LIVRE V
Toute la tiédeur de Tété, toute sa douceur alanguie, toutes ses délices et toute sa suavité, s'épandaient sous les quinconces avec le parfum des tilleuls en fleurs. La journée s'achevait; le soleil sombrait lentement dans son triomphe crépusculaire. L'ombre empourprée s'emplissait de trilles et de murmures.
A la lisière du bois de Fosses-Reposes, sur une colline d'où l'on dominait Versailles et d'où Ton devinait Paris, le nouvel établissement du docteur Vendangeon espaçait ses quatre pavillons aux arêtes de brique rose, accueillants, clairs et gais. Une longue grille
WL \A LIBERTÉ
et des parterres fleuris le séparaient de Tavenue. Par derrière, de vastes jardins avec des quinconces et des charmilles subsistaient de l'ancien château que le médecin avait fait démolir pour en utiliser remplacement. Les convalescentes et les jeunes mères venaient tout le jour s'y promener ou s'y asseoir; mais, à ce moment, elles s'en étaient déjà retirées. Félicienne, nouvellement arrivée, et Josiane causaient sur Tun des bancs; Stéphane allait et venait autour d'elles: Huguette, la petite enfant adoptée par Josiane, sommeillait à leurs pieds dans le berceau où l'avait déposée sa nourrice.
— Josiane, disait Félicienne, comme tout ce qui a été ma vie s'enfuit vite loin de, moi! L'amour m'avait transformée, la douleur m'a transformée une seconde fois. Je suis encore une autre femme, et tellement déshabituée de mon bonheur passé qu'il ne me semble plus l'avoir jamais connu. Si le souvenir de votre frère ne demeurait si vivant en mon cœur, je croirais n'avoir été que la spectatrice de
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mon avonture merveilleuse et tragiqiie. Est-ce hien moi que la destinée avait comblée, avant (le me broyer et d<^ me causer une inguérissable blessure?
Ses yeux, aux paupières abîmées par les larmes, se fixaient vers le lointain, comme piMir appeler et retenir les chères images d'autrefois; mais la vision horrible de la catastrophe répondait seule à son évocation.
— ]\Ioi aussi, j'ai payé durement quelques belles heures. Et encore... Vous avez du moins atteint votre rêve, vous, Félicienne; tandis que moi je n'ai guère connu de l'amour que ce qu'il peut comporter de sacrifice. N'importe. Sans rien oublier de notre double passé, et sans cesser de lui être fidèle, nous allons trouver ici, ensemble, une autre satisfaction dont je commence à comprendre tout le prix : celle de l'apaisement après la tempête. Ici, le sens grave de la vie se révèle pleinement : et c'est une joie intime et profonde de pouvoir le dégager. Nous n'avons autour de nous que les expressions essentielles de la tragédie
m LA LIBERTE
humaine : la naissance, la maladie, la convalescence, la mort. Nous qui avons aimé et qui avons souffert, nous vivrons désormais parmi des suppliants; et il nous sera plus aisé, ici, de renoncer à nous-mêmes.
— La douceur de Fapaisement... Josiane, je ne pouvais vraiment la goûter qu'auprès de vous. Votre tendresse intelligente était la seule qui pouvait encore m'entourer, et la seule que je pouvais accueillir. La lutte de la vie et de la mort est autour de nous; mais elle est aussi dans mon âme et dans mon cœur. Je ne sais encore si Tune ou l'autre triomphera. Pourtant, il me semble qu'auprès de vous, et grâce à vous, je découvre déjà le délicat bienêtre de la convalescence.
Dans le grand jardin solitaire, la sérénité du soir, légère, embaumée, lumineuse et pénétrante, descendait lentement. Les ultimes rayons s'attardaient parmi les feuillages dorés. Des chants de fauvettes fusèrent, entremêlés et confondus.
Les deux jeunes femmes étaient pareille-
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ment vêtues de lainage noir. Dans la douce lumière et la voluptueuse splendeur du soir estival, leur deuil, leurs attitudes, leurs voix assourdies et lasses prenaient une sigaification plus grave et plus désolée. Près d'elles, Stéphane, qui avait désappris la gaité depuis que sa vie puérile n'était plus environnée que d'affliction, regardait en silence la petite Huguette : elle seule était enveloppée d'étoffes blanches et de dentelles précieuses, dont le luxe clair contrastait avec le costume sévère des autres.
Josiane vit que Félicienne examinait curieusement la parure patricienne de la fillette, le collier d'or et de turquoises, le bavoir retenu par un camée, l'oreiller de fine broderie.
— Vous regardez la toilette de ma poupée, Félicienne? Et sans doute la trouvez-vous plus belle, plus riche qu'il ne conviendrait? C'est sa mère, son autre mère, qui a voulu l'entourer de ces jolies choses. Gela ne me plaisait guère, et ce n'est pas ainsi que je souhaitais de parer ma fille. Vous savez com-
bien j'aime peu les bijoux, moi qui n'en ai jamais porté. Mais j'avais déjà posé cette | condition absolue que je m'occuperais seule de l'entretien et de l'éducation d'Huguette, sans contrôle ni intervention, comme si elle était ma propre enfant. Je ne pouvais donc pas, sans cruauté, refuser pour elle ces cadeaux, ou négliger de l'en orner. A quoi bon causer à la mère cette peine inutile?
'.Félicienne approuva. Puis, une question vint à ses lèvres :
— La mère... Régine, n'est-ce pas?
— Vous l'avez compris? J'aurais préféré qu'elle-même vous fît part de ce secret, dont le docteur Vendangeon est le seul confident, et que personne, excepté vous, ne doit jamais connaître. Mais Régine a l'intention de ne vous rien dissimuler. Pauvre Régine! Cette aventure lui a causé des soucis qui ont failli compromettre à jamais sa santé, et il a fallu tous nos soins pour la sauver et lui rendre courage. Vous la connaissez, et vous savez quelle est sa nature exquise et frivole. Prof on-
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(ieinont artiste, elle se grise de ses sensations, de ses émotions et de ses rêves. Elle vit en une exaltation perpétuelle, et cherche à s'étourdir sans cesse, pour ne pas donner de prise au désenchantement qui pourrait Tatteindre.
Elle a besoin de ce vertige et de cette inconstance. La bien connaître, c'est la comprendre et c'est Texcuser.
— Les actes de haine, seuls, sont sans excuse...
— Donc, l'an dernier, alors qu'elle passait l'hiver à Naples, elle se lia avec un peintre italien assez célèbre, qui avait fait d'elle un portrait d'ailleurs fort beau. Quoique marié, père de plusieurs enfants, ce peintre s'éprit de son admirable modèle, et lui témoigna une passion bien vite partagée. Vous savez que Régine n'est guère capable de résister longtemps au moindre de ses désirs. L'idylle dura peu : notre amie revint à Paris vers le milieu du printemps. Bientôt après, elle conçut des inquiétudes, et, comme un hasard nous avait remises en présence, elle vint me voir pour me
consulter à ce sujet. C'était le moment où je passais ma thèse de doctorat, et où je traversais la crise sentimentale^'que vous savez. Vous devinez ce qu'il advint quand je lui eus révélé qu'il n^ subsistait aucune incertitude : son affolement, sa terreur du scandale possible. Elle tomba malade, songea aux pires résolutions. Enfin, sur mon conseil, elle consentit à se confier au docteur Vendangeon.
— J'avais deviné tout cela.
■ — Et vous avez compris aussi comment j'ai été amenée à adopter l'enfant de Régine, ma jolie Huguette, par le besoin de combler le grand vide que je gardais en mon cœur. Je n'étais pas assez forte pour affronter une solitude éternelle. Régine, hélas! se trouvait contrainte d'abandonner son enfant, alors que j'avais déjà projeté de m' attacher quelque affection. Je lui ai donné la joie de ne pas s'en séparer tout à fait, j'ai sauvé Huguette, et moi je suis heureuse ! Le maître m'a pleinement approuvée; il s'est chargé de toutes les
démarches auprès de l'Assistance publique, il a aplani toutes les difficultés. Voici, ma chère Félicienne, comment vous me retrouvez mère de famille...
— Et Régine?
