'elle tenait enclose. Certaines avaient
la blaucheur douce et vivante des chairs nacrées; d'autres brillaient ainsi que les gemmes aux plus rares éclats : bleus de lapis et verts smaragdins, grenats brûlés et pourpres ardentes mêlaient ou alternaient leurs reflets derrière les vitrines; et toute la magnificence de Tart, de Tidée, de la poésie, captive aux pages des livres, semblait irradier des luxueux écrins, parmi le jeu suprême d^ la lumière épandue.
— Hélas non, madame, répondit Josiane.
Je ne le pourrai pas : je pars décidément dès demain.
— Dès demain, Josiane? Que votre séjour a été bref, cette fois! Et quand reviendrezvous?
— Après mon troisième examen : vers la fin de juillet, sans doute...
Josiane Sizeran, orpheline depuis sa douzième année, avait été élevée et dirigée par son frère. Douée comme lui pour les études scientifiques, elle suivait maintenant à Paris les cours de la Faculté de médecine. Mais elle
venait passer les vacances, et même parfois la journée du dimanche, auprès de Robert. Félicienne s'était prise d'affection pour cette enfant jolie et affmée, passionnée de travaux intellectuels, et dont la culture virile ne déparait pas la grâce adolescente.
— Je regrette beaucoup votre départ, Josiane : car vous êtes ici ma meilleure, ou plutôt ma seule amie. Votre présence et nos causeries me dédommageaient de certains devoirs mondains dont je ne puis m'affranchir, et qui me prennent le meilleur de mon temps. Si vous saviez quelles relations je suis obligée d'entretenir! Si vous saviez ce qu'il me faut entendre chaque jour, et ce qu'il me faut dire pour être comprise! Vous partie, je n'aurai plus que mes livres...
Félicienne se tut; Josiane fut frappée par l'inflexion de lassitude et d'amertume qui éteignait le timbre de sa voix, et aussi par le voile d'ennui qui troublait soudain la vivacité habituelle de son regard. Elle s'émut :
— Pourtant, madame, vous êtes heureuse,
vous êtes comblée en toutes choses... Si certains froissements sont inévitables, du moins pouvez-vous plus facilement qu'une autre n'en être pas atteinte : vous vous isolez dans vos pures joies, et vous restez toujours distante de ces médiocrités?
— Oh! ma chère enfant, comme vous vous trompez ! Les joies de Tintelligence ne sont jamais des compensations. Elles ne peuvent nous émouvoir que si nous sommes pleinement disposées à les accueillir; elles ne trouvent pas d'écho en nous-mêmes lorsque notre âme est vide, et qu'elle n'est pas rendue sensible par la joie intérieure. Mais laissons cela et parlez-moi de vous, de votre vie à Paris. Vous y habitez seule? Que vous êtes courageuse et forte!
— J'habite seule, oui, madame : et je n'ai
pas le temps d'en éprouver de tristesse, car
mes journées sont bien employées. ^D'ailleurs,
je ne suis pas à plaindre, je vous l'assure :
tant et tant d'autres jeunes filles de mon âge
sont seules à Paris comme moi, mais forcées
à des travaux sans attrait, soumises à des promiscuités pénibles, à des humiliations et à des tentations que j'ignore. Moi, je travaille selon ma volonté et mes préférences, avec le but de me rendra plus indépendante dans la vie. Je veux conquérir ma liberté.
— La liberté... la liberté, Josiane! Je parlais comme vous naguère. Moi aussi, j'ai passionnément cherché la liberté, et je n'ai mis d'espoir qu'en elle. Je doute maintenant qu'on puisse jamais l'atteindre. Nous forgeons nous-mêmes nos propres entraves, et nous nous chargeons d'une chaîne nouvelle chaque fois que nous tentons de nous affranchir. Toujours la. destinée vient briser notre rêve et notre essor dérisoire, comme les rafales brisent contre la falaise un frêle esquif désempaxé. Croyez-moi, nous tendons nos bras vers une belle illusion, qui nous déçoit sans cesse et que nous nous obstinons à chérir...
Félicienne parlait avec un peu d'exaltation et d'âpreté. Mais elle surprit dans les jolis yeux clairs de Josiane une nuance d'étonné-
ment, de blâme involontaire. Confuse, elle reprit doucement.
— Non, j'ai tort de vous dire ces choses. Ne pensez pas que je veuille vous décourager, quand au contraire je vous approuve et je vous admire. C'est parce que vous avez dirigé ainsi votre jeunesse clairvoyante que j'ai ressenti pour vous, Josiane, une si vive sympathie. Seulement, je ne puis me défendre d'un peu de tristesse, car j'avais rêvé de vivre selon un idéal semblable au vôtre, et je suis infiniment déçue. C'est peut-être par ma faute. Oui, je sais que c'e&t par ma faute.
Josiane éprouvait une gêne d'entendre cet aveu d'une désillusion que Félicienne n'avait jamais encore laissé deviner.' Pour n'en point paraître curieuse, elle se reprit à parler d'elle-même.
