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LIVRE II

Devant la terrasse aux balustres de pierre, la vallée de la Loire, infinie et limpide, s'ouvrait conume un océan de clarté. La douce lumière de Fêté défaillant y resplendissait sans violence et inondait les pentes des coteaux nuancés; elle animait de son éclat les vignes brunies, les frais pâturages, les toitures d'ardoise mordorée et les blancs châteaux dressés partout, au cœur des futaies rousses. Le fleuve miroitait comme un long fourmillement d'émeraude et d'azur, tout strié de fuyantes flammes vermeilles. L'approche du crépuscule parsemait le ciel d'une multitude de petits nuages roses. .

Autour d'une table de jardin, en face du paysage immense, Félicienne, Régine de Terles «t Josiane Sizeran se tenaient assises. Féli- •cienne avait invité les deux jeunes filles au •château de TAudonnière, qu'elle habitait durant les mois d'été. Elle les appréciait entre toutes ses amies, et elle avait tenu à s'en entourer durant ces dernières semaines de sa vie conjugale : car, seules, celles-ci ne devaient pas devenir bientôt pour elle des étrangères ou des oubliées. Ni l'une ni l'autre n'avait reçu la confidence de ses projets; mais elle réservait à Josiane la place d'une sœur, et elle savait Régine trop affranchie, trop rebelle à toute contrainte pour n'en être point approuvée.

Accoudée à la balustrade, Régine feuilletait un livre. Elle lisait par instants, et par instants regardait le clair paysage ; le charme du rythme et celui de la contemplation se développaient l'un par l'autre et confondaient leurs séductions. Les vers anciens qui montaient à ses lèvres lui semblaient dédier leur beauté

musicienne à la terre qui les avait inspirés. Ils dispersaient leurs nobles cadences, s'envolaient vers les horizons élargis et les collines aux lignes pures ; leur harmonie s'accordait exactement à la nuance atténuée du ciel, à l'odeur de la brise, à l'heure grave et à la grave saison,

— Écoutez, dit-elle. Écoutez ceci...

A demi-voix d'abord, puis plus lentement et plus haut, elle scanda les strophes de Ronsard. Sa lecture l'exaltait peu à peu; elle cessa bientôt de ne s'adresser qu'à ses deux compagnes, et elle élargit son geste avec son intonation, comme si elle eut invoqué tout l'immense paysage ligérien.

Avidement, Josiane écoutait. Félicienne, les paupières abaissées, paraissait écouter aussi; mais la pure musique verbale berçait seulement le rêve de sa pensée errante. Elle entendait s'écouler les mots et les rimes, comme un murmure plus cristallin et plus nuancé que celui des fontaines; et elle savait que ce murmure chantait la joie éphémère d'être jeune et

d'aimer.

Régine lisait, lisait toujours, d'une belle voix lente et sonore. Puis, le soleil effleura le bord de Thorizon, et le crépuscule commença d'empourprer la vallée. Chaque toiture d'ardoise devint, au-dessus des blanches façades, un couronnement de feu; chaque peuplier dressa dans Te&pace une haute torche lumineuse et tranquille. Sous le ciel rouge, toute la Loire fut sanglante. Les derniers rayons luirent aux cheveux dorés de la lectrice, à ses doigts graciles qui se balançaient un peu selon le rytbme des paroles.

Elle se tut enfin. Félicienne, tirée de son rêve lointain, s'émerveilla du charme qui se rompait ainsi, en une douceur auguste.

— Ronsard, du Bellay, d'Aubigné, poètes de cette terre heureuse, libres et fiers poètes l Il faut les méditer à cette heure et en ce lieu, ainsi que je le fais souvent, ou bien les entendre lire comme vous les lisez, Régine^ pour sentir tout ce que la poésie peut interpréter de joie satisfaite et de liberté.

A ce mot de liberté, Josiane leva son regard vers Félicienne :

— Vous trouvez, madame, qu'un large décor de nature, un beau ciel calme, des vers ardents et harmonieux, peuvent nous causer une impression qui s'associe étroitement au sentiment de notre liberté morale?

— Ne i'éprouvez-vous pas comme moi, Josiàne,en cet instant? Regardez ce fleuve scintillant et silencieux étalé parmi ses larges grèves, et cette sereine étendue, et ces lumineux paysages qui se succèdent depuis la Touraine jusqu'à la mer, sans un heurt de nuances, ni une dureté d'aspect, ni une rupture de ligne... Rien n'y évoque la contrainte ou la violence. Je crois que cette nature inspira nos poètes mieux encore que le souffle libérateur de la Renaissance, qui d'ailleurs s'accordait parfaitement avec elle, et qui devait être ici plus fécond que toute autre part... Oui, certains horizons dégagent de leur parfaite harmonie un profond sentiment de liberté, du

moins dans le "sens le plus pur que nous puissions donner à ce mot.

— Un sentiment très doux, une émotion très belle, soit. Mais c'est plutôt dans la lutte, dans la souffrance et la révolte que se développe Tidéal vrai de liberté, celui qui affranchit les hommes et les races.

— Dans la souffrance, dites-vous, Josiane? Gela, je Tai éprouvé aussi, et vous le savez bien... Vous vous rappelez notre conversation de ce printemps? Mais je crois aujourd'hui qu'il n'est pas de souffrance inguérissable^ et que les pires n'ont qu'un temps.

Les trois jeunes femmes se passionnaient à leur causerie, tandis que le bref crépuscule de l'automne s'éteignait sur la vallée. Des bruits et des chants confus montaient avec l'ombre; un train, sur l'autre rive du fleuve, courait, grondait, dans une fuite de clarté. Et, comme Félicienne et Josiane parlaient encore de liberté, Régine dit à son tour :

— Vous invoquez toutes deux la liberté comme l'aspiration passionnée de votre cœur

ou de votre intelligence; mais ni vous, Félicienne, ni vous, mademoiselle Josiane, ne pouvez la connaître vraiment. La liberté totale n'est accessible qu'à quelques-uns, et encore faut-il lui sacrifier presque toutes les choses auxquelles nous attachons un certain prix. Moi, je suis libre, absolument libre. Je ne me connais pas de soucis; je ne me connais pas non plus de liens. Je n'ai pas de famille, car je vis tout à fait séparée de ma mère, et je la vois fort rarement. Je n'ai pas de foyer, sinon un pied-à-terre à Paris, où je viens à peine me reposer entre deux voyages. J'ai des amitiés qui me sont précieuses, mais qui ne m'entravent pas. Rien ne s'oppose donc à la réalisation de mes moindres désirs. J'ai voulu cette existence aventureuse, et je m'en féhcite chaque jour. Je garde toute ma liberté, pour vivre plus pleinement ma vie.

— ■ Moi, dit Josiane, je comprends de plus en plus ma vie comme un apostolat. Et c'est pour accomplir cette mission volontaire que je

souhaite de me garder libre.