— Vous la verrez, je pense, un de ces premiers jours. Elle nous fait de fréquentes visites. Vous dirai-je que son aventure et ses soucis Tont assagie? Non, je ne le crois pas. Elle aime à voir son enfant, mais elle ne saurait point s'en occuper. Elle ne conçoit que d'une certaine manière le but de la vie et l'usage de la liberté.
Les trilles du soir se répondaient à toutes les branches, et de lourds insectes miroitants passaient en un bourdonnement fugitif. Le parfum des tilleuls fleuris errait, nonchalant et délicieux. La terre semblait se recueillir, lasse de l'ardente journée, tandis que grondait au loin la ruée continue des automobiles.
Alors, dans son berceau, Huguette remua. Les deux petites mains s'agitèrent d'abord sur les langes. Puis, les deux yeux de velours
noir s' ent réouvrirent, brillèrent. La plainte accoutumée s'échappa.
Stéphane, amusé, s'approcha et tendit les bras comme pour saisir le beau jouet vivant :
' — Maman! Tante Josiane! Regardez : elle s'éveille... ^
jll se pencha sur le visage menu qu'une grimace contractait. L'impuissance de la fillette nouveau-née lui révélait le sentiment confus et la vague fierté d'être le plus grand et le plus fort, de savoir marcher et parler déjà, de pouvoir à son gré disposer de la petite chose vivante.
Ainsi qu'il avait vu faire et qu'il avait entendu dire^ il la berça doucement^ timidement^ et il chantonna :
— Dodo, mignonne...
Puis, comme Huguette, apaisée, se taisait et achevait sa plainte en un sourire, il dit encore :
— Elle rit pour moi. J'aime qu'elle rie pour moi!
Félicienne venait de vivre six semaines dans le désespoir et Tépouvante. Un matin, on lui avait annoncé que la mer s'était enfin dessaisie de sa proie, et que le corps de Robert avait été recueilli sur la côte de Noirmoutier. Elle avait alors accompli la plus rude étape de la voie douloureuse : elle avait contemplé la chère face livide, décomposée, méconnaissable ; les yeux glauques et grands ouverts que le sel avait rongés; et le front brisé par les heurts formidables des roches. On Tavait arrachée au cadavre qu'elle voulait étreindre encore.
Elle subit ensuite le lamentable retour à
Paris, la journée accablante des obsèques. Quelques amis de Josiane y assistaient seuls. Au cimetière Montmartre, près du caveau béant, un homme à Tallure grave, aux cheveux gris, vint saluer affectueusement la jeune fille : et celle-ci, à demi-voix, présenta le docteur Vendangeon.
Le médecin retint un instant la main de Félicienne :
— Vous savez^ madame^ que je vous attends. Venez^ venez bientôt. Vous trouverez parmi nous le repos, le réconfort et le calme qui vous Font nécessaires...
Laissant son enfant à Josiane, elle dut retourner à Tîle d'Yeu pour y terminer ses règlements d'affaires; et elle connut là un surcroît de détresse morale. Seule, elle y débarqua, et seule elle rentra dans la maison d'amour. L'île, cette fois, lui parut infiniment désolée, comme le tombeau de ses espoirs, de ses croyances, de ses joies mortes. Elle abandonna les objets qui avaient entouré son bonheur, et dont elle ne pouvait emporter
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que ceux qui lui étaient le plus précieux. Elle revit une dernière fois les paysages familiers, aujourd'hui hostiles et mornes. Elle revit la mer perfide, le phare fulgurant, les maisons blanches, les visages connus. Puis, elle s'en éloigna pour toujours.
L'établissement de Glatigny s'offrait à elle comme le seul refuge possible : elle y accourut. Josiane la conduisit aussitôt au cabinet du savant; elle y fut accueillie avec une chaleureuse sollicitude.
— Je sais tout de votre vie, de. votre situation et de votre malheur : notre amie Josiane Sizeran ne m'en a rien caché. Elle a bien fait, car elle désirait m'intéresser à vous, et elle y a réussi. Je sais aussi, grâce à elle, quelle précieuse collaboratrice vous pouvez être pour nous. Jusqu'à ce jour, Josiane s'occupait à la fois de me seconder auprès de nos malades et d'administrer la maison; mais c'était là une organisation provisoire qui n'est plus possible aujourd'hui. La première de ces tâches suffit
à l'occuper. Voulez-vousaccepter l'autre? Vous
comprenez qu'il s'agit d'une direction effective : vous serez bien vite à même de l'exercer. Je n'interviendrai guère, sinon pour vous guider lorsque vous m'en exprimerez le désir.
— Je vous remercie, monsieur, avec une gratitude bien profonde. Je voudrais pouvoir vous être vraiment utile. Mais y parviendrai-je? Je suis tellement étrangère à tout travail pratique !
— Je n'en doute pas. Vous saurez vous attacher les quinze infirmières que nous occupons ici : et se faire aimer c'est se faire obéir. Vous saurez aussi inspirer la confiance et la sympathie nécessaires à nos malades et à leurs familles; puis vous vérifierez la comptabilité et vous rédigerez la correspondance. C'est tout ce qui vous incombera. Le reste, c'est-à-dire les soins dévoués et les initiatives médicales, regarde Josiane. Je suis très heureux de vous voir aussi fidèlement unies l'une à l'autre : votre intimité et votre entente parfaite nous garantissent les meilleurs résultats. '
Discrètement, le docteur fixa le chiffre des
appointements qu'il proposait à Félicienne. Celle-ci se troubla et ne répondit que par un geste désintéressé : elle eût préféré offrir tout son zèle, sans accepter de rétribution, à cet homme qui connaissait son passé, qui ne la blâmait pas, et qui lui tendait si généreusement une main secourable et protectrice.
— Voulez-vous visiter avec moi cette maison, puisque désormais elle sera la vôtre? Vous savez quel est notre but : recevoir, en vue d'une opération chirurgicale ou d'un traitement quelconque, les femmes qui ne peuvent être soignées à leur domicile. Nous avons donc ici, dans des pavillons isolés les uns des autres, des jeunes mères, des convalescentes, des malades contagieuses et des opérées. Mais Josiane vous a sans doute mise au courant? Elle s'intéresse plus que moi à notre prospérité.
— Oui,- monsieur. Grâce à elle, je connais votre œuvre, et j'en ai suivi tous les progrès.
— Chère Josiane! La mort de son frère a été pour elle, comme pour vous, un grand chagrin. Elle est cependant heureuse que les cir-
constances vous réunissent : elle m'a dit combien elle vous est attachée, et quelle influence vous avez eue sur la formation de son esprit. Moi, je la traite un peu comme ma fille, car son père était mon meilleur ami. Je Tai connue tout enfant, et c'est moi qui Tai dirigée vers notre carrière. Je m'en félicite; elle y réussit au delà de mes prévisions. Sous une apparence juvénile et presque timide, elle dissimule une habileté, une délicatesse, une promptitude de décision incroyables. Son diagnostic n'est jamais en défaut. Elle se révèle déjà comme une excellente praticienne; mais je suis sûr qu'elle deviendra une savante de premier ordre, et que l'on peut attendre d'elle de grandes réalisations. Ici, elle travaille utilement et tranquillement. Elle a exclu de sa vie toute incertitude et toute diversion; elle a su imposer une merveilleuse discipline à son intelligence. La discipline volontaire : là est la force, et là le salut.
Dans le désarroi où elle se débattait encore, Félicienne écoutait la parole grave du profes-
seiir, et elle T accueillait comme un baume bienfaisant. Il lui semblait pourtant que cet appel à la discipline morale et à la règle laborieuse condamnait Tidéal de souveraine liberté dont elle s'était passionnément nourrie. Certes, il ne s'agissait point d'une discipline étroite et dogmatique, mais d'un effort délibérément résolu et librement poursuivi. La voix de la raison pouvait-elle donc ne pas se confondre avec la voix de la nature, dans le même hymne éternel à la beauté, à la joie, à la vie ardente? Et où donc résidait la plus pure sagesse, vers quoi elle devrait guider les pas de Stéphane, quand l'heure en serait venue?
Puis, elle se dissuada de songer à l'avenir, non plus qu'au présent. Seul, son passé lui était précieux par-dessus tout au monde. Quoi qu'il advint désormais, elle maintiendrait toujours vivant, en son cœur blessé, ce beau passé d'héroïsme, d'amour et de douleur.
