‹ La libertéChapitre 7 sur 7 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

V E RS Al LLES-AUX-A LLÉGRESSES

A la porte du lycée, Huguette se sépara du groupe de ses compagnes pour rejoindre Stéphane, qui rattendait sur la contre-allée de J 'immense avenue. Elle dépassait maintenant sa douzième année, et lui sa quatorzième. Elle était jolie, alerte et fine, autant qu'autrefois Régine de Terles adolescente; elle possédait les mêmes cheveux dorés, le même profil altier, le même visage de lumière, les mômes yeux violets et profonds.

Chaque après-midi, à Fissue des cours^ Taîné des enfants venait ainsi à la rencontre

de la plus jeune; et tous deux rentraient ensemble à Glatigny. Souvent, par les plus belles journées, ils faisaient un détour à travers la ville, le parc ou les bois : ils découvraient peu à peu la beauté, la nature et le monde.

Gravement, fraternellement, ils avaient grandi côte à côte. Félicienne et Josiane les entouraient de leur tendresse toujours en éveil, de leurs sourires endoloris, de leur tristesse douce et résignée. Ils trouvaient en elles deux mères communes, dont la double affection se partageait entre eux et ne distinguait point. Avant cette année, ils ne les avaient pas quittées un seul jour, Félicienne prenant à tâche de développer à la fois leurs connaissances et leurs sentiments; mais, pour achever leur instruction, ils suivaient maintenant les cours de Tun et l'autre lycées. Comme ils portaient le môme nom, celui du père naturel et de la mère adoptive, on disait souvent à Stéphane : votre sœur, et à Huguette : votre frère; ils ne songeaient point à s'en étonner.

Ce fut Huguette qui, ce jour-là, demanda

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de traverser le parc. Ils s'y acheminèrent, par l'avenue inondée de soleil.

Versailles resplendissait. Il était allègre énormément, sans cesser d'être calme ni d'être magnifique. Les eaux miroitaient aux bassins qu'elles emplissaient de ciel, tandis que les libellules frôlaient les chevelures des déesses nonchalantes. Le Grand-Canal brûlait au loin. Les marbres, impassibles et souverains, vivaient parmi la lumière; les fleurs haussaient leurs corolles avides, entr'ouvrant aux rayons leurs sourires diaprés. La clarté coulait d'une terrasse à l'autre, inondait les allées, les marches, les parterre^, les horizons : et le Palais ardent, dominant l'espace, versait des flammes par la multitude de ses yeux grands ouverts.

Les enfants ne s'étonnaient plus devant la beauté suprême du décor familier. Ils s'arrêtèrent pourtant, éblouis par cette joie victorieuse du printemps, qui tendait aux rameaux des marronniers, comme des girandoles de fête, une profusion de lourdes grappes fleuries.

• — Allons nous asseoir aux Bains d'Apollon, proposa Huguette.

Ils descendirent Tune des rampes bordées d'ifs. Auprès d'eux passaient des couples ou des groupes de jeunes femmes, souriantes, heureuses, émerveillées. Leurs robes claires, leurs jupes strictes et dégagées, précisaient les lignes de leurs corps et le mouvement de leurs jambes. Chacune d'elles emplissait ses yeux de splendeur. Elles étaient tantôt des parisiennes et tantôt des étrangères, des allemandes aux regards limpides, de sveltes anglaises, des américaines volontaires ou des latines à la démarche rythmée. Leurs gestes différaient, comme leurs allures, leurs accents et leurs langages : mais toutes, dans les jardins de Fart et de la beauté, empruntaient au prestige du lieu une grâce surnaturelle, qui les faisait sembler les sœurs vivantes des nymphes de pierre, impassibles et éternelles. Le décor souverain leur prêtait quelque peu de sa majesté, tandis qu'elles l'animaient de leur jeunesse et de leur plaisir.

— Jamais le parc ne m'a paru aussi gai ni aussi beau : il y a tant de fleurs, et tant de soleil ! Regarde !

De sa frêle main, elle montra la ligne lointaine de l'horizon, au delà du Grand-Canal. Stéphane répondit :

— Oui... Mais, ici, je me rappelle toujours quelque chose que tu ne connais pas, toi, Huguette, et à quoi je pense bien souvent. C'est la mer, que j'ai tant vue quand j'étais tout petit. Notre maison était située tout près de la plage ; maman m'emmenait jouer sur le sable, au bord de l'eau. Il y avait parfois des vagues presque aussi hautes que ces arbreS;, et qui grondaient comme le tonnerre. D'autres fois, l'eau était tranquille comme celle du Canal qui miroite là-bas. Il y passait des bateaux, avec des voiles rouges. J'étais bien petit, mais je n'en ai rien oublié, et je n'y songe jamais sans regret. Huguette, je veux être marin. Je vivrai sur la mer...

— Tu veux être marin, Stéphane?

— Oui. Je ne l'ai pas dit encore à maman,

parce qu'elle voudrait peut-être m'en détourner. Mais je serai marin, et je m'en réjouis.

— Alors, tu t'en iras vivre loin de nous? — ■ Il faudra bien.

— Et on ne te verra plus?

— Oh! si, Huguette, je reviendrai quelquefois.