66 LA UÎJERTÉ

— J e ne demande pas tant à ma destinée, dit à son tour Félicienne. Car il me semble aujourd'hui que le plus bel usage de la liberté, pour une femme qui a su l'acquérir, est de la donner en se donnant soi-même, et en se liant consciemment, selon son libre choix. Je crois que telle est la sagesse, et quelà est le bonheur !

Régine se récria :

— Je vous admire toutes deux; mais que parlez-vous d'être libres? Votre noble mission, mademoiselle, est encore une chaîne; et i'amour tel que vous le comprenez, ma chère Félicienne, en est une pire. Moi, je ne souffre pas de chaîne! Je passe chaque saison où il me plaît. Mes voyages me procurent des joies que nulle contrainte ne saurait troubler. Je Sîiîis libre de mon cœur, libre de ma volonté, libre de mes caprices... Tout ce qui pourrait restreindre mon indépendance détruirait du même coup mon bonheur de vivre ! Seulement, je reconnais que pour se diriger ainsi, sans appui et sans guide, il faut être bien sûre de sa force. Je le suis...

— Et il faut être, comme vous, ricins et audacieuse, ajouta Félicienne.

— Il faut, en effet, ignorer tout obstacle à sa volonté; il faut surtout se dégager de tout souci, de tout vain scrupule et ce toute inquiétude. Nos actes, quels qu'ils soient, n'ont } as la gravité qu'on a coutume de leur attribuer. Ils ne valent que par le plaisir qu'ils nous dispensent. Mon caprice d'hier n'entrave jamais mon désir d'aujourd'hui, et je fais en sorte de toujours réserver à demain une page neuve.

Le ciel n'était plus maintenant qu'un voile d'azur pâli, où la lune et les premières étoiles commençaient à transparaître. A mesure qu'il s'obscurcissait, Félicienne s'énervait et montrait plus d'impatience.

— Josiane, votre frère et mon mari tardent à rentrer. Ils devraient être ici, déjà.

— Pas encore. L'automobile arrive rarement avant sept heures, et il est à peine six heures et demie.

Heurteloup rentrait chaque soir à l'Audon-

ni ère; plusieurs fois par semaine, il ramenait Robert Sizeran, afin que celui-ci pût passer la soirée avec sa sœur Josiane. Ils partaient de Tusine après la clôture du travail; le trajet s'accomplissait en une demiheure.

Félicienne se pencha de nouveau sur la balustrade, consulta sa montre. Enfin, ce fut elle qui la première perçut le bruit encore léger d'un moteur, parmi le silence du soir.

— Les voici, dit-elle. Voulez-vous que nous allions à leur rencontre?

Presque aussitôt, les phares de la machine apparurent au tournant lointain de la route.

Elles arrivèrent aux marches du perron alors que les deux hommes descendaient de voiture. Après quelques paroles, tous revinrent à la terrasse; puis Heurteloup se sépara du groupe pour monter à son appartement.

Régine de Terles rentra à son tour, et Josiane s'éloigna avec elle. Robert et Félicienne se trouvèrent seuls, dans la nuit close. Ils s'élancèrent l'un à l'autre :

— Trois jours, dit-elle, trois jours sans t'avoir vu! Il me semblait que le temps avait cessé de s'écouler, que jamais je ne connaîtrais le terme de cette séparation. Et tu repartiras demain matin, toi sans qui chaque minute est un infini de détresse!

— Bientôt, toutes les heures de tous les jours nous appartiendront. Nous sommes maîtres de Tavenir, Félicienne; ne pensons plus qu'à lui...

Les amants se tenaient enlacés, les lèvres unies, comme s'ils eussent voulu regagner en cet instant toutes les tendresses perdues des jours de séparation. Ils s'oublièrent en leur étreinte passionnée. Quand ils se séparèrent enfin, Félicienne aperçut à quelques pas d'elle Josiane, immobile, stupéfiée, qui les regardait à travers l'ombre. Leurs yeux se rencontrèrent avant que l'adolescente eût pu détourner les siens. Elles faillirent crier leur surprise.

Robert ne se retourna et ne vit sa sœur qu'à l'instant suivant. Il l'interrogea, inquiet :

— Tu étais ici, Josiane ?

— Non. Je venais vous prévenir que Ton vous attend pour passer à table. Je vous cherchais et ne vous voyais pas.

Tous trois rentrèrent, en silence.

Au matin, lorsqu'elle eut entendu s'éloigner Tautomobile qui remmenait Heurteloup et Robert Sizeran, Félicienne quitta sa chambre et alla frapper à la porte de celle de Josiane. La jeune fille avait déjà achevé sa toilette; as&ise devant sa table et penchée sur des livres, elle travaillait. Elle se leva, plus grave et plus réservée qu'à l'ordinaire.

— Josiane, je voudrais vous voir seule à seule. Non, pas ici; on pourrait surprendre notre conversation. Voulez-vous faire une promenade au bord de la Loire? Vous savez que Régine ne descend guère avant la fin de îa.

matinée. Nous avons donc plusieurs heures à nous. Venez : je tiens beaucoup à vous parler.

— Je suis prête, madame, et toute à votre disposition.

Elles sortirent ensemble, puis elles prirent Tallée qui conduisait vers le fleuve. La Loire n'était pas encore toute dégagée de ses brumes; un voile vermeil flottait autour des îles et se dissipait lentement, tandis que les flots, pénétrés de rayons et teintés de reflets, mêlaient dans leurs remous tout Tor du soleil levant, tout Tazur incertain du ciel et toute la verdure des rives.

Les deux jeunes femmes marchaient Tune auprès de l'autre, dans Tétroit sentier perlé de rosée blanche. Elles ne parlaient point, et leur silence ému était lourd des mots qu'elles hésitaient à prononcer et qu'elles redoutaient toutes deux.

Félicienne dit enfin :

— Vous étiez déjà au travail?

— Je me lève toujours de bonne heure, et j'aime le travail du matin. Mais j'ai peu

dormi cette nuit, et je me suis levée plus tôt encore que de coutume. " ,

— Avez-vous revu votre frère, avant son départ?

— Non, madame. Je n'ai pas quitté ma chambre, Je n'avais rien à lui dire.

Félicienne s'arrêta et retint Josiane :

-^ Je vous ai parlé naguère avec beaucoup de franchise, Josiane, comme à une ancienne et très chère amie. Je vous ai confié des peines que j'avais toujours cachées à tous. Cette confiance m'était inspirée par une sincère affection. Je vous demande aujourd'hui d'être, à votre tour, très franche avec moi. Je vous en prie.

— Oui, madame ; je vous promets d'être très franche.

Félicienne fut blessée du regard vindicati f et dur de la jeune fille. Elle continua pourtant :

— Hier soir, je me trouvais sur la terrasse avec votre frère. Vous vous êtes approchée de nous. Vous nous avez vus, n'est-ce pas, et vous avez entendu nos paroles?

— Je vous ai vus, en effet, sans le vouloir, et je vous ai entendus sans vous écouter. Je venais vous rejoindre et je ne pensais pas que ma présence pût être indiscrète. Je vous en demande pardon. La surprise m'a empêchée de me dérober assez tôt; mais je me serais efforcée d'oublier le souvenir de cet instant. Pourquoi m'en parlez-vous? Je ne vous y aurais jamais fait allusion, non plus qu'à Robert.