— Croyez-moi, répéta le médecin, là est le ^alut. Et là sera pour vous la guérison...
Au seuil de la pièce où travaillait Félicienne, Josiane parut, introduisant Régine de Terles. Surprise, Félicienne se leva pour accueillir son amie ; elle ressentit tout ensemble de la joie et de la confusion. Pour la première fois, elle souffrit vaguement de sa situation amoindrie. Mais Régine, déjà, lui tendait les bras, et disait :
— J'ai su votre malheur, ma chérie, et j'en ai éprouvé beaucoup de peine. Je suis cependant bien heureuse de vous revoir...
Toutes trois s'assirent autour de la table. La gêne de Félicienne persistait. Sa pensée se
reportait au dernier séjour de Régine à TAudonuière, parmi le luxo du majestueux château et du beau parc solennisé par Tautomne. Aujourd'hui, Régine aeule gardait cette recherche raffinée qui leur avait été commune. Elle Texagérait même, rehaussant d'artifices le ton de ses cheveux, Téclat de ses prunelles, la pourpre de ses lèvres et la splendeur de ses mains baguées aux ongles miroitants.
— Vous m'avez quittée au seuil du bonheur, répondit Félicienne. Vous retrouvez aujourd'hui une vaincue que tout a trahie... Tout, excepté l'amitié de ma sœur Josiane, qui m'a sauvée alors que tout sombrait autour de moi.
— Elle m'a sauvée aussi. Vous le savez?
— Oui, je le sais.
Josiane intervint :
— Non, Régine, vous vous trompez. C'est vous qui m'avez fait aimer la vie et qui m'avez fourni la seule raison de m'y attacher en me donnant votre adorable joyau.
— Un joyau, oui, mais qui eût été pour moi un fardeau bien lourd. Je suis vouée à
une existence aventureuse et nomade... Ainsi, Félicienne, vous avez deviné que je suis la mère d'Huguette? Josiane vient de me dire que votre clairvoyance ne me laisse aucun secret à vous confier.
— Je l'avais compris, en effet. D'ailleurs, sans cela, Huguette m'eût elle-même renseignée : elle vous ressemble tant !
— Vous comprenez qu'il m'aurait été bien dur de ne jamais la revoir. Mais je ne pouvais ni la garder auprès de moi^ ni avouer sa naissance : il me fallait donc, malgré tout, me résigner à l'abandonner. Josiane, en l'adoptant, m'a adouci ce sacrifice.
Entre Félicienne, si austère dans son vêtement de grand deuil, et Josiane, qui portait sur le sien la loxigue blouse blanche de son service médical, Régine, élégante, altière et parée, semblait une étrangère que rien ne devait rapprocher des deux autres. Pourtant, toutes trois avaient jadis conçu le même rêve orgueilleux de briser leurs entraves. Comme elles étaient ferventes et enthousiasmées, au
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temps de leur dernirre réunion à TAudonniôre ! Depuis ces jours si peu lointains encore, chacune, dans sa volonté d'être libre, avait épuisé le champ de ses espoirs. La vie ne leur réservait plus d*inconnu, et leur jeune passé était peuplé de souvenirs terrifiants ou enchanteurs.
— Ainsi, Huguette va être la compagne de votre petit garçon?
— Oui. Ils grandiront l'un auprès de l'autre, et leur enfance en sera égayée. Stéphane s'en émerveille déjà. D'ailleurs, allons les voir, si vous le voulez bien.
— Oui, allons les voir.
Félicienne ouvrit la porte d'une pièce voisine. Régine s'y précipita, haletante d'un émoi qu'elle s'efforçait de ne pas laisser paraître. Elle accourut vers le berceau de soie claire qui occupait l'un des angles de la chambre, parmi le désordre des jouets éparpillés. Huguette y était couchée, mais n'y dormait point. Tandis que la nourrice tricotait près de la fenêtre, Stéphane s'amusait à dis-
traire la fillette. Il Tadmirait, comme la plus précieuse chose dont il eût jamais disposé : tantôt il apportait entre les petites mains malhabiles des joujoux ou des images; tantôt il balançait la nef minuscule en chantonnant, sur de vieux rythmes maintes fois entendus, les mots insignifiants d'une naïve berceuse.
— Oh! Regardez-les! Qu'ils sont beaux!
Elle s'assit à côté d'eux. Ses regards, ses caresses, allèrent d'abord de l'un à l'autre des enfants surpris et intimidés; puis elle se pencha vers le visage d'Huguette. Elle considéra l'ovale harmonieux et charmant, la bouche sinueuse, les yeux déjà attirants et séducteurs, le front déjà volontaire, les cheveux aux boucles flamboyantes. En chaque détail, elle se découvrait elle-même. Certaines expressions fugitives lui rappelaient aussi une autre figure, naguère chérie, aujourd'hui indifférente.
L'aventure passionnée, les journées d'inquiétude anxieuse, les heures de souffrance et le
grand désarroi mental qui les avait suivies, tout cela s*efîaçait maintenant dans la mémoire de la frivole affranchie. Elle avait recouvré son désir frénétique de vivre, et elle n'attribuait de valeur qu'aux libres joies du présent ou des lendemains. Pourtant, à cette minute, un trouble nouveau naissait et grandissait en sa conscience. Jamais encore elle n'avait aussi profondément senti qu'elle confiait aux mains amies une part d'elle-même, de sa propre chair et de son âme, et qu'elle laissait en ce lieu le meilleur de sa tendresse et de son cœur.
Elle voulut attirer dans ses bras, pour l'étreindre et le mieux chérir, le petit être qui portait en germe le recommencement de sa beauté. Mais Huguelte, inaccoutumée,^ s'effraya et se plaignit.
— Elle n'est pas encore assez habituée à vous voir auprès d'elle, expliqua Josiane. Revenez souvent, et elle vous connaîtra bientôt.
Régine demeura pensive. Puis, elle répondit gravement :
— Non. Ma pensée sera toujours avec vous et avec Huguette; mais je ne reviendrai pas très souvent. Je résisterai au désir que j'en aurais. Car je comprends, Josiane, que vous devez être sa seule mère. Vous seule êtes assez clairvoyante pour la guider vers son bonheur. Vous seule saurez découvrir sa voie et l'y diriger. Puisque vous avez accepté cette tâche, je n'interviendrai jamais entre vous deux. Je ne peux pas, je ne dois pas...
Elle se leva pour s'éloigner; et tandis qu'elle se penchait encore vers Huguette, ses beaux yeux se voilèrent imperceptiblement.
Grise, paisible, douce et désolée^ Texistence
nouvelle de Félicienne et de Josiane commença
son cours. Leurs deux jeunesses désabusées
semblaient s'y assoupir en un perpétuel
automne, où les souvenirs d'amour brillaient
comme de furtifs rayons de soleil, où les mau-
v,ais souvenirs repassaient parfois comme les
rafales ravageuses de novembre. Les jeux de
Stéphane, les premiers sourires d'Hu guette
tressaient autour des journées moroses une
guirlande de gaîté.
Au loin, la vie bruissait et vibrait. Les deux
jeunes femmes n'en percevaient que la rumeur > 23
atténuée; Versailles, la ligne grave de son château, la ceinture verte de ses bois déroulaient jusqu'à rhorizon un paysage de grâce, de magnificence et de gloire, que nimbait aux fins de jour une nuée d'or ardent. Elles n'y étaient point attirées, et ne quittaient guère leur asile : elles ne se plaisaient que dans la claire maison édifiée pour abriter la souffrance et les agonies.
Elles partageaient le même appartement et prenaient ensemble leurs repas; mais leurs services différents les séparaient presque à tout moment. Félicienne travaillait dans son cabinet et administrait la maison. Josiane, lorsqu'elle ne s'enfermait pas au laboratoire, se tenait dans les chambres des malades ou au chevet des jeunes mères. Tout en réunissant les observations nécessaires pour la visite quotidienne du docteur Vendangeon, elle savait redevenir enjouée, et distribuait à toutes la confiance ou l'illusion. Elle assistait le chirurgien à la salle d'opérations; ses fines mains juvéniles^ aux poignets délicats, aux
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doigts grêles et menus, employaient avec assurance l'ouate neigeuse, les pinces légères, les instruments luisants de nickel ou d'acier.