— A Paris, toute ma vie tient entre les cours de la Faculté et ma chambrette d'étudiante. J'habite dans une pension de famille, tout près du Luxembourg; mes fenêtres s'ouvrent sur le Jardin. Je ne connais presque
personne : seulement quelques anciens amis de mes parents, et je n'ai guère le temps de fréquenter chez eux. Les étudiaats se montrent pour moi de bons camarades, réservés et bienveillants; mais nos relations cessent à la porte de l'École. Les étudiantes françaises sont fort peu nombreuses, et la plupart, étant parisiennes, vivent dans leurs familles. Quant aux étrangères, qui sont surtout des Slaves, filles de proscrits, exilées parfois elles-mêmes, elles forment, vous le savez sans doute, un monde très fermé, où Ton ne se passionne que pour des questions politiques et révolutionnaires. Elles et leurs amis m'accueillent avec confiance; je les estime beaucoup, car elles me donnent un admirable exemple d'énergie. Ni l'adversité, ni l'exil, ni même la misère n'ont de prise sur leurs âmes irréductibles. Elles sont admirables. Mais, pourtant, combien ces étrangères demeurent éloignées de nous ! Elles ignorent tout ce qui n'est pas l'obsession de leur chimère violente.
— Elles ont raison, puisque cette chimère,
LES CHAINES irOll 21
comme vous dites, leur donne de nobles joies et enthousiasme leur pensée. Elles ont brisé une chaîne; et cela les grise, elles ne sentent plus le poids de toutes celles qui les étreignent encore. Tandis que nous, nous ne pouvons pas nous exalter ainsi...
Elle s'interrompit pour servir à Josiane une tasse du thé que Ton venait d'apporter, et pour préparer des tartines bises. La vapeur blonde et son arôme se dispersaient ensemble, à travers la pièce toute rose de crépuscule. Le soleil éteignait peu à peu ses rayons, et Tombre nuancée se fonçait lentement. L'heure calme et douce appelait les confidences.
— Tout à l'heure, reprit-elle, je vous ai involontairement laissé pressentir la détresse de ma vie présente, et' vous en avez été étonnée... Non, non, je ne suis pas heureuse... Je ne le suis pas, parce que cette vie, où rien ne semble me manquer, est trop différente de celle qu'avait rêvée mon adolescence, et de celle que je m'obstinais à souhaiter, plus tard, quand j'ai traversé des jours douloureux.
D'ailleurs, vous savez bien, mon amie, que les satisfactions matérielles ne sont point celles qui donnent le bonheur.
— Certes! mais je pensais, madame, que vous deviez trouver en vous-même assez de ressources, assez de défenses, pour que des tristesses vulgaires — pardonnez-moi ce mot — ne puissent pas vous atteindre.
— J'ai eu l'illusion de le croire longtemps. Mais écoutez-moi; vous me comprendrez sans doute. A votre âge, j'attendais l'avenir avec une confiance pareille à la vôtre. J'ignorais les tristesses de l'internat comme les exaltations du couvent, car je n'avais jamais quitté notre appartement familial de Gourcelles; j'avais fait mes études en suivant les cours d'un lycée parisien. Mon père, vous le savez, était conseiller d'État : ses fonctions l'absorbaient beaucoup, mais il m'entourait de la plus parfaite tendresse; ma mère, que vous avez entrevue ici et qui habite toujours Paris, était alors mondaine sans frivolité, honnête sans pruderie. Je me suis donc développée
LES CHAINES D'OU t'S
assez librement, an milien de relations intelligentes et agréables, dans un intérieur de fortune moyenne et de goût très sûr. Comme voirs, j'étais passionnément curieuse des sciences exactes, des littératures raffinées et des idées générales. Je fréquentais tour à tour la Sorbonne et ïe Coïïège de France, les musées et les grands concerts. Je fus renseignée sur toutes choses, et je m'enthousiasmais ptnir toutes les belles manifestations de Fart et de la vi'e.
(( Mes parents s'effrayèrent un peu de cette culture précoce, intensive; il y eut même à ce sujet, entre ews. et moi, quel'ques malentendus sans gravité, dont je triomphai aisément. Mais une catastrophe devait bientôt nous accabler, détruire notre bonheur, et bouleverser la quiétude de ma jeunesse : mon père fut emporté en quelques jours dThiver par une pneumonie aiguë.
« Pour la première fois, je connias l'atteinte de la douleur. Puis, les lendemains furent terribles, pour ma mère et pour moi. Nous restions
seules, sans appui, sans guide, dans une situation de fortune diminuée; parmi notre désarroi et notre affliction, nous dûmes prévoir la lutte pour sauver la façade mondaine, pour garder notre rang social. Nous pressentions d'ailleurs la défaite certaine, car ni Tune ni Fautre nous n'étions préparées à ce combat. L'avenir se montrait désespéré.