— Comment, Stéphane, on ne te verrait plus que quelquefois? Mais quand penses-tu partir?

— A la fin de l'année prochame, si je suis reçu à l'École Navale.

Huguette regarda Stéphane avec une expression de reproche et d'incertitude. Son visage rieur s'était soudain rembruni. Elle se demandait si son compagnon n'avait pas eu l'idée espiègle d'une taquinerie ou d'un jeu cruel, et s'il n'allait pas se démentir aussitôt. Mais Stéphane demeurait grave et songeur. Alors,- la fillette sentit son cœur se serrer. Il lui sembla qu'elle était délaissée, abandonnée, trahie. Elle répéta :

— Comment, tu ne seras plus là?

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Elle se retint d'ajouter :

— Et moi, je resterai donc toute seule? Nos jeux, nos promenades, notre vie insouciante, tout sera donc fini?

Stéphane ne comprenait point la peine qu'il causait à la petite âme naïve. Il insista :

— Il me faudra beaucoup travailler d'ici là; mais j'espère arriver au concours.

— Pourtant, il y a tant d'autres carrières qui ne t'éloigneraient pas de nous! Tiens, la médecine, comme M. Vendangeon ou comme maman... Tous deux t'y aideraient.

— Non. Si tu savais combien la mer m'attire!

• — Elle t'a pris ton père. Elle te garderait peut-être aussi!

■ — Oh! cela ne m'effraie pas.

Ils entrèrent au bosquet des Bains d'Apollon, tout plein de fraîcheur et d'ombre. Ils s'assirent en face de la pièce d'eau où la grotte se mirait. Huguette ouvrait et refermait nerveusement la serviette d'étudiante qu'elle avait posée sur ses genoux.

— Tu n'as parlé à personne de ton projet?

— Non, à personne. Tu es la première.

— Et tu t'es décidé depuis longtemps?

— Depuis longtemps, j'avais le désir de revoir la mer et de vivre près d'elle. Mais je ne savais encore comment je m'y prendrais. Puis, je me suis aperçu que ie programme de r École se rapproche des choses qui me plaisent le mieux : et cela m'a tenté, irrésistiblement. A présent, je travaille... Bientôt, j'en parlerai à ma mère, «t j'arriverai à la convaincre.

Malgré ses grands arbres, ses eaux silencieuses , et figées, sa solitude et l'ombre épaisse qui y régnait, le bosquet d'Apollon n'imposait pas de mélancolie. Les branches étaient fleuries de thyrses odorants et peuplées d'oiseaux jaseurs. Des rayons de soleil glissaient jusqu'à la blanche statue du dieu, jusqu'aux groupes des chevaux et des nymphes; d'autres^, traversant les feuillages, promenaient de petites nappes mouvantes et dorées sur les allées et sur les gazons.

Huguette, pour la première fois, s'efforçait

d'imaginer cet infini prodigieux de la mer, dont elle ne connaissait encore que des images. Elle entrevoyait quelque magnifique vaisseau légendaire, érigé au milieu des flots, et qui emportait au loin tout le bonheur de sa vie.

— Vraiment, Stéphane, tu t'en iras?

— Là ou ailleurs... il faudra bien partir... L'ingénue abaissa son front surbouclé d'or,

et ses yeux sur lesquels frissonnaient les longs cils ondulés. Elle songea aux libres jeux fraternels, qui ne devaient jamais finir. Et elle murmura, sur un ton de suppliant reproche :

— Qu'est-ce que je deviendrai, moi, quand tu seras parti?

L'été vint couronner de neige ou d'écarlate les rameaux des orangers séculaires et des grenadiers tors. Le vent tiède s'alentit autour des mille arbustes, dérobant aux symboliques fleurs d'innocence leur parfum de tendre et impérieux désir. Embaumé, il caressa les nymphes rieuses, frôla Teau assoupie des bassins, emplit de son ivresse les voûtes colossales des avenues.

Stéphane et Hu guette délaissaient maintenant les jeux agiles et turbulents de l'enfance : ils trouvaient plus d'agrément aux tranquilles causeries et aux longues promenades. Ils se

donnaient mutuellement les prémices de leur pensée naissante, de leurs croyances incertaines et de leurs sentiments ingénus. Ensemble ils s'efforçaient d'écarter le voile que Tinexpérience tendait encore entre eux et le monde.

Parmi la griserie du bel été, où tous les orangers, toutes les clématites et toutes les roses versaient leurs délices, ils étaient venus s'asseoir sur le banc encadré de charmilles qui mire sa solitude au bassin de l'Ile des Enfants. Huguette était moins enjouée que naguère. Elle ne gardait cependant que peu de peine des projets que lui avait confiés Stéphane, car elle en jugeait la réalisation douteuse et lointaine. Mais sa gaité coutumière et son insouciance se troublaient avec l'équilibre de sa santé. Elle traversait la première crise de l'adolescence. Bien que Josiane en eût surpris les symptômes, et, délicatement, l'eût instruite et rassurée, la fillette montrait par instants une timidité, une retenue, une gêne qu'ignorait jusqu'alors sa nature expansive.

— Tu ne sais pas, dit Stéphane, que

Mlle de Terles viendra demain passer la journée avec nous? Maman a reçu tout à l'heure une lettre d'elle.