Quand arrivait le soir, Félicienne et Josiane se retrouvaient dans le parc, dont une partie leur était réservée. Elles s'asseyaient sur un banc, toujours le même, d'où l'on voyait poindre peu à peu les lumières de Versailles et grandir la lueur de Paris. Mélancoliques, elles causaient à peine, car leur pensée retournait obstinément vers les souvenirs. Mais déjà s'éloignait le temps passé, le temps de la liberté, du rêve, de l'amour et de la douleur.
Par cette soirée torride, où les fleurettes ailées des tilleuls voltigeaient en tournoyant dans Tair brûlant et lourd, Félicienne et Josiane, comme de coutume, étaient venues s'asseoir sur Tun des bancs du parc. L'approche de Torage les exaspérait toutes deux et les accablait. Pourtant, le ciel gardait sa pureté constellée, aucun grondement de tonnerre ne se percevait encore; mais, à tout instant, de lointains éclairs fulguraient, accusant à Thorizon le contour des coteaux boisés.
Josiane paraissait la plus nerveuse. De longs frissons parcouraient sa chair, et la troublaient
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comme des caresses profondes. Elle éprouvait tour à tour des langueurs et des impatiences fébriles. Elle se crispait, bâillait et soupirait g'ans cesse.
— Je me sens vraiment trop malheureuse^ ce soir. Voyez-vous, Félicienne... nos nouvelles ferveurs... le travail, le dévoûment, Toubli de soi-même... je crains qu'elles ne soient encore que de bien fragiles illusions, dont nous cherchons en vain à masquer notre irrémédiable détresse. Je m'étourdis et je me leurre. A quoi bon? A quoi bon? Tout est mensonge, hormis notre premier geste impulsif et ingénu de tendre les bras vers quelque chose que nous avons entrevu un instant, que nous avons cru saisir pour toujours, et qui s'est enfui.
Elle étouffa un sanglot; mais, à la lueur sans durée d'un éclair, Félicienne vit qu'elle avait le visage contracté, les yeux clos, les paupières humides.
— Comment, Josiane, c'est vous qui pleurez aujourd'hui, vous la plus forte de nous deux!
C'est vous qui doutez! Que deviendrai-je
alors, moi qui n'ai que votre courage pour me soutenir? Je suis toute chancelante encore du coup qui m'a terrassée. Je n'ai pu me relever que grâce à vous. Au moins, que votre énergie ne nous abandonne pas.
— Alors, ne m'écoutez pas, et oubliez cet instant de défaillance. Demain, sans doute, je l'aurai oublié, moi aussi... La chaleur et l'orage m'ont lassée.
De l'angoisse hantait le vaste silence. Les oiseaux du soir s'étaient tus aux branches; les insectes avaient cessé' leur vol nonchalant et sonore. La rumeur même de la ville et des routes semblait assoupie. Seuls, vers Satory, les cris rauques des locomotives se heurtaient, inquiets, impérieux et perçants.
— Pourtant, reprit Josiane, je veux tout vous dire : cette soirée énervante m'en rappelle une autre semblable, et c'est là ce qui m'a tant bouleversée. Une soirée tellement pareille que je ne puis m'empêcher de la revivre. Les premières nuits d'amour laissent en nous une ineffaçable empreinte... Mon ami
LE LIEIIUE Sim LES liUINES -271
et moi nous étions réfugiés pour quelques semaines dans une petite maison isolée, à Montmorency. Le soir de notre .arrivée, il faisait ce mêmg temps orageux, affolant; des éclairs incessants illuminaient au loin les deux vallées de la Seine et de TOise. Oh! Féliciennel Tout le meilleur de notre amour a tenu dans cette nuit-là. Je ne pensais pas que tant de bonheur pût jamais finir. Depuis, j'ai voulu étouffer en mon cœur ces souvenirs trop puissants; j'ai cru me défendre contre eux par un travail acharné. Hélas! il suffit d'une soirée ardente, comme celle-ci, pour renverser mes fragiles certitudes. J'ai beau me dire qu'il faut se réjouir du passé comme d'un merveilleux voyage, auquel on pense sans tristesse après le retour au port... Non, non, je ne peux pas, je ne peux pas...
— Et moi, Josiane! Puis-je ne pas pressentir que chaque printemps me ramènera une torture plus désespérée, avec les tièdes délices qui ont enchanté ma première nuit d'amour? Vous vous rappelez, à l'extrémité du parc, ce
banc dissimulé par un bosquet de lilas... et puis la petite maison ceinte de glycines qu'habitait votre frère... Croyez-vous qu'elle ne soit pas toujours présente à mes yeux?
Les éclairs continuaient à déchirer la nuit, brutalement, comme les souvenirs lumineux déchiraient les âmes endeuillées et dolentes. Craintives, terrifiées à l'idée du malheur et de la solitude, les deux femmes se serraient l'une contre l'autre, ainsi que des bêtes traquées. Félicienne prit les mains de Josiane :
— Contre la mauvaise fortune, nous sommes deux !
— Oui, nous sommes deux; nous sommes à l'abri,, et nous avons auprès de nous nos petits enfants. La route s'étend devant moi, si droite, si belle et si sûre qu'il semble que jamais je ne serai tentée de détourner mes regards du but pour les reporter en arrière. Mais cette route, comme elle est longue encore ! Combien elle sera lente à parcourir! Je voudrais voir sur mon visage les premières rides de la vieillesse, et sur mon front se multiplier
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les cheveux blancs. Alors seulement j'aurai conquis la paix définitive, et je pourrai sans trouble regarder autour de moi. Car ma jeunesse inutile me pèse comme un fardeau; et c'est en vain que je tente de combler le vide affreux de mon cœur.
— Pourtant, vous avez une foi qui vous soutient, et vous savez quelle revanche elle voub réserve... Moi seule puis parler du vide de mon cœur, puisque c'est la mort qui l'a dévasté.
— N'importe. Demain, j'aurai repris courage et confiance. Oui, je le sais. Mais d'autres nuits ardentes viendront encore, des nuits comme celle-ci ou comme la première. Et il me faudra les supporter, seule, toute seule...
Josiane, la sage, la savante, la victorieuse, frémissait et sanglotait dans le soir d'orage' parce qu'en elle s'était réveillé un désir assoupi, comme se ranime au souffle du vent l'étincelle cachée sous la cendre.
Les premiers mois furent lents à s'écouler; les suivants parurent plus rapides; puis d'autres se précipitèrent hâtivement dans le champ uniforme et mélancolique de la vie. Au spectacle continuel de la souffrance et de la mort, Félicienne et Josiane s'oubliaient. La torture des maternités laborieuses, le carnage sanglant des opérations chirurgicales et la résignation terrifiée des victimes, les affres toujours renouvelées des agonies, créaient autour d'elles une atmosphère d'épouvante qui n'émotionnait plus la jeune praticienne, mais à laquelle son amie ne s'accoutuma que peu à peu.
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Longtemps, elle se troubla de sentir passer sans cesse la sinistre obsession. Puis, il lui arriva de confondre sa propre douleur avec réternelle douleur humaine, et, dès lors, elle découvrit la joie de se dévouer.
Le docteur Vendangeon s'attachait déplus en plus à Josiane et a Félicienne. Il appréciait leur collaboration intelligente et zélée; mais, surtout, il aimait leur conversation douce et grave, leur esprit indépendant, leur culture profonde. L'une, son élève, partageait avec ferveur ses idées scientifiques; l'autre pensait et agissait selon des idées morales qui s'y liaient étroitement. Il ressentait le charme de leur belle jeunesse douloureuse, de leurs âmes exquises et blessées. Elles devenaient pour lui une famille d'élection.
Autour d'elle, Félicienne avait su apporter une grâce austère, mais pourtant aimable et captivante. Le savant ne s'éloignait jamais sans quelque regret. Il s'attristait de rentrer à son propre foyer, car il n'y était point heureux. Son ménage ne lui inspirait que lassitude et
ennui : une femme à Tâme mesquine, au jugement étroit et borné, se refusait à comprendre la portée de ses travaux, la générosité de sa pensée; vingt années d'union la laissaient chaque jour plus éloignée et plus aigrie. Il n'avait pas d'enfant. Jamais un rayon de joie n'avait éclairé sa vie intime. Aussi ne demeurait-il chez lui que le moins possible : il préférait s'attarder à la Faculté, à l'Académie, à l'hôpital, partout où son nom était célèbre et sa personne vénérée.