« Ce fut alors que M. Heurteloup me demanda en mariage. Il était un familier de notre maison, Tami et le camarade ancien de mon père, ■ — de trente ans plus âgé que moi. J'avais pressenti déjà qu'il me portait un sentiment très vif; au milieu de la crise que nous traversions, cette tendresse protectrice me sembla bienfaisante et secourable. Ditesmoi, Josiane, qu'eussiez-vous fait à ma place?
— A votre place, madame? Je ne sais pas... j'aurais peut-être agi comme vous.
— Enfin, au moment où une débâcle menaçait notre foyer, la grande fortune s'offrait à moi. Je l'ai acceptée, sans grand plaisir
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comme sans vaine répulsion. Elle nous sauvait; mais jo no Tavais pas souhaitée, et je lui sacrifiais mes rêves les plus beaux. Je regrettais surtout de quitter Paris, de renoncer à des travaux qui me captivaient : je dus confiner mon existence dans cette ville provinciale, aux occupations mesquines et aux idées mortes. Je me composai Tapparence d'une mentalité triste et neutre, car ici on ne m'eût pardonné ni mes préférences, ni mes aversions. Et cela dure depuis trois années l Comprenez-vous maintenant, Josiane, qu'ayant été relativement favorisée par le destin, ayant frôlé et évité la vraie misère, étant comblée pour toutes les choses matérielles au delà de mes désirs, je sois encore profondément malheureuse? La vie m'a donné tout ce que je ne lui demandais pas; tout ce qui m'environne me demeure étranger. Si encore j'avais auprès de moi un petit enfant qui me sourirait, que je pourrais aimer, que je verrais grandir en lui préparant une existence plus heureuse et plus belle! Mais non, cette conso-
lation même m'est refusée : je sais que de mon mariage je n'en? auTai jamais. La fortune n'est plus pour moi qu'un inutile fardeau, puisque je n'ai aucun espoir de liberté ni de joie; un fardeau comme ma jeunesse stérile, coiDQjne cette culture si passionnément acquise, qui me semblait naguère comme elle le semble à vo'us-même uBe promesse d'affranchissement et de bonheur, et qui aujourd'hui me pèse et m'isole davantage, dans un milieu ennemi.
— Non, madame, je ne vous comprends pas. Il est impossible que, généreuse et affable comme vous l'êtes, vous ne ralliez pas autour de vons toutes les affections et tous les dévouements.
— Voici au contraire quelle a. été, je crois,. ma plus grande déception. Q«jand j'ai accepté ce mariage, je me suis efforcée, — et cela est bien naturel, — de chercher quelques compensations à ce qu'il pouvait présenter de peu assorti. Une chose me pl«t surtout : ce fut la perspective d'approcher le monde du travail-
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Je ne le connaissais pas, et il m'attirait beaucoup. Je l'aimais d'avance, je me promettais de m'en faire aimer. Je voulais aller de tout mon cœur vers nos ouvriers, les guider, les soutenir, agir selon mes moyens pour améliorer leur condition. J'espérais trouver partout confiance et bon accueil. Eh bien, je me suis découragée peu à peu. J'ai appris qu'ils ne pouvaient pas m' aimer, que je leur semblais d'une race hostile, et qu'à leurs yeux fe portais ma part de responsabilité dans toutes leurs privations, dans tous les malentendus séculaires. Ils souffraient de notre luxe comme d'une injustice et d'une offense. Je venais la main tendue, et j'ai vu briller des regards de haine. Jamais, Josiane, jamais je ne saurais vous dire combien cela m'a été douloureux. Je suis sortie de cette tentative désabusée, humiliée, meurtrie : et j'ai senti s'élargir autour de moi un vide affreux... Pourtant, cette hostilité qui m'accablait finissait par me paraître naturelle et juste, parce que j'avais entrevu leur servitude et leur misère.
« La grève survint, et je vécus des journées de cauchemar. C'est alors que j'ai tant admiré rintervention de votre frère. Suspect à tous, il sut opposer la raison, la sagesse, Téquité à la ténacité des uns, à la violence des autres. Durant qu'il discutait avec mon mari, documents en mains, prêchant la conciliation et la générosité, sa parole me vengeait de mes déceptions passées. Il disait si bien tout C8 que je savais, tout ce que j'aurais voulu avoir le droit de dire! Enfin, il triompha; et si la paix est revenue aujourd'hui, si l'usine a repris son activité, nous ne le devons qu'à lui seul !
• — Mon frère connaît parfaitement les questions ouvrières. Il les a beaucoup étudiées; il y apporte toute son expérience et toute sa conviction.
— Je le sais. Mais voici trop longtemps que je vous parle de moi-même, Josiane. Votre sympathie m'y a entraînée. Pardonnezle-moi.
— Je vous remercie au contraire de m'avoir
ainsi ouvert votre cœur. J'en suis profondément touchée, et, vous connaissant mieux, je vous admire davantage.