— Non, je ne savais pas. Elle viendra demain? Tant mieux : je suis contente quand elle vient nous voir. Je crois qu'elle nous aime bien. Elle m'apporte des bijoux si jolis, si finement choisis! Regarde mon collier, mon bracelet, et surtout ce médaillon d'émail... Elle tient plus que ma mère à ce que j'aie de jolis chapeaux et des robes bien faites... Mais, dis-moi, Stéphane. N'as-tu pas remarqué quelque chose? Maman parait jalouse et contrariée lorsqu'elle s'occupe de moi. On ne veut plus jamais nous laisser un instant avec elle seule...

■ — Oui, je l'ai bien remarqué. Autrefois, quand elle arrivait, tout le monde s'en faisait une fête. Comme c'était gai! Aujourd'hui, il semble qu'on la voie venir avec regret ou avec méfiance. Pourquoi?

— La dernière fois, elle m'a prise sur ses genoux, elle m'a serrée bien fort, et elle m'a

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embrassée plusieurs fois. Ensuite, elle avait des larmes aux yeux. Eh bieu, maman a voulu me prendre à son tour, et j'ai bien vu qti'elle n'était pas contante. Elle ne m'a plus quitté la main. C'est étrange, d'autant qu'on ne nous dit jamais que du bien de Mlle de Terlcs. On nous recommande de l'aimer... Dis-moi, Stéphane, pourquoi penses-tu qu'elle ait pleuré en m'embrassant?

— Peut-être parce qu'elle regrette de n'avoir pas d'enfants à elle?

— Oh! si elle avait voulu se marier, elle qui est si belle et si riche...

— Oui, mais elle n'a pas voulu. Je lui ai entendu dire un jour qu'elle ne le regrettait pas, parce qu'elle préférait à tout sa liberté.

Le front de la fillette se plissa un instant, et ses yeux, dans un effort de réflexion, se fixèrent sur l'eau calme du bassin moussu.

— Sa liberté... Oui, je me souviens; elle l'a même répété plusieurs fois. Mais je ne comprends pas. Comprends-tu, toi? C'est si triste,

de vivre toute seule... Il me semble que je mourrais d'ennui.

— Quand j'étais tout petit, et que nous habitions cette île au milieu de la mer, mes parents étaient toujours heureux. Je me rappelle combien leur vie était gaie. Tandis que depuis... maman s'efforce bien de rire avec nous, mais ce n'est plus la même chose. Vois-tu^ Huguette, si je pense toujours à la mer et si j'ai envie d'y retourner, c'est peut-être bien parce que je n'ai pas tout à fait oublié le temps où nous vivions là-bas...

Devant eux, les huit enfants de plomb, rieurs et mutins, éternisaient leurs ébats. En dépit de tant d'automnes farouches et de tant d'âpres hivers, ils gardaient la joie de leurs attitudes puériles et charmantes. Ils avaient vu, jadis, le règne des apparats et des vanités, puis le temps des grâces précieuses et des galanteries. Ils folâtraient déjà, sous la gerbe adamantine qui les éclaboussait de ses gemmes et les excitait de sa chanson frivole, alors que les ormes n'étaient que de frêles

arbrisseaux et ne mêlaient point aux jeux du vent et de Tonde ceux de Tombre et du soleil. Leurs ors étincelaient dans le parc orgueilleux, et leurs rires sile icieux s'accompagnaient du long rire des cascatelles. Puis, la solitude s'était faite autour d'eux; Todeur des ruines, acre et lourde, s'était appesantie. Les saisons avaient terni les somptueuses dorures; une douce patine avait doué d'un éclat plus vivant leurs torses jolis et leurs membres grêles. Des mousses épaisses avaient fait à leurs jeux un opulent tapis.

Stéphane et Huguette les regardaient avec complaisance. Ils ne songeaient point que, depuis deux siècles, d'autres enfants avaient tour à tour arrêté leurs courses bruyantes auprès du bassin, pour sourire un instant au charme de leurs frères nus : chaque été en avait ramené de nouveaux groupes amusés, qui, tendant les mains vers les petits nageurs, avaient rêvé un instant de partager leurs insouciants ébats. Et, de tous ceux-là, le temps inexorable avait fait ou ferait bientôt des

amants chimériques, des hommes graves, des vieillards et des morts. Mais la joie de vivre persistait au cœur des jeunes races, et les huit enfants miraient sans fin leurs gestes adorables dans Feau claire. Ils ignoraient le temps et la douleur; ils donnaient Féternité à Finstant le plus fugitif de Fallégresse humaine.

— Et pourtant, Stéphane...

Huguette hésita, se troubla, et ses joues s'empourprèrent :

— Pourtant, si tu t'en allais, comme tu le disais Fautre jour, je resterais toute seule, moi aussi. Toute seule, parce que je ne sais m' amuser ou causer qu'avec toi. Toi parti, je m'ennuierais toujours. Je ne voudrais pas d'autre ami; je n'aurais confiance en personne. Et toi, tu pourrais me quitter?

— S'il me fallait partir, je t'aimerais bien quand même, et je penserais à toi. Nous nous écririons. Je reviendrais aux vacances. Et puis, plus tard...