— Je préfère vous en parler, au contraire; et, pour vous dire toute ma pensée, je préfère même que vous nous ayiez surpris.

— Oh! madame, je ne vous comprends plus...

— Je le préfère, car nous ne devions pas nous cacher de vous bien longtemps. De vous ni de personne; une situation fausse n'est pas plus digne de Robert qu€ de moi. Vous êtes sans doute bien jeune, ma chère Josiane, pour entendre un tel aveu; mais vous êtes aussi trop intelligente, trop instruite de la vie pour ne pas me comprendre. Seulement, je crains que

vous ii'ayiez été meurtrie d'une révélation aussi brutale, et c'est pourquoi j'ai voulu m'en expliquer avec vous dès ce matin. Vous avez été peinée, n'est-ce pas?

— Eh bien, oui. J'ai éprouvé une surprise très douloureuse en découvrant votre secret. J'en suis encore affligée et troublée. Les circonstances, vous le savez, ont fait de Robert un père pour moi. Il a été si bon, si clairvoyant, si attentif pendant les années de mon enfance ! Maintenant, il me semble que je suis abandonnée de lui, et orpheline pour la sec.onde fois.

— Vous l'êtes moins qu'avant. Car si vous le permettez, Josiane, nous serons deux à vous aimer fraternellement. Toute sa tendresse pour vous, je la partagerai. Je la partageai» déjà, à votre insu...

— Mais Robert ne sait pas que je vous ai entrevus? Je ne veux pas qu'il le sache.

— Si, Josiane, il le sait. Je le lui ai dit.

— Vous l'avez donc revu?

— Oui.

— Ah! Cette nuit?

— Oui, Josiane, cette nuit.

Elles étaient arrivées à la chaussée qui bordait le fleuve; le bruit glissant de Teau emplissait de sa rumeur les silences hachés de leur conversation. Peu à peu, elles avaient abaissé leurs voix au ton furtif des confidences; elles scrutaient dans leurs regards leur pensée profonde, sous leurs paupières pareillement meurtries par la fièvre d'une nuit d'insomnie ou par la lassitude d'une nuit d'amour.

— Robert fait que vous nous avez aperçus. Lui-même vous en parlera; il le fera, soyez-en sûre, sans trouble et sans honte, comme je le fais moi-même en ce moment. Et ceci, mieux que tout argument, vous prouvera la dignité de notre amour : s'il n'était pas l'acte le plus noble de notre vie, celui dont nous sommes le plus heureux et le plus fiers, nous ne saurions pas vous l'avouer, à vous que Robert a élevée comme sa fille, et que j'aime aussi de tout mon cœur.

— Si la révélation d^hier soir m'a été vraiment douloureuse, c'est parce que j'avais cette impression puérile que Robert me garderait toujours, à moi seule, sa protection et son dévouement. J'avais à peine songé qu'un jour il se créerait un intérieur et une famille; mais cela me semblait ne devoir arriver que beaucoup plus tard, à une époque que ma pensée ne se précisait pas, et lorsque moimême j'aurais fixé mon existence. Quant à vous, madame, j'avais voué une telle admiration à votre personne et à votre caractère, que je vous croyais intangible dans votre isolement, défendue par votre fierté contre toutes les tentations et toutes les faiblesses. Certes, je comprends le sentiment qui vous a rapprochés; mais, vous connaissant tous deux, je comprends aussi combien il doit vous être cruel de dissimuler, de cacher votre tendresse, de redouter toujours une surprise. Comment Tavez-vous pu?

— Je ne sais pas. Notre amour m'a désarmée ; j'aurais lutté en vain. Mais ne m'accusez pas,

78 LA EIBERTÉ

Josiane : malgré tout ce que je vous ai dit de moi-même, vous ne pouvez comprendre quelle crise j'ai traversée.

— Oh ! madame, je ne vous aceuee pas. Pourquoi vous excuser vis-à-via de moil Je ne me permettrais ni de vous blâmer, ni de vous juger. lime semble seulement que Robert est un peu moins mon frère désormais, et c'est là mon seul chagrin. Je suis peinée aussi, pour lui, de son rôle dans la maison qu'il habite encore.

— Dans la maison que bientôt ni lui ni moi n'habiterons plus. Car c'est là que je voulais en venir : Robert se séparera de mon mari à la fin de l'année, époque à laquelle se termine son contrat. Il partira, afin d'entreprendre à son compte d'autres travaux. Je le rejoindrai presque aussitôt; je quitterai pour lui tout ce dont est faite ma vie actuelle. Je divorcerai : et ma vraie vie commencera, sur une page blanche... Je la vouerai toute à faire le bonheur de Robert, et je vous jure qu'il sera heureux. Voici ce que j'avais à vous dire, Josiane, et ce que Robert vous confirmera demain soir.

Maintenant, dites-moi à votre tour : vous plaît-il que je devienne ainsi votre sœur? Vous aurez votre place dans notre maison; la tendresse de Robert ne se détournera pas de vou?, et la mienne ne vous fera jamais défaut.

— J'en serais infiniment joyeuse si je n'écoutais que mes affections; et jo voudrais pouvoir vous l'assurer sans arrière-pensée. Mais je m'effraie du sacrifice que vous faites à vos sentiments. Vous renoncez à votre fortune, à votre situation mondaine, soit; Robert, lui, rejette la vie sûre, calme, heureuse que lui assurait sa situation présente, et pour prendre quelle responsabilité! Enfin, puisque l'irréparable est accompli, je souTiaite que vous ne le regrettiez jamais.

— Non, Josiane, nous ne le regretterons jamais!

Josiane marchait à l'écart, lentement, au bord du fleuve. La foi obstinée de Félicienne l'émouvait et la séduisait peu à peu; elle sentait maintenant se résoudre l'excitation nerveuse qui l'irritait depuis la veille. Un

apaisement lui venait aussi du frais matin de septembre, tout plein de chants d'oiseaux et de rumeurs de cloches. Les brumes roses achevaient de se dissiper, et la vallée entière rayonnait sous le soleil victorieux. Les peupliers frissonnaient et bruissaient au vent léger; les flots semblaient se poursuivre, se dérober et s'atteindre avec l'allégresse des jeunes animaux joueurs, tandis que les hirondelles les effleuraient d'un vol étincelant. La jeune fille s'arrêta soudain; ses traits se contractèrent, puis des larmes coulèrent sur ses joues.

Félicienne courut à elle :

— Jôsiane! '

— Pardon! J'ai cru vous haïr, depuis hier. Ne m'en veuillez pas, car je suis bien ignorante encore, et il me reste beaucoup à apprendre de la vie. J'ai cru vous haïr, mais ce n'était pas à cause de mon frère, comme je vous l'ai dit tout à l'heure. Non : j'avais voué une admiration infinie à votre intelligence et à votre bonté; vous étiez le modèle que je voulais

donner à ma jeunesse fervente; et il m'a semblé un instant que ce culte sombrait en une brutale désillusion. C'est de cela seulement que j'ai souffert : je n'avais pas su vous comprendre. Voulez-vous me pardonner?