Félicienne ne répondit pas; mais elle pensa : « Petite Josiane, je ne vous ai pas ouvert mon cœur. Vous êtes une enfant qui ignorez la vie, puisque vous n'en connaissez que la transposition intellectuelle, et je vous cache de mes sentiments tout ce que vous n'en pourriez pas comprendre. Pourtant, combien je serais soulagée de vous dire la vraie cause de ma détresse! Josiane, j'aime votre frère plus que tout au monde... Demain, il sera mon amant, parce qu'il désire l'être et que je ne saurais pas me refuser à lui... Et je vous affectionne, vous, sa sœur charmante, parce que j'aime tout ce qui le touche. Si je suis malheureuse, Josiane, ce n'est pas à cause des petites déceptions dont je vous ai entretenue. Non, non : je souffre de n'être pas libre. Tout me retient et m'enchaîne, — mon éducation, mes scrupules, la crainte du scandale, le regret des peines que je causerai si vraiment j'ose m'af-
âO LA LIBERTÉ.
franchir pour être toute à lui. Comprenez vous? Comprenez-vous enfin? Et je hais ma situation, ma fortune, ma dette de reconnaissance envers d'autres.,. Je hais toutes ces choses qui auraient dû m'assurer la vie heureuse, mais qui sont autant d'entraves, et qui m'empêchent d'être vraiment votre alliée et votre sœur... »
Le soir achevait de conquérir la pièce, et Félicienne distinguait à peine le fin visage pensif de la jeune fille. Elle tendit la main vers un bouton d'électricité. L'ombre flamboya, et les reliures aux couleurs vivantes resplendirent sous les vitrines.
— Alors, Josiane, ces livres vous ont intéressée?...
Le parc s'était assoupi dans la nuit tiède, aux ténèbres criblées d'étoiles. L'ombre enveloppait les arbres et les fleurs. L^hymne enivré d'un rossignol, les roucoulements étouffés de quelque colombe, les battements d'ailes d'un cygne à la surface du bassin, prolongeaient parmi le mystère la joie amoureuse du printemps.
Le cœur serré d'émoi, Félicienne s'en était venue au bosquet où Robert Sizeran l'attendait. Elle s'était assise auprès de lui, sur le banc qu'entouraient des branches odorantes; elle lui avait donné ses deux mains, en un geste
ta
tendre, confiant et doux. Il l'avait attirée contre lui, et elle écoutait, avec délices, ses paroles d'amour, sans y répondre encore, mais sani^; résister ni se reprendre.
Enfin, elle murmura :
— Oui, Robert, je suis venue vers vous qui m'attendiez, parce que je sais que vous m'aimez, et que moi aussi je vous aime chaque jour davantage. Pourtant, quel déchirement s'est fait en moi, tout à Theure, quand je me suis arrachée à ma solitude pour accourir jusqu'ici, quand je me suis enfuie de ma chambre, quand j'ai descendu peureusement les marches du perron! Gomme j'étais chancelante, et combien chaque pas me semblait douloureux! Oh! Robert, Robert, je vous sacrifiais cette loyauté de ma conscience qui était naguère encore ma consolation et ma fierté; et aussi toute la paix de mon existence triste, mais du moins droite et sûre. Pardonnez-moi de vous le dire; je vous parle ainsi, à vous que j'aime, parce que je veux vous confier cette détresse de mon cœur, comme
je me confie toute à vous... Toute à vous» Robert, vous le savez bien.
Il Tenserra plus étroitement, et il la sentit se blottir entre ses bras, craintive et enfiévrée. Il se pencha vers son visage, chercha ses lèvres qu'elle entr'ouvrit pour les donner mieux. Leur baiser se prolongea.
Pais, il dit à son tour :
— Que craignez-vous, Félicienne, mon aimée? Votre jeune vie s'écoule, triste et vaine : je veux la combler d'extase et de joie. Votre âme charmante souffre d'être solitaire et mécomprise : je veux lui vouer, sans réserve, un amour qui ne la décevra jamais. Vous avez connu, déjà, des peines et des désillusions : je veux, à force de tendresse, en chasser jusqu'au souvenir de votre mémoire.
— Oui, mais au prix de quelle autre souffrance! Il faudra cacher à tous notre amour et notre bonheur... Il faudra entourer chacun de nos actes de plus de feintes et de dissimulations que s'il devait nous avilir. Et c'est cela,
mon ami, c'est cela que je ne veux pas; c'est cette pensée qui m" accabla et me désespère!
Elle chercha un autre baiser, profond et farouche. Son âme altière se donnait à Famant avec la même fougue qu'elle apportait à se réTolter contre son destin. Sa voix se fit ardente et impérieuse.
— Je vous aime. Je voudrais vous aimer orgueilleusement, en face de tous.
■ — Je n'aurai jamais une pensée qui ne tende vers vou-s, Félici^nne; jamais aucun de mes actes n'aura pour but autre chose que votre bonheur.