— Plus tard?

— Plus tard, quand je serai grand, je reviens

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drais te chercher. Nous aurions notre maison auprès de la mer...

— Bien sûr?

La brise ardente passait doucement; la senteur des vieux orangers montait, souveraine, dominant celle des herbes fanées et celle des roses qui s'effeuillaient au Jardin du Roi. D'invisibles colombes exhalaient sans répit leur plainte amoureuse. Il planait sur le plus beau jardin du monde un recueillement aussi majestueux que lui-même. Mais cette sérénité ne gardait en elle ni la nostalgie des siècles altiers, ni le deuil des beautés mortes. Elle n'apportait qu'espérance et allégresse. La nature triomphait des ruines.

Alors, inconsciemment, les enfants ingénus firent le geste immémorial de la tendresse. Stéphane passa son bras à l'épaule d'Huguette et inclina vers la sienne la tête blonde. Leurs tempes s'effleurèrent et leurs mains s'unirent.

Déjà, les nids sont délaissés aux branches des grands ormes ; les vies nouvelles envahissent les bosquets, et les trilles s'entremêlent dans Tépaisseur des feuillages. Le Parc n'appartient aujourd'hui qu'aux jeux des enfants et aux murmures des abeilles. Entre les cèdres noirs du Bosquet de la Reine, où se sont attardées les grâces de jadis, des fillettes courent, des cris clairs escarbouclent la fuite blanche des longs rires. Et d'autres rires passent, et d'autres cris clairs se répondent.

Josiane et Régine, Stéphane et Huguette se promènent tous quatre dans les jardins royaux.

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Félicienne, seule, a été retenue à Glatigny, Les deux enfants, par instants, pressent le pas, s'éloignent q elque peu. Puis, ils reviennent avant de s'isoler encore. Régine les suit des yeux.

— Comme ils se sont transformés, depuis mon dernier voyage! Voici Huguette toute grande. Cela m'émeut, Josiane, je vous Tavoue.

— Vous voyez, elle est presque aussi grande que moi. Bientôt, elle sera tout à fait une jeune fille.

— Oh! je vous en supplie, laissez-lui longtemps encore ses cheveux déroulés. Quand ses boucles d'or ne flotteront plus autour de ses épaules, elle ne me semblera plus être la même...

— Oui. Mais, dans quelques mois, il faudra bien lui relever ses beaux cheveux : car ellemême le voudra.

— Sans vous, ma chère Josiane, je ne l'aurais pas connue : il m'aurait fallu l'abandonner définitivement. Grâce à votre inter-

vention et à votre dévoûment pour elle, je l'ai du moins vue grandir. C'est une joie profonde, mais c'est aussi une joie cruelle : car, maintenant, je regrette de ne pas l'avoir à moi seule.

— Et sans vous, Régine... si vous ne me l'aviez pas donnée, elle ne serait pas devenue ma chère petite fille. Alors, qu'eût été ma vie?

— Elle est le fruit de mon plus grand amour.

— Pour moi, elle a remplacé l'amour et ses chimères !

Huguette va et vient, aux côtés de Stéphane. Sa gaité anime l'ombre chaude des quinconces, et ses cheveux ondulés retiennent dans leur or tous les ors du soleil. Autour de sa beauté naissante, la solennité du Parc se change en grâce joyeuse.

Régine reprend, et sa voix musicale s'altère comme un cristal fêlé :

— Ce soir, il me faudra la quitter encore. Ah! j'aurais peut-être dû la garder bravement, la montrer avec orgueil... Certes, il

m*eût fallu renoncer à la vie libre et vagabonde qui me plaisait tant et qui me captive toujours. Que je serais heureuse, maintenant, de m'être sacrifiée pour elle !

— Vous ne le pouviez pas. Si- libérée que vous soyiez de votre monde, il y a des préjugés que Ton ne surmonte pas. Vous auriez été vaincue, et elle avec vous, car le scandale eût rejailli sur elle.

— C'est vrai. Puis, elle eût été moins heureuse qu'avec vous. En vous la confiant, j'ai accompli le sacrifice nécessaire.

— D'ailleurs, je serais bientôt la plus sacrifiée de nous deux, si je ne savais que Ton doit se résigner au renoncement, quand la tâche est terminée. Le temps viendra vite où Huguette s'éloignera de moi comme elle se serait éloignée de vous-même. Elle s'en ira, elle aussi, vers son destin... La vie l'appellera.

Régine, surprise, pose sur Josiane un regard inquiet. Elle se récrie vivement :

— Oh! Josiane...

— Mais oui, le temps viendra vite... L'heure sonnera pour elle, comme pour nous toutes. Mais ne vous en effrayez pas... J'ai prévu cela. Elle ne connaîtra aucune de nos déceptions, elle ne sera pas vaincue, parce qu'avec la liberté je lui ai fait aimer la sagesse.

— Enfin, Huguette n'a pas treize ans...