Au commencement de chaque après-midi, son automobile l'amenait à Versailles. Aussitôt arrivé, il montait dans le cabin^ de travail de Félicienne, et Josiane, prévenue, venait l'y rejoindre. Tour à tour, les deux femmes lui rendaient compte, l'une des détails de sa direction, l'autre des observations concernant les pensionnaires et l'évolution de leurs maladies. A moins qu'un cas urgent ne l'obligeât à hâter sa visite, il restait alors en compagnie de ses deux collaboratrices, et il s'entretenait avec elles longuement. Il y trouvait un plaisir tou-
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jours renouvelé. Tantôt, il leur proposait des idées générales, des problèmes de science, de morale ou de physiologie; tantôt il les amenait à parler d'elles-mêmes, de leurs sentiments, de leurs croyances, de leurs consciences mutilées. Et il s'établissait entre eux une intimité toujours plus confiante, une solidarité plus étroite, une sollicitude plus bienveillante, une admiration plus dévouée.
Vendangeon s'intéressait aussi à la croissance de Stéphane et d'Huguette, à leurs jeux, à leur essor vers la vie. Un soir, il surprit Félicienne, guidant sur une page d'écriture les doigts encore malhabiles de son enfant. Il s'étonna de lui voir assumer ainsi, seule, le labeur ingrat des premières leçons. Félicienne lui répondit :
■ — Je le garderai auprès de moi longtemps encore... Tant que son âme ne sera pas devenue assez robuste, assez vivante, assez lucide, je le préserverai de toute influence étrangère,
qui pourrait lui laisser une empreinte. Mon expérience a été durement acquise : au moins, qu'elle soit féconde et qu'elle serve à son bonheur...
— Et vous entreprenez sans appréhension une pareille tâche?
— Oui. Je veux qu'il apprenne à penser selon les idées qui furent celles de son père, et qui restent les miennes. Je veux qu'il soit fier, libre et fort. Je veux l'armer d'avance contre l'oppression qui engendre le désespoir ou la révolte. Je veux qu'en toutes choses son jugement soit libéré, juste et sage.
Le docteur regardait le groupe de la mère et de l'enfant, assis côte à côte. Félicienne parlait lentement, d'une voix calme et douce qui prêtait quelque séduction à ses paroles sévères. De sa grande douleur, elle gardait aux paupières une ombre meurtrie, et aux coins des lèvres deux lignes ténues qui en aggravaient les expressions et en attristaient les sourires. Mais son visage restait juvénile et gracieux, plus lumineux et plus diaphane parmi les
vêtements de deuil. Auprès d'elle, Stéphane, attentif, svelte, délicat sous ses longues boucles de cuivre ardent, évoquait Timage de ce qu'elle avait été au même instant de sa vie, vingt années plus tôt. Et le savant s'affligeait de songer que l'adversité avait pu atteindre ces deux êtres, semblables et charmants, qui ne paraissaient si tendrement unis que pour combler de joie un foyer prospère et tranquille.
— Pourtant, dit-il, nous devons nous défendre de certaines illusions. La vie ne s'apprend pas par des leçons, mais seulement par l'expérience. Ainsi, mon vieil ami Sizeran avait élevé Robert et Josiane dans le culte des mêmes idées totalement affranchies. Il leur a façonné une âme droite et loyale. Mais les a-t-il, par cela seul, rendus heureux? Non : Robert n'a dû son bref bonheur qu'au hasard qui vous a placée sur sa route. Et Josiane I Et tant d'autres! Et moi-même! J'ai vécu l'existence la plus vide, la plus triste, parce que je n'ai pas rencontré^ autrefois, quelqu'un
qui vous eût ressemblé... Une belle intelligence et un grand cœur...
— Maître, ne parlez pas de moi, qui Buis une vaincue. Si j'ai pu acquérir quelque culture, je le dois à ma solitude d'autrefois, qui m'a forcée à méditer un peu et à lire beaucoup ; et si, en outre, vous m'attribuez quelques mérites, soyez sûr que je ne les posséderais point si je n'avais vraiment aimé. L'amour mon unique amour, m'a faite ce que je suis Quant à l'éducation de mon Stéphane, j'ose l'entreprendre non seulement parce que ma tendresse maternelle m'y engage, mais surtout parce que les épreuves m'y ont préparée. Ma douleur, pour être enfermée en moi-même, restera toujours aussi vive qu'hier : c'est d'elle, de mon expérience et de mes souvenirs que j'attends le discernement nécessaire pour guider l'éveil de cette petite intelligence vers la beauté souveraine, vers la liberté intégrale.
— Écoutez-moi, ma chère amie... Les mots qui vous ont bercée dans votre allégresse et que vous invoquez dans l'infortune, ces grands
noms de liberté, de beauté et de sagesse sont les plus beaux que l'humanité ait jamais créés pour s'émerveiller et pour éclairer ses horizons. Vous les aimez, vous les vénérez comme des dieux moins incertains que les autres. Vous avez raison, car ils enferment dans leurs syllabes sonores tout Tidéal et tout Tattrait qui aideront la pauvre humanité à gravir éternellement sa montée infinie. Mais pourtant... Quoiqu'en peu d'années vous ayez connu toutes les -joies et les pires souffrances, vous êtes jeune, toute jeune encore. Le chagrin luimême n'a pas pu blanchir vos cheveux. Voyez les miens : -je serai bientôt un vieillard ; j'arrive à Tâge où l'on a beaucoup appris, non plus par les livres ou par l'imagination, mais parce qu'on a vu autour de soi passer la vie. Eh bien, croyez-moi, il y a une chose que vous ne pouvez pas savoir encore, et que notre chère Josiane, malgré toute sa science, ne comprend pas non plus. Vous allez douter de moi; n'importe; plus tard, votre expérience me donnera raison Je vous affirme donc que les idées exprimées,
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toutes les idées, ne sont que des mirages. On lutte pour elles, on meurt pour elles, sans jamais leur assurer mieux qu'un triomphe relatif et éphémère. Mes cheveux gris... ils attestent que j'appartiens à une génération qui déjà se disperse et renonce à lutter, pour se recueillir et considérer le chemin qu'elle a fervemment parcouru. Nous avons cru être des conquérants, et déjà notre conquête nous échappe. Quand nous étions jeunes, mon amie, nous caressions toutes les espérances. Nous étions plus unis, plus solidaires que des hommes ne le furent jamais. Artistes, écrivains, savants, nous marchions vers le même but, et nous pensions, vraiment, être des libérateurs. Gomme nous y croyions, nous, à la liberté, à la beauté, à la justice! Nous ne songions qu'à lutter pour elles, et, de fait, nous avons remporté maintes victoires. Hélas! ces idées généreuses, il semble aujourd'hui qu'elles se reposent comme des organismes lassés. D'autres, que l'on croyait mortes, renaissent de leur poussière. Dans le tumulte de nos civi-
lisations, les doctrines ennemies ne se supplantent que momentanément ; elles se mêlent et repoussent comme les arbres de la forêt sauvage. C'est vous dire que, vivant dans un auXre temps, dans un autre milieu, dans d'alitres conditions, Stéphane se détachera peut-être tout naturellement de ce qui nous semble, à nous, Tindubitable vérité.
— Oh! pourtant... pourtant... Ayant été formé à tout comprendre, comment pourrait-i' ne pas nous approuver, ne pas conformer sa vie à nos principes de liberté, de sagesse et d'amour?
— Il vous comprendra et il vous approuvera, je n'en doute point; il placera ces principes au-dessus de tous les autres. Mais, le milieu social s'étant modifié, qui sait si ce n'est pas ailleurs qu'il croira découvrir le même idéal?
— Maître, si je vous comprends bien^ vous pensez qu'il rentrera volontairement dans cette règle commune dont nous avons dû nous échapper?
— Je ne sais pas. Je dis seulement que dans cette règle il entreverra peut-être la liberté, comme vous n'avez pu l'atteindre que par l'évasion. Les exemples ne servent pas, car rien ne prouve rien!