Félicienne lui tendit les bras. Elles s'embrassèrent longuement, parmi le splendide automne.

— Vous me demandez, Félicienne, ce que je pense d'un tel projet? Eh bien, je vous le dirai tout net : vous allez commettre une folie et un enfantillage.

— Oh ! Régine... Gomment, vous me blâmez, vous de qui j'étais si certaine d'être approuvée, vous à qui je me confiais avec tant d'assurance... Vous êtes pourtant, plus encore que moi, affranchie de tout préjugé?

— Oui, je suis affranchie de tout préjugé et de toute faiblesse. C'est justement pourquoi je vous supplierais de renoncer à votre folie, — je répète ce mot, — si je n'étais trop con-

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vaincue que nulle raison ne saurait vous y déterminer. Vous ne m'avez rien appris' en m' avouant que M. Sizeran est votre amant : je Tai deviné dès la première fois que je vous ai vuLS en présence Tun de Tautre. Tout vous trahissait : vos regard;-^, vos attitudes, votre voix; aucune femme clairvoyante ne s'y fût trompée. Je n'y trouve d'ailleurs rien à redire, puisque votre ami a tout pour plaire; et j'approuve pleinement votre choix. Mais vous enfuir ainsi, abandonner votre vie heureuse, — car vous êtes heureuse, maintenant que vous avez comblé le vide de votre coçur, — amoindrir une situation sociale qui vous assure la plus parfaite et la plus réelle indépendance, pouvez -vous y songer vraiment?

— Notre détermination est irrévocable. J'ai cédé à Robert parce que je me considérais comme moralement dégagée par ma rupture prochaine. Et je vous ai déjà dit, ma chère Régine, que l'existence à laquelle vous me conseillez de me contraindre encore me cause une répugnance insurmontable; tandis que je

ne redoute pas une heure pénible, pas une déception de Tavenir que j'entrevois.

— Précisément. Votre vie amoureuse s'écoulera peut-être sans nuage, mais son agrément sera définitif et immuable. Rien ne viendra jamais en rompre la monotonie. Vous vouscondamnez à la subir toujours, même si elle cesse un jour de vous plaire. Vous serez Tesclave de votre intimité, et, vous étant livrée entièrement, vous ne pourrez plus jamais vous reprendre. Est-ce donc cela, FéliciennCy. que vous appelez la liberté? Votre contrainte actuelle est moins fastidieuse encore.

— Rien ne saurait me causer d'inquiétude. J'attends au contraire de mon grand amour une félicité sans cesse renouvelée. Avec le compagnon de mon choix, je pourrai donner à mon existence une direction et un but qui lui manquaient jusqu'ici; et les jours qui passeront ne seront point vides ni monotones, parce que je les peuplerai de toutes les joies que me donneront la nature, l'art, la méditation, — de toutes ces joies qui deviennent de mortelles

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tristesses lorsqu'on est seule à les ressentir. Ce matin-là, le soleil n'illuminait point le ciel tendre de l'automne. L'un et l'autre restaient voilés de brumes; une pluie serrée, presque invisible, transissait la vallée, où la Loire avait éteint ses feux et ses reflets. Tandis que Josiane travaillait dans sa chambre, Félicienne et Régine s'étaient réfugiées au jardin d'hiver; elles s'y étaient assises parmi les flamboyantes corolles des orchidées et les guirlandes sveltes des arbustes verts. Leur causerie avait incidemment tourné aux confidences, et Félicienne n'avait rien caché de ses projets.

— Vous comprenez, reprit-elle, pourquoi je me suis laissée entraînera vous parler ainsi. Mon départ causera un scandale que vous ne devez pas apprendre par des étrangers. Je ne veux pas que vous a\iez cette surprise, vous, Régine, de qui je tiens à garder l'amitié. Quand votre vie indépendante vous a aliéné beaucoup de vos anciennes amies de jeunesse, ma maison est devenue la vôtre plus encore qu'auparavant, et nos bonnes relations n'ont

fait que se resserrer davantage; je veux qu'elles se continuent lorsque je serai partie et que j'aurai rompu avec tous les miens. Vous serez le seul lien que j'aurai gardé avec mon passé. Personne, sans doute, ne me pardonnera mon acte, sauf vous qui êtes trop libre et trop franch-e pour m'en tenir rigueur.

— Hélas! mon amie, c'est vous peut-être qui deviendrez sévère pour la femme totalement indépendante que je suis. Car votre affranchissement, à vous, n'est que l'impulsion d'un moment, l'acte irraisonné d'un coup de passion. Vous ne vous dérobez à votre joug que pour tendre le front à un autre joug, moins pesant, mais plus étroit. Moi, je suis résolument et pour toujours une réfractaire. C'est que j'ai grandi à une dure école, et ma sen- . sibilité a subi, dès mon enfance, une si rude épreuve qu'elle est devenue pour moi une armure.

La pluie bruissait et ruisselait aux vitres de la serre. Les fleurs rouges, blanches, mauvea, ,■

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brillaient comme de petites flammes vives dans Tair humide et siircliaufTé; mais elles seules étaient lumineuses, parmi la brume qui ensevelissait les choses et noyait le paysage. Régine, silencieusement, songeait à son enfance tragique qu'elle venait d'évoquer; et Félicienne la suivait dans sa rêverie.

Elle se rappelait Thôtel du Faubourg-Saintllonoré où s'étaient écoulées les premières années de son enfance. Elle avait huit ans au moment du drame dont la tragique horreur s'était a tout jamais fixée en sa mémoire. Jusqu'alors, aucune ombre n'avait troublé ses joies de fillette : adulée par tous, elle avait déjà conscience d'être plus jolie qu'aucune de ses petites amies, de susciter sur son passage, au salon comme à la rue, urt émerveillement autour de ses yeux limpides et de ses cheveux dorés. Sa mère, elle aussi, était plus belle que les autres femmes, avec une voix plus douce et des gestes plus caressants; et son père, qui la choyait sans cesse, lui semblait plus tendre, plus aimant, plus attentif que ne pouvait

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l'être aucun des hommes qui l'avaient approchée.

Un soir, Fenfant était déjà couchée, dans la chambre qu'elle partageait avec sa gouvernante, quand un bruit de voix s'était élevé derrière la cloison. Puis, trois coups secs avaient retenti, suivis d'un grand cri, d'appels, d'une rumeur affolée, d'un tumulte de pas dans les corridors. La gouvernante s'était précipitée à la porte qui faisait communiquer les deux chambres : et, par cette porte demeurée ouverte, elle-même avait vu... La pièce était déjà pleine des domestiques accourus; deux hommes maintenaient son père, qui s'efforçait de retourner contre lui-même une arme encore fumante. Et, par terre, sa mère se débattait à grands gestes saccadés, la gorge soulevée par une plainte interminable, tandis que sur la robe blanche une grande tache humide et rouge s'étendait, ruisselait,

Toute sa jeunesse avait été hantée par la vision de la scène épouvantable. Plus tard, elle avait appris que M. de Terles, qui gardait,

pour sa femme, après dix ans de mariage, la plus exclusive et la plus ardente passion, entrant àTimproviste dans la chambre conjugale, avait surpris la dissimulation hâtive d'un papier. Il s'était précipité, avait arraché la lettre accusatrice, et il avait eu la brutale révélation de Tadultère. Affolé de fureur, il avait saisi le revolver qu'il portait sur lui, et, coup sur coup, il avait tiré. On l'avait empêché à grand'peine de se tuer à son tour.