— Non, elle n'a pas treize ans. Mais, que sont trois ou quatre années de plus? Rappelezvous, Régine... Rappelez-vous ces jours d'automne où nous nous sommes rencontrées pour la première fois, chez Félicienne, au bord de la Loire... Vous étiez à peine majeure, moi presque une enfant. Et c'était hier, n'est-ce pas? Nous avions le cœur tout plein de nos beaux désirs généreux, et nous souhaitions la liberté comme le but suprême... Eh bien, nos rêves radieux, je crois que c'est elle qui les verra s'épanouir, enrichis de toutes nos souffrances. Il fallait notre douleur, notre dure expérience pour les faire éclore : car c'est dans la douleur et la détresse que s'élabore lentement le bonheur des races... Mais qu'importe,

qu'importe nouB-mêmes, si notre Hiiguette doit recueillir en joie toutes nos afflictions passées?

Graves et pensives, les deux femmes se reposent sur un banc du Bosquet de la Reine. Quelques enfants jouent autour d'elles, amoncellent sur le sol des trésors de sable. Stéphane et Huguette surviennent à pas pressés. Ils se tiennent par la main :

Régine tend les bras :

— Huguette, viens près de moi. Viens t'asseoir ici... Embrasse-moi...

Docilement, l'enfant s'approche. Régine Tétreint et murmure :

— Ma petite Hugaette!

— Oh! mademoiselle, vous pleurez? Il ne faut pas pleurer, mademoiselle Régine...

— Ma chère petite enfant !

Huguette scrute un instant le clair visage crispé par l'émotion. Elle surprend aussi que Josiane arrête un geste mécontent et que ses traits ont une expression moins douce que de coutume. Elle s'étonne :

— Toi aussi, maman, tu as quelque ennui?

— Mais non, ma chérie. Tu te trompes.

Retourne jouer avec Stéphane...

Elles se taisent. Seul, le vent bruit dans les feuillages des tulipiers.

Et voici que passent les tout petits, ceux que Ton porte encore et qui ne parlent pas. Ils vont, bercés et souriants, aux bras des nourrices indolentes ou des mères enorgueillies. Leurs robes blanches flottent au vent comme de blancs drapeaux de fête. Dans le limpide jour d*été, ils prennent de la vie une petite lueur de conscience ; ils s'essayent à rire, leurs regards étonnés suivent le vol errant des papillons et des lourdes abeilles. Entre les vases triomphaux, sous les arbres témoins du passé, ils sont les jeunes rois du Parc d'allégresse.

Seule dans sa chambre, devant sa table et ses livres ouverts, Hugiiette réfléchit. Elle songe à sa vie si dissemblable de celle des autres enfants. Elle comprend qu'un mystère Tentoure, un mystère que son intelligence s'efforce de pénétrer. Elle sait que trois femmes veillent jalousement sur son destin; et elle sait aussi qu'elle a grandi sans que jamais un père se soit penché vers son berceau. Elle se rappelle ses questions naïves, toujours éludées, et les réponses gênées et imprécises.

Elle n'a pas de père; mais trois femmes la protègent, trois femmes charmantes et douces

qui la chérissent d'une commune tendresse. Toutes trois ont de beaux visages clairvoyants. L'une, Félicienne, demeure toujours grave, et le sourire qui lui est habituel ne parvient pas à dissiper quelque tristesse. Ses paupières sont cernées et meurtries; des cheveux argentés parsèment ses bandeaux bruns. La seconde est celle qu'elle a coutume d'appeler maman^ bien que tous les autres lui disent mademoiselle. Malgré sa mise simple à l'excès, sa parole voilée, son effacement volontaire, tous la traitent avec une singulière déférence : on vante ses travaux, ses découvertes, les livres qu'elle a écrits; et Huguette se sent fière de cette gloire dont maintes fois elle a surpris les témoignages. La troisième est l'éblouissante Régine. Celle-là n'habite pas ici, comme les deux autres : elle ne revient parfois qu'à de longs intervalles. Elle descend d'une automobile silencieuse et rapide. Elle porte de merveilleux joyaux, elle sait ajouter à sa beauté quelques séductions et quelques artifices. Et Huguette songe que Régine, réservée

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en présence de toute autre personne, lui donne, dès qu'elles se trouvent seule à seule, les marques de TafTection la plus expansive et la plus maternelle. Elle se souvient d'avoir saisi, un jour, cette parole murmurée par Félicienne : « Voyez, Régine, ce front et ces yeux : elle vous ressemble de plus en plus. » Elle a, interrogé des miroirs, et elle y a retrouvé les yeux inoubliables, les boucles dorées de la superbe visiteuse. Elle s'est flattée de cette ressemblance, sans en comprendre la signification Et voici qu'enfin elle se rappelle, avec le geste ébauché par Josiane, la dernière effusion de Régine, et ces mots dont la belle voix chantante avait tremblé : « Ma petite Huguette, ma petite Huguette,.. » D'autres paroles oubliées s'évoquent en sa mémoire...

Huguette réfléchit toujours, devant sa table et ses livres ouverts. Les trois femmes maternelles passent et repassent tour à tour dans sa pensée. C'est Félicienne qui la caresse d'un tendre regard, et qui lui dit : il faut être

aimante et bonne. C'est Josiane qui la retient

longtemps sur son cœur, et qui ordonne : il faut être forte et sage. Et c'est Régine qui Tétreint jalousement, furtivement, et qui suggère : il faut être belle et te garder libre ! Toutes trois prononcent cependant ce mot de liberté avec une sorte de ferveur défaillante, comme si elles redoutaient quelque maléfice de sa magique splendeur.