Félicienne se tut un instant; songeuse, elle inclina sur son poignet son visage de grâce dolente. Se pouvait-il vraiment que son effort fût superflu, et que Stéphane, incarnation vivante de sa révolte et de sa passion, dût se soumettre un jour, délibérément, à cette règle qui l'avait jadis meurtrie et accablée? La nature ne serait-elle donc point la souveraine et véridique éducatrice, dont elle aurait seulement à dégager les lois? Elle murmura enfin :
— N'importe la voie qu'il choisira, pourvu qu'il soit heureux, dans la petite mesure où nous sommes maîtres de notre bonheur.
Puis elle rapprocha son front de celui de l'enfant; elle reprit sous sa paume la petite main docile et mal assurée, et recommença de la guider avec patience. Mais elle se troublait
un peu, car elle sentait posé sur elle le regard ému du savant, tout chargé de rêve, de mélancolie et de secret désir.
De longs intervalles espaçaient parfois les visites de Régine : elle courait alors le monde, insouciante, oublieuse, acharnée à son plaisir. Puis, dès son retour à Paris, elle arrivait auprès de ses amies. Elle apportait avec elle Texaltation de sa vie aventureuse et Téclat de son luxe hardi, qui contrastaient avec Teffacement de Félicienne et de Josiane.
Elle survint ainsi, par un matin d'avril, après toute une saison d'absence. Elle fut surprise de trouver Hu guette grandie, transformée, qui parlait déjà, qui jouait agilement
avec Stéphane, et qui savait mettre quelque grâce dans ses gestes enfantins.
— Gomment, s'écria-t-elle... Est-ce possible !
— Vous voyez, répondit Josiane. Elle a cinq ans.
— Cinq ans! Et votre Stéphane, ma chère Félicienne... qu'il est grand, lui aussi, et qu'il est beau !
Régine embrassa les enfants; puis elle attira sur elle la fillette blonde. Celle-ci s'étonna et résista un peu.
— Tu ne me reconnais pas, Huguette?
La petite se tut; elle agrandit seulement ses yeux limpides, cherchant à préciser un souvenir dans sa mémoire encore confuse. Josiane intervint :
— Huguette, tu reconnais bien mademoiselle Régine?
— Ohl oui, je me rappelle : mademoiselle Régine...
Régine de Terles s'assombrit aussitôt, en murmurant :
— C'est juste, je ne serai pour elle que mademoiselle Régine^ une étrangère.
— Non, pas une étrangère, une amie. Mais plus tard, beaucoup plus tard, si vous le jugez à propos, je lui dirai moi-même ce que vous lui êtes vraiment. Je la préparerai à cette révélation.
— Oui, beaucoup plus tard. Et encore... Elle frôla de la main les boucles dorées de
sa fille :
— Tu veux bien que je sois ton amie, petite Huguette... ta grande amie comme Mme Félicienne Sizeran?
— Oui, mademoiselle.
— Et tu m'aimeras un peu, toi aussi?
— Oui, mademoiselle.
L'enfant répondait d'un ton distrait; elle ne s'abandonnait pas, impatiente qu'elle était de retourner à ses jeux. Puis, vivement, elle s'échappa.
Régine, en la suivant du regard, éprouvait à la fois une fierté de découvrir en elle sa propre ressemblance, et une secrète amertume du
rôle étranger dont elle ne pouvait se départir. Jusqu'alors., Huguette demeurant inconsciente, elle avait pu la choyer à sa guise, la parer à sa fantaisie' : Josiane y consentait volontiers. Mais elle comprenait qu'il n'en était plus^ de même, et qu'elle devrait désormais s'efîacer devant la mère d'adoption.
— Oui, reprit-elle dès que l'enfant se fut éloignée,, elle ignorera probablement le mystère de sa naissance. Quand elle sera en âge d'en recueillir et d'en comprendre l'aveu, me sera-t-il possible^ à moi, de livrer mon secret? Il vaudra mieux, san^ doute, quelle ne se connaisse pas d'autre mèue que vous, J^siane.
■ — Il en sera ce que vous préférerez. Mais que je suis heureuse de l'avoir auprès de moi! Et combien je vous suis reconnaissante de me l'avoir donnée! Sans elle,^ ma vie n'aurait guère d'attrait, et mes travaux eux-mêmes me sembleraient bien arides. Elle est le rayon de soleil qui met un peu de clarté sur tous mes instants. Il m'arrive d'oublier qu'elle n'est pas à. moi seule.
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Félicienne murmura à son tour :
— Et si je n'avais pas Stéphane, en qui revit tout mon amour passé!
— Oli! mes amies, mes pauvres amies, reprit Régine. Vous voyez bien aujourd'hui que moi seule avais raison. Vous, FéHcienne, vous avez accepté des devoirs, et vous voici désespérée; vous, Josian^, vous avez accepté un sacrifice, et vous voici désenchantée. La vraie liberté ne connaît rien de tout cela. Moi, je n'ai recherché qu'elle au monde; j'ai libéré jusqu'à mes sentiments et je les ai soustraits à toute sujétion. C'est pourquoi mon bonheur reste hors d'atteinte.
— Le diriez-vous donc à Huguette, si elle avait seize ans?
— Je ne saurais, je pense, ni le lui dire ni le lui cacher. Ce n'est pas à moi,, je le comprends, qu'il appartient de la diriger. Par contre, je suis tentée de vous dire à toutes deux... à vous qui êtes jeunes, qui êtes belles, qui êtes intelligentes, et qui empoisonnez votre vie dans les vains scrupules, la tristesse
et la douleur... je suis tentée de vous dire que vous êtes les dupes d'une servitude mille fois plus cruelle que celle dont autrefois vous avez cru vous affranchir. Pensez-vous donc que rheure des regrets définitifs, l'heure inexorable où Ton cesse d'être soi-même pour ne demeurer que le fantôme de son passé, ne viendra pas assez vite pour nous toutes? Et, parce que vous avez aimé une seule fois, vous voulez vous dérober à la chance d'être heureuses encore! Oh! Félicienne, Josiane, mes amies, votre renoncement m'irrite et me semble un sacrilège. Il n'est pas possible que vous vous y obstiniez. Vous avez cueilli un seul fruit à la branche qui se tendait vers vous, et, de crainte d'en oublier la saveur, vous refusez tous ceux dont elle est encore chargée...
— Non, Régine, ne nous blâmez pas. Chacune de nous a eu raison de suivre l'impulsion de sa propre nature. Félicienne et moi sommes assez clairvoyantes pour tout comprendre et tout admettre. Si votre existence vous plaît, c'est assez pour que nous vous approuvions de
ne point en souhaiter d'autre. Chacune de nous a fait sa destinée ainsi qu'il lui convenait. Ma brève liaison a été pour moi une faiblesse nécessaire; sans cette épreuve, je serais encore désarmée contre les surprises du sentiment, et je n'aurais pas confiance en mon laborieux effort. Quant à Félicienne...
— Oh! moi, j'ai moissonné d'un seul coup plus que vous ne pourrez cueillir au jour le jour; et je puise dans mes souvenirs, dans ma douleur même, les joies les plus hautes que je conçoive. Voyez-vous, Régine, je sais maintenant que la liberté est un moyen, et non un but. Toutes trois nous l'appelions à nous avec la même avidité : mais nos buts n'étaient pas les mêmes.
— Je vous plains pourtant. Une année d'indépendance vous révélerait la vanité de vos scrupules. C'est moi qui suis le plus près de la nature, et c'est moi seule qui jouis pleinement de tout ce qu'autrefois vous avez aimé : les beaux vers, les musiques profondes, les paysages merveilleux... Ils s'offrent à moi
toujours renouvelés, et nul souci ne m'empêche d'en accueillir les souveraines émotions.
Elle montra le ciel, Tborizon, la campagne, tout le pur matin d'avril éclatant de neuve fraîcheur :
— Voyez cela, écoutez Tappel du printemps, et dites-moi si la nostalgie d'un premier essor doit vous détourner de vivre libres et joyeuses comme les oiseaux de la forêt! La vie est belle, la joie s'offre, le vaste monde est à vous; et vous osez encore leur préférer une réclusion volontaire, une éternelle tristesse, un inexcusable renoncement?
Cette fois, ni Félicienne ni Josiane ne répondirent; elles détournèrent leurs regards douloureux. Régine comprit alors qu'en les conviant à l'oubli et au plaisir elle n'avait fait que rouvrir leurs blessures anciennes. Elle se le reprocha aussitôt.