Elle se souvenait qu'ensuite une voiture l'avait emmenée vers une autre maison. Deux semaines plus tard, elle avait revu sa mère convalescente, dans la clinique où on ne l'avait sauvée qu'après de longs jours 'd'incertitude. Puis, son père avait obtenu le divorce, avant qu'une maladie de cœur, aggravée par les émotions du drame et par la douleur de son amour déçu, ne l'emportât, l'année suivante. Moribond, il l'avait demandée, et il l'avait embrassée désespérément.

Alors s'étaient écoulées les années grises

de sa réclusion dans un château de Bretagne,

où vivait la mère de M. de Terles. Aigrie, à jamais affligée par la mort de son fils et par le scandale qui avait rejailli sur son nom, la vieille femme Féleva durement, ne lui permettant jamais ni une coquetterie de toilette, ni une h^ure de gaité, ni un agrément d'occupation. — Certes, dit-elle, mon enfance a été une dure épreuve; mais je dois à cette épreuve d'avoir voulu ma vie libre d'aujourd'hui . Dans le manoir perdu où j'étais exilée, je n'ai pas eu comme vous le moyen d'acquérir la culture intellectuelle que vous possédez; mais j'ai beaucoup lu, beaucoup rêvé. J'étais sentimentale, curieuse et avertie. A dix-sept ans, j'ai rencontré fréquemment, durant tout un été, un jeune homme de nos voisins. Il m'a plu. Il désirait être mon mari : je n'y ai pas consenti, pour diverses raisons, mais j'ai accepté qu'il fût mon amant. Puis, ma grand'mère étant morte, je suis venue à Paris, auprès de ma mère; c'est à ce moment, Félicienne, que nous nous sommes rencontrées. J'ai accueilli plusieurs autres aventures, et je n'ai

jamais en à le regi'etter, car je ne me suis donnée qu'à bon escient, sans déchoir; mes amis ont été sûrs, discrets et dévoués. Aujourd'hui, je suis majeure et hbre; j'ai en ma possession la fortune de mon père et celle que ma grand'mère m'a laissée. J'aime les beaux voyages, qui offrent à mes caprices un cadre digne de moi-même. Si vous saviez quels îjouvenirs précieux et délicieux je garde de Florence, de Rome, de Séville et du Caire! Un moment, j'ai songé à justifier mon indépendance, et à faire, comme beaucoup d'autres, de l'art, du théâtre, de la littérature. A quoi bon? Je suis parfaitement heureuse. J'évite toute ostentation, tout scandale, en un mot ce qui pourrait me compromettre irréparablement; mais je ne repousse pas le plaisir lorsqu'il s'offre à moi. Blâmez-moi à votre tour, Félicienne; mais voici la vraie liberté, et celle que je vous souhaite.

— Vous n'avez , jamais vraiment aimé, Régine...

— Jamais aimé? Au contraire. Je ne saurais

pas me donner sans amour. Mais je discipline cet amour pour n'avoir à en garder qu'un souvenir charmé. Les longues liaisons sombrent toujours dans la peine ou dans Tennui . Moi, je m'arrête où commencerait l'abdication de ma volonté ou de mon bonheur.

■ — Vous gardez votre liberté, soit. Mais ne souffrez-vous pas de la solitude à laquelle vous retombez sans cesse? Car vous restez éternellement solitaire, même dans ces unions capricieuses auxquelles votre sensibilité et votre agrément participent seuls! Moi, j'ai donné toute ma tendresse jusqu'alors sans objet, parce que je veux vivre vraiment, et que la vie solitaire me paraît sans noblesse et sans beauté. Mon mariage ne m'avait donné aucune intimité profonde. Désormais, nous serons deux à partager toutes nos joies, et aussi nos souffrances s'il en survient jamais. Le reste n'est que leurre et déception. "^ Régine répondit avec mélancolie :

— Tout est leurre et déception, sinon de s'étourdir pour ne pas en percevoir la tristesse.

L'ESSOK 93

Moi, dans mon existence toujours changeante, je jouis de Theure qui passe, je souris et j'oublie. Vous, Félicienne, vous ne vous réservez pas le moyen d'oublier, si vous en aviez besoin un jour.

— Je ne le voudrais pas. Même douloureux, mes souvenirs seraient encore ma joie! Mais tout ceci ne me retient pas, car je crois que l'amour comporte des devoirs, des sacrifices, et je les accepte tous. Je ne paierai jamais trop cher le bonheur dont je suis comblée. En amour, le sacrifice de soi-même est encore la volupté la plus douce...

— Non ! murmura Régine.

Sur les vitres de la serre, la pluie ruisselait désespérément. Les jeunes femmes, assises côte à côte sur un banc rustique, se turent toutes deux; et, inclinant pareillement leurs beaux visages pensifs, elles s'abandonnèrent à leur songe intérieur. Chacune acceptait avec la môme confiance son aventureuse destinée. L'une, obsédée encore par la tragédie qui avait épouvanté son enfance, gardait du cauche-

mar lointain Tinstinctive terreur des unions désenchantées et des passions agonisantes; Tautre, lasse d'avoir trop longtemps suivi la route monotone, sans compagnon, sans guide et sans flambeau, aspirait au jardin de félicité d'où seraient à jamais bannies la solitude et la détresse. Ferventes, elles attendaient d'une vie affranchie la revanche de leur jeunesse mutilée.

Elles rêvaient de liberté et d'amour. Autour d'elles, bravant l'universelle désolation du matin pluvieux, les radieuses fleurs factices resplendissaient parmi les palmes.

Le langoureux automne dorait peu à peu la terre d'Anjou. Les molles ondulations des collines s'évaporaient au-dessus des vignes pourpres et des clairs peupliers. Tantôt voilé et tantôt limpide, le ciel mirait au fleuve sa lumineuse allégresse ou sa mélancolie.

Félicienne, Régine et Josiane passaient ensemble, dans le parc aux frondaisons pâlies, les plus belles heures de chaque journée. Depuis leurs confidences, elles s'entretenaient avec plus de gravité que de coutume. Elles se plaisaient encore à discuter sur la liberté, la joie et Tamour; mais une latente angoisse

dominait maintenant leur causerie, une angoisse pareille à celle qui faisait frissonner les feuilles aux ramures et qui alourdissait le vol lassé des papillons. Ce parc que Félicienne allait fuir sans retour, et que nulle d'entre elles ne devait plus jamais revoir, leur semblait avoir perdu soudain son âme puissante.- La tristesse des demeures abandonnées le hantait à Tavance, et elles y pressentaient une autre agonie que celle de l'automne :

Sur un banc de pierre, Félicienne était assise entre les deux jeunes filles. Elle regardait au loin la vallée infinie et vermeille. Elle se détacha de sa rêverie pour dire à Josiane.