Il semble à Fenfant qu'une petite lueur vacille dans le mystère. Elle s'apeure, elle frémit de pressentir la vérité cachée, le secret défendu.

Et son rêve se fixe sur une autre vision. Aussitôt, son cœur lui semble s'arrêter de battre, une joie inconnue éclore en sa poitrine, s'y épanouir délicieusement. Elle se souvient d'avoir appuyé sa tête à l'épaule de Stéphane. Elle songe qu'elle sera belle et qu'elle sera aimée. Elle est heureuse...

Sous le ciel doux et pur à l'éclat atténué, Trianon se prépare pour la fête de Tautomne et pour le manteau d'or qu'il vêtira bientôt. Septembre y fait déjà les branches un peu blêmes. Ses deux parcs sont diversement recueillis et tranquilles. Sur les légers édifices du Hameau, une imperceptible brume tend un voile de mélancolie, gris comme une confuse évocation funèbre.

Pourtant, Trianon ne saurait être triste aujourd'hui : car il appartient aux amants fervents et silencieux dont il accueille les tendresses. Des couples, partout, passent et

se croisent. Les uns s'arrêtent au grand perron où Teau du Canal vient s'assoupir; d'autres s'égarent aux avenues obscures du bois, sous les voûtes d'arbres pareilles à des cathédrales géantes; d'autres sont assis au bord des lacs dont la brise raye à peine le mystère mordoré. Trianon offre à tous son recueillement et ses souvenirs.

Huguette et Stéphane vont à travers le Parc d'Amour. Ils marchent lentement; ils parlent à voix basse, ainsi que les amants qui passent auprès d'eux. Ils n'osent point, comme ceux-là, s'appuyer l'un à l'autre; mais leurs regards, à tous moments, se rencontrent, se pénètrent, se dérobent, et tous deux en sont délicieusement troublés.

— Je serai marin, répète Stéphane. C'est la carrière qui m'attire, et la seule dont il me semble que je puisse m'accommoder.

Mais pourquoi cela t'alarmerait-il, Huguette? Quand nous serons mariés, nous ne subirons jamais de longues séparations. Si je suis désigné pour un séjour au loin, tu viendras

me rejoindre. Et songe combien nous serons heureux! Nous aurons quelque part, au bord d'une mer tropicale, une petite maison avec un jardin plein de fleurs inconnues et d'oiseaux merveilleux. Notre vie sera pareille à un conte de fées...

— Oh! Stéphane, je te suivrai partout où tu voudras...

Ils ne sont encore que deux enfants, et déjà ils se bercent de chimère et d'amour. Leur pensée ingénue n'effleure point les réalités que leur inexpérience entoure d'énigme et de mystère. Huguette sait seulement que Stéphane devient fort, et qu'il l'aime; Stéphane sait qu' Huguette l'aime, et qu'elle devient chaque jour plus jolie. Ils s'offrent mutuellement cette force et cette beauté, afin d'en créer de la joie et d'en édifier leur bonheur commun. Et, pour fixer et défendre le cher avenir, un instinct les incite à renouer autour de lui les liens sociaux que d'autres, altièrement, généreusement, avaient brisés.

Huguette dit à son tour :

— Quand nous serons mariés...

Elle sourit à sa félicité entrevue. Sa raison y pressent non pas une chaîne, mais une guirlande fleurie qu'elle désire de tout son. jeune sentiment.

Ils vont à Taventure, au hasard de leurs pas Sous la coupole du Temple de T Amour, TÉros rieur façonne son arc allégorique. Ils contournent la rivière aux ondes endormies. Un banc solitaire les attire et les retient auprès du bassin des Quatre-Pucelles.

Que Trianon soit tendu de pourpre et de flamme parmi les magnificences exaspérées de l'automne, ou que le jeune printemps revienne le parer de ses verts rameaux et de son clair azur; qu'il s'assoupisse lourdement sous la langueur des soirs d'août, ou que la neige enveloppe ses marbres, ses balustres, ses gazons et ses bassins figés, — les quatre vierges aux seins naissants apportent, dans le parc austère dont elles dominent les quinconces, un avril jamais défaillant et un sourire jamais lassé. Nues auprès des fleurs que

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leurs mains ont amoncelées en corbeille, elles jouent, si candides qu'elles ignorent tout ensemble la pudeur et la volupté. L'eau tranquille qui les entoure et qu'effleurent leurs pieds menus semble n'être si calme qu'afm de mieux recueillir leur image, et les rayons qui frôlent leurs torses graciles semblent n'être si lumineux que pour émaner de leur seule jeunesse et de leur seule beauté.

— Quand nous serons mariés... reprend encore Stéphane.

Puis ils se taisent, parce que les paroles les plus douces n'atteignent point à la douceur du rêve partagé. C'est l'instant pourpre du crépuscule. Les tourterelles viennent par couples se pos^r près des quatre vierges, et les merles descendus des hautes branches accourent sautiller autour du groupe charmant. Un peu de brume teintée s'évapore du Grand-Canal; les pierres des murailles, les vitres des fenêtres et les eaux des bassins prennent la nuance des marbres roses épars à travers les quinconces. Alors, Trianon s'anime,

comme pour participer à la tendre féerie d'un rêve...