- ■ — Et si le sort nous trahissait... Si jamais nous étions surpris et séparés l'un de l'autre... Ob! non, je ne peux pas, je ne peux pas...
Un sanglot passa, se perdit dans la lourde nuit énamourée. Puis, elle reprit anxieuse :
' — Pourtant, Hobert, que pourrais- je me reprodher? Vous savez, mon ami, ce qu'a été ma vie : ^'avenir ne me réserve rien qui puisse en atténuer la désolation. Je n'entrevois pas une lueur d'espérance. Et voici que je vous ai
reneoîitié enfin, vous, mon bien-aimé. Xe sais maintenant que mon destin est manqué, qun ma place était auprès de vous, que là seulement nia vie eût été joyeuse et fécondje. Oh! Robert, Robert, que je vous aime!
Près d'eux,, les colombes se lamentaient voluptueusement. Les» formes du parc ne se distinguaient point; mais, sur le ciel sombre et constellé, la masse sinistre de l'usine, la haute tour de sa cheminée apparaissaient, plus noires encore que la nuit, voilant le scintil des étoiles.
— Félicienne, il faut que vous soyez heureuse. Par votre beauté, par votre bonté, par votre intelligence, vous méritez d'être aimée Briitant qu'aucune créature humaine ne; le fut jamais. Tou-t l'amour dont une femme peut être comblée,, je voua le donnerai, je vous le donne.
— Je le sais. Mais, hélas! nous ne sommes pas libres.
— Nous n«e sommes pas libres?
Robert Sizeran hésitait à prononcer les
mots qui venaient à ses lèvres. Il sentait que Félicienne abdiquait pour lui toute volonté, que désormais elle partagerait docilement ses projets et ses désirs. Enfin il proposa l'irréparable :
— Libérons-nous. Brisons votre chaîne! Des parfums erraient, chargés de délices.
Félicienne, doucement étreinte, écoutait la voix fervente de l'amant, les voix tentatrices du parc. Les séductions du printemps et celles de Famour faisaient sourdre une ivresse en son âme meurtrie, un vertige en sa chair ignorante encore de la passion et du désir.
— Briser ma chaîne, Robert... Est-ce possible?
— Vous savez que dans quelques mois expire le contrat qui me lie à votre mari. Je ne le renouvellerai pas. Je partirai. Si vous le voulez, nous partirons ensemble, très loin. Et je vous ferai une vie nouvelle, si belle, si fleurie de tendresse, que l'autre s'oubliera comme un mauvais souvenir. D'ici là, les semaines s'écouleront vite î
— Je ne sais pas... Je n'ose vous répondre. Je n'ai pas de foyer, puisque ni Tamour ni Tespérance n'ont pu m'attacher à celui-ci. Je ne dois attendre de bonheur que de vous; avec vous, ce serait la vie heureuse, et ce serait la liberté. Et pourtant, j'ai peur : c'est si grave !
— Ne craignez rien. Je le veux pour vous, et je le veux pour moi...
Il la reprit contre sa poitrine, tendrement. Pour répondre à cette étreinte, elle écarta de ses épaules le manteau qui les couvrait. Elle offrit ses fines mains, son visage charmant, son corps palpitant d'amour et d'émoi.
— Robert, dit-elle, je ferai ce que tu voudras. Je te donne toute ma vie et tout mon être. Dispose de moi pour toujours...
Il la souleva, l'entraîna. La tiède brise nocturne flottait autour d'eux, leur apportant l'offrande nuptiale de tous les effluves du printemps. Ensemble, ils entrèrent dans la petite maison tendue de glycines.
Elle en sortit comme la première clarté de Taube, subtile et ténue, venait dégager les formes voilées et les nuances imprécises. Elle se sentait infiniment heureuse et délicieusement lasse. Après le miracle de la révélation, il lui semblait errer dans l'irréalité merveilleuse ' d'vin rêve, avec une âme nouvelle et un corps plus Jéger. Cette aube si pâle, qui s'éveillait à peine et qui posait seulement des blancheurs furtives sur les fleurs humides et penchées, sur les dentelles des feuillages, sur le miroir livide des bassins, sur les toitures et sur le ciel blêmi, lui suggérait qu'une aube se levait aussi sur sa vie recommencée.
Étourdie encore, elle marchait à travers le parc : et ses pas lui paraissaient étrangement légers, comme si elle les eût délivrés d'une entrave. Pour la première fois, elle assistait au spectacle de cette heure; et elle mêlait son exaltation enivrée à la symphonie ineffable et blanche de la naissante clarté- Elle revit le banc où, tout à Theure, Robert Tavait écoutée et l'avait étreinte : les lilas qui l'encadraient, et qui avaient empli les ténèbresyde leur parfum, senablaient épandre par chacun de leurs thyrses une lueur timide et exquisement adoucie. Tout près, aux rameaux bas d'un cèdre, ses deux paons inclinaient vers elle leur frivole tête endiadémée, et la regardaient de leurs yeux étonnés et perçants, en balançant leur traîne orgueilleuse. Les cygnes dor^ maient, immobiles et le col replié. Quelques trilles préludaient, et des bruits d'ailes froissaient le feuillage.