— Voyez-vous, ma chère amie, notre éducation et les préjugés dont on entoure notre jeunesse sont dirigés contre Tamour, contre la nature, contre la libre expansion de nousmêmes : et c'est de là que vient toute la détresse où nous nous débattons. Les plus perspicaces ou les plus volontaires peuvent échapper à cette déviation morale que Ton nous fait subir ; c'est vous, Josiane, qui ouvrez simplement

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et franchement vos jeunes yeux sur le monde; c'est Régine, qui a appris à l'école de la douleur où nous attendent les plus graves dangers; c'est moi-môme, qui ai si laborieusement lutté pour connaître ma voie. Mais les autres, loutes les autres! Elles croient que la vertu totale réside en une soumission vraie ou feinte, et c'est notre droiture, notre fierté, notre courage qui semblent être des vices et des tares. Que voulez-vous? On attache encore au libre amour pour lequel nous sommes nées une idée de déchéance et de bassesse. Les éducatrices que l'on donne à notre enfance, à notre adolescence, à nos premières intuitions sont presque toujours des exclues, des ennemies austères et farouches que l'instinct scandalise et que la nature épouvante. Elles ont mission d'étouffer en son germe, chez nous, ce qu'elles-mêmes ont arraché de leur âme et de leur chair...

— Moi, dit Régine, je n'ai pas connu une telle compression. J'ai grandi au milieu d'une solitude peuplée de fantômes : et là, dans

rhumiliation, dans la terreur, dans la colère contenue, j'ai rêvé de posséder un jour, sans scrupule et sans contrainte, tout ce que la vie la plus libérée peut donner de joie. C'est la revanche que souhaitait confusément mon enfance recluse et blessée. Je Tai aujourd'hui, cette revanche : je vous assure qu'elle m'est précieuse et que j'y tiens.

Le parc automnal les enveloppait d'un lourd silence, tout chargé de remets et de tristesse, où les paroles tombaient et s'abîmaient comme une plainte liturgique sous une voûte sacrée. Parfois, le choc sonore d'un marron d'Inde rebondissant sur le sol humide, l'ébat fugitif d'un merle lustré ou d'un geai aux ailes bleues s'amplifiaient dans le vaste silence, qui reprenait ensuite, plus solennel et plus écrasant.

— Pourquoi, reprit Félicienne, vouloir nous imposer à toutes la même règle €t la même vertu? Chacune doit trouver en sa seule conscience la révélation de son propre devoir. Il est différent selon les conditions de toute existence, et l'héroïsme de l'une deviendrait

L'ESSOU 99

pour raiitre lâcheté. Votre rôle, à vous, Régine, est peut-être de semer de la joie sur vos pas errants. Moi, je sais que mon devoir est de conformer loyalement mon existenco aux actes que j'ai joyeusement accomplis; il est surtout de quitter le foyer où ma place est vaine pour la simple maison que vivifieront ma présence et mon amour. Vous m'avez bien comprise, ma petite Josiane? J'ai vu l'autre soir vos yeux tout chargés de reproches, et mon cœur s'est un instant serré. Vous aussi, vous me condamniez, au nom d'idées que vous acceptiez sans en mesurer le néant I

— Je vous en ai déjà demandé pardon. Je blâmais mon frère d'avoir osé atteindre jusqu'à vous, car je ne connaissais pas encore la grandeur des sentiments qui vous ont rapprochés. Maintenant, je suis heureuse pour vous et fîère pour lui; je sais tout ce que votre union fera naître de noblesse et de beauté.

— Vous êtes, Josiane, la plus jeune de nou& trois. Vous entrez dans la vie avec beaucoup d'érudition, mais aussi avec une âme sin-

iOO Lk LIBERTÉ

cère et candide, positive et ingénue, qu'aucune complication n'a jamais effleurée. Votre obstination laborieuse vous a gardée de toute aventure, comme votre science vous a gardée de toute rêverie. Vous avez acquis par vos travaux la connaissance entière des lois physiologiques; vous savez aussi quelles sont les faiblesses de notre nature. Mais je crois que jusqu'à ces derniers jours vous ignoriez tout des rafales qui bouleversent à l'improviste nos destinées. Le domaine del'amour n'existait sans doute pas à vos yeux, sinon comme une chimère méprisable et lointaine : car vous réunissez, Josiane, la sagesse d'un savant et l'innocence d'une fillette. Et voici que le drame éternel s'est brutalement révélé à vous, inexorable, pareil aux maladies que vous apprenez à observer et à combattre. Ne sentez-vous pas aujourd'hui que l'amour vous surprendra peutêtre bientôt, vous aussi, et que votre charmante jeunesse ne s'épanouit avec tant de grâce que pour un but mystérieux et souverain, auquel nulle de nous ne peut normalement échapper?

L'ESSOR iOI

— Si, je le sais depuis longtemps. Je sais que Tamour viendra à son heure, comme la mort viendra à la sienne. On ne doit pas plus se soustraire à Tun qu'on ne peut se soustraire à l'autre. Tel est Tordre suprême de la nature : il me trouvera prête, et j'accueillerai avec joie le compagnon qu'il imposera à ma vie. Mais j'y songe rarement. A quoi bon, puisque les circonstances en sont imprévues?

Son jeune rire tinta dans l'allée silencieuse. Régine lui demanda à son tour :

— Et ce jour-là, vous vous livrerez tout entière, corps et âme, sans craindre de compromettre une indépendance qui vous est plus' nécessaire qu'aux autres?

— Mais oui, naturellement. La tranquille régularité de ma vie sera la plus sûre garantie de cette indépendance.

— Si pourtant vous deviez être déçue?

— Je ne le redoute pas. D'ailleurs, il ne faut jamais penser aux déceptions incertaines. Quelle ligne de conduite n'en réserve parfois? La sérénité du présent est faite de confiance

en Tavenir. Je m'en remettrai au destin, tout simplement!

Régine et Félicienne échangèrent un regard ému et complaisant. Toutes deux admiraient, avec un peu d'envie, cette fervente ingénuité. Puis, elles parlèrent d'autres choses. Régine feuilleta son livre de Ronsard : et, jusqu'à l'heure où l'automobile ramena Heurteloup et Robert, elle lut, de sa voix musicale qui était toute caresse...

Au soir de ce même jour, lorsque le château fut endormi, Félicienne s'évada de son appartement et s'en vint rejoindre Robert au jardin d'hiver. Il Fy avait devancée et l'attendait au seuil. La lourde senteur des fleurs tropicales accueillit les amants, parmi l'atmosphère humide et surchauffée.