Des appels confus se mêlent aux murmures des feuillages. Huguette, ainsi que l'autre fois, pose sa tête sur l'épaule de Stéphane, et leurs mains s'unissent. Puis, leurs regards fervents se rencontrent encore; et les deux enfants, du don de leurs lèvres jointes, échangent l'engagement immémorial de l'amour.

Les rafales d'automne ont dénudé tous les arbres du parc. Aux parterres, il reste quelques roses, mais des roses frileuses et résignées qui s'inclinent tristement vers le sol avant d'y éparpiller leurs pétales. Les rayons calmes et las de la Toussaint frôlent avec douceur Therbe des pelouses et le sable des allées, coulent de pâles moirures entre les rides des eaux lointaines, parsèment de flammes mouvantes la masse sombre des branchages.

Dans l'atmosphère discrète et voilée, les

déesses de marbre et les nymphes de bronze

perpétuent l'essor enivré dont leurs modèles

antiques saluèrent jadis la lumière sacrée de THellade. Elles se mirent aux reflets des fontaines, s'érigent parmi la majesté des terrasses, ou resplendissent à travers les balustres et les colonnades. La substance de leur corps immortel frémit avec plus de séduction que ne le ferait la chair vivante. Elles ont vu, durant cent et cent années, s'agiter autour d'elles les joies éphémères, les suprêmes passions et les tendres frivolités. Elles savent que le Temps passe sans les atteindre, et que l'idéal inaccessible des hommes aspire vers leur perfection sans jamais se satisfaire ni se lasser. Elles savent que la vie et le rêve, l'espoir et le souvenir, s'enfuient ensemble, trop vite pour être mieux qu'illusion et néant. Aussi, leurs beaux gestes tranquilles ne s'achèvent point, et leur calme sourire s'épanouit sans tout à fait se déclore, sur les visages bienheureux où nulle ride ne viendra jamais le souligner.

Parmi cette demi- joie superbe et nostalgique, Félicienne, Josiane et Régine parcourent gravement le parc presque désert. Elles ont

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l'âme oppressée par Tautomne des choses ot par leur propre automne. Elles se sentent heureuses et tristes tout ensemble : heureuses, parce que leur vie, naguère désemparée, s'est enfin assigné un but et Ta maintenant atteint; tristes, parce que désormais, elles n'auront plus à lutter pour le découvrir, Tespérer et le poursuivre.

Elles ont appris qu'Huguette et Stéphane, les enfants de la révolte et du libre amour, associent leurs jeunes ferveurs, et que leur adolescence enchantée désarme, pour retourner à la route qu'elles-mêmes ont abandonnée. Aucune d'elles ne s'en irrite : car elles ont éprouvé combien est lourde la rançon des illusions hautaines.

Elles s'arrêtent à Trianon, près du petit étang où le Pavillon de musique se réfléchit dans l'eau nonchalante. L'automne y a flétri les fleurs des nénuphars et déverdi les tiges grêles des roseaux; mais la brise qui glisse le long du bord met ici le charme d'un errant sourire, et module là un incessant murmure.

tendre autant qu'il est plaintif. Elles écoutent leur propre rêverie dans la chanson toujourscontinuée des roseaux. Et Félicienne parle la première :

— Vous vous souvenez? Vous vous souvenez, Régine, Josiane, mes amies? Comme la vie nous apparut radieuse, il y a seize ansl Nous voulions la faire pareille à notre rêve, libre et fière, insoumise. Nous voulions rejeter loin d'elle toute contrainte et toute sujétion. Oh ! dites-moi, est-il donc vrai que notre idéal ne soit jamais qu'un mirage intang ble et fuyant ?

De nouveau, il n'y a plus que la seule chanson des tiges balancées, avec les légers sourires du soleil dans les vagules. Des feuillesmortes voltigent et l'odeur de novembre monte des taillis. Puis Régine, à son tour^ reprend l'évocation.

— Félicienne... Au temps que vous rappelez, combien j'étais fière d'avoir affranchi ma destinée! J'allais vers l'amour, vers la joie, comme vers une clarté de révélation. Je

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me flattais de répandre mon propre bonheur autour de mes pas, comme j'aurais distribué les fleurs d'une inépuisable corbeille... Huguette est née de mon plus bel amour, avec ma première douleur. Depuis, les années ont passé ainsi qu'en songe...

Un sanglot de femme se perd alors dans le grand sanglot de novembre. Et Régine se lamente :

— Oh! Pourquoi aimer, pourquoi aimer...

puisque les années d'amour durent juste assez pour que nous en gardions à jamais le souvenir et le déchirement!

Elle se tait, parce que sa belle voix défaille. Mais les roseaux continuent de chanter; eux aussi semblent déplorer la fuite des heures, et jeter sans fin au paysage de novembre la louange désespérée du printemps et de l'amour.