Libre, libre, libre ! Félicienne songeait qu'elle venait de se délivrer pour jamais, qu'entre son passé et son existence nouvelle elle avait
creusé un abîme que rien désormais ne saurait combler. Tout ce passé s'évoqua soudain en son souvenir, comme un long cauchemar de détresse et d'épouvante. C'était la nuit, la triste nuit sans espoir, qu'une aube claire dissipait enfin.
Des coups d'horloge tintèrent et se répondirent. Déjà se dorait à demi la cheminée de l'usine, tandis que la petite maison nuptiale s'éclairait sous sa guirlande fleurie. Félicienne, accablée d'amour, enivrée de bonheur, se hâta vers l'autre demeure, et vers la chambre vide qu'elle avait désertée.
Elle se dévêtit à la lueur blafarde que tamisaient les persiennes. C'était presque l'heure où, Tavant-veille, elle avait quitté cette chambre à Tappel de son amour. Les mêmes reflets s'allongeaient déjà sur les meubles : bientôt, les lourds pas des ouvriers martèleraient encore le pavé de la rue, et le meuglement de la sirène violenterait la sérénité du matin. Mais il lui semblait qu'une rupture s'était faite dans la chaîne de ses jours, et que sa vie actuelle ne se reliait plus à sa vie passée.
Couchée, elle regarda distraitement les objets, les meubles, les tentures de la chambre,
Elle s'étonna de leurs formes et de leurs dessins. Gomme toutes ces choses lui demeu. raient étrangères! Et sa pensée évoqua la vision d'une autre chambre plus simple et plus blanche, — celle ou s'étaient écoulées ses nuits de naguère. Elle se rappela tour à tour les nuits candides de son enfance, les nuits de la treizième année troublées de surprises et d'inquiétudes, les nuits de seize ans, ardentes et extasiées, que de beaux rêves effleuraient comme des rayons limpides.
Vers ce temps-là, sa beauté s'affina et sédui sit, sans qu'elle parut s'en soucier ou s'en apercevoir. Deux années s'écoulèrent encore, égrenant leurs nuits pareilles, où la sohtude s'éclairait non plus de puériles chimères, mais de radieux espoirs. Dans sa chambre blanche, elle prolongeait les veilles sur des livres parfois trop graves et parfois trop subtils; puis» lorsque les ayant enfin fermés, elle déroulait sa chevelure ou qu'elle déposait un à un ses vêtements, elle surprenait au miroir la ligne parfaite de son corps, l'éclat très pur de sa
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chair, la flamme vive de son regard, Texpres^ >ion douce et noble de son visage. Elle ne s'étonnait ni ne s'enorgueillissait : mais elle se sentait heureuse, car cela même correspondait à son imprécise conception d'absolu, à ridéal de beauté qui la dominait confusément et qu'elle aimait à découvrir en toutes les choses de la vie.
Puis vinrent les nuits angoissées du deuil et de l'inquiétude; et puis encore, après son mariage, les nuits du désenchantement et de la détresse. Durant trois années, elle pleura ses rêves naufragés, le vide de son cœur et l'abandon de toute espérance. Chaque matin nouveau l'accablait comme la reprise d'une servitude à laquelle elle ne savait ni échapper, ni consentir : elle s'y soumettait avec une feinte docilité, mais avec une désolation infinie.
Enfin, Robert Sizeran apparut dans sa vie. Tous les éblouissements de la chimère et toute la fièvre du désir hantèrent alors ses nuits aux songes ardents. Nuits inquiètes
lorsque la journée s'était écoulée sans qu'elle le vit; nuits de trouble enchanté lorsqu'il l'avait approchée durant quelques instants ou quelques heures...
Tout cela n'était plus que le passé, le morne et triste passé. Une nouvelle nuit venait de le clore à jamais; et cette nuit s'achevait maintenant dans une triomphale aurore... Gomme l'avant-veille, des pas se pressèrent sur le pavé de la rue, tandis que des chants d'oiseaux montaient vers le soleil; puis, violente et rauque, la sirène hurla. Félicienne s'endormit, satisfaite, vengée, heureuse.
Amoureuse, Félicienne retrouva son âme juvénile et fervente. Il lui sembla reprendre sa vie à Theure même où le cours serein en avait été détourné. Ainsi que jadis, elle fut allègre, fière de sa belle jeunesse, confiante en son destin. Elle participa enfin à Teffusion universelle du printemps.
Elle se donna toute à son amour, et ne vécut plus que pour les instants où elle pouvait rejoindre Robert. Presque chaque soir, quand la maison était endormie, elle quittait furtivement sa chambre et accourait au bosquet près duquel elle était attendue. Elle apprit à la fois la volupté et la tendresse.