— Pardonnez-moi. Je n'aurais voulu que vous soustraire à vos chagrins, maintenant que la vie doit avoir repris ses droits.
puis, suivant une autre pensée, elle ajouta :
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— Cette belle journée de printemps me grise et m*exalte. Vous n'en profitez pas? Alors, confiez-moi Stéphane et Hiignette. Je les emmènerai dans la forêt de Fontainebleau; nous déjeunerons à Valvins, puis je vous les ramènerai vers la fin de l'après-midi. La promenade en automobile les amusera. Allons, préparez-les vite...
Félicienne hésita. Mais Josiane se leva vivement, et elle dit, énergique et suppliante tour à tour :
— Non, Régine, non. Je vous assure que c'est impossible. N'insistez pas...
— Comment, vous ne voulez pas me laisser pour quelques heures ma fille et son petit ami? Je ne demande que de leur procurer un moment de distraction.
— Écoutez-moi, ma chère Régine... Et surtout ne voyez dans mon refus rien qui puisse vous blesser. Aucun préjugé ne le dicte; vous serez toujours la bienvenue auprès de nous et d'Huguette. Mais je ne veux pas que vous l'éloigniez de moi, même pour une heure.
Rappelez-vous nos conventions : je dois, seule, me charger d'elle et de son éducation. Si je la laissais partir avec vous, cette journée serait pour elle, je le sais, un émerveillement : à cause de cela, elle aurait le désir de la recommencer. Vos sentiments naturels à son égard, vos bontés et votre charme, auraient vite fait de la conquérir. Vous remmèneriez une autre fois, peut-être pour plus longtemps, et elle y trouverait plus de plaisir encore. Gomment s'accommoderait-elle ensuite de notre vie simple et grave? Votre influence annulerait la mienne; votre séduction est trop grande pour qu'elle accepte ensuite un autre modèle que vous. Elle se détacherait bien vite de moi. Est-ce pour cela que je Tai adoptée et que j'ai entrepris son éducation? Oh! Régine, je vous en supplie, renoncez à être pour elle autre chose qu'une grande amie souvent entrevue. Résignez-vous à ce sacrifice? quoi qu'il puisse vous en coûter. C'est à ce prix que je pourrai utilement me dévouer pour elle...
Régine de Terles sourit avec quelque amertume :
— Comme vous voudrez, Josiane. Ma fille vous appartient. Mais je ne m'attendais pas à votre refus.
Entre les jeunes femmes, un long silence s'appesantit. Des influences ignorées les séparaient soudain, et les dressaient en rivales autour de la petite âme d'Huguette.
Stéphane et Huguette ne savaient pas se plaire Tun sans l'autre. Ce nouveau printemps les initia aux joies de la lumière et de l'espace : ils quittèrent la chambre jonchée de leurs jouets épars pour les quinconces reverdis, les parterres flamboyants de jacinthes et d'oeillets, ou le verger aux branches parées de fragiles blancheurs. Leur sensibilité naissante s'émut parmi la jeune nature; ensemble, ils prirent leur essor, ivres de clarté, comme des oiselets échappés du même nid.
Ils ignoraient qu'ils ne fussent vraiment
frère et sœur, ni qu'il y eût au monde d'autres plaisirs que ceux de leur camaraderie. Félicienne laissait encore à Stéphane les boucles vierges de ses cheveux blonds; ceux d^Hugiiette, d'un or un peu plus ardent, flottaient pareillement autour des épaules. Ils se ressemblaient ainsi; leurs gestes, leurs rires, leurs mutineries, leurs incertitudes de langage s'étaient identifiés. N'ayant vécu ces années d'éveil qu'auprès de deux jeunes femmes tristes et résignées, ils avaient gardé quelque peu de leur immuable douceur. Ils ne connaissaient guère qu'eux seuls au monde; ils ne souhaitaient point d'admettre d'autres enfants à partager leurs jeux, car un sentiment confus de jalousie et de timidité les détournait de toute compagnie étrangère.
Leurs âmes puériles s'ouvraient ensemble à la joie et à l'amitié. Mais, dans cette maison qui abritait de la souffrance, ils prenaient aussi conscience du sens tragique de la vie. En leur présence, on parlait chaque jour de la maladie et de la mort. Tantôt, ils voyaient arriver des
femmes aux visages émaciés, aux traits crispés, aux yeux caves et brûlés de fièvre; et tantôt ils voyaient emporter des cercueil» couverts de fleurs plus belles que celles de& jardins. Le voisinage de la mort ne troublait pas leur naïve insouciance; ils ne s'en effrayaient pas plus que des mystérieusesdétresses qu'ils avaient devinées autour de leurs berceaux.
Félicienne, plus que Josiane, se faisait leur éducatrice. Avec eux, elle parvenait à dissiper sa mélancolie; elle souriait, elle se sentait rajeunie et se mettait à Tunisson de leurspensées. Elle les conduisait parfois dans le& bois tout proches de Marnes ou de Fosses- Reposes, et elle s'efforçait de les guider vers des émerveillements. Elle savait découvrir les longs sentiers qui s'ouvrent au loin sur des champs de soleil, les clairières fleuries et les ravins sauvages; elle connaissait les coinsdéserts et les sites émouvants. Puis, elle s'ingéniait à dégager pour eux les harmonieset les splendeurs de la libre nature, et à faire
naître tour à tour leur admiration, leur plaisir ou leur émoi.
Dans ces instants, Félicienne ne leur semblait plus être qu'une camarade aînée, tendre et attentive, qu'ils écoutaient passionnément. Avec elle, ils préféraient la solitude enchantée des forêts au tumulte des cités; ils apprenaient la vie^ non point par ses contraintes et sa turbulence, mais par sa plus libre et sa plus sereine beauté. Et, près d'elle, leurs intelligences nouveau-nées s'entr'ouvraient lentement, doucement, comme deux corolles sœurs aux tièdes rayons d'avril.
Le docteur Vendangeon était veuf depuis plus d'une année. Bien que son mariage n'eût été qu'une longue mésentente, il avait lutté de toute sa science pour prolonger les jours de la malade; puis il s'était affligé de la solitude accrue autour de lui. Et, plus encore qu'auparavant, il avait recherché la société de Félicienne et de Josiane.
Ce jour-là, tandis que le ciel d'automne s'embrumait à l'approche du soir, le savant se trouvait seul avec Félicienne. Ainsi qu'à l'ordinaire, il en éprouvait un peu de trouble, et elle un peu de gêne. Il retardait de s'éloigner,
cédant à l'attrait mystérieux qui toujours le retenait auprès de la jeune femme.
Il Tenveloppa longtemps de son regard pénétrant et tendre. Enfin, il parla.
— Madame Sizeran... ma chère amie,.. Je voudrais causer avec vous et vous dire les paroles qui m'obsèdent depuis des mois et des mois. Peut-être les avez-v<3us pressenties?
Félicienne pâlit et détourna son visage, en balbutiant :
— Oui, peut-être les ai-jo devinées... Et c'est pour moi une nouvelle souffrance de ne pouvoir les entendre.
— Écoutez-moi pourtant, écoutez-moi vous les crier du fond de mon cœur. J'ai cinquantesept ans, mon amie. Ma jeunesse est bien loin de moi, tout m'abandonne peu à peu. A défaut de cette jeunesse que je regrette pour la première fois, j'ai pu acquérir un nom respecté et quelque fortune. Voulez-vous me laisser les mettre à vos pieds, humblement, en échange du bonheur qu'il appartient à vous seule de me donner? Près de vous, j'oublierais mes
déceptions anciennes; près de moi, vous trouveriez tout le dévouement, toute la tendresse, toute la sécurité qui vous manquent aujourd'hui. Oh! je sais tout ce que vos chers souvenirs ont pris d'empire sur votre vie et d'influence sur vos décisions : mais vous n'auriez rien à en abandonner. J'aimais beaucoup Robert; je ne serai point jaloux de la fidélité que vous garderez à sa mémoire. Nous élèverons ensemble son fils, et nous lui préparerons une belle destinée. Vous comprenez bien ce que je vous propose et que j'implore de vous : acceptez un mariage de raison, qui sera pour moi seul un mariage d'amour...