Josiane parle enfin :

— Je ne vous comprends plus. Que regrettez-vous? Votre liberté conquise au prix de quelque bravoure et de quelque souffrance? Mais la voici, la voici, notre liberté. Elle s'est

incarnée en force, en jeunesse, en espérance. Elle sera demain le couple charmant d'Huguette et de Stéphane. Et notre lutte n'aura pas été vaine : car la liberté engendre la sagesse, comme la compression provoque la violence...

Les yeux de toutes trois se sont tîn peu voilés. Elles restent pensives; mais leur jeunesse ardente semble renaître avec le souvenir que chacune en évoque. Et, comme elles poursuivent leur rêverie avec beaucoup de douceur, elles sont seulement de Tautomne parmi Tautomne; de l'automne un peu las, mélancolique et résigné.

Josiane reprend :

— Pourtant, Félicienne, quand, il y a seize ans, vous êtes partie avec mon frère, et que je vous ai vue si heureuse, je vous avoue que votre bonheur m'exalta. Je ne doutais pas que le mien dût venir bientôt. Gomme je rappelais, dans la solitude de ma chambrette austère! J'ai cru l'atteindre, et je n'ai fait que l'entrevoir... Mais je ne regrette rien : tout est bien ainsi.

— Moi lion plus, dit Régine, je ne regrette rien.

— Regardez!

Au loin, Stéphane et Huguett^e viennent d'apparaître. Ils s'arrêtent. Leurs têtes se penchent Tune vers Tautre. Les rayons pâles de Tautomne éclairent leurs visages en joie... Ils échangent des paroles que nul ne peut surprendre, mais qui sont sans doute celles de jadis et celles de toujours, celles que le vieux Parc a tant de fois entendues. Les trois femmes devinent ces phrases dont ell-es n'ont pas oublié la douceur : elles croient qu'un faible écho les leur répète encore.

— Éloignons-nous, dit Félicienne. Ne les troublons pas.

— Oui, répond Josiane. Laissons-les. Mais vous voyez bien que la vie ne nous a pas trahies, car le temps d'amour est revenu!

Le cœur gonflé des anciens émois, elles s'éloignent, frémissantes d'avoir senti passer le souffle des paroles divines. Les roseaux bruissent dans l'étreinte du vent. Félicienne,

Régine, Josiane se bercent de la chanson douce. Leur ferveur se ranime, comme à Taube de leur vingtième année. Est-ce vraiment un nouvel amour qui éclôt aujourd'hui? Non. Ce sont leurs amours anciennes qui ressuscitent, avec leurs beaux rêves vio^ lentes.

— Voici notre victoire, murmure Félicienne. Quand nous nous sommes affranchies pour conquérir une vie plus libre et plus belle, quand nous avons tout donné de notre chair, de notre intelligence, de notre cœur; quand nous avons pleuré dans la nuit, du veuvage ou de Tabandon, nous n'avons fait que préparer rheure présente. Elle nous console. Elle nous venge.

Elles s'en vont. Chacune retourne gravement vers sa vie. Leurs pas foulent le bruissant tapis qui fut naguère, aux branches, une parure de jeunesse et de joie. Régine s'attarde un peu; Félicienne et Josiane la surprennent à pleurer, tant l'émotion l'étreint.

— Régine?

— Leur tour est donc venu! répond-elle... Et comme ils s'aiment bien, eux...

— Oui, dit Josiane, leur tour est venu. Mais je savais qu'ils s'aimeraient ainsi... Je savais aussi qu'ils recon^^truiront tout ce que nous avons été si fîères de détruire...

Félicienne, pensive, lève les yeux et dit à demi-voix :

— Ils ont raison. Peut-être leur bonheur ne sera-t-il durable qu'à ce prix!

— Ils ont raison, répète Josiane. Selon le temps et les circonstances, l'entrave qui meurtrissait devient le lien salutaire et protecteur !

Autour d'elles, le Parc achève de s'assoupir, dans le suprême renoncement de l'automne. Il ne meurt pas, il se recueille seulement avant la prochaine montée des sèves, avant la victoire magnifique de l'avril qui viendra bientôt refleurir ses frondaisons. Il se recueille, et ses dernières feuilles emplissent les allées d'un lent tourbillon d'or.

Josiane reprend :

— Nous avons brisé l^s entraves : eux vont renouer pieusement les liens.

Pensives, elles s'appuient aux balustres du grand perron. Le calme soleil illumine, à plein espace, Tenvol des feuilles mortes. Peu à peu, le manteau de pourpre qui parait les rameaux se détache et s'éparpille : à mesure que les vieux arbres dépouillent leur fragile splendeur, rétendue s'amplifie et l'horizon se dévoile.

Elles songent. Elles songent au passé, où sont tombées pêle-mêle l'illusion, la joie, la douleur et la mort. Chacune d'elles se demande si le rêve qu'elle avait fait n'était pas plus grand que la vie.

Et Régine, la belle affranchie, avancée dans la lumière glorieuse de l'automne, tend soudain les bras, comme vers un fantôme lointain, mystérieux, insaisissable.

— La Liberté... murmure-t-elle.

Mais Josiane a entendu. Elle sourit, et répond doucement :

— La Sagesse !

— 8733. — Libr.-Impr. réunies, 7, rue Saint-Benoît, Paris.

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