Elle délaissa un peu ses livres aimés, car toujours sa pensée s'en détachait pour retourner à la chère obsession. Elle abandonna la méditation comme un refuge maintenant inutile, et ne s'isola plus qu'avec son espoir. Elle n'invoqua plus les idées majeures que pour les rapporter à sa propre aventure, pour se juger et pour s'absoudre.
Les jardins rayonnaient de printemps : elle voulut autour de sa joie toute leur lumière, tous leurs parfums, toutes leurs fleurs et toutes leurs chansons ; car elle découvrait en son âme heureuse leur allégresse et leur beauté. Elle n'avait jamais encore partagé cette exaltation généreuse de la nature, qui naguère offensait son isolement ou sa douleur. Elle se tenait de préférence dans le bosquet même où elle avait reçu les premiers baisers, écouté les premiers serments. Là, les paons orgueilleux s'ébattaient auprès d'elle, en traînant lourdement leur parure; et son colley familier se couchait à ses pieds, fixant sur elle des yeux de blonde agathe, fidèles et perçants, tandis qu'elle lais-
sait orrer ses doigts parmi les longs poils flaves et soyeux. Alors, sa pensée édifiait Tavenir.
Elle imaginait quelque demeure simple, blanche, tendue de glycines comme celle où elle était aimée. La maison de son rêve se cachait dans les verdures et les fleurs, très loin de tout, loin du passé, loin du monde, loin des contraintes sociales. Elle serait la maison de Toubli. La vie nouvelle s'y écoulerait doucement, dans le seul souci de Famour et de la beauté.
Sa ferveur attribuait à Tavenir plus de certitude et de réalité qu'à Theure présente : déjà, elle ne vivait plus qu'en lui. Elle écartait de sa rêverie les contingences immédiates, et cet éloignement les atténuait comme l'eût fait le recul des années.
- Avec Robert, Félicienne faisait des projets pour les temps prochains. L'ingénieur quitterait la maison Heurteloup dès l'automne; et la jeune femme préparerait alors son propre départ, afin de le rejoindre là où il aurait
organisé la vie commune. Lui avait d'abord proposé de retourner à Paris, d'y chercher une nouvelle situation industrielle, et d'y créer le foyer où Félicienne pourrait, dans la sérénité d'une existence heureuse, reprendre ses travaux de prédilection. Mais elle l'en avait dissuadé aussitôt : elle voulait que rien ne lui rappelât jamais les jours anciens. Tout le passé devait demeurer chose morte. Elle avait d'ailleurs à Paris des relations de famille et de jeunesse qu'elle ne parviendrait pas à éviter; et elle se refusait également à se cacher ou à se disculper.
Elle n'acceptait pas davantage que Robert se liât une seconde fois à une entreprise manufacturière, où il lui faudrait encore être mêlé aux inexorables luttes de la misère et de l'argent.
Ils avaient alors songé aux pays étrangers, aux colonies lointaines où les jeunes industries s'imposent et prospèrent. Tantôt ils entrevirent la maison du rêve parmi les blancheurs lumineuses du Caire, de Tunis ou d'Alger, et
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tantôt parmi la lourde langueur luxurieuse des Antilles; ils la virent se mirer aux eaux bleues du Bosphore; ils la virent se parer tour à tour des roses de Smyrne, des hibiscus de Saigon ou des grandes orchidées tropicales. Partout elle leur semblait également accueillante, toujours dédiée à l'amour et à la joie. Puis, Félicienne songea qu'un jour peut-être Robert regretterait un tel exil; elle songea aussi que Josiane resterait seule en France, abandonnée, sacrifiée, loin du cher appui fraternel. Et les beaux projets s'éparpillèrent comme une floraison fanée.
Parmi Texaltation de leurs joies et de leur rêve^ les amants sentaient pnrfois sourdre une appréhension lourde et grave, qui passait sur leur tendresse comme Fombre rapide d'un nuage sur l'ensoleillement des jardins. Un soir, même, Robert surprit aux paupières de Félicienne la mouillure tiède d'une larme. Il s'en affligea.
— Oh! pourquoi, Félicienne? Pourquoi?
— Laisse, Robert. Tu sais que je suis toute à toi, et que j'attends de toi seul mon bonheur. Le voudrais-je, vois-tu, je ne saurais pas me reprendre. Ma vie est fixée maintenant pour
toujours, et je fen ai "voué tous les instants. Mais, si je n^ai jamais aimé que toi, je n'ai du moins de haine contre personne, et je ne puis m'ompêcher de songer aux blessures inguérissables que causera mon départ. On me reprochera comme une ingratitude et une cruauté d'avoir ressaisi ma destinée, et d'avoir suivi le chemin hors duquel il n'était pour moi que douleur. Pardonne -moi donc cette passagère impression de tristesse : elle est la rançon de toute ia félicité promise.