Dans les ténèbres, ils gagnèrent la petite rotonde de verdure où, la veille, Félicienne et Régine s'étaient confiées l'une à l'autre. Quelques étoiles frileuses luisaient à travers les vitrages : mais il n'en rayonnait aucune clarté, et les mille corolles ne révélaient rien de leur

splendeur ni de leur éclat. Seule, leur vivante haleine s'épandait à travers la nuit.

Quand ils eurent cessé de s'occuper d'euxmêmes, Félicienne demanda à Robert :

— Tu as vu Josiane, n'est-ce pas, et elle t' a parlé?

— Oui, je l'ai vue. Elle m'a répété l'entretien que vous avez eu ensemble, et elle m'a dit comment tu as su la conquérir à notre projet. Elle n'y était pas préparée; et son premier sentiment avait été de nous blâmer et de s'éloigner de nous. Elle avait dû beaucoup souffrir en pensant que mon affection allait lui manquer pour toujours.. Moi-même, je viens de vivre trois journées danslapire inquiétude. Je craignais de lui avoir causé une blessure inguérissable. Elle est détrompée maintenant.

— Elle est si bonne, si intelligente et si sensible, cette enfant dont tu as formé le caractère à la ressemblance du tien! La révélation trop brusque de notre union l'avait en effet meurtrie, et j'en éprouvais moi aussi un vif chagrin. Pourtant, je n'ai pas eu de

peine à lui ouvrir les yeux. Elle est désormais toute avec nous, et le dernier obstacle à notre départ a disparu; car son assentiment nous était nécessaire...

— Oui; je ne pouvais pas Tabandonner, et je ne t'ai jamais dit combien j'éprouvais à ce sujet d'inquiétude et d'ennui.

— Régine, elle aussi, connaît notre secret. C'est une amie très sûre et très fidèle, la seule de mes amies anciennes que je garderai bientôt... A cette place même, avant-hier, elle et moi avons longuement parlé de notre grand projet. Tout d'abord, elle ne m'a pas autant approuvée que je l'espérais d'elle, si libre dans sa manière de vivre : elle redoutait pour nous, à défaut de déceptions et de regrets, je ne sais quelle lassitude dans la joie. Mais elle aussi s'est rendue à nos raisons.

— Ohl Félicienne, redouter que nous ne nous lassions de notre joie, quand nous n'aurons pas assez de toute une vie pour en épuiser la coupe! Est-il donc possible que ton amie ait pu le craindre?

— Tu sais combien Régine est inconstante. Son éducation, les terreups de son enfance, les exaltations de sa jeunesse Font rendue ainsi. Elle n'a pas cru que nous puissions trouver notre bonheur là où elle redoutait une menace pour le sien.

— C'est elle qui connaîtra un jour des déceptions et des regrets.

Ils se turent. Sous le corsage entr' ouvert, Robert avait glissé sa main pour en presser le cœur de Félicienne; il percevait contre sa paume les pulsations légères et précipitées. Leurs tempes jointes s'appuyaient Tune à l'autre. Dans les ténèbres, dans le silence, dans l'arôme complice des fleurs, leurs pensées unies s'appelaient et se confondaient plus intimement que si des paroles les eussent servies. Ce fut après un temps très doux et très prolongé que Félicienne murmura :

— Je voudrais^rester toujours ainsi auprès de toi, sans rien voir de la vie, sans rien connaître du monde.

— Tu le voudrais vraiment?

— Oui. Que nos existences se confondent t comme le souffle de nos lèvres, et que rien autro ■ ne soit plus pour nous!

m — J'aurai bientôt réalisé ton rêve! t Robert exposa le plan qu'il avait enfin H^rrêté. Il parla de Tîle restreinte et sauvage qui n'était habitée que par quelques centaines do pêcheurs et d'artisans, et que dix lieues séparaient de la terre vendéenne. L'Océan avait peu à peu rongé la côte occidentale, exposée aux flots du large; les falaises minées s'éboulaient fréquemment, et les dunes perdaient chaque année un peu de leur terrain. La mer menaçait maintenant d'envahir la partie basse •le l'île. On venait de décider l'établissement d'une haute digue, qui opposerait son rempart aux violences des tempêtes. La construction en était confiée à une compagnie privée, au sein de laquelle le jeune homme comptait d'intimes et puissantes relations. Il lui serait facile d'obtenir, en qualité d'ingénieur, la direction des travaux, qui dureraient plusieurs années. Il quitterait donc à bref

délai la manufacture d'Heurteloup; il irait s'établir dans Tîle menacée, et, dès qu'il y serait installé, Félicienne partirait à son tour pour le rejoindre. Là-bas, ils trouveraient enfin la solitude amoureuse qu'ils avaient souhaitée...

Félicienne entrevit s'illuminer la nuit. Son cœur, sous la main caresseuse, battit à coups plus saccadés et plus rapides. Le destin s'accomplissait, et la dernière entrave allait se briser. L'heure du départ, le lieu de refuge, étaient fixés désormais, et la réalité nouvelle se parait de toute la splendeur du rêve. Résolument, elle noua ses deux bras au cou de Robert, comme pour mieux se lier à lui.

— Je voudrai, dit-elle, tout ce que tu voudras.

Au milieu d'octobre, Josiane et Régine partirent, Tune pour Paris où la rappelaient les cours de la Faculté, l'autre pour Naples où elle était attendue. Félicienne se retrouva seule à TAudonnière, avant de s'en éloigner pour toujours.

Lorsqu'elle descendit sur la terrasse, le lendemain du départ de ses amies, elle découvrit un aspect nouveau à l'immense vallée. Le vent d'automne y balançait rythmiquement les peupliers et les aulnes. Les branches à demi dénudées avaient éclairci leurs rideaux autour des châteaux blancs, des terres mois-

sonnées et des vignes dégarnies. Les feuilles mortes voltigeaient et tourbillonnaient avant de joncher le sol ou de s'en aller au gré du fleuve : Tair était plein de leur nuée rousse et livide. Parfois, le vent s'élevait avec plus de violence, pour en arracher d'un coup une plus grande multitude; puis il s'apaisait un instant et emportait indolemment son butin.

Félicienne s'appuya à la balustrade. Son regard se posa longuement sur les choses comme afin d'en garder à jamais l'image. Ce pays n'était pas celui de son enfance; elle l'aimait pourtant, parce qu'elle y avait trouvé l'apaisement à l'heure de ses premières angoisses. La sérénité qui en émanait avait bercé son rêve quand il n'était encore qu'imprécise chimère. A son insu, elle s'était attachée à tout ce qui composait l'harmonieux décor : la Loire, ses îles et ses grèves, les châteaux et les champs, les collines vaporeuses, le petit bois que juin fleurissait d'asphodèles sauvages. En les contemplant, elle sentait ses paupières se contracter un peu. Elle n'y évo-

L'ESSOH III

qiiait pas de souvenirs concrets, sinon ceux dos jours récents : mais partout elle ravivait des impressions anciennes, dont la tristesse passée se faisait émue et presque lîeureus(\ Et il lui semblait aujourd'hui qu'elle aurait pu vivre ici, doucement, satisfaite de cette seule beauté, si l'amour n'était pas survenu.