Félicienne frémit comme si une nouvelle catastrophe eût menacé de bouleverser sa vie. Elle redoutait à la fois de blesser l'homme qu'elle vénérait par-dessus tous, et de dire un mot qu'il pût interpréter comme une promesse. Elle répondit péniblement :
— Hélas ! Maître, je ne suis pas libre. Jamais je ne serai libre. Plus encore que mon intérêt, mon bonheur serait de me réfugier dans la
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tendresse que vous m'oiïrez si miséricordieusement. Et c'est mon cœur seul qui me porterait à abriter dans vos bras ma faiblesse désemparée. L'admiration, le respect, l'affection profonde que j'éprouve pour vous sont bien, je crois, la plus haute expression de l'amour. Je vous avoue franchement qu'un tel mot, s'il pouvait encore monter à mes lèvres^ serait le seul qui s'accorderait avec mes sentiments; je ne saurais en étouffer l'aveu. Je suis heureuse que nos pensées se soient rapprochées et comprises. Mais il me faut pourtant me détourner de votre route et renoncer à ce bonheur entrevu : je ne suis pas libre! Je ne le serai plus jamais!
— Écoutez-moi encore, Félicienne; ne me repoussez pas. Je ne vous demande que votre pitié, et je vous aime tant! Les années qui me restent à vivre seraient ma vraie jeunesse, si je pouvais les illuminer au rayonnement de la vôtre... Acceptez de réunir nos deux solitudes. Vous n'êtes pas libre, dites-vous? Vous qui avez fait de la liberté la loi suprême de votre
vie... Vous contre qui nulle contrainte ne devait jamais prévaloir...
• — Oh! ce n'est pas la même chose. On peut se libérer, en effet, d'une injuste contrainte, d'une chaîne humiliante ou d'une force ennemie. Mais on ne se détache pas d'un magnifique amour ou d'un tendre souvenir.
— Alors, pour garder intact ce souvenir que d'ailleurs je me reprocherais d'effleurer, vous refusez de donner à votre enfant un autre père et un nouvel appui? Vous refusez le bonheur à un homme qui n'en a guère connu, et qui vous aime jusqu'à ne plus vivre que pour vous? Ohl Félicienne, me faites-vous donc seulement l'aumône d'un généreux mensonge, quand vous me dites que vos sentiments ne vous détournent pas de moi?
Félicienne n'osa pas retirer ses mains que Vendangeon avait saisies et que tendrement il portait à ses lèvres. Elle les lui abandonna un instant, et sa pâleur s'accrut. Elle se sentait défaillante et faible. Elle n'eût point su résister à l'homme qu'elle vénérait à la
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fois comme un bienfaiteur «t comme le maître le plus cher de sa pensée, si lui-même n'avait été hésitant et timide. Mais, dans soii trouble, elle ferma les yeux, et aussitôt elle entrevit, au loin du passé, la mer démente, une digue fouettée par les lames, un autre homme que le flot emportait.
Elle se reprit brusquement. Puis, elle tomba aux pieds du savant, comme une pauvre créature blessée; et, suppliante, la voix coupée de sanglots, elle murmura :
— Pardonnez-moi, mon seul, mon grand ami... Pardonnez-moi, et comprenez : ce n'est pas ainsi que je vous aime. Laissez-moi vivre auprès de vous, comme votre élève fervente, votre servante dévouée, qui vous donne d'ellemême tout ce qui lui appartient encore... Mais rien de plus : je ne peux pas, je ne peux pas!
Vendangeon laissa choir ses bras en un grand geste découragé.
' — Comme vous voudrez, mon enfant.
Comme vous voudrez. Votre foyer restera
donc vide, et mon âme aussi désespérée que le fut jamais la vôtre...
Félicieiine répartit doucement :
— Quelque autre, peut-être, sera plus digne que moi de votre amour. Tenez, Josiane, votre fidèle et vaillante Josiane, qui n'est pas liée comme moi...
— Non, Félicienne, personne autre que vous. C'est vous que j'aime !
Le soir opaque achevait de se clore. Ils ne se voyaient presque plus; et, dans les demiténèbres, ils semblaient des ombres dolentes et pitoyables. Mais, de crainte de retrouver sur leurs visages et dans leurs regards les expressions de leur désir ou de leur souffrance, ils n'osaient tendre la main vers l'interrupteur de lumière. Dans la nuit naissante, ils gardaient entre eux, comme une armure protectrice, le mystère qui les cachait l'un à l'autre, et qui ensevelissait lentement leur détresse, leurs pensées, leur amour.
Ce même soir, quand Stéphane se fut endormi dans son petit lit aux rideaux blancs, Félicienne vint se pencher vers lui. Elle écouta complaisamment le souffle faible et régulier qui s'exhalait de ses lèvres; elle borda la couverture, redressa l'oreiller autour de la tête blonde.
Son cœur était gros d'une nouvelle souffrance. Tout à l'heure, elle avait vu partir, triste et humilié, l'homme qui était venu à elle pour lui offrir du bonheur. Elle était restée, le front serré entre ses paumes, la gorge contractée, la poitrine haletante, lut-
tant pour ne pas le rappeler et lui tendre les bras, tandis qu'elle entendait les pas -lents résonner et s'évanouir dans le couloir, puis l'automobile gronder et s'enfuir.
Avec le sentiment de s'être volontairement sacrifiée et mutilée, elle demeurait donc obstinée dans sa solitude et sa révolte. Liée par son geste conquérant d'autrefois, elle en gardait l'orgueil et n'en acceptait point de rédemption. Pourtant, au plus profond de sa conscience, elle s'accusait d'avoir blessé l'homme génial et généreux, d'avoir reifusé pour Stéphane une intelligente direction et un bienfaisant appui.
Comme pour s'attribuer une excuse, elle songea :
— Mon petit, mon petit... Depuis que mes yeux se sont ouverts à la vie radieuse, je n'ai aimé qu'une fois, et je n'aimerai jamais plus. Je défendrai mon cœur contre un nouvel amour, afin que toi aussi, plus tard, tu n'en connaisses qu'un seul, grand comme ton âme. Tu n'aimeras qu'une fois, mais ce sera jusqu'à
la mort. Et ton amour sera superbe et souverain; il sera ton honneur et ta victoire...
Elle regardait la petite bouche pure, dont les lèvres s'entr* ouvraient et découvraient les dents luisantes. La gorge se soulevait et s'abaissait selon l'aspiration régulière; un reflet de la lampe se posait sur les cils d'or. Et sa pensée retournait aux heures anciennes, à l'aveu parmi la nuit vernale, à l'évasion exaltée, au soir de triomphe et d'émoi où, pour la première fois^ elle avait senti palpiter son flanc.
— 0 mon passé vivant, mon Stéphane né de mon amour, tu saaras bientôt et tu me jugeras. Tu diras si mes actes ont été de faiblesse ou de bravoure. Mais je ne me reproche rien, puisque tu vis, et puisque Lui revit en toi. C'est parce que j'ai tant aimé que tu es beau et que tu seras fort. Ta force me vengera du destin qui m'a brisée...
L'éternelle blessure se rouvrit encore en son cœur. Elle revécut le rêve ardent dont elle avait fait une réalité merveilleuse, et que la
mort avait anéanti. Elle évoqua, une à une, les années austères écoulées dans Taffliction.
— 0 mon avenir ensoleillé, mon -Stéphane au beau front limpide, je me suis gardée farouche et solitaire pour que tu sois libre, pour que bientôt tu prennes ton essor vers la vie comme les oiseaux du matin. Autour de nous, j'ai brisé toutes les chaînes. Rien ne t'entrave, rienne voilera à tes regards la beauté vivante. Tes mains sont affranchies comme tes yeux clairs, comme ton cœur et comme ta pensée. Je veux que tu sois libre, pour que tu sois bon et sage : car j'ai appris autrefois qu'il n'est dans la contrainte ni bonté ni sagesse. Rien ne te lie aux hommes; je t'ai libéré de leurs ambitions, de leurs préjugés, de leurs égoïsmes. Mon petit Stéphane, ta bonté me vengera d'avoir souffert par eux...
Attentive, elle se pencha encore pour écouter le petit souffle pur, tiède et calme, qui doucement s'exhalait.