Silencieusement, Robert éleva jusqu'à ses lèvres la main de Félicienne, et l'y pressa longtemps. Il ne dit point que lui-même éprouvait un trouble semblable : car il souffrait aujourd'hui d'avoir toujours été traité, dans cette maison, comme l'ami fidèle, le collaborateur préféré et le conseiller nécessaire. Il se rappelait les six années vécues entre le foyer et l'usine, la place prépondérante si rapidement conquise et si généreusement cédée. Naguère, il avait vu survenir Félicienne, nouvelle épouse soucieuse et grave, mais
rayonnante de grâce et de jeunesse. Elle lui avait témoigné une affabilité d'abord un peu hautaine, puis chaque jour plus simple et plus cordiale. Une intimité avait grandi, dont il avait irrésistiblement subi le charme, comme elle en avait partagé Fattrait. La beauté, la bonté discrète, la droite intelligence l'avaient séduit tour à tour ; les idées ]^ généreuses et affranchies qui leur étaient communes avaient créé entre eux un julien sans cesse resserré. Par fierté, la jeune femme eût résisté à toute liaison qu'eussent seulement inspirée la frivolité et le plaisir; la promesse d'une vie altière et sereinement amoureuse l'avait trouvée sans défense. Et leur mutuelle ferveur les avait unis.
Abandonnée à la tendre étremte de son amant, Félicienne souriait avec quelque mélancolie. Elle comprenait maintenant qu'en se libérant elle devrait aussi briser les mille liens qui peu à peu, à son insu, l'avaient rattachée à des consolations ou à des habitudes. Tout ce qu'elle avait réuni autour de son exil,
ses livres, ses Lêtes familières, ses fleurs, les objets choisis pour son usage, lui semblaient acquérir une valeur nouvelle, alors qu'elle projetait de les délaisser. La servitude même, et le morne devoir autrefois consenti, lui paraissaient aujourd'hui d'une acceptation moins décevante et moins douloureuse.
— C'est ici, reprit-elle, que notre amour est né de ma douleur, et que le désespoir a fait place à l'espérance. Malgré tout, Robert, malgré la souffrance de n'y être pas rien qu'à toi, je crois qu'ici, où tu m'as faite tienne, je laisserai un peu de moi-même, de ma jeunesse et de mon cœur. Ailleurs, dans la libre existence que nous ferons si belle, je garderai de nos joies furtives un souvenir attendri. Elles seront bientôt le passé; aussi, je leur donne ce soir non pas un regret, mais la tristesse d'un adieu.
Depuis leur première nuit d'amour, la blanche séduction du printemps s'était dissipée parmi les lourdes langueurs de juin. Les lilas, les iris, les glycines, les fleurs des tuli-
piers et des rhododendrons s'étaient flétries tour à tour; les branches des vergers avaient vu neiger leur parure; et, dans la réalisation glorieuse de Tété, la menace de Fautomne allait déjà naître et grandir. Mais la nuit ardente dispensait de nouveaux parfums : celui des orangers dont les caisses bordaient la terrasse, celui des fenaisons qui séchaient aux prairies prochaines, ceux des tubéreuses et des clématites. Les lourds effluves passaient, violents et impérieux.
— Je sais tout cela, Félicienne. Je Tai senti comme toi, et plus que toi, car je craignais tant de te causer un sacrifice! Mais, puisque nous nous sommes unis à jamais, n'allons pas regarder en arrière : oublions! Préparons joyeusement notre vie nouvelle. De deux façons différentes, au lendemain de notre adolescence, nous avions dû accepter une existence de vieillards; la vie que nous subissions tous deux étouffait notre jeunesse. Être vraiment jeunes, c'est être libres comme nous le serons demain; et c'est aussi, quand
on est aimé, ne vivre que pour son amour, avec la fierté que donne l'entière disposition de soi-même. Sans toi'; je n'aurais pas connu de jeunesse; la tienne allait se consumer tristement. Tandis que Tavenir couronnera tous tes rêves....
— La liberté... murmura gravement Félicienne... Oui, je la désire et je l'appelle, mais seulement pour me donner toute à toi. Je n'aurai d'autre volonté que la tienne, et ta force sera ma force!
Dans cet instant où, pour la première fois, elle redoutait confusément l'avenir, Félicienne abdiquait déjà, avant de l'avoir conquise, cette liberté dont naguère le seul nom l'enthousiasmait et la faisait tressaillir de joie. Le mot magique qu'elle avait invoqué si souvent, aux heures douces de la méditation, de la lecture ou de la rêverie, aux heures exaspérées de la détresse ou de la révolte, et qui la fascinait alors comme s'il eût recelé l'absolu du bonheur humain, la faisait reculer maintenant, ainsi que l'éblouissement d'une
fulgurante clarté. Elle s'effrayait de sa victoire.
Elle répéta :
— Je veux être libre, pour me donner mieux à toi!
Et elle se blottit aux bras de son amant, soumise, trembkmte, inquiète, apeurée d'atteindre enfin au mirage d'un songe trop beau.