La semaine suivante, Félicienne q litta à son tour l'Audonnière pour retourner à la ville. Elle revit la maison, l'usine, les bétes, les livres : et là aussi il lui parut que sa souffrance n'était plus que mélancolie. Elle s'isola de nouveau dans sa bibliothèque, et elle lut avec une hâte exaltée les livres qu'elle aimait et dont elle allait se séparer. Au jardin, elle s'attendrit sur les plantes agonisantes de l'automne, parce qu'elle les avait choisies, qu'elle en avait suivi chaque année l'éclosion, l'épanouissement et le déclin, et qu'elle ne les verrait pas refleurir. Le bassin au jet d'eau chanteur dont elle avait si souvent écouté le murmure, à la surface chatoyante et ridée qui avait si souvent reflété son image, modula

pour elle comme un doux reproche et un triste adieu.

Mais, chaque soir, elle allait rejoindre Robert, et elle se donnait avec une fougue éperdue...

L'automne s'achevait. Allègre et soucieuse

tout ensemble, Félicienne errait dans le jardin

dévasté. Elle touchait enfin au terme de cette

période de sa vie, qui avait été si dure à ses

jeunes ferveurs. Robert Sizeran était parti

depuis trois jours; un outre ingénieur habitait

déjà la petite maison où elle avait appris à

aimer, et que naguère le printemps avait

ceinte de guirlandes fleuries. Elle-même allait

prendre prétexte d'un court voyage à Paris

pour rejoindre son amant : et tous deux

s'enfuiraient ensemble vers l'île lointaine, vers

leur avenir libéré.

lU LA LIBERTE

Elle s'assit au banc où des lilas avaient ence loé leurs premières tendresses. Adonis, son c lley au pelage fauve, se coucha à ses pieds : et, levant vers elle son museau effilé, il Fép a de ses yeux fidèles, comme pour pénéti*i3r son secret pressenti. Elle flatta de la main L bel animal, et elle pensa :

— Je vais te quitter aussi, toi qui m'aimes, toi q i n'as jamais mis ta joie qu'à me suivre, me servir et me défendre. Je vais t'abandonner, et tu ne me reverras plus jamais. Que deviendras-tu, toi, mon compagnon délicat et fidèle?

Elle se souvenait qu'à chacune de ses absences le chien la cherchait partout, puis? ne la trouvant pas, délaissait sa nourriture et po ssait d'interminables plaintes. Elle s'émut de cette douleur prochaine, et elle songea à d'autres douleurs inévitables qu'elle causerait en partant. Hélas! Que ne pouvaitelle effacer jusqu'au souvenir de son passage en ces lieux? Que ne pouvait-elle vivre sa vie, réaliser sa joie, sans laisser derrière ses

L'ESSOK 1 15

pas la souffrance, la rancune et la haine? Attristée, elle prit dans ses deux mains les oreilles soyeuses; et elle songea encore :

— Si tu pouvais connaître mes actes et mes raisons, tu ne les comprendrais pas, toi qui trouves ton bien-être dans la servitude et la fidélité. Car tu n'es plus la bête indépendante des forêts sauvages et des montagnes solitaires, sans quoi tu me haïrais et je te craindrais- Tandis que tu m'aimes, parce que ma force te semble associée à ta force, et qu'auprès de moi tu jouis d'une vie sûre et paisible. Moi, je t'aime et je te regretterai, parce que tu m'es docile et soumis. C'est la soumission consentie de ta race à la mienne qui nous a fait amis en rapprochant nos destinées...

Elle murmura :

— Protection, soumission... Mon rêve d'être forte et libre!

D'une branche haute, les deux paons s'élancèrent et s'abattirent sur la pelouse, en un vol magnifique et lourd. Puis, ils s'approchèrent à petits pas orgueilleux, et, l'un après

Tautre, firent de leurs grandes plumes déployées un astre éblouissant.

Félicienne sourit en les admirant. Elle poursuivit sa pensée :

— Et vous, qui chaque jour accourez à moi, vous m'aimez aussi, autant que peuvent aimer vos petites têtes d'oiseaux, parce que vous me croyez comme vous une créature de luxe et de frivolité. Votre instinct vous a guidés vers mes gestes délicats et mes attitudes harmonieuses; et je vous aime, mes beaux joyaux vivants, pour la splendeur et la grâce que vous mettez autour de moi. Mais je ne suis plus, aujourd'hui, celle qui se plaisait parmi vos ébats. Je veux être libre comme la tourterelle des bois; et je veux disparaître au monde pour aimer, aimer, aimer!

Aux corbeilles, il ne restait d'autres fleurs que des chrysanthèmes déjà meurtris par les aubes glaciales; et les rides mouvantes du bassin ne miroitaient plus sous la chute sonore du jet d'eau. Mais la grave solennité qui avait remplacé les turbulences endormies convenait

à Ja méditation de Félicienne, pensive parmi ses animaux patriciens. La jeune femme aux lignes souples et charmantes, le chien de pure race, les oiseaux altiers parés de gemmes et de feux, formaient dans le jardin frissonnant un groupe d'une impérieuse et parfaite beauté.

Soudain, la sirène de Tusine déchira le silence. Adonis sursauta, tourna vers le bruit un regard hostile. Les paons laissèrent retomber leur long panache. Et, presque aussitôt un tumulte de pas se multiplia dans la rue voisine. C'était Theure de la sortie, et les ouvriers se hâtaient.

Alors, douloureusement, Félicienne se souvint... Quand pour lapremière fois elle avait entendu cette même rumeur, un élan d'affection l'avait portée vers ces femmes dont certaines étaient plus jeunes qu'elle-même, vers ces hommes asservis par le labeur. Elle ^'était émue de les voir soumis à la dure discipline de l'atelier; elle avait ambitionné d'être pour tous la bienfaitrice et l'amie. Elle s'était donné la mission d'intercéder toujours, d'em-

il8 LA LIBERTÉ

ployer son influence au profit de leur bien-être et de leur liberté. En retour, elle avait souhaité d'êtrt aimée,

Héias! elle se rappelait dans quelle désillusion avait sombré son rêve. Elle connaissait maii te liant la lutte implacable des force? ennemi(^s. L'usine en travail, tueuse d'idéal, broyé: [se d'énergies, lui faisait horreur comme un champ de carnage.

... D main, elle la fuirait pour toujours. Elle s'en irait vers TOcéan aux mouvants horiz ;s, vers la délivrance, vers la joie de vivrv'. L s années, ensuite, pourraient s'écouler l'une après l'autre, et sa jeunesse décliner avec la jeurtesse de l'aimé, et venir le temps lointain des graves renoncements et de la résignation fi aie : que lui importerait? Elle aurait du m i s comblé sa vie et vaincu le destin.

Elle serra contre ses genoux la tête d'Adonis, et son regard lui dit :

— Adonis, mon beau chien fidèle, je ne regretterai que toi